Le Château

Frank Kafka · Chapitre 24 sur 24 · partie 1/2

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Le Château

Postface à la Troisième Édition

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

 

J’obéis ici à un devoir en remerciant M. Politzer de m’avoir aidé à fixer le texte de la seconde édition du Château.

 

Le récit, dans le manuscrit de Kafka, ajoutait quelques li-gnes à la fin que donnait cette édition.

 

Ces quelques lignes, qui s’arrêtent subitement au milieu d’une page (le cahier en compte encore plusieurs, vierges de texte), ces quelques lignes, les voici :

 

« Gesticulant de loin avec irritation, comme pour imposer silence à l’hôtelière qui le dérangeait, Gerstäcker invita K. à le suivre. Il ne voulait pas en dire davantage pour le moment. K. objecta qu’il devait se rendre à l’école ; il ne l’écouta pas. Ce fut seulement lorsque K. refusa de se laisser emmener de force que Gerstäcker lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’il aurait tout ce qu’il faudrait, et qu’il pouvait abandonner l’école. Il n’avait qu’à ve-nir avec lui ; à le suivre enfin ; il l’attendait depuis toute la journée, sa mère ne savait où le prendre. K., cédant petit à pe-tit, demanda ce qu’il aurait à faire en échange du toit et de la table. Gerstäcker répondit très superficiellement qu’il avait besoin de lui pour les chevaux ; qu’il s’occupait maintenant d’autre chose, mais qu’il fallait que K. se décidât enfin à ne plus se laisser traîner et cessât de lui causer des tracas inutiles. S’il voulait un salaire, il en recevrait un. Cette fois K. resta sur place, en dépit de tous les tiraillements. Il ne connaissait rien aux chevaux. Gerstäcker dit impatiemment que ce n’était pas nécessaire, et, de dépit et d’exaspération, joignit les mains pour décider K. à l’accompagner.

 

– 393 –

– Je sais pourquoi tu veux m’emmener, finit alors par dire K.

 

Mais Gerstäcker se moquait de ce que savait K.

 

– Tu crois, dit K., que je peux te servir auprès d’Erlanger.

 

– Évidemment, dit Gerstäcker, quelle autre sorte d’intérêt pourrais-tu présenter pour moi ?

 

K. se mit à rire, s’accrocha à son bras et se laissa conduire dans la nuit.

 

La cabane de Gerstäcker était pauvrement éclairée par le feu de la cheminée et par un bout de bougie à la lueur de la-quelle quelqu’un lisait dans une niche, sous les poutres obliques du toit qui faisaient saillie. C’était la mère de Gerstäcker. Elle tendit à K. une main tremblante et le fit asseoir à ses côtés. Elle parlait difficilement, on avait peine à la comprendre, mais ce qu’elle disait… »

 

(Ici s’arrête le manuscrit.)

 

Plus haut, en marge d’un passage qui comprend plusieurs pages biffées, se trouve une variante du même dialogue. Je la donne ici parce que ces mots d’une mère, ces paroles consolan-tes, peuvent peut-être amorcer, si fort que le héros se raidisse d’abord contre elles, une solution un peu positive du problème que pose le chapitre final : celle que j’ai indiquée déjà, dans la Postface de la première édition, en me fondant sur un mot de Kafka. Celui qu’on trouve ici, en effet, « On ne devrait pas lais-ser périr cet homme », présente une saisissante et étrange pa-renté avec le passage du Procès qui contient un rêve de sauve-tage (dans la dernière page du roman) : « Qui était-ce ? Un ami ? Une bonne âme ? Était-ce quelqu’un qui prenait part à

 

– 394 – son malheur ? Quelqu’un qui voulait lui aider ? Était-ce un seul ? Étaient-ce tous ?… »

 

Voici donc la variante du dialogue Gerstäcker :

 

« Maintenant, Gerstäcker, enfin, pensait que son moment était venu. Bien qu’il se fût tout le temps efforcé jusqu’alors de trouver le ton pour se faire écouter de K., il attaqua grossière-ment, il n’y pouvait sans doute rien, en demandant :

 

– Tu as une situation ?

 

– Oui, dit K., une très bonne.

 

– Où donc ?

 

– À l’école.

 

– Je te croyais arpenteur.

 

– Oui ; aussi ne s’agit-il que d’une chose provisoire en at-tendant le décret qui me donnera un poste. Comme arpenteur. As-tu saisi ?

 

– Oui ; et il y en a pour longtemps ?

 

– Non, non ; cela peut se faire d’un moment à l’autre, j’en ai parlé hier avec Erlanger.

 

– Avec Erlanger ?

 

– Tu le sais bien. Ne m’ennuie pas. Va-t’en. Laisse-moi.

 

– Soit, tu as parlé à Erlanger. Je pensais que c’était un se-cret.

 

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– Ce n’est pas à toi que je dirais mes secrets. N’est-ce pas toi qui m’as insulté quand je suis resté devant ta porte, dans la neige ?

 

– Je t’ai quand même emmené ensuite à l’hôtel du Pont.

 

– C’est vrai, et je ne t’ai pas payé le transport. Combien veux-tu ?

 

– Tu as de l’argent de trop ? Tu es si bien payé à l’école ?

 

– Assez pour moi.

 

– Je connais une place où tu le serais mieux.

 

– Chez toi, sans doute ? Avec les chevaux. Merci beaucoup.

 

– Qui t’a dit cela ?

 

– Tu ne cesses pas depuis hier soir d’attendre le moment de m’avoir.

 

– Tu te trompes beaucoup.

 

– Alors tant mieux.

 

– C’est maintenant que je vois ta misère, maintenant seu-lement que je te vois toi, un arpenteur, un homme instruit, en haillons, sans pelisse et déchu à faire peur, acoquiné avec une Pepi, qui l’entretient probablement, c’est maintenant seulement que je comprends ce mot que dit un jour ma mère : on ne de-vrait pas laisser cet homme aller à sa perte.

 

– C’était bien dit. Et c’est pourquoi je ne vais pas chez toi. »

 

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Citons encore, d’un autre passage biffé, ces lignes caracté-ristiques :

 

« – Tu es étonnant, lui dit Olga : tu domines les choses d’un coup d’œil : il t’arrive de m’aider d’un mot ; c’est sans doute parce que tu viens de l’étranger. Nous, au contraire les gens d’ici, avec nos tristes expériences et nos continuelles frayeurs, la crainte nous trouve sans résistance ; nous avons peur au moindre craquement du bois ; et quand l’un de nous a peur, l’autre prend peur aussi, sans même savoir exactement pourquoi. Comment juger sainement dans de telles conditions ? Alors même qu’on aurait le meilleur jugement du monde (et nous autres femmes, nous ne l’avons jamais eu) on le perdrait à vivre ainsi. Quel bonheur pour nous que tu sois venu !

