Le Château
Chapitre XV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
K. resta là, l’air un peu étonné, Olga se moqua de lui et l’amena jusqu’à la banquette du poêle. Elle avait l’air vraiment heureuse de pouvoir rester assise seule avec lui, mais c’était un bonheur paisible que ne troublait certainement nulle jalousie. Et c’était précisément cette absence de jalousie, et par consé-quent aussi de toute sévérité, qui faisait du bien à K. : il prenait plaisir à regarder ces yeux bleus qui ne se montraient ni tenta-teurs ni despotiques, mais faisaient front avec une timide mo-destie. On eût dit que les avertissements de Frieda et de l’hôtelière l’avaient rendu non pas plus attentif à tout ce qui ve-nait d’ici, mais plus subtil, plus ingénieux. Et il se mit à rire avec Olga quand elle s’étonna qu’il eût trouvé Amalia bon enfant. Amalia avait bien des qualités, mais s’il lui en manquait une c’était justement celle-là. K. expliqua que cet éloge était allé à elle, Olga, mais qu’Amalia était si despotique que non seule-ment elle s’attribuait tout ce qu’on disait en sa présence, mais que spontanément aussi on lui faisait sa part de tout.
– C’est vrai, dit Olga toute grave, c’est plus vrai que tu ne le crois, Amalia est plus jeune que moi, plus jeune aussi que Bar-nabé, mais c’est elle qui décide de tout dans la famille, pour le bien et pour le mal naturellement, et c’est elle d’ailleurs aussi qui porte toujours la part la plus grande et du bon et du mau-vais. K. pensa qu’elle exagérait : Amalia ne venait-elle pas de dire qu’elle ne s’occupait pas des affaires du frère, que c’était Olga qui les connaissait ?
– Comment te l’expliquer ? dit Olga, Amalia ne s’inquiète ni de Barnabé ni de moi, elle ne s’inquiète au fond de personne que de nos parents, elle les soigne jour et nuit, en ce moment
– 220 – elle vient encore de s’enquérir de leurs désirs et elle est allée faire leur cuisine, elle s’est fait violence pour se lever, car elle est malade : depuis midi elle est restée couchée sur la banquette. Mais, bien qu’elle ne s’occupe pas de nous, nous dépendons d’elle comme si elle était notre aînée, et si elle nous conseillait dans nos affaires nous suivrions son conseil, mais elle ne le fait pas, nous lui sommes étrangers. Tu as une grande expérience des hommes, tu viens d’un autre pays : Amalia ne te paraît-elle pas très intelligente à toi aussi ?
– Elle me paraît surtout très malheureuse, dit K., mais comment se fait-il qu’avec tant de respect pour Amalia, Barna-bé, par exemple, fasse ce travail de messager qu’elle désap-prouve, qu’elle méprise même peut-être ?
– S’il savait que faire d’autre, il abandonnerait aussitôt ce service qui ne le satisfait pas.
– N’a-t-il donc pas fini son apprentissage de cordonnier ? demanda K.
– Mais si, mais si, dit Olga, il travaille même pour Bruns-wick par surcroît ; il aurait, s’il voulait, du travail jour et nuit, et gagnerait largement sa vie.
– Eh bien ! dit K., il aurait donc une occupation bien payée pour remplacer son travail de messager !
– Pour remplacer son travail de messager ? demanda Olga d’un air étonné, s’est-il donc fait messager pour l’argent ?
– Soit, dit K., mais tu me disais que ce travail ne le satisfait pas.
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– Non, dit Olga, il ne le satisfait pas, et pour plusieurs rai-sons, mais c’est le service du Château, ou en tout cas une sorte de service du Château, c’est du moins ce qu’on doit penser.
– Comment ! dit K., vous en doutez ? Même de cela ?
– Mon Dieu, dit Olga, non, au fond, Barnabé va dans les bureaux, il traite les domestiques d’égal à égal, il aperçoit aussi de loin quelques fonctionnaires, il reçoit des lettres relativement importantes à porter, on lui confie même des messages oraux à transmettre, c’est énorme et au fond nous pourrions être fières du résultat auquel, si jeune, il a déjà atteint.
K. approuvait en hochant la tête, il ne pensait plus à ren-trer.
– Il a une livrée à lui ? demanda-t-il.
– Tu veux parler de sa blouse ? dit Olga, non c’est Amalia qui la lui a faite, bien avant qu’il ne fût messager. Mais tu tou-ches au point sensible. Il aurait dû depuis longtemps recevoir non pas une livrée, car personne n’en porte au Château, mais un costume ; on le lui a d’ailleurs promis, mais au Château tout va toujours très lentement et l’ennui est qu’on ne sait jamais ce que signifie cette lenteur ; elle peut signifier que l’affaire suit la voie administrative, mais elle peut signifier aussi que rien n’est en-core amorcé, que l’on veut par exemple éprouver Barnabé, et peut-être même que l’affaire a déjà été réglée, que la promesse a été retirée pour une raison ou pour une autre et que Barnabé ne touchera jamais le costume. On ne peut rien savoir de plus pré-cis, tout au moins de très longtemps. On cite au village un pro-verbe que tu connais peut-être déjà : « Les décisions de l’admi-nistration sont timides comme des jouvencelles. »
– Voilà qui est fort bien observé, dit K. ; il prenait la chose encore plus sérieusement qu’Olga ; voilà qui est fort bien obser-
– 222 – vé ; les décisions de l’administration doivent avoir encore bien d’autres traits communs avec les jouvencelles.
