Le Château

Frank Kafka · Chapitre 24 sur 24 · partie 2/2

Pages du PDF

Le Château

Postface à la Troisième Édition

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

 

– Ah ! oui, le feuillet !

 

Il le remit dans la serviette et tendit le tout au secrétaire.

 

– Excusez, lui dit-il, la précipitation avec laquelle je vous ai pris vo-tre serviette. La presse et le tumulte y étaient pour beaucoup ; vous ne m'en voudrez certainement pas. D'autant plus que vous aviez eu l'art, vous et Madame l'Hôtelière, de piquer ma curiosité ; je dois l'avouer ; mais votre feuille m'a déçu. Si c'est une fleur des champs, comme l'a dit Madame, elle est vraiment d'une espèce bien commune. Le travail qu'elle représente a peut-être une certaine valeur officielle, mais pour moi ce n'est que du commérage, du morne racontar qui a fait un peu toilette, du ragot creux, du bavardage de femme ; oui, il faut qu'une femme en ait aidé l'auteur. Il doit y avoir assez d'équité dans ce pays pour qu'on y trouve quelque service où porter plainte à propos d'une telle production, mais je n'en ferai rien ; non seulement parce que je la trouve trop lamen-table, mais parce que je vous en sais gré. Vous aviez réussi à me faire du procès-verbal une sorte d'épouvantail, il a maintenant perdu pour moi toute espèce d'aspect inquiétant. Ce qui continue à m'effrayer, c'est qu'une chose de ce genre aurait pu devenir la base d'un interrogatoire et qu'on a même usé à cette fin du nom de Klamm ; usé ou plutôt abusé.

 

– Si j'étais votre ennemie, dit l'hôtelière, je n'aurais rien pu me sou-haiter de mieux que votre façon de juger ce papier.

 

– Eh oui ! dit K., vous n'êtes pas mon ennemie. C'est par amour pour moi, sans doute, que vous laissez calomnier Frieda ?

 

– Vous ne croyez tout de même pas, s'écria l'hôtelière, que c'est mon opinion sur Frieda qui est exprimée dans ce papier ! C'est la vôtre ; voilà comment vous regardez la pauvre enfant !

 

– 417 –

K. ne répondit pas ; ce n'étaient plus que des injures. Le secrétaire s'efforça de dissimuler sa joie d'avoir enfin recouvré son bien, mais il ne put ; il regardait la serviette en souriant, comme si ce n'était pas la sienne, mais une nouvelle dont on vînt de lui faire présent et dont son regard ne pût se rassasier de contempler la nouveauté. On eût dit qu'il en émanait une chaleur particulière, qui avait le pouvoir de lui faire du bien : il la serrait contre son cœur. Il y prit même la feuille que K. venait de lire, sous prétexte de mieux la ranger, et il la lut encore une fois. Ce fut seulement après cette lecture, qu'il fit en saluant chaque mot d'un air heureux, comme une vieille et chère connaissance qu'on rencontre à sa grande surprise, qu'il estima avoir vraiment repris possession du procès-verbal. Il eût aimé le faire lire aussi à l'hôtelière. K. les laissa donc l'un à l'autre ; il leur donna à peine un regard, tant était grande la différence entre l'importance qu'ils avaient eue pour lui et le rien qu'ils étaient de-venus à ses yeux. Ah ! comme ils faisaient bien la paire, les deux compli-ces, s'aidant l'un l'autre de leurs misérables secrets !

 

21 Passage supprimé par l’auteur : – Je sais, dit soudain Frie-da, il vaudrait mieux pour toi que je te quitte. Mais si je devais le faire, j'en aurais le cœur brisé. Et pourtant, si c'était possible, je le ferais, mais ce n'est pas possible et j'en suis contente ; ce n'est pas possible ici du moins. Avec les aides c'est la même chose : ils ne peuvent pas te quitter non plus. Tu crois en vain les avoir chassés.

 

– En vain ou non, je le crois, dit K., sans s'occuper des autres re-marques de Frieda (une sorte d'incertitude l'en empêchait ; il trouvait de plus en plus triste le spectacle de ces frêles mains qui s'occupaient main-tenant du moulin à café, avec des gestes lents, au bout de leurs frêles poignets). Les aides ne reviendront jamais. Où vas-tu prendre toutes ces impossibilités ?