 

C’était la première fois que K. se voyait accueilli si fran-chement au village, mais, bien qu’il eût toujours souffert de l’accueil contraire, et qu’il ne pensât pas devoir se méfier d’Ol-ga, il n’en éprouva pas de plaisir. Il n’était venu ici pour le bonheur de personne ; il voulait bien aider quelqu’un à l’occa-sion, de son propre gré ; mais il ne fallait pas qu’on l’accueille comme un homme qui apportait le bonheur ; en le faisant on brouillait les choses, on l’appelait à des tâches auxquelles, ainsi contraint, il ne pourrait jamais se donner ; avec la meilleure volonté il ne pouvait accepter ce rôle. Olga, pourtant, répara son erreur en ajoutant :

 

– Malheureusement, dès que je me prends à croire que je peux oublier tout souci, que tu trouveras toujours la bonne ex-plication ou la solution idéale, tu te mets soudain à dire quel-que chose d’affreusement faux, de radicalement et de doulou-reusement faux. »

 

Max Brod. Tel Aviv, 1946.

 

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1 Passage supprimé par l’auteur : Étaient-ce bien, d'ailleurs, de nouvelles « connaissances » ? Avait-il d'elles un seul mot vrai, qui vînt du cœur, comme il en avait tellement besoin ? Car il se rendait compte que, s'il perdait ici son temps, ne fût-ce que pendant quelques jours, il devien-drait à jamais incapable de faire un geste décisif. Et cependant il ne fallait rien précipiter.

 

2 Passage supprimé par l’auteur : Mais il se reprit vite et dit : « Mon maître fait demander à quelle heure il peut venir demain se pré-senter au Château. » Réponse : « Dis à ton maître, mot pour mot, et sur-tout n'en oublie pas un, qu'il ferait demander par dix aides quand il peut venir qu'il n'aurait pas d'autre réponse ; ni demain, ni une autre fois. » K. aurait préféré reposer l'écouteur. Un entretien de ce genre ne l'avançait à rien. C'était d'autre façon, de tout autre façon qu'il lui fallait marquer des points. Avec un entretien de ce genre, ce n'était pas contre les autres mais contre lui qu'il se battait. Évidemment, il n'était là que depuis la veille, et le Château s'y trouvait depuis les plus vieux temps.

 

3 Passage supprimé par l’auteur : K. s’était toujours fait au su-jet de ce personnage des idées qui ne lui semblaient pas, même à lui, cor-respondre à la réalité, imaginant que Barnabé n'était, pas un seul homme, mais deux, et que lui seul était capable de garder ces deux hom-mes distincts ; que la réalité ne pouvait y réussir. De même il pensait maintenant que ce n'était pas la ruse qu'il avait employée qui avait pous-sé Barnabé à l'emmener, mais son visage, où se reflétait un faible espoir, et que l'autre avait dû reconnaître malgré la nuit. C'était là-dessus que se fondait son attente.

 

4 Passage supprimé par l’auteur : Il se retourna pour attraper sa veste ; il voulait la mettre toute mouillée, telle quelle, et rentrer à l'au-berge, si difficile que ce fût. Il jugeait nécessaire d'avouer franchement qu'il s'était laissé tromper, et seul son retour à l'auberge lui semblait constituer un aveu suffisant. Mais surtout il ne voulait pas permettre au doute de pénétrer en lui ; il ne voulait pas se perdre dans une entreprise qui s'était révélée sans avenir après les grandes espérances du début. Il écarta une main qui le tirait par la manche, sans regarder à qui elle ap-partenait.

 

Il entendit alors le père dire à Barnabé : « La petite du Château est venue ici », puis les deux parler à voix basse. Il était devenu si méfiant qu'il les observa un instant pour savoir si cette remarque n'avait pas été

 

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faite pour lui. Mais il ne semblait pas ; le père, qui était bavard, avait à raconter un tas de choses à son fils ; la mère le secondait par moments ; Barnabé s'était penché vers lui, et, tout en l'écoutant, souriait à K. comme pour l'inviter à partager la joie que lui causait le vieillard. K. n'en fit évi-demment rien, mais il regarda un instant ce sourire avec étonnement. Puis il se tourna vers les jeunes filles et leur dit : « Vous la connaissez ? » Elles ne le comprirent pas, légèrement interdites, car il avait posé sa question très sèchement, d'ailleurs sans aucune intention. Il expliqua qu'il voulait parler de la jeune fille du Château. Olga, la plus douce des deux sœurs – chez laquelle on remarquait aussi une trace d'embarras virginal, alors qu'Amalia regardait droit, d'un air grave, d'un œil fixe, et peut-être un peu morne –, répondit :

 

 

– La petite du Château ? Mais bien sûr, nous la connaissons. Elle est venue aujourd'hui. Tu la connais aussi ? Je croyais que tu n'étais là que d'hier.

 

– C'est exact, mais je l'ai rencontrée aujourd'hui. Nous avons parlé un moment et nous avons été interrompus tout de suite. J'aimerais la revoir.

 

Puis, pour minimiser, il ajouta :

 

– Elle cherchait un conseil.

 

Le regard d'Amalia le gêna.

 

– Qu'as-tu donc, lui dit-il. Cesse de me regarder ainsi. Amalia, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules. Elle se dirigea vers la table, y prit un ouvrage de tricot et ne s'inquiéta plus de K. Olga s'efforça de réparer l'impolitesse d'Amalia :

 

– La petite, dit-elle, reviendra demain probablement, tu pourras la voir.

 

– Bien, dit K. ; je vais donc passer la nuit chez vous, je pourrais aus-si la voir chez Lasemann, le cordonnier, mais chez vous je me trouve mieux.

 

– Chez Lasemann ?

 

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– Oui, c'est chez lui que je l'ai rencontrée.

 

– Alors il y a malentendu. Je pensais à une autre jeune fille, pas à celle qui était chez Lasemann.

 

– Que ne l'as-tu dit tout de suite ! s'écria K.

 

Et il se mit à faire les cent pas, allant et venant brutalement d'un bout à l'autre de la pièce. L'attitude de ces gens lui paraissait étrange, faite d'un curieux mélange ; amicaux par moments, ils se montraient généralement froids et fermés, et pouvaient même paraître sournois, comme s'ils espionnaient pour on ne sait quels messieurs ; mais tout cela était compensé ; tout au moins en partie ; encore qu'on eût pu dire aussi bien « aggravé », mais K. ne le voyait pas ainsi, ce n'était pas dans sa nature, à cause d'une espèce de gaucherie, d'une puérile timidité, d'une lenteur de pensée enfantine, d'une sorte de docilité. Si on parvenait à exploiter ce qu'il y avait chez ces gens d'accueillant et à éviter ce qu'il y avait d'hostile – tâche qui exigerait évidemment plus que de l'adresse et qui réclamerait même leur collaboration –, ils ne seraient plus des obsta-cles, ils cesseraient de le faire reculer comme toujours : ils le porteraient au contraire.

 

5 Vestige d’une première version : … bien plutôt où je voulais aller, et, qui plus est, avec une passion puérile. Au cours de mes va-et-vient hâtifs, je me trouvai juste à côté d'Amalia ; je lui pris des mains, sans peine, le bas qu'elle tricotait, et je le jetai sur la table, autour de la-quelle était déjà assis tout le reste de la famille.

 

– Que fais-tu là ? s'écria Olga.

 

– Ah ! répondis-je, moitié souriant, moitié fâché, vous m'agacez tous.