– Peut-être, dit Olga, mais pour en revenir au costume offi-ciel, c’est un de ces soucis de Barnabé dont je parlais, et l’un des miens aussi puisque nous partageons tout. Pourquoi ne touche-t-il pas de costume officiel, nous demandons-nous vainement. L’affaire est d’ailleurs compliquée. Les fonctionnaires, par exemple, n’ont pas l’air de porter de costume officiel ; d’après ce que nous voyons ici et ce que Barnabé nous raconte, les fonc-tionnaires portent de beaux vêtements, mais semblables à ceux de tout le monde. D’ailleurs, tu as bien vu Klamm. Mais pas-sons, Barnabé n’est pas un fonctionnaire, même de la plus basse catégorie, et il n’a pas l’audace de vouloir l’être. Mais d’après ce qu’il dit, même les grands domestiques, qu’on ne voit jamais au village, ne portent pas de costume officiel ; c’est une consola-tion, penserait-on au premier abord, mais trompeuse car Bar-nabé est-il un grand domestique ? Non, quelque affection qu’on lui porte, on ne saurait prétendre cela, il n’est pas un grand do-mestique ; le seul fait qu’il vient au village, et qu’il y habite même, suffirait à le prouver ; les grands domestiques sont en-core plus distants que les fonctionnaires, et peut-être à bon droit, peut-être sont-ils parfois supérieurs à certains fonction-naires, certaines choses semblent l’indiquer, ils travaillent moins et Barnabé dit que c’est un spectacle magnifique que ce-lui de ces grands hommes forts, sélectionnés pour leur beauté, passant lentement dans les couloirs ; Barnabé va toujours se glisser au milieu d’eux. Bref on ne saurait dire qu’il soit grand domestique. Il devrait donc faire partie de la domesticité subal-terne ; mais les domestiques subalternes portent justement un costume officiel, au moins tant qu’ils viennent au village ; ce n’est pas une véritable livrée, et il y a bien des différences dans ces costumes, mais on reconnaît tout de même immédiatement à ses habits un domestique du Château ; tu en as bien vu à l’Hô-tel des Messieurs. Ce qui frappe dans leurs vêtements c’est qu’ils sont presque toujours très collants, un paysan ou un ouvrier ne
– 223 – pourrait pas porter de vêtements de ce genre. Eh bien ! Barnabé n’a pas ce costume, ce n’est pas seulement humiliant, avilissant, ce qui serait encore supportable, mais, surtout aux heures péni-bles – et nous en avons quelquefois, souvent même, Barnabé et moi – cela donne à douter de tout. Est-ce bien du service comtal ce que fait Barnabé, nous demandons-nous alors ; certes il entre dans les bureaux, mais les bureaux sont-ils le vrai Château ? Et même si certains bureaux font bien partie du Château, est-ce que ce sont ceux où il a le droit de pénétrer ? Il va dans des bu-reaux, mais dans une seule partie de l’ensemble des bureaux, après ceux-là il y a une barrière, et derrière cette barrière encore d’autres bureaux. On ne lui interdit pas précisément d’aller plus loin, mais comment irait-il plus loin, une fois qu’il a trouvé ses supérieurs, qu’ils ont liquidé ses affaires et l’ont renvoyé ? Et puis on est observé constamment, on se le figure tout au moins. Et, même s’il allait plus loin, à quoi cela servirait-il s’il n’a pas de travail officiel, s’il se présente comme un intrus ? Il ne faut pas te représenter cette barrière comme une limite précise, Bar-nabé y insiste toujours. Il y a aussi des barrières dans les bu-reaux où il va, il existe donc des barrières qu’il passe, et elles n’ont pas l’air différentes de celles qu’il n’a pas encore passées, et c’est pourquoi on ne peut pas affirmer non plus a priori que les bureaux qui se trouvent derrière ces dernières barrières soient essentiellement différents de ceux où Barnabé a déjà pé-nétré. Ce n’est qu’aux heures pénibles dont je te parlais qu’on le croit. Et alors le doute va plus loin, on ne peut plus s’en défen-dre. Barnabé parle avec des fonctionnaires, Barnabé reçoit des messages à transmettre, mais de quels fonctionnaires, de quels messages s’agit-il ? Maintenant il est, comme il dit, affecté au service de Klamm et reçoit ses missions de Klamm personnel-lement. C’est énorme, bien des grands domestiques ne parvien-nent pas si loin, c’est même presque trop, c’est ce qu’il y a d’angoissant. Imagine : être affecté directement au service de Klamm ! Lui parler face à face ! Mais en est-il ainsi ? Oui il en est ainsi, il en est bien ainsi, mais pourquoi Barnabé doute-t-il
– 224 – donc que le fonctionnaire qu’on appelle Klamm dans ce bureau soit vraiment Klamm ?
– Olga, dit K., tu ne veux tout de même pas plaisanter ! Comment peut-il y avoir un doute sur la personne de Klamm ! On sait bien comment il est fait ! Je l’ai vu moi-même !
– Certes non, dit Olga, je ne plaisante pas, je parle de mes plus graves soucis. Mais je ne te les raconte pas pour soulager mon cœur et alourdir le tien, je te les dis parce que tu t’es enquis de Barnabé et qu’Amalia m’a chargé de t’en parler et parce que je crois aussi qu’il t’est utile de savoir quelques détails. Je le fais encore à cause de Barnabé pour que tu ne fondes pas trop grand espoir sur lui, pour qu’il ne te déçoive pas et n’ait pas à souffrir lui-même de ta déception. Il est très sensible ; cette nuit, par exemple, il n’a pas dormi parce que tu t’étais montré mécontent de lui hier soir. Tu lui aurais dit qu’il était très malheureux pour toi de n’avoir qu’un messager comme lui. Ces paroles lui ont fait perdre le sommeil. Tu n’auras sans doute rien remarqué de son émotion, les messagers du Château doivent savoir se dominer parfaitement. Mais sa tâche n’est pas facile, même avec toi ; tu ne lui demandes pas trop, de ton point de vue, mais tu as appor-té ici une certaine conception du service des messagers et c’est d’après cette conception que tu mesures tes exigences. Or au Château on se fait une idée différente du service des messagers, elle ne peut se concilier avec la tienne, même si Barnabé se sa-crifie entièrement au service, ce qu’il ne semble parfois que trop disposé à faire. Avec toi naturellement il ne peut pas laisser voir ses doutes, ce serait violer grossièrement des lois auxquelles il se croit encore soumis, et même avec moi il ne parle pas libre-ment, il faut que je lui arrache ses confidences à force de cares-ses et de baisers ; encore se défend-il d’avouer que ses doutes soient des doutes. Il a dans le sang quelque chose d’Amalia. Et il ne me dit certainement pas tout, bien que je sois sa seule confi-dente. Mais nous parlons quelquefois de Klamm, je n’ai pas en-core vu Klamm ; tu sais que Frieda ne m’aime guère, elle ne me
– 225 – l’aurait jamais fait voir ; la personne de Klamm est connue au village ; quelques-uns l’ont vue, tous en ont entendu parler et les témoignages directs, les bruits qui courent, et même les inten-tions trompeuses, ont contribué à fournir de Klamm une image qui doit être exacte dans l’ensemble. Mais dans l’ensemble seu-lement. Par ailleurs les détails de l’image varient, mais ils va-rient peut-être moins que ceux de la personne même de Klamm. On dit que son extérieur est différent au moment où il arrive au village et au moment où il le quitte, qu’il n’a pas le même physi-que avant d’avoir pris sa bière et après, qu’il change quand il dort, quand il veille, quand il parle, quand il est seul et, ce qui se comprend facilement après cela, qu’il est presque complètement différent au Château. D’ailleurs, même dans le village, ces chan-gements sont déjà importants ; on signale chez lui des différen-ces de taille, de maintien, de corpulence, sa barbe elle-même se modifie, les témoignages ne s’accordent qu’au sujet de son vê-tement : il porte toujours le même costume, une jaquette noire à longues basques. Naturellement, ces différences ne sont pas l’effet d’une opération magique, on le conçoit aisément ; elles dépendent de l’humeur de celui qui regarde Klamm et qui n’a généralement qu’un bref instant pour le voir, elles dépendent du degré d’émotion du spectateur et des innombrables nuances de son espoir ou de son désespoir. Je te rapporte tout cela comme Barnabé me l’a souvent expliqué : on peut y voir une consola-tion quand on n’est pas intéressé personnellement à l’affaire. Mais nous, nous ne le pouvons pas ; Barnabé voudrait savoir si c’est à Klamm qu’il parle ou non, c’est pour lui une question vi-tale.