 

Frieda avait cessé son travail. Son regard était noyé de larmes :

 

– Chéri, dit-elle, comprends-moi bien. Ce n'est pas moi qui ai réglé tout cela, je ne te l'explique que parce que tu le demandes et parce qu'en le faisant je justifie aussi bien des traits de ma conduite que tu ne com-prendrais pas, qui te paraîtraient contredire mon amour. Comme étran-ger, tu n'as droit à rien dans ce pays ; peut-être y est-on particulièrement sévère et injuste pour les gens qui viennent d'ailleurs, je le sais, mais c'est ainsi, et tu n'as droit à rien. Quelqu'un d'ici qui veut des aides, en prend ;

 

– 418 –

s'il est adulte et veut se marier, il choisit une femme. Les autorités ont leur mot à dire ; en gros, pourtant, chacun se décide librement. Mais toi, comme étranger, tu es réduit à ce qu'on te donne, à ce dont on veut bien te faire cadeau ; si les autorités le veulent bien, elles te donnent des aides, si elles le veulent bien, elles te donnent une femme. Ne crois d'ailleurs pas non plus que ce soit arbitraire, mais c'est leur affaire exclusive, ce qui fait que tu ignores leurs raisons. Peut-être aussi peux-tu refuser leurs cadeaux, je n'en suis pas sûre, mais tu peux peut-être ; seulement, une fois que tu as accepté, tu as à subir les décisions de l'autorité ; tu ne peux te débarrasser de ses présents qu'avec son consentement, il n'y a pas d'autre méthode. C'est ce que m'a dit l'hôtelière, qui m'a appris tout cela ; elle disait qu'avant mon mariage elle devait m'ouvrir les yeux sur bien des choses. Et elle insistait fortement pour que les initiés conseillent aux étrangers de s'arranger des présents qui leur sont ainsi faits par l'autorité officielle : ils ne pourraient jamais réussir, de toute façon, à s'en débar-rasser ; ils ne parviendraient au mieux qu'à se faire de ces présents, qui expriment tout de même, au pire, un soupçon d'amitié, des ennemis irré-conciliables. Pour toute la vie. Voilà ce que disait l'hôtelière ; je ne fais que te le répéter. Elle sait tout, et il faut la croire.

 

 

– On peut, dit K., la croire souvent.

 

22 Passage supprimé par l’auteur : – Ce n'est pas le chat qui me fait peur, mais la mauvaise conscience. Et quand le chat me tombe des-sus, j'en éprouve la même impression que si quelqu'un me frappait la poitrine pour me montrer qu'il a lu en moi jusqu'au tréfonds.

 

Frieda lâcha le rideau, ferma la fenêtre intérieure et entraîna K. vers le sac de paille.

 

– Et, après, ce n'est pas le chat que je cherche avec une bougie, c'est toi que j'ai besoin de réveiller tout de suite. Voilà ce qu'il en est, mon ché-ri. Oh ! mon chéri !…

 

– Ce sont, dit K., des envoyés de Klamm.

 

– Et, attirant Frieda près de lui, il l'embrassa sur la nuque ; elle en eut un frisson, elle lui sauta au cou et ils tombèrent tous deux à terre où ils s'entrepillèrent comme deux forcenés, le souffle court, et peureuse-ment, comme s'ils voulaient se cacher l'un de l'autre, comme si le plaisir qu'ils prenaient appartenait à un tiers auquel ils le volassent.

 

– 419 –

– Faut-il ouvrir les portes ? demanda K. Veux-tu aller les retrou-ver ?

 

– Non ! s'écria Frieda en se pendant à son bras. Je ne veux pas, je veux rester près de toi.

 

– Mais, dit K., si ce sont des envoyés de Klamm, puisque tu les ap-pelles ainsi, qu'y peuvent des portes, qu'y peut ma protection ? Et si elles y peuvent quelque chose, est-ce pour ton bien ?

 

– Je ne sais pas qui ils sont, lui répondit Frieda, je les appelle les envoyés parce que Klamm est ton supérieur et que c'est l'autorité qui te les a dépêchés, mais je n'en sais pas plus long. Reprends-les, mon chéri, n'offense pas celui qui te les a peut-être envoyés.