 

Et je m'assis sur le banc du poêle où sommeillait un petit chat noir que j'installai sur mes genoux. Que je me sentais étranger en ces lieux ! que je m'y sentais pourtant chez moi ! Je n'avais pas encore serré la main des deux vieillards, j'avais à peine parlé aux petites, et aussi peu au nou-veau Barnabé qui m'était apparu ici, et pourtant j'étais là bien au chaud, bien assis ; on ne faisait pas attention à moi parce que je m'étais déjà chamaillé un peu avec les petites, et le chat de la maison, se sentant en confiance, me grimpait de la poitrine sur l'épaule. Et, bien que cette mai-

 

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son m'eût déçu elle aussi, c'était tout de même à partir d'elle que je pou-vais espérer encore. Barnabé n'était pas allé au Château sur le moment, mais il irait le lendemain de bonne heure, et si ce n'était pas la jeune fille du Château dont nous avions parlé, qui venait, il en viendrait quand même une autre.

 

 

6 Passage supprimé par l’auteur : K. pensait plus à Klamm qu'à elle. S'il voulait conquérir Frieda, il fallait modifier ses plans, et il aurait un moyen de pression qui pourrait lui épargner la période de travail qu'il devait passer au village.

 

7 Passage supprimé par l’auteur : … et restèrent couchés, pres-que nus, dans les petites flaques de bière, car ils s'étaient quasi déshabil-lés l'un l'autre avec les mains ou avec les dents.

 

8 Passage supprimé par l’auteur : Il s'entendait déjà à jouer de cet instrument administratif, de cet instrument si délicat toujours sou-cieux de quelque compensation. Le secret consistait surtout à ne rien faire, à le laisser travailler tout seul, à ne l'y forcer que par sa présence, en restant là, inexpugnable, dans sa terrestre pesanteur.

 

9 Passage supprimé par l’auteur : Or je ne peux évidemment pas me précipiter au conseil municipal à chaque lettre des autorités. Mais Sordini ne savait rien de celle-là, il niait donc son existence, si bien que j'avais l'air de m'être mis dans mon tort.

 

10 Passage supprimé par l’auteur : Confortablement appuyé contre le dossier de sa chaise, il commençait tout de même à se sentir moins bien. Il était maintenant dépassé par l'expansivité du maire qu'il n'avait jusqu'alors cessé de stimuler.

 

11 Passage supprimé par l’auteur : Je l'interprète différemment et je m'en tiens à ma version, encore que je possède d'autres armes ; j'es-saierai de la faire triompher.

 

12 Variante : – … la poignée de main du départ, mais j'ai été très heureux de causer avec vous, c'est une chose qui soulage la conscience. Positivement. Peut-être vous reverrai-je bientôt.

 

– Il faudra sans doute que je revienne, dit K. en se penchant sur la main de Mizzi.

 

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Il voulait se maîtriser et baiser cette main, mais Mizzi la lui retira en poussant un petit cri de frayeur et la cacha sous l'oreiller.

 

– Mizzette, Mizzette ! dit le maire d'un air compréhensif et sur un ton affectueux, en lui passant la main dans le dos. Vous serez toujours le bienvenu, affirma-t-il, comme pour aider K. à sortir de l'embarras où le mettait l'attitude de Mizzi.

 

Mais il ajouta :

 

– Surtout tant que je serai malade. Ensuite, bien sûr, quand je pourrai me remettre à mon bureau, le travail officiel me reprendra entiè-rement.

 

– Entendez-vous par là, dit K., que vous non plus, en me parlant aujourd'hui, vous ne le faisiez pas officiellement ?

 

– Mais certainement, dit le maire. Ce n'est pas officiellement que je vous ai parlé ; disons, si vous voulez, semi-officiellement. Vous sous-estimez, je vous l'ai dit, les choses qui ne sont pas officielles, mais vous sous-estimez aussi les officielles. Une décision officielle n'est pas une chose comme, par exemple, la fiole de médicaments qui est sur cette ta-ble et qu'on peut attraper rien qu'en tendant la main. Une vraie décision officielle est précédée d'une foule de petites enquêtes et de réflexions qui nécessitent des années de travail, et du travail des meilleurs fonctionnai-res, même quand ils connaissent dès le début la décision définitive. Existe-t-il d'ailleurs jamais une décision définitive ? Les bureaux de contrôle sont là pour l'empêcher.

 

– Eh bien, dit K., tout cela est parfait, qui pourrait en douter en-core ? C'est un mécanisme admirable. Mais vous m'avez dépeint de façon trop séduisante l'organisation générale pour que je ne travaille pas tant que je peux à en connaître le détail.

 

On se fit des courbettes, K. sortit, les aides s'attardèrent encore à quelques adieux personnels composés de rires et de chuchotements, puis ils s'en allèrent à sa suite.

 

À l'auberge, K. trouva sa chambre méconnaissable à force d'embel-lissements. C'était le résultat du travail de Frieda, qui l'accueillit sur le

 

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seuil avec un baiser. La pièce avait été copieusement aérée, le poêle bien garni, le parquet lavé, le lit refait. Les affaires des servantes avaient dis-paru, photos comprises ; il n'y en avait plus qu'une, une nouvelle, sur le mur. K. s'approcha ; les photographies…

 

 

13 Passage supprimé par l’auteur : – Si, en un certain sens, on a demandé à Klamm, dit l'hôtelière ; l'acte de mariage porte sa signature par hasard, à vrai dire, car à ce moment-là il représentait le chef d'une autre section, c'est pourquoi l'acte mentionne : « Klamm, par intérim. » Je me rappelle comme j'ai couru pour revenir de la mairie à la maison avec le papier. Je n'ai même pas pris le temps de me changer, je me suis assise à table, je l'ai étalé devant moi, je ne cessais de lire et de relire ce cher nom, j'essayais avec la ferveur d'une gamine de dix-sept ans d'imiter cette belle signature, je me donnais beaucoup de mal, je noircissais des pages entières, et je ne m'apercevais même pas que Hans se tenait der-rière moi, et me regardait faire sans oser me déranger. Malheureuse-ment, une fois signé par tous, il a fallu le rapporter à la mairie.

 

– Je ne pensais pas, dit K., à ce genre de demande ; je ne pensais à rien d'officiel ; ce n'est pas à Klamm le fonctionnaire qu'il faut parler, c'est à Klamm personnage privé. Ce qui est officiel marche toujours mal ici ; si vous aviez pu, par exemple, voir aujourd'hui comme moi au milieu du plancher le registre de l'état civil, y compris votre cher papier peut-être bien (à supposer qu'il ne soit pas dans le fenil, qu'on ne l'y garde pas avec les rats), je crois que vous m'auriez donné raison.

 

14 Passage supprimé par l’auteur : Peut-être, après tout, est-ce aussi une légende ; dans ce cas elle a été inventée par les délaissés, pour la consolation de leur vie.