– Elle ne l’est pas moins pour moi, dit K., et ils se rappro-chèrent encore l’un de l’autre sur la banquette du poêle.
K. se sentait péniblement impressionné par ces nouvelles mais il trouvait une compensation à rencontrer ici des gens pour lesquels les choses étaient à peu près comme pour lui, en appa-rence du moins, des gens auxquels il pouvait donc s’associer et
– 226 – avec lesquels il pouvait s’entendre sur nombre de points et non sur certains seulement comme avec Frieda. Sans doute perdait-il peu à peu l’espoir de voir Barnabé réussir dans ses missions, mais plus les choses allaient mal au Château pour Barnabé, plus K. se sentait proche de lui ; jamais il n’eût pensé trouver au vil-lage même des ambitions aussi malheureuses que celles de Bar-nabé et de sa sœur. Évidemment les explications d’Olga étaient bien insuffisantes, et puis elles allaient peut-être prouver quel-que chose de tout différent, il ne fallait pas que, tenté par cette sorte d’innocence qui faisait le fond de la nature d’Olga, on se laissât aller immédiatement à croire à la sincérité de Barnabé.
– Barnabé, poursuivit Olga, connaît très bien les divers portraits qu’on fait de Klamm, il en a réuni et comparé beau-coup, peut-être trop, il a vu ou cru voir une fois Klamm au vil-lage par la portière d’une voiture, il était donc bien qualifié pour le reconnaître, et cependant, – comment t’expliques-tu cela ? – quand, dans un bureau du Château on lui a montré un fonc-tionnaire au milieu d’un groupe en lui disant que c’était Klamm, il ne l’a pas reconnu et il lui a fallu longtemps pour s’habituer à l’idée que c’était lui. Mais si l’on demande à Barnabé en quoi ce Klamm qu’il a vu là diffère de l’idée qu’on s’en fait d’ordinaire, il ne sait que répondre, ou plutôt il répond en traçant du fonc-tionnaire du Château un portrait qui coïncide exactement avec celui que nous connaissons. Mais alors, Barnabé, lui dis-je, pourquoi doutes-tu donc, pourquoi te tourmentes-tu ? Il m’énumère alors, visiblement gêné, toute une série de particula-rités du fonctionnaire du Château, mais il semble les inventer bien plutôt que les rapporter, elles sont d’ailleurs si minimes – il s’agit d’un certain hochement de la tête ou encore d’un gilet qui est déboutonné – qu’il est vraiment impossible de les prendre au sérieux. Mais la façon dont Klamm reçoit Barnabé me semble encore plus grave. Barnabé me l’a souvent décrite, il me l’a même dessinée. En général on l’introduit dans un grand bureau, mais ce n’est pas le bureau de Klamm, ce n’est même pas le bu-reau d’un fonctionnaire unique. Ce bureau est divisé dans toute
– 227 – sa longueur par un pupitre long et haut, un seul pupitre mais qui va d’une cloison à l’autre et qui sépare deux parties, l’une étroite, où deux personnes peuvent à peine passer de front – c’est le côté des fonctionnaires – et l’autre, large, où circulent le public, les spectateurs, les huissiers, les messagers. Sur le pupi-tre, deux grands livres sont ouverts l’un à côté de l’autre et en-tourés, la plupart du temps, de fonctionnaires qui les compul-sent. Ces fonctionnaires ne s’en tiennent pas toujours aux mê-mes livres mais ils ne les remuent pas, ils changent de place eux-mêmes, et ce qui étonne le plus Barnabé c’est qu’en chan-geant ainsi de place ils sont obligés de s’écraser les uns contre les autres à cause de l’étroitesse de la ruelle ; devant le grand pupitre et tout contre sont installées de petites tables basses auxquelles sont assis des secrétaires qui écrivent sous la dictée des fonctionnaires quand ceux-ci le désirent. Barnabé est tou-jours surpris de la façon dont cela s’opère. Le fonctionnaire ne donne pas d’ordre formel, il ne dicte pas à voix haute, on re-marque à peine que quelqu’un dicte, le fonctionnaire a plutôt l’air de continuer sa lecture, à ceci près qu’il chuchote, et le se-crétaire l’entend. Le fonctionnaire dicte souvent si bas que le secrétaire ne peut pas l’entendre assis, il faut alors à chaque ins-tant qu’il se lève rapidement pour saisir ce qu’on lui dicte, qu’il se rassoie en hâte, qu’il le note, se relève, etc., etc. Quelle chose étrange ! C’est à peine si on comprend. Naturellement Barnabé a tout le temps d’observer car il passe parfois des heures et même des jours dans le côté réservé au public avant que le re-gard de Klamm tombe sur lui. Et même quand Klamm l’a déjà vu et que Barnabé s’est mis au garde-à-vous, rien n’est encore fait, car Klamm peut encore le quitter des yeux pour se replon-ger dans le livre ; il oublie alors Barnabé. Qu’est-ce qu’un ser-vice de messager quand il a si peu d’importance ? Je deviens toute mélancolique quand Barnabé me dit le matin qu’il va au Château. Ce trajet probablement inutile, ce jour probablement perdu, cet espoir probablement vain… À quoi tout cela rime-t-il ? Et ici les chaussures s’entassent que personne ne raccom-mode et que Brunswick presse Barnabé de réparer.