 

K. se dégagea et dit :

 

– Les aides resteront dehors, je ne veux plus les avoir près de moi. Comment ? Ces deux gaillards pourraient m'amener à Klamm ? J'en doute beaucoup. Et même s'ils le pouvaient, moi je ne pourrais les sui-vre ; ils m'ôteraient par leur présence tout équilibre, même ici. Ils me brouillent le jugement, et d'après ce que tu me dis, malheureusement, ils te troublent aussi. Je t'ai donné le choix entre eux et moi, c'est moi que tu as choisi, laisse-moi le soin du reste. J'espère avoir encore aujourd'hui même des nouvelles décisives. Ils ont déjà commencé en t'arrachant à moi, coupablement ou non, cela m'est indifférent. Crois-tu donc réelle-ment, Frieda, que je t'aie ouvert les portes pour te relâcher ?

 

23 Passage supprimé par l’auteur : Ce travail avait d'ailleurs paru faire plaisir à Frieda ; il semblait même en général que tout travail sale et fatigant lui fît plaisir, tout travail qui l'absorbait toute, au rêve près, et à la réflexion.

 

24 Passage supprimé par l’auteur : Dans la maison les bougies s'éteignirent, et Gisa apparut aussitôt sur la porte : elle avait dû quitter sa chambre avant l'extinction de la lumière, car elle avait un grand souci des bienséances. Schwarzer ne tarda pas à venir à son tour et ils s'engagèrent sur le chemin, qu'ils trouvèrent débarrassé de neige, à leur agréable sur-prise. Quand ils arrivèrent à K., Schwarzer lui tapa sur l'épaule :

 

– 420 –

– Si tu fais régner l'ordre ici, à la maison, dit-il, tu peux compter sur moi. Mais j'ai entendu aujourd'hui de graves plaintes à ton sujet, à pro-pos de la conduite que tu aurais eue ce matin.

 

– Il s'amende, dit Gisa sans s'arrêter ni regarder K.

 

– Il en a grand besoin, dit Schwarzer en pressant le pas pour de-meurer à la hauteur de sa compagne.

 

25 Passage supprimé par l’auteur : – Olga, je ne te suis plus, dit K. ; je sais seulement que j'envie à Barnabé tout ce qui te paraît si ef-frayant. Il vaudrait mieux, évidemment, que tout ce qu'il a déjà fût cer-tain, mais si insignifiante que soit l'antichambre des bureaux où il est arrivé, il s'y trouve, il est au moins là ; il a laissé loin derrière lui, disons le banc de ce poêle sur lequel nous sommes assis. Je suis étonné que tu aies l'air de t'en rendre compte quand il s'agit d'encourager ton frère, alors qu'en fait tu ne sembles pas y croire toi-même. Et pourtant – ce qui m'empêche encore plus de te comprendre –, tu as l'air d'aiguillonner constamment Barnabé, de le pousser dans ses entreprises, ce que je n'au-rais jamais supposé, et de bien loin, soit dit en passant, après le soir où nous avons fait connaissance.

 

– Tu me connais mal, dit Olga. Je n'aiguillonne pas Barnabé. Si ce qu'il fait n'était pas nécessaire, je serais la première à le retenir ici et vou-loir toujours l'y garder. Ne serait-il d'ailleurs pas temps qu'il se marie et fonde un foyer ? Au lieu de quoi il gaspille ses forces entre son métier et son service de messager ; il reste là-haut devant le pupitre à attendre un regard du fonctionnaire qui ressemble à Klamm, pour recevoir finale-ment quelque vieille lettre poussiéreuse qui n'est d'aucune utilité pour qui que ce soit et ne fait qu'apporter le trouble dans le monde.

 

– Voilà encore, dit K., une tout autre question. Que les messages que porte Barnabé soient nuisibles ou sans valeur, c'est une chose qui peut motiver une plainte contre les autorités et avoir de graves consé-quences pour les destinataires, comme moi, mais ce n'est pas un dom-mage que subisse Barnabé. Il se borne à porter ici ou là, conformément à sa mission, des messages qu'il ne connaît souvent même pas ; cela n'en-tame en rien, comme vous le désirez, son caractère de messager officiel.