 

15 Autre version du dialogue : – C'est entendu, répondit K. Mainte-nant, voici ce que je lui dirais : « Frieda et moi, nous nous aimons et nous voulons nous épouser le plus tôt possible. Mais je ne suis pas le seul qu'aime Frieda, elle vous aime vous aussi, d'une autre façon évidemment, ce n'est pas ma faute si notre langue n'a qu'un seul mot pour les deux choses. Qu'il y ait aussi de la place pour moi dans le cœur de Frieda, elle ne le comprend pas elle-même, elle ne peut imaginer que c'est possible que parce que vous l'avez voulu. Après tout ce qu'elle m'a dit, je ne puis que penser comme elle. De toute façon, si on ne le faisait pas, il faudrait admettre que moi, un étranger, un pur néant, comme m'appelle Madame l'Hôtelière, je me serais immiscé entre vous et Frieda. Pour ma sécurité,

 

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je me permets de vous demander ce qu'il en est réellement. Telle serait ma première question. Je crois qu'elle marquerait tout de même assez de respect.

 

 

L'hôtelière soupira.

 

– Quel homme êtes-vous ? dit-elle ; vous avez l'air intelligent ; avec cela vous êtes d'une immense ignorance. Vous voulez traiter avec Klamm comme on traite avec un beau-père ; lui parler à peu près comme au vieux Barnabé si vous aviez eu la bonne idée de vous amouracher d'Olga. Quelle bonne chose que vous ne puissiez jamais parler à Klamm !

 

– Si je lui parlais, répondit K., ce ne pourrait être que tête à tête, je n'entendrais pas vos réflexions, je n'en serais donc pas influencé. Quant à la réponse de Klamm, de trois choses l'une : ou il dirait « Je ne l'ai pas voulu », ou : « Je l'ai voulu », ou bien il se tairait. Je laisse provisoire-ment de côté la première éventualité, en partie par égard pour vous ; mais la troisième, mais le silence, je l'interpréterais comme un oui.

 

– Il y a encore d'autres possibilités, plus, vraisemblables que celles-là, dit l'hôtelière ; à condition évidemment qu'on veuille admettre cette rencontre, qu'on ajoute foi à ce conte bleu. Par exemple celle-ci, toute simple : Klamm s'en va en vous plantant là.

 

– Cela ne changerait rien, dit K. Je lui barrerais la route, je l'oblige-rais à m'écouter.

 

– L'obliger à vous écouter ! dit l'hôtelière. Obliger le lion à manger de la paille ! Vous ne reculez vraiment devant aucun exploit !

 

– Toujours aussi nerveuse, madame ! Je ne fais pourtant, dit K., que répondre à vos questions, je ne vous impose pas des aveux. Et puis nous ne parlons pas d'un lion, nous parlons d'un chef de bureau. Si je lui prends sa lionne à ce lion, et si je la lui épouse, madame, croyez-vous que je n'aurai pas assez d'importance à ses yeux pour qu'il me prête un peu l'oreille ?

 

16 Passage supprimé par l’auteur : – Vous êtes perdu, Mon-sieur l'Arpenteur, ici, chez nous, dit l'hôtelière ; tout ce que vous dites fourmille d'erreurs. Peut-être Frieda pourra-t-elle vous retenir, une fois mariée, mais c'est une tâche presque trop lourde pour ses forces. Elle le

 

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sait bien, la pauvre enfant ; quand elle se croit inaperçue, elle pousse des soupirs, elle a les yeux pleins de larmes. Mon mari, moi aussi, bien sûr, je le traîne comme un fardeau ; du moins ne cherche-t-il pas à gouverner le ménage, et d'ailleurs, même s'il le cherchait, il ne pourrait faire que des choses bêtes, mais non dangereuses : il est d'ici ! Au lieu que vous, vous êtes rempli des idées fausses les plus dangereuses et vous ne les perdrez jamais. Klamm, homme privé ? Qui a jamais vu Klamm en homme pri-vé ? Qui peut seulement l'imaginer ainsi ? Vous, me direz-vous, et c'est bien là le malheur. Si vous le pouvez, c'est que vous êtes incapable de vous représenter Klamm fonctionnaire, de vous le représenter tout court. Parce que Frieda a été aimée de lui, vous vous figurez qu'elle l'a vu en qualité d'homme privé ; parce que nous l'aimons, vous croyez que nous aimons un homme privé ? Eh bien, sachez que d'un vrai fonctionnaire, on ne peut pas dire qu'il l'est tantôt plus, tantôt moins, il est toujours entiè-rement fonctionnaire. Mais pour vous mettre sur la bonne voie, je vais faire abstraction cette fois de cette vérité et vous dire que jamais il ne fut plus fonctionnaire que jadis, au temps de mon bonheur, et que Frieda et moi sommes d'accord en ceci ; que nous n'aimons nul autre que Klamm le fonctionnaire, le haut, le suprême fonctionnaire Klamm.

 

 

17 Passage supprimé par l’auteur : Et pourtant K., en la voyant assise ici, , sur le siège de Frieda, à côté de la chambre, … peut-être lo-geait encore Klamm aujourd'hui, en voyant ses petits pieds replets sur le plancher où il avait couché avec Frieda, ici, à l'Hôtel des Messieurs, la maison même de Messieurs les Fonctionnaires, il ne pouvait s'empêcher de se dire que, s'il avait trouvé Pepi ici au lieu de Frieda, et l'eût soupçon-née de posséder quelque lien avec le Château – comme ce devait bien être le cas pour elle aussi – il aurait cherché à lui arracher son secret par les mêmes étreintes que celles dont il avait dû user avec Frieda. Malgré son esprit puéril elle avait, elle aussi, très vraisemblablement, des relations avec le Château, etc.

 

18 Passage supprimé par l’auteur : Il n'avait plus qu'à attendre ici. Klamm y passerait nécessairement ; il serait peut-être un peu ennuyé de l'y trouver, mais il n'en serait que mieux disposé à l'écouter, peut-être même à lui répondre. Il ne fallait pas prendre dans ce pays les interdits trop au sérieux. N'ayant accès qu'au seul débit, K. avait réussi tout de même à se trouver ici dans cette cour, à un pas du traîneau de Klamm, bientôt en face de Klamm lui-même, et savourait son repas mieux qu'il n'eût fait nulle part.

 

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Soudain tout s'éclaira ; la lumière électrique brilla dans les couloirs et l'escalier de l'hôtel, et dans la cour, au-dessus de toutes les entrées, accentuant la tache blanche du rectangle neigeux. K. en fut désagréable-ment surpris : la lumière le sortait de son antre, au fond de son petit coin tranquille, elle l'exposait à tous les regards, mais, d'autre part, elle sem-blait promettre l'arrivée imminente de Klamm, qui n'eût pas descendu l'escalier à tâtons pour lui faciliter la tâche si on n'avait pas allumé. Mal-heureusement, ce ne fut pas Klamm qui parut le premier, ce fut le patron, suivi de la patronne ; ils arrivèrent, légèrement inclinés, des profondeurs du corridor ; eux aussi étaient à attendre, ils ne pouvaient que se trouver là, pour prendre congé d'un tel client. Mais il en résultait pour K. l'obliga-tion de rentrer un peu dans l'ombre, ce qui lui dérobait la pleine vue de l'escalier.