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– Soit, dit K., Barnabé doit attendre longtemps avant de re-cevoir une mission, cela se comprend avec l’excès d’employés qu’il semble y avoir au Château : chacun ne peut pas avoir cha-que jour une mission à exécuter, il ne faut pas vous en plaindre, tous ont le même sort. Mais en fin de compte Barnabé reçoit tout de même des missions ; il m’a déjà apporté deux lettres.
– Il est possible, dit Olga, que nous ayons tort de nous plaindre, surtout moi qui ne connais rien de tout cela que par ouï-dire et qui ne puis, fillette que je suis, le comprendre comme Barnabé, qui ne me dit d’ailleurs pas tout. Mais si tu veux savoir comment les choses se passent pour les lettres, celles qui te sont adressées, par exemple, écoute-moi. Ces lettres il ne les reçoit pas directement de Klamm, mais du secrétaire. Un jour quel-conque, à une heure quelconque – c’est ce qui rend le service si fatigant, quelque facile qu’il paraisse, car Barnabé est obligé de faire toujours attention – le secrétaire se souvient de lui et lui fait signe. Ce n’est pas Klamm qui semble avoir provoqué ce geste, il lit tranquillement dans son livre, quoique à vrai dire quelquefois, mais il le fait souvent aussi sans occasion, il nettoie juste son pince-nez au moment où Barnabé arrive, et le regarde peut-être alors, à supposer qu’il y voie sans lorgnon ; mais Bar-nabé en doute, car Klamm a dans ces moments-là les yeux pres-que fermés, il semble dormir et n’essuyer son pince-nez qu’en rêve. Cependant le secrétaire sort du tas de papiers et de lettres qu’il a sous la table la lettre qui t’est destinée ; ce n’est donc pas une lettre qu’il vient juste d’écrire, c’est bien plutôt, à en juger d’après l’aspect de l’enveloppe, une très vieille lettre qui se trouve là depuis longtemps. Mais si c’est une vieille lettre pour-quoi a-t-on fait attendre Barnabé ? Et toi aussi ? Et la lettre après tout ! Car elle doit être périmée, et l’on fabrique ainsi à Barnabé une réputation de mauvais messager. Le secrétaire, lui, se rend la tâche aisée, il donne la lettre à Barnabé en lui disant : « De Klamm pour K. » Et Barnabé est renvoyé là-dessus. Il nous arrive alors à la maison hors d’haleine, avec la lettre qu’il a sai-
– 229 – sie sous sa chemise, à même la peau, et nous nous asseyons sur le banc comme maintenant, et il raconte tout, et nous scrutons tous les détails et nous pesons ce qu’il a obtenu et nous trouvons finalement que c’est bien peu et que ce peu est problématique, et Barnabé jette la lettre ; il n’a pas envie de la porter, mais il n’a pas envie non plus d’aller dormir, il s’attelle à son travail de cordonnier et passe ici la nuit, assis sur l’escabeau. Voilà ce qu’il en est, voilà tous mes secrets, et maintenant tu ne t’étonnes sans doute plus qu’Amalia ne tienne pas à les savoir.
– Et la lettre ? demanda K.
– La lettre ? dit Olga, au bout de quelque temps, quand j’ai suffisamment harcelé Barnabé, – cela peut demander des jours et des semaines – il finit par la prendre et aller la porter. Pour ces petites formalités, j’ai beaucoup d’influence sur lui ; c’est que je sais me ressaisir, une fois passée l’impression que m’a d’abord produite son récit, alors que lui, qui en sait plus long, ne le peut probablement pas. Je lui répète sans cesse : « Que veux-tu donc, Barnabé ? De quelle carrière, de quel but rêves-tu ? Voudrais-tu en venir à nous abandonner, à me laisser complè-tement ? Est-ce là ton but ? Ne suis-je pas forcée de le penser quand il n’y a d’autres raisons d’expliquer que tu sois si horri-blement mécontent de ce que tu as déjà atteint ? Regarde donc autour de toi, vois si quelqu’un de nos voisins est déjà arrivé si loin ! Évidemment leur situation est différente de la nôtre et ils n’ont pas de raison de chercher à faire mieux, mais, même sans faire de comparaison, on est forcé de reconnaître que tout est pour toi dans la meilleure voie. Il y a des obstacles, des décep-tions, des points qui posent des problèmes, mais tout cela signi-fie seulement – chose que nous savions déjà – qu’il faut que tu luttes pour obtenir les moindres bagatelles plutôt que de déses-pérer, et c’est une raison de plus pour être fier et non pas abat-tu. Et puis n’est-ce pas aussi pour nous que tu combats, cela n’est-il rien à tes yeux, n’y puises-tu pas une nouvelle force ? Et si je suis heureuse, si je suis presque orgueilleuse d’avoir un
– 230 – frère tel que toi, cela ne te donne-t-il pas d’assurance ? Vrai-ment tu me déçois, non par les résultats que tu as obtenus au Château, mais par ceux que j’obtiens auprès de toi. Tu as la permission d’entrer dans le Château, tu es tout le temps dans les bureaux, tu passes des jours entiers dans la même pièce que Klamm, tu es un messager officiellement reconnu, tu as un cos-tume officiel à réclamer, tu reçois d’importants messages à transmettre, tu es ou tu peux tout cela et quand tu redescends, au lieu de tomber dans mes bras en pleurant de bonheur, tout ton courage semble à ma vue t’abandonner, tu doutes de tout, tu ne penses qu’au pied de fer et tu négliges la lettre, cette garantie de notre avenir. Voilà donc ce que je lui dis, et quand je le lui ai répété pendant des jours et des jours, il prend enfin la lettre en soupirant et part. Mais ce n’est sans doute pas un effet de mes discours, c’est qu’il a eu envie de retourner au Château et qu’il n’oserait pas y aller sans avoir exécuté sa mission.