 

– Soit, dit Olga, il en est peut-être ainsi. Mais il m'arrive parfois, quand je suis seule ici, que Barnabé est au Château, et Amalia à la cui-

 

– 421 –

sine, et nos pauvres parents assoupis, de prendre l'ouvrage de Barnabé, d'essayer comme lui de recoudre des souliers de mes doigts qui s'y prê-tent si peu, de laisser retomber mes mains, de réfléchir, avec impuis-sance, parce que je suis seule et que mon intelligence n'est pas suffisante pour ces choses ; alors tout se brouille dans ma tête, rien ne reste intact, pas même ma peur et mes soucis.

 

 

– Pourquoi vous méprisent-ils, donc ? demanda K. en se souvenant de la vilaine impression que lui avait fait le premier soir cette famille aux larges échines étroitement serrée sous la petite lampe à huile, formant comme un cercle de dos sans solution de continuité, autour de la table du dîner, et les deux vieux attendant qu'on les serve, leur petite tête pen-chant si bas qu'elle pendait presque dans l'écuelle. Que ce tableau lui avait paru repoussant ! Et d'autant plus que cette impression ne s'expli-quait par aucun des détails ; car les détails, on les voyait bien sûr, on se les nommait pour ne pas rester dans le vide, mais ce n'était pas d'eux que venait le mal, c'était d'autre chose à quoi on ne savait donner de nom. Ce fut seulement lorsque K. eut appris au village maints détails qui le rendi-rent méfiant à l'égard de ses premières impressions (et non seulement des premières, mais des secondes et des suivantes), ce fut seulement quand cette famille monolithique se fut décomposée pour lui en indivi-dus isolés qu'il pouvait partiellement comprendre, mais, plus encore, avec lesquels il pouvait se sentir comme avec des amis (des amis uniques au village), ce fut alors seulement que sa répugnance initiale commença à se dissiper, mais non pas entièrement encore. Les parents dans leur coin, la petite lampe à huile, la pièce elle-même, ne formaient pas un tout fa-cile à supporter ; il fallait une compensation, par exemple l'histoire d'Ol-ga, pour se réconcilier un peu avec la chose, et uniquement en apparence, et encore provisoirement. Il ajouta, en y songeant :

 

– Je suis certain qu'on vous fait tort, je tiens à vous le dire avant tout. Mais il doit être malaisé, je ne sais pourquoi, de ne pas le faire. Il faut un étranger comme moi, dans une situation particulière, pour échapper à ce préjugé qui vous nuit. Encore en ai-je été moi-même long-temps influencé, au point que je trouvais naturel l'état d'esprit qui règne contre vous ; ce n'est pas seulement du mépris, il y entre aussi de la peur ; je ne réfléchissais pas, je ne m'enquérais pas des causes, je ne cherchais pas à vous défendre le moins du monde ; au fond, je n'y son-geais pas, tout cela se passait loin de moi, me paraissait se passer loin de moi. Mais aujourd'hui je crois que ceux qui vous méprisent non seule-ment en taisent les raisons mais les ignorent eux-mêmes, il faut appren-

 

– 422 –

dre à vous connaître, et toi, Olga, surtout, pour se délivrer de leur erreur. Ce que les gens vous reprochent au fond, c'est de chercher à faire mieux que les autres, on vous en veut parce que Barnabé est devenu messager du Château, ou qu'il cherche à le devenir ; on vous méprise pour n'avoir pas à vous admirer, et on le fait si violemment que vous en êtes contami-nés vous-mêmes. Que sont en effet vos soucis, vos craintes, vos doutes, sinon la conséquence de ce mépris général ?

 

 

Olga sourit et jeta sur K. un regard si intelligent, si perspicace, qu'il en resta presque interdit ; tout se passait comme s'il eût proféré quelque monumentale erreur qu'Olga dût le presser de rectifier, et qu'elle fût ra-vie de ce devoir. Il retombait en même temps dans le mystère : pourquoi tout se liguait-il contre cette famille ? La question demandait de nou-veaux éclaircissements.