 

19 Passage supprimé par l’auteur : K. ne crut pas devoir le re-tenir. Ils pouvaient bien l'abandonner, il y avait un nouvel espoir. Les chevaux dételés étaient de mauvais augure, mais la porte était là, ouverte, on ne pouvait pas la fermer, c'était une promesse incessante. Il entendit de nouveau des pas dans l'escalier ; il mit vite un pied dans le couloir, avec prudence, prêt à reculer, et leva les yeux. Il aperçut à son grand étonnement la patronne de l'hôtel du Pont. Elle descendait d'un air pen-sif, mais calmement, en posant la main sur la rampe à intervalles régu-liers. Elle le salua aimablement, du haut des marches ; leur vieille que-relle semblait n'avoir plus cours ici ; on était en terre étrangère.

 

Qu'importait à K. le monsieur ! Qu'il s'éloignât, et le plus vite serait le mieux ; c'était une victoire de K. ; mais une victoire malheureusement inexploitable si le traîneau s'en allait aussi ; il le regardait s'éloigner d'un œil triste. Pris d'une résolution subite il se tourna du côté du monsieur et lui cria : « Si je pars tout de suite, le traîneau pourra-t-il revenir ? » Il ne pensait pas, ce disant, qu'il cédait à quelque contrainte – sans quoi il n'en aurait rien fait ; il lui semblait tout au contraire se sacrifier au profit d'un plus faible et avoir le droit de se réjouir d'une bonne action. Mais il ne tarda pas à voir, au ton autoritaire du monsieur, combien il était dans l'erreur en se figurant avoir agi volontairement. Volontairement ! alors qu'il provoquait une décision dictatoriale !

 

– Le traîneau sera autorisé à revenir, dit le monsieur, mais à la condition que vous me suiviez tout de suite, sans discussion, sans hésita-tion et sans retour Alors, c'est pour bientôt ? Je ne le répéterai pas. Ce

 

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n'est pas mon métier, vous devez vous en douter, de veiller à l'ordre dans cette cour.

 

 

– Je pars, dit K., mais pas avec vous ; je pars par cette porte (il montra la grande porte) ; je pars sur la route.

 

– Soit, dit le monsieur avec son pénible mélange de condescen-dance et de dureté, moi aussi. Et maintenant, presto.

 

Il vint prendre K. ; ils traversaient la cour ensemble, côte à côte, en foulant la neige immaculée, quand le monsieur, se retournant, fit un si-gne au cocher qui revint près de l'entrée, remonta sur son siège et, vrai-semblablement, recommença à attendre. Mais, au grand courroux du monsieur, K. en fit tout autant ; à peine sorti de la cour il resta planté là.

 

– Vous êtes d'une obstination intolérable, dit le monsieur.

 

Mais à mesure que s'éloignait le traîneau, témoin de son délit, K. se sentait de plus en plus à l'aise, de plus en plus tendu vers son but, de plus en plus l'égal, voire, en un certain sens, le supérieur du secrétaire, et, se tournant vers lui, il lui dit bien en face :

 

– Est-ce exact ? Vous ne cherchez vraiment pas à me tromper ? Je serais vraiment d'une obstination intolérable ? Eh bien ! C'est ce que je peux me souhaiter de mieux.

 

À ce moment il sentit sur sa nuque une sorte de chatouillement, voulut en éloigner la cause, lança la main derrière son cou, et se retourna. Il vit le traîneau ! Il ne devait pas encore être sorti de la cour que le traî-neau était déjà parti sans bruit, dans la neige profonde, sans clochettes, sans lumières ; il venait de passer près de lui, et le cocher, par plaisante-rie, avait effleuré K. de la mèche de son fouet. Déjà les chevaux – de no-bles bêtes qu'on n'avait pu juger au repos – prenaient le virage avec ai-sance, tous les muscles tendus, sans ralentir leur course, dans la direction du Château, et, à peine avait-on eu le temps de se rendre compte de leur passage, tout était rentré dans la nuit.

 

Le monsieur sortit sa montre et dit d'un ton de reproche :

 

– Klamm a dû attendre deux heures.

 

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– À cause de moi ? demanda K. Il ne peut pas supporter ma vue ?

 

– Non, dit le monsieur, il ne peut pas. Mais maintenant je rentre au logis, ajouta-t-il. Vous n'imaginez pas la besogne qui m'y attend. Je suis en effet, ici, le secrétaire de Klamm. Je m'appelle Momus. Klamm est un bourreau de travail, et ceux qui l'approchent doivent l'imiter dans la me-sure de leurs forces.

 

Le monsieur était devenu extrêmement loquace, il eût même plaisir sans doute à répondre à mille questions de K., mais K. resta muet, absor-bé qu'il était dans la contemplation du visage de Momus comme s'il y cherchait le canon selon lequel devait être modelée une face que suppor-tât Klamm. Malheureusement, il ne trouva rien et se détourna ; il ne prê-ta pas attention aux adieux que lui faisait Momus ; il ne le vit plus que dans la cour, se frayant un chemin parmi des gens qui devaient être les domestiques de Klamm. Ils allaient par deux, sans autre ordre, sans souci spécial de tenue, causaient, et se parlaient quelquefois à l'oreille en arri-vant à la hauteur de K. Derrière eux on referma lentement la grande porte. K. éprouvait un grand besoin de chaleur, de lumière, de paroles amicales. Tout cela l'attendait d'ailleurs très probablement à l'école, mais il avait le sentiment qu'il ne pourrait jamais rentrer dans l'état où il se trouvait, sans compter qu'il était maintenant dans une rue qu'il ne connaissait pas. Et puis le but ne l'attirait pas assez : quand il se repré-sentait sous les plus belles couleurs ce qu'il allait trouver à l'école, il s'apercevait que ce jour-là ce ne serait pas suffisant. Mais il ne pouvait rester là, et il se mit tout de même en route.

 

20 Passage supprimé par l’auteur : K. ne redoutait pas ses me-naces. Il n'était pas tellement séduit par les espoirs dont elle cherchait à l'appâter, mais le procès-verbal commençait tout de même à le tenter. Le procès-verbal n'était pas sans importance ; l'hôtelière avait raison, non dans l'esprit où elle le disait, mais d'une façon générale, lorsqu'elle affir-mait qu'il n'avait le droit de rien négliger. C'était bien ce qu'il pensait aussi quand il ne se trouvait pas sous le coup d'une déception comme ce jour-là, après les expériences qu'il avait faites l'après-midi. Mais mainte-nant il se reprenait petit à petit. Les attaques de l'hôtelière le fortifiaient dans sa position, car, bien qu'elle ne cessât de parler de l'ignorance du malheureux et de l'impossibilité de lui apprendre quoi que ce fût, sa ner-vosité démontrait l'importance qu'elle attachait à lui enseigner quelque chose ; et, si elle cherchait à le rabaisser par la façon dont elle lui répon-dait, le zèle aveugle qu'elle y mettait prouvait que les petites questions de

 