– Tu as pourtant raison en tout ce que tu lui dis, fit K., tu as résumé tout cela avec une exactitude admirable. Quelle clarté d’esprit !
– Non, dit Olga, tu t’y trompes et peut-être s’y laisse-t-il prendre lui aussi. À quoi est-il donc arrivé ? Il a le droit d’entrer dans un bureau, et encore cette salle où il entre n’a même pas l’air d’être un bureau, c’est peut-être tout simplement l’anti-chambre des vrais bureaux, et peut-être même pas, c’est peut-être une pièce où l’on retient tous ceux qui n’ont pas le droit d’entrer dans les vrais bureaux. Il parle avec Klamm,… mais est-ce Klamm ? N’est-ce pas plutôt quelqu’un qui ressemble un peu à Klamm ? Un secrétaire peut-être, en mettant la chose au mieux, qui ressemble un peu à Klamm et qui travaille à lui res-sembler encore plus, qui prend le genre endormi de Klamm et son air de rêver toujours ; c’est par ce côté qu’il est le plus facile à imiter, aussi bien des gens s’essaient-ils à le copier en cela, laissant prudemment de côté le reste de l’original. Un homme aussi souvent recherché et aussi rarement atteint que Klamm
– 231 – prend facilement dans l’imagination des gens des silhouettes différentes. Klamm a par exemple au village un secrétaire du nom de Momus. Ah ! oui ? tu le connais ? Lui aussi, comme Klamm, il vit très retiré, je l’ai pourtant vu quelquefois. Un homme jeune, fort, n’est-ce pas ? Il ne ressemble donc proba-blement pas à Klamm. Et cependant tu trouveras au village des gens qui te jureront que Momus n’est autre que Klamm. Voilà comme ils travaillent à leur propre erreur. Peut-il en être au-trement au Château ? Quelqu’un a dit à Barnabé que tel fonc-tionnaire était Klamm, et il y avait effectivement une ressem-blance entre ce fonctionnaire et Klamm, mais Barnabé ne cesse de douter de cette ressemblance. Et tout confirme ces doutes. Klamm aurait dû se trouver là dans cette salle où passe tout le monde, au milieu d’autres fonctionnaires, le crayon sur l’oreille, écrasé par ses voisins ? C’est fort invraisemblable. Barnabé dit parfois d’une façon un peu enfantine – mais c’est précisément ce qui permet de s’y fier : « Ce fonctionnaire ressemble bien à Klamm, et s’il était dans un bureau à lui, à sa propre table de travail, et qu’il y eût son nom sur la porte, je ne douterais plus un instant. » C’est enfantin, mais cela se comprend. On com-prendrait évidemment encore mieux que Barnabé se renseignât auprès des personnes du Château, qu’il leur demandât ce qu’il en est réellement ; d’après ce qu’il dit, il y a assez de gens dans la pièce ! Et si leurs renseignements ne valaient pas beaucoup mieux que ceux du fonctionnaire qui lui a montré Klamm spon-tanément, leur multiplicité permettrait tout au moins de décou-vrir des points de repère, d’établir des comparaisons. L’idée ne vient pas de moi mais de Barnabé lui-même ; mais il n’ose inter-roger personne de peur de perdre sa place en violant quelque règlement qu’il ignore, tant il se sent incertain ; cette lamenta-ble incertitude éclaire pour moi sa situation mieux que toutes les peintures qu’il en ferait. Faut-il que tout lui paraisse dou-teux, et menaçant, pour qu’il n’ose même pas ouvrir la bouche pour oser une innocente question ! Quand j’y réfléchis je m’ac-cuse de le laisser seul dans ces domaines inconnus où tout se
– 232 – passe de telle sorte que lui, qui est plutôt téméraire, tremble
tout de même de peur. 25
– Je crois, dit K., que tu touches là au point sensible. C’est cela. Après tout ce que tu m’as dit je pense voir clair mainte-nant. Barnabé est trop jeune pour sa tâche. On ne peut prendre au sérieux sans plus ample informé rien de ce qu’il raconte. Tremblant de peur là-haut il ne peut observer et si on l’oblige quand même à rapporter ce qu’il a vu, on n’obtient que des contes confus. Je n’en suis pas surpris. Vous venez ici au monde avec le respect de l’administration, on ne cesse de vous l’in-culquer tout le reste de votre vie par tous les moyens et vous vous y prêtez activement, de toutes vos forces. Je n’y vois pas de mal : si une administration est bonne, pourquoi ne la respecte-rait-on pas ? Seulement il ne faut pas envoyer au Château du premier coup un jouvenceau sans expérience comme Barnabé qui n’est jamais sorti de son village, lui demander ensuite des rapports fidèles, scruter chacun de ses mots comme le texte d’un Évangile et faire dépendre de leur interprétation le bon-heur de toute sa vie. Rien de plus erroné. À vrai dire je me suis laissé tout comme toi induire par lui en erreur, j’ai placé sur lui des espérances et souffert de lui des déceptions qui, les unes comme les autres, ne se fondaient que sur ses paroles, c’est-à-dire sur presque rien.
Olga se taisait.
– Il m’est pénible, lui dit K., d’ébranler la confiance que tu as en ton frère quand je vois combien tu l’aimes et ce que tu at-tends de lui. Mais il le faut, et dans l’intérêt même de cet amour et de ces espoirs. Car vois-tu : il y a toujours quelque chose qui t’empêche – je ne saurais dire ce que c’est – de reconnaître par-faitement, je ne dirai pas ce que Barnabé a obtenu, mais ce qui lui a été donné. Il a le droit d’entrer dans les bureaux ou, si tu veux, dans une antichambre ; c’est une antichambre, mettons, mais il y a là des portes qui donnent accès ailleurs, des barrières
– 233 – qu’on peut franchir si on est assez adroit. Moi, par exemple, je n’ai pas le droit, tout au moins provisoirement de pénétrer dans cette antichambre. À qui Barnabé parle une fois là, je ne le sais pas ; peut-être ce secrétaire n’est-il que le dernier des larbins, mais s’il est le dernier il peut mener Barnabé au moins jusqu’à l’avant-dernier, et sinon il peut le nommer, et s’il ne peut le nommer, il peut indiquer quelqu’un qui saura le faire. Le faux Klamm a beau n’avoir rien de commun avec le vrai, la ressem-blance a beau n’exister qu’aux yeux aveugles de Barnabé, il a beau n’être que le dernier des fonctionnaires, il a même beau n’en être pas un, il a tout de même une tâche quelconque devant ce pupitre, il lit tout de même quelque chose, dans ce gros livre, il chuchote tout de même quelque chose à son secrétaire, il pense tout de même quelque chose quand ses yeux tombent par hasard sur Barnabé, si rarement que ce puisse être, et, même si rien de cela n’est vrai, si ses actions ne signifient rien, quelqu’un l’a tout de même placé là, et l’y a placé avec une intention. Ce que je veux dire par là c’est qu’il y a tout de même quelque chose, quelque chose qu’on offre à Barnabé, quelque chose dans tous les cas, et que c’est uniquement la faute de Barnabé s’il n’en retire que doute, crainte et désespoir. Encore n’ai-je envisagé que le cas le plus défavorable, il me semble invraisemblable qu’on ait affaire à celui-là, car nous avons des lettres en main et, bien que je ne me fie guère à elles, je les crois plus sûres que les rapports de Barnabé. Ce peuvent être de vieilles lettres sans va-leur extraites d’un tas de missives tout aussi insignifiantes, au hasard et avec aussi peu de raison qu’en déploient les canaris des foires pour piquer dans un tas de papiers l’horoscope de X ou Y, il n’importe, ces lettres ont du moins quelque rapport avec mes desseins. Elles me sont visiblement destinées ; ce n’est peut-être pas pour mon profit, c’est en tout cas à mon adresse, et elles sont rédigées de la main même de Klamm, comme le maire et son épouse l’ont certifié, et elles ont, toujours d’après eux, à défaut d’un sens transparent et d’une portée officielle, une importance qui est énorme.
– 234 –
– C’est le maire qui l’a dit ? demanda Olga.
– Oui, c’est le maire, répondit K.
– Je le dirai à Barnabé, fit Olga hâtivement, cela l’encoura-gera beaucoup.
– Mais il n’en a pas besoin ! dit K. ; l’encourager ce serait lui dire qu’il a raison, qu’il n’a qu’à continuer comme il a fait jusqu’ici ! Et c’est justement de cette façon qu’il n’arrivera ja-mais à rien ! Tu as beau encourager autant que tu le veux quel-qu’un qui a les yeux bandés à regarder à travers son bandeau, il ne verra jamais quoi que ce soit ! Il ne commencera à voir que du moment où on déliera le bandeau ! C’est d’aide que Barnabé a besoin, et non pas d’encouragements. Songe à l’inextricable grandeur de cette administration qui monte la garde là-haut – je croyais avant de venir pouvoir m’en faire quelque idée, mais je vois maintenant combien j’étais enfant ! – Songe à cette Ad-ministration et représente-toi ce petit Barnabé qui s’avance contre elle, tout seul, lui seul, pitoyablement seul ; c’est encore trop d’honneur pour lui que de ne pas rester toute sa vie oublié dans quelque noir recoin des bureaux.
– Ne crois pas, K., lui dit Olga, que nous sous-estimions la lourdeur de la tâche que Barnabé a entreprise. Ce n’est pas le respect de l’Administration qui nous manque, c’est toi-même qui l’as dit.
– Sans doute, dit K., mais c’est un respect qui porte à faux, un respect mal placé ; or un tel respect avilit son objet. Est-ce respect si Barnabé mésuse du don qu’on lui fait en lui permet-tant d’entrer dans les bureaux ? S’il passe là passivement ses journées ? Si, de retour, il jette le soupçon et le discrédit sur les gens devant lesquels il vient de trembler ? S’il garde sur lui, par désespoir ou lassitude, les lettres qu’il doit apporter ? S’il ne transmet pas immédiatement les messages qu’on lui a confiés ?
– 235 –
Ce n’est plus là du respect. Mais mon reproche va plus loin, il t’atteint toi aussi, Olga ; je ne peux pas te l’épargner ! C’est toi qui, malgré le respect que tu crois avoir pour les autorités, as envoyé Barnabé au Château, malgré sa jeunesse, sa faiblesse et son inexpérience, c’est toi qui l’y as envoyé ou tout au moins tu
ne l’as pas retenu. 26
– Le reproche que tu m’adresses, dit Olga, je me le fais aus-si depuis toujours. Non que j’aie envoyé Barnabé au Château, ce n’est pas ce qu’il faut me reprocher, il y est allé de lui-même, mais j’aurais dû le retenir par tous les moyens, par force, par ruse, par persuasion. J’aurais dû le retenir, mais si ma décision était encore à prendre aujourd’hui et que je sentisse la détresse de Barnabé et la détresse de notre famille comme au jour où j’ai décidé, et si Barnabé, comme alors, clairement conscient du péril et de sa responsabilité, se détachait doucement de moi pour partir en souriant, je ne le retiendrais pas plus aujourd’hui que l’autre fois malgré toute l’expérience que j’ai acquise depuis et je crois que, mis à ma place, tu n’agirais pas autrement. Tu ne connais pas notre détresse, c’est pourquoi tu nous juges mal, et surtout Barnabé. Nous avions plus d’espoir alors que mainte-nant, mais même alors l’espoir n’était pas grand, mais notre détresse était grande, elle l’était, elle l’est restée. Frieda ne t’a-t-elle donc pas parlé de nous ?
– Des allusions, dit K., rien de précis, pourtant votre seul nom la bouleverse.
– Et l’hôtelier non plus ne t’a rien raconté ?
– Non, rien.
– Ni personne ?
– Personne.