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K. lui faisaient de l'effet. K. devait-il renoncer à une telle influence ? Sur-tout quand celle qu'il avait sur Momus était peut-être encore plus puis-sante ? Sans doute Momus parlait-il peu, et, quand il le faisait, criait-il volontiers, mais son silence n'était-il pas pure précaution ? Ne cherchait-il pas, tout simplement, par son mutisme, à économiser de son autorité ? N'avait-il pas amené l'hôtelière uniquement dans un même esprit ? N'ayant aucune responsabilité officielle, elle pouvait essayer librement, en se réglant seulement sur l'attitude de K., tantôt par la douceur, tantôt par la violence, de le faire tomber dans les rets de ce fameux procès-verbal ? L'après-midi de ce jour ne démontrait-elle pas qu'en se figurant pouvoir atteindre Klamm par un saut dans l'imprécision on sous-estimait fortement la distance qui séparait de lui ? En admettant qu'on pût l'at-teindre, ce n'était qu'en allant pas à pas ; on rencontrait alors des gens comme Momus et l'hôtelière ; n'étaient-ce pas ces deux-là, du moins ap-paremment, et eux seuls, qui venaient de l'empêcher de voir Klamm ? L'hôtelière premièrement, en annonçant l'arrivée de K. ; Momus ensuite, puisque Momus, après avoir regardé par la fenêtre, pour constater cette arrivée, avait donné immédiatement des ordres ; si bien que le cocher lui-même avait été avisé que le traîneau ne devrait pas partir avant K. (ce qui expliquait le ton de reproche sur lequel il avait dit à K., qui n'y avait alors rien compris, qu'il pourrait se passer belle lurette avant que K. ne s'en allât). Tout avait été combiné. Ce n'était donc pas, comme l'hôtelière avait presque dû en convenir, la fameuse susceptibilité de Klamm qui avait empêché K. d'être admis devant lui. Qui sait ce qui serait arrivé sans l'hostilité de l'hôtelière et de Momus, ou, tout au moins, s'ils n'avaient pas osé faire montre de cette hostilité ! K. ne serait pas davantage arrivé jusqu'à Klamm ? Il eût trouvé de nouveaux obstacles (il y en avait sans doute inépuisablement) ? C'était possible. Et vraisemblable. Mais il au-rait eu la satisfaction d'avoir tout préparé à son idée au lieu de s'exposer, comme c'était arrivé, à l'intervention de l'hôtelière sans rien faire pour s'en protéger. Malheureusement, s'il voyait bien les erreurs qu'il avait commises, il ignorait comment il eût pu les éviter. Sa première intention de travailler au village en qualité d'humble ouvrier, à la suite de la lettre de Klamm, avait été très raisonnable. Mais comment ne pas l'abandonner quand la trompeuse apparition de Barnabé lui avait fait croire qu'il pou-vait aller au Château comme on grimpe sur un petit coteau au cours d'une promenade du dimanche ? mieux, quand ce messager l'y avait ex-horté par son regard et son sourire ? Sur quoi, sans qu'il eût le temps de souffler, Frieda était venue à son tour, et avec elle l'idée d'avoir réalisé avec l'inaccessible Klamm, par le moyen de son intermédiaire, une jonc-tion quasi physique, une liaison qui allait jusqu'à l'entente tacite ! K. était

 

 

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seul à connaître l'existence de ce lien ? mais il n'était besoin que d'un coup de pouce, d'un mot, d'un regard, pour que Klamm l'apprenne lui aussi ! Klamm d'abord, et ensuite tout le monde ! comme une chose in-croyable sans doute, mais devenue toute naturelle sous la pression des circonstances et des nécessités de la vie, par la simple vertu de l'amour. Sans doute, mais les choses n'avaient pas été aussi faciles, et, au lieu d'être pourvu d'un emploi au village, il en était encore à chercher vaine-ment, à tâtons, avec impatience, le chemin qui menait à Klamm. Entre-temps, cependant, d'autres possibilités s'étaient fait jour : chez lui, ce petit poste de concierge ; ce n'était peut-être pas l'idéal, c'était une place trop sur mesure, trop voyante et trop provisoire, trop dépendante du bon vouloir de trop de supérieurs, et de l'instituteur surtout, mais enfin elle offrait un solide point de départ. Ses défauts étaient compensés, en grande partie, par l'imminent mariage de K. Car, s'il y avait à peine songé jusqu'à présent, cette formalité lui apparaissait soudain dans toute son énorme importance. Qu'était-il sans Frieda ? Un néant titubant derrière des feux follets en tunique de soie dans le genre de Barnabé ou de la jeune fille du Château. L'amour de Frieda, évidemment, ne lui apporte-rait pas non plus en un clin d'œil un Klamm docile à toutes ses volontés, il n'avait pu y croire qu'en songe, et s'il ne cessait pas de conserver un espoir en dépit des réalités, il ne voulait plus en tenir compte dans ses plans. Mais cet espoir ne lui était pas indispensable ; le mariage lui ap-porterait une bien autre sécurité : il serait membre de la société ; il aurait des droits, des devoirs, il cesserait d'être un étranger ; il n'aurait plus qu'à se garder du contentement de soi-même dont étaient affligés tous ses compatriotes ; et ce ne serait pas difficile avec le Château sous les yeux. S'adapter le serait davantage. Ce petit travail chez de petites gens… Il commencerait en se soumettant au procès-verbal. Il changea donc le cours de la conversation (peut-être la vérité viendrait-elle du change-ment) et demanda calmement, comme s'il n'eût jamais eu de divergences d'opinions avec son interlocuteur :

 

 

– On a donc fait tant d'écritures au sujet de cet après-midi ? C'est de lui que parlent tous ces papiers ?

 

– Tous, dit Momus amicalement, comme s'il n'avait attendu que cette question ; c'est mon travail. Quand on a la force de regarder de fa-çon soutenue, et sans jamais fermer les yeux pour ainsi dire, on voit beaucoup de choses ; mais si l'on cesse un seul instant, si on ferme les yeux une seconde, tout se perd immédiatement dans le noir.

 

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– Ne pourrais-je jeter un coup d'œil sur ces papiers ? demanda K.

 

Momus les feuilleta comme pour voir si on pouvait lui en montrer quelque chose, puis répondit :

 

– Non, malheureusement.

 

– J'ai l'impression, dit K., qu'il doit y avoir là-dedans des choses que je pourrais réfuter.

 

– Que vous vous efforceriez de réfuter, dit Momus. Oui, il y a des choses de ce genre.

 

Et, prenant un crayon, il souligna en souriant quelques lignes avec un gros trait.

 

– Je ne suis pas curieux, dit K. Soulignez, Monsieur le Secrétaire. Écrivez tranquillement et sans aucun contrôle les pires rapports à mon sujet. Ce qui dort au greffe ne me gêne pas. Je pensais seulement qu'il pouvait se trouver aussi dans vos papiers des choses de nature à m'ins-truire, qui me montreraient par exemple comment un fonctionnaire che-vronné me juge en conscience dans le détail de ma conduite. Voilà ce que j'eusse appris avec joie, car j'aime à recevoir des leçons, je n'aime pas commettre de faute, je n'aime pas scandaliser.

 

– Et j'aime jouer les innocents, dit l'hôtelière. Obéissez donc à Monsieur le Secrétaire, et vos désirs seront exaucés en grande partie. Par ses questions vous apprendrez, tout au moins indirectement, quelque chose du procès-verbal, et par vos réponses vous pourrez influencer l'es-prit du texte.

 

– J'estime beaucoup trop Monsieur le Secrétaire, dit K., pour pen-ser que ses questions puissent trahir ce qu'il a bien résolu de me taire. Et je n'éprouve nulle envie non plus de donner plus de poids, éventuelle-ment, même de façon purement théorique, à des choses fausses, à des accusations injustes, en acceptant l'idée de répondre et de laisser incor-porer mes réponses à un texte hostile.

 

Momus réfléchissait en regardant l'hôtelière.

 

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– Alors, rentrons nos papiers, dit-il. Nous avons assez hésité, Mon-sieur l'Arpenteur ne saurait se plaindre que nous ayons été impatients. Comment disait Monsieur l'Arpenteur ? « J'estime trop Monsieur le Se-crétaire… », etc. La trop grande estime qu'il nous porte lui interdit donc de parler. Si je pouvais diminuer cette estime, il condescendrait à me répondre. Malheureusement, je ne puis que l'augmenter en lui expliquant que ses réponses ne sont pas nécessaires aux dossiers, car ils n'ont besoin ni de compléments ni de corrections, au lieu que lui a le plus grand be-soin du procès-verbal ; et aussi bien des questions que des réponses ; si j'ai tâché d'obtenir ces réponses c'était dans son seul intérêt. Mais main-tenant, quand je quitterai cette pièce, la possibilité de répondre disparaî-tra avec moi pour toujours ; le procès-verbal ne reprendra jamais pour K.

 

L'hôtelière regarda K. en hochant lentement la tête :

 

– Je le savais, dit-elle, je le savais, mais je ne pouvais vous en parler que par allusion : et je me suis efforcée de le faire, mais vous ne m'avez jamais comprise. Dans la cour vous avez attendu Klamm vainement, et ici, dans le procès-verbal, vous l'avez fait vainement attendre. Quel gâchis et quelle déception !

 

Elle en avait les larmes aux yeux.

 

– Voyons, dit K., affecté surtout par ses pleurs, le secrétaire est en-core ici ! les papiers également !

 

– Peut-être, mais je m'en vais, dit Momus en se levant et en repla-çant les documents dans sa serviette.

 

– Avez-vous enfin l'intention de répondre, Monsieur l'Arpenteur ? demanda l'hôtelière.

 

– Trop tard, dit le secrétaire ; il faut que Pepi ouvre ; l'heure du per-sonnel a sonné depuis longtemps.

 

Il y avait déjà un moment qu'on entendait en effet frapper à la grande porte de la cour ; Pepi se tenait derrière, la main sur le verrou, elle n'attendait que la fin de la discussion pour laisser entrer la cohue.

 

– Ouvrez, petite, dit le secrétaire.

 

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Et on vit se presser, se pousser, se bousculer un troupeau d'hommes en uniforme couleur terre, du genre de ceux qu'avait déjà vus K. Ils avaient l'air irrités par l'attente et, sans aucune espèce d'égard pour qui que ce fût, secrétaire, hôtelière ou K., se ruèrent entre eux comme des clients à titre égal ; ce fut un bonheur que le secrétaire eût déjà rangé ses papiers et mis sa serviette sous son bras. La petite table fut renversée dès l'entrée de ces forcenés, et nul ne songea à la relever. Ils passaient par-dessus sans quitter leur sérieux, comme si c'était la chose la plus normale du monde. Seul le verre de bière survécut ; l'un des hommes s'en était emparé en faisant un joyeux bruit de gorge et l'avait porté à Pepi ; en toute hâte ; mais la pauvre Pepi était déjà engloutie dans le magma. On ne distinguait plus autour d'elle que des bras levés, pointés en direction de l'horloge, probablement pour souligner le grand tort qu'avait fait Pepi par son retard. Mais, bien qu'elle n'en fût pas coupable, car la responsa-bilité en incombait entièrement à K. – encore qu'il eût agi sans aucune intention –, Pepi ne semblait pas en état de pouvoir se justifier à leurs yeux ; il était bien trop difficile à sa jeunesse et son inexpérience de faire entendre un peu raison à ces furieux. Comme Frieda, à la place de Pepi, se serait ruée dans la mêlée et se fût débarrassée d'eux ! Hélas, Pepi ne parvenait pas à s'arracher au flot grondant ; ce qui ne faisait pas non plus l'affaire des assoiffés ; ils voulaient d'abord qu'on les serve. Mais ils ne pouvaient plus se maîtriser et se privaient eux-mêmes du plaisir qui les faisait baver de convoitise. La vague ne cessait d'emporter la frêle fille au hasard de ses tourbillons ; Pepi n'avait que le courage de ne pas crier ; on ne voyait ni n'entendait rien d'elle. Et des gens entraient constamment par la grande porte de la cour ; la pièce était déjà surpeuplée, le secrétaire ne pouvait sortir, la porte du couloir ne lui était pas accessible, celle de la cour non plus ; les trois personnages restaient là, debout, les uns contre les autres, l'hôtelière au bras du secrétaire, K. en face d'eux et si étroite-ment pressé contre Momus que leurs visages se touchaient presque. Mais ni le secrétaire ni l'hôtelière ne s'étonnaient ou ne s'irritaient de la co-hue ; ils la prenaient comme un phénomène naturel, cherchant seule-ment à éviter les chocs trop durs, s'appuyant sur la masse et cédant au courant quand la chose était nécessaire, baissant la tête quand il fallait, et tâchant à se protéger de l'haleine de tous ces hommes qui ne cessaient de chercher, toujours insatisfaits. Mais le tout en restant au demeurant très calmes, avec un air un peu distrait. Proche comme l'était maintenant K. du secrétaire et de l'hôtelière, et avec eux, bien qu'ils eussent l'air de ne pas vouloir le reconnaître, lié à leur groupe face aux autres, ses relations avec Momus et la patronne lui paraissaient entièrement modifiées ; tou-tes les distinctions officielles, personnelles ou sociales lui semblaient

 

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abolies entre eux et lui, ou tout au moins remises à plus tard. Le procès-verbal avait l'air lui-même de venir se mettre à sa portée.

 

 

– Alors, dit K. au secrétaire, vous ne pouvez tout de même pas vous en aller maintenant ?

 

– Non, pas pour le moment, dit Momus.

 

– Et le procès-verbal ? demanda K.

 

– Je l'ai dans ma serviette. Il y reste.

 

– Je voudrais bien y jeter un peu les yeux, dit K., tendant la main instinctivement vers la serviette, dont il attrapa même un bord.

 

– Non, non, dit le secrétaire, en se retirant vivement.

 

– Que faites-vous là ? dit l'hôtelière à K. en lui donnant une tape sur les doigts. Croiriez-vous par hasard que vous pouvez rattraper par la force ce que vous avez perdu par légèreté et par orgueil ? Méchant homme, être abominable ! Quelle valeur le procès-verbal garderait-il entre vos mains ? Ce serait une fleur des prés arrachée par la dent des bêtes !