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– Naturellement ! Comment quelqu’un pourrait-il dire quoi que ce soit ? Chacun sait quelque chose sur nous, soit la vérité, dans la mesure où les gens peuvent la supporter, soit quelque racontar entendu quelque part ou inventé par le bavard lui-même, et chacun pense à nous plus qu’il n’est nécessaire, mais personne ne raconte notre histoire carrément ; les gens ont peur de laisser leurs lèvres toucher à certaines choses. Et ils ont raison. Il est difficile d’en parler, même avec toi, K. ; et puis il peut se faire qu’après avoir entendu ces choses tu t’en ailles et ne veuilles plus rien savoir de nous, si peu qu’elles puissent te toucher. Et alors nous t’aurons perdu, toi qui, je l’avoue mainte-nant, me tiens plus à cœur que le service de Barnabé lui-même. Et cependant – cette contradiction me tourmente depuis tout ce soir – il faut que tu les apprennes, sinon tu ne pourrais pas ju-ger de notre situation et tu resterais injuste envers Barnabé, ce qui me ferait beaucoup de peine. L’union parfaite qui est néces-saire nous manquerait, tu ne pourrais ni nous aider ni accepter notre aide, qui peut être extraordinaire. Mais il me reste aupa-ravant à te poser une question : Veux-tu tout savoir ?
– Pourquoi demandes-tu cela ? dit K. Si c’est nécessaire, je veux tout savoir ; mais pourquoi poses-tu cette question ?
– Par superstition, dit Olga. Tu vas te trouver mêlé à nos affaires, innocemment, sans plus de péché que Barnabé.
– Parle vite, dit K., je n’ai pas peur. Aussi bien tu dramati-ses tout avec tes inquiétudes de femme.
LE SECRET D’AMALIA.
– Juges-en toi-même, dit Olga, c’est d’ailleurs une chose simple, on ne comprend pas de prime abord qu’elle puisse avoir une grosse importance. Il y a au Château un haut fonctionnaire nommé Sortini.
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– J’ai déjà entendu parler de lui, dit K., il a été mêlé à ma nomination.
– Je ne le crois pas, dit Olga, Sortini se laisse rarement voir. Ne confonds-tu pas avec Sordini, qui s’écrit avec un « d » ?
– Tu as raison, dit K., c’était Sordini.
– Oui, dit Olga, Sordini est très connu, c’est l’un des fonc-tionnaires les plus laborieux, on parle beaucoup de lui ; Sortini au contraire vit très retiré, presque personne ne le connaît. La première fois que je l’ai vu, et la dernière, c’était il y a plus de trois ans, le 3 juillet, à une fête de l’Amicale des Pompiers ; le Château y avait pris part, il avait fait cadeau d’une nouvelle pompe. Sortini, qui s’occupe de certaines questions touchant la protection contre les incendies, n’était peut-être là que pour représenter quelqu’un, – en général les fonctionnaires se dési-gnent les uns les autres pour se remplacer, aussi est-il très diffi-cile de connaître les attributions particulières de tel ou tel, – mais enfin il était là pour la remise de la pompe. Naturellement il était venu bien d’autres messieurs du Château, des fonction-naires et des huissiers, et Sortini, selon son caractère, se tenait à l’arrière-plan. C’est un petit homme débile et méditatif ; ce qui frappait tous ceux qui s’occupaient de l’apercevoir, c’était sa fa-çon de plisser le front ; toutes ses rides – et il en a énormément, bien qu’il n’ait certainement pas dépassé la quarantaine, – tou-tes ses rides convergent en éventail vers la racine de son nez, je n’ai jamais rien vu de pareil… Bref, c’était à cette fête-là… Il y avait des semaines qu’Amalia et moi nous attendions cette jour-née, nous avions refait en partie nos vêtements des dimanches, la blouse d’Amalia surtout était splendide, une blouse blanche qui bouffait par-devant avec une foule de rangs de dentelle, no-tre mère lui avait donné toutes ses dentelles ! J’étais jalouse, j’en avais pleuré, pendant la moitié de la nuit ! C’était le matin seulement, quand la patronne de l’Auberge du Pont était venue pour nous regarder…
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– La patronne de l’Auberge du Pont ? demanda K.
– Oui, dit Olga, elle était de nos amies ; elle était donc ve-nue, elle avait dû avouer qu’Amalia avait été privilégiée et elle m’avait donné à moi son propre collier pour m’apaiser, un col-lier en grenats de Bohême. Mais quand nous fûmes prêtes à par-tir, Amalia devant moi, et tout le monde l’admirant, et que le père dit : Aujourd’hui, souvenez-vous-en, Amalia trouvera un fiancé, alors, je ne sais pourquoi, j’arrachai ce collier qui faisait mon orgueil et, oubliant toute jalousie, je le pendis au cou d’Amalia. Je m’inclinais devant sa victoire, et je pensais que tout le monde devait s’incliner avec moi ; peut-être n’étions-nous si surpris que parce qu’elle avait l’air tout différent de ce qu’elle était d’ordinaire, car on ne pouvait pas affirmer qu’elle fût posi-tivement belle, mais ce sombre regret, qu’elle a gardé depuis, passait bien au-dessus de nous et, de fait, involontairement, on s’inclinait presque devant elle. Tout le monde la remarqua, même Lasemann et sa femme, qui vinrent nous chercher.
– Lasemann ? demanda K.
– Oui, Lasemann, dit Olga, nous étions très importants ; la fête, par exemple, n’aurait pas pu commencer sans nous ; notre père était troisième chef de manœuvre des pompiers.
– Votre père était encore si vert ? demanda K.
– Notre père ? demanda Olga, comme si elle eût mal com-pris, il y a trois ans c’était encore un jeune homme pour ainsi dire ! À l’occasion d’un incendie qui avait commencé à l’Hôtel des Messieurs il a sauvé un fonctionnaire, le gros Galater, en l’emportant sur ses épaules au pas de course. J’y assistais, il n’y avait pas de danger, ce n’était que du bois sec, entassé trop près du poêle, qui s’était mis à fumer, mais Galater avait pris peur et avait crié : « Au feu ! » par la fenêtre ; les pompiers étaient ve-
– 239 – nus et mon père dut l’emporter bien que le feu fût déjà éteint. Galater, après tout, ne se meut pas facilement, et il est fort obli-gé d’être très prudent dans ces cas-là. Je ne raconte cette his-toire qu’à cause de mon père, il n’y a guère plus de trois ans que cela s’est passé, et vois comme il se tient maintenant.
Ce fut alors seulement que K. s’aperçut qu’Amalia était re-venue, mais elle se tenait très loin d’eux, à la table des parents, elle faisait manger sa mère qui ne pouvait remuer ses bras de rhumatisante, et parlait au père en même temps ; elle lui disait d’avoir encore un peu de patience, qu’elle allait venir immédia-tement s’occuper de lui pour le faire manger à son tour. Mais sans succès, car le père, surmontant sa faiblesse pour se jeter sur son repas, cherchait à avaler sa soupe, tantôt à la cuillère tantôt dans l’assiette même, et il grognait impatiemment en voyant que nulle des deux méthodes ne lui réussissait, que la cuillère était depuis longtemps vidée quand elle arrivait à sa bouche et que ses lèvres ne touchaient jamais la soupe où il par-venait seulement à tremper sa moustache tombante, faisant sauter et couler le bouillon de toutes parts sauf dans son gosier.
– Trois ans ont fait cela de lui ? demanda K. ; mais il conti-nuait à ne ressentir aucune pitié pour les vieillards, il n’éprou-vait pour eux qu’une sorte d’aversion.
– Trois ans, dit Olga lentement, ou plutôt quelques heures d’une journée de fête. La place de la fête était près du ruisseau, dans un pré, à la porte du village ; il y avait déjà foule quand nous y arrivâmes ; il était venu beaucoup de gens des villages voisins, on était tout étourdi par le bruit. Le père nous mena d’abord à la pompe, naturellement ; il rit de plaisir quand il la vit, une pompe neuve le rendait toujours heureux, il commença à la tâter et à l’expliquer, il n’admettait aucune contradiction, il ne souffrait aucune paresse, s’il y avait quelque chose à voir des-sous nous devions tous nous baisser et presque ramper sous la pompe ; Barnabé qui ne le voulait pas reçut des coups. Amalia
– 240 – seule ne s’occupait pas de la pompe ; elle restait là, debout, dans ses beaux habits, et personne n’osait lui dire quoi que ce fût ; j’allais parfois lui prendre le bras, mais elle se taisait. Je ne puis encore m’expliquer comment nous fîmes pour rester si long-temps autour de cette pompe sans remarquer Sortini ; mais nous ne le vîmes qu’au moment où le père s’arracha à sa dé-monstration ; Sortini n’avait pas dû cesser de rester derrière la pompe, appuyé sur l’un des leviers. Il se faisait un vacarme ef-frayant, et non pas seulement le vacarme ordinaire des fêtes : le Château avait en effet distribué aux pompiers quelques trom-pettes d’un genre particulier dans lesquelles le moindre souffle – celui d’un enfant eût suffi – se transformait en rugissements d’une horrible férocité ; à les entendre on se figurait que les Turcs étaient là, et on ne pouvait s’y habituer, à chaque nouveau coup de trompette on tressaillait dans toutes ses fibres. Et comme c’étaient de nouvelles trompettes chacun voulait les es-sayer, et comme c’était fête populaire on le permettait à tous. Autour de nous, nous avions justement quelques-uns de ces musiciens – peut-être était-ce Amalia qui les avait attirés. Il était difficile de garder son sang-froid en de semblables condi-tions, et surtout pour nous qui voulions, selon le désir de notre père, réserver un peu d’attention pour le maniement de la pompe ; c’était presque au-dessus de nos forces, c’est ce qui ex-plique que Sortini, que nous n’avions d’ailleurs encore jamais vu, ait échappé si longtemps à nos yeux. « Sortini est là », dit enfin Lasemann à voix basse à mon père – je me trouvais à côté d’eux. Mon père s’inclina très bas et nous fit signe avec humeur de l’imiter. Sans le connaître encore, mon père avait toujours révéré Sortini comme un expert en matière de pompes et parlait souvent de lui à la maison ; ce fut donc pour nous un événement et une surprise de le voir en chair et en os. Sortini, lui, ne s’inquiéta pas de nous. Ce n’était pas une singularité, car la plu-part des fonctionnaires ont en public un air absent ; puis il était fatigué ; son devoir professionnel seul le retenait là. Les fonc-tionnaires qui trouvent pénibles ces devoirs de représentation ne sont pas les plus mauvais ; il y avait là d’autres fonctionnai-
– 241 – res et des huissiers qui, du moment qu’ils étaient venus, se mê-laient au peuple. Il restait, lui, près de la pompe et repoussait par son silence quiconque cherchait à l’approcher avec une prière ou une flatterie aux lèvres. Aussi ne nous aperçut-il que bien plus tard. Ce ne fut que lorsque nous nous inclinâmes res-pectueusement devant lui et que notre père chercha à nous ex-cuser, qu’il jeta un regard sur nous ; il suivit toute l’assistance des yeux d’un air lassé, comme s’il soupirait de voir tant de gens alignés et chaque spectateur suivi encore d’un autre spectateur, jusqu’au moment où son regard s’arrêta sur Amalia, qu’il ne put voir qu’en levant les yeux car elle était beaucoup plus grande que lui. Il resta là interdit un instant, puis sauta par-dessus le timon de la pompe pour se trouver plus près d’Amalia ; nous ne comprîmes pas complètement de prime abord, ce qui se passait, et nous voulûmes tous nous rapprocher, le père en tête, mais il nous en empêcha en levant la main et nous fit signe de partir. Ce fut tout. Nous taquinâmes alors beaucoup Amalia en lui di-sant qu’elle avait trouvé le fiancé prédit ; dans notre sottise nous en restâmes joyeux durant tout l’après-midi. Mais Amalia était plus taciturne que jamais. « Elle est devenue complètement folle de Sortini ! » disait Brunswick qui a toujours été un peu brutal et qui ne comprend pas un mot aux natures comme celle d’Ama-lia. Mais cette fois-là sa réflexion nous parut presque juste, nous étions un peu fous ce jour-là et tous, sauf Amalia, légèrement étourdis par le vin sucré du Château quand nous revînmes à la maison passé minuit.
– Et Sortini ? demanda K.
– Eh oui ! Sortini, dit Olga. Je le revis encore souvent au passage pendant la fête, il était assis sur le timon, il avait croisé les bras sur la poitrine et il resta ainsi jusqu’à ce que la voiture du Château vînt le prendre. Il n’alla même pas assister à la manœuvre des pompiers à laquelle le père se distingua parmi tous les hommes de son âge, précisément dans l’espoir d’être vu de Sortini.