 

– Du moins serait-il détruit, dit K. Et si, maintenant qu'on ne veut plus accepter mes déclarations, je travaillais à le supprimer ? J'en ai ru-dement envie.

 

D'un geste décidé, il arracha la serviette à Momus. Momus la lui abandonna sans difficulté. Il écarta même si vite le bras sous lequel il la portait qu'elle serait tombée à terre si K. n'y avait mis l'autre main.

 

– Pourquoi avoir tant attendu ? demanda Momus. Par la violence vous auriez pu la prendre tout de suite.

 

– Ma violence répond à la vôtre, lui dit K. Vous me refusez sans rai-son l'interrogatoire que vous me proposiez il y a un instant ; ou tout au moins le droit de jeter un coup d'œil sur vos papiers. Ce n'est que pour obtenir l'une des deux choses que j'ai pris votre serviette.

 

– Eh oui ! en gage ! dit le secrétaire en souriant.

 

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L'hôtelière ajouta :

 

– Prendre des gages, il s'y entend. Vous en avez déjà donné la preuve dans le dossier, Monsieur le Secrétaire. Ne pourrait-on lui mon-trer certaine page ?

 

– Mais si, bien sûr, répondit Momus, maintenant on peut la lui montrer.

 

K. tendit la serviette, l'hôtelière y fouilla, mais ne put trouver le feuillet. Elle cessa de chercher et dit sur un ton épuisé que ce devait être la page 10. K. chercha à son tour et la trouva tout de suite ; l'hôtelière la prit alors pour voir si c'était bien la bonne ; oui, c'était elle. Elle la relut ; pour le plaisir ; le secrétaire, penché sur elle, en faisait autant. Ensuite ils la tendirent à K. Il lut :

 

« L'arpenteur K. devait d'abord chercher à se fixer au village. La tâ-che n'était pas facile ; car nul n'avait besoin de ses travaux. Personne ne voulait le recevoir, hormis l'aubergiste du Pont, dont il avait surpris la bonne foi ; personne ne se souciait de lui, à quelques plaisanteries près que faisaient à son sujet Messieurs les Fonctionnaires. Il errait donc à l'aventure, absurdement en apparence, ne faisant rien sinon troubler la paix des lieux. Mais en réalité il était très occupé : il guettait l'occasion propice et ne tarda pas à la trouver. Frieda, la jeune serveuse de l'Hôtel des Messieurs, ajouta foi à ses promesses et se laissa séduire par lui… » « L'arpenteur K. devait d'abord chercher à se fixer au village. Ce n'était pas aisé, car personne n'avait besoin de ses travaux, personne ne voulait le recevoir, hormis l'aubergiste du Pont dont il avait surpris la bonne volonté, personne ne se souciait de lui, sinon quelques fonctionnaires qui avaient voulu plaisanter. C'est ainsi qu'il rôdait chez nous, sans aucun sens en apparence, et ne faisant que troubler la paix de la localité, Mais en réalité il était très occupé, il épiait une occasion et ne tarda pas à la trouver. Frieda, la jeune serveuse de l'Hôtel des Messieurs, ajouta foi à ses promesses, et se laissa séduire par lui.

 

« La culpabilité de l’arpenteur K. est difficile à démontrer. On ne peut en effet découvrir sa manœuvre qu'en essayant de s'introduire entiè-rement dans sa pensée, si désagréable que ce soit. Ce faisant il ne faut pas se laisser déconcerter si l'on n'arrive qu'à découvrir au fond de son âme une perfidie qu'on n'eût jamais soupçonnée du dehors ; au contraire, à

 

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peine arrivé là, l'on s'aperçoit qu'on touche le point juste. Examinons par exemple le cas de Frieda. Il est clair que l’arpenteur n'aime pas Frieda et que ce n'est pas par amour qu'il cherche à l’épouser ; il sait fort bien que c'est une jeune fille insignifiante, tyrannique et, par surcroît, chargée d'un lourd passé ; il la traite d'ailleurs comme telle, et se livre à ses allées et venues sans jamais s'inquiéter d'elle. Voilà les faits. Quant à leur inter-prétation elle peut être extrêmement variée et faire apparaître K. comme un faible ou un niais, comme un noble caractère ou un méprisable indivi-du. Mais rien de tout cela n'est exact. On ne parvient à découvrir la vérité qu'en suivant K. dans ses moindres démarches depuis le début jusqu'au moment où il s'empare de Frieda. Quand on découvre alors l'horrible vérité, elle a beau vous faire dresser les cheveux, on est bien obligé d'y croire, il n'y a pas d'autre solution.

 

 

« Ce n'est en effet que par suite du plus sale calcul que K. s'est jeté sur Frieda ; il ne la lâchera pas tant qu'il gardera le moindre espoir que ce calcul puisse être juste. Il croit en effet tenir en elle une ancienne amie du chef de bureau et avoir en main un otage qu'il ne rendra qu'au prix de la plus forte rançon. Son unique ambition est désormais de discuter ce prix avec Monsieur le Chef de Bureau. Comme Frieda ne lui importe en rien mais qu'il tient au prix par-dessus tout, il est prêt à toutes les avances au sujet de la personne de Frieda mais à tous les entêtements en ce qui concerne le prix. Inoffensif pour le moment, malgré l'odieux de ses offres et de ses suppositions, il peut devenir très méchant, dans les limites de son néant naturellement, s'il reconnaît toute l'étendue de son erreur et combien il s'est compromis. »

 

La page se terminait là-dessus. La marge s'ornait d'un dessin gri-bouillé de façon enfantine : un homme qui tenait une jeune fille dans ses bras. Le visage de la jeune fille était blotti sur la poitrine de l'homme, et l'homme, qui était beaucoup plus grand, regardait par-dessus l'épaule de la jeune fille un papier qu'il avait eu main et sur lequel il consignait on ne sait quels gains. Lorsque K. détacha ses regards de la page, il se trouvait seul au milieu de la pièce avec l'hôtelière et Momus. Le patron était venu et avait dû rétablir l'ordre. Les mains levées dans un geste d'apaisement avec sa distinction habituelle, il allait le long des murs pour faire le tour des hommes qui s'étaient déjà installés, tant bien que mal, chacun avec sa bière, les uns sur les tonneaux, les autres à côté, à même le sol. On s'apercevait maintenant qu'ils n'étaient pas si formidablement nombreux qu'on se l'était figuré d'abord ; c'était seulement parce qu'ils se ruaient tous sur Pepi que la chose avait paru aussi impressionnante. Pepi était

 

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encore entourée par un petit groupe de déchaînés qu'elle n'avait pas eu le temps de servir ; elle avait dû fournir un travail surhumain dans des conditions effrayantes, elle en avait encore des larmes sur les joues, sa belle natte s'était défaite et transformée en mèches hirsutes, sa robe était même déchirée à la hauteur de la poitrine, on pouvait voir sa chemise, mais, s'oubliant elle-même, influencée aussi sans doute par la présence de son patron, elle travaillait infatigablement aux robinets. Toute l'irrita-tion qu'elle avait causée à K. tomba devant ce touchant tableau. Il la lui pardonna. Puis s'écria soudain :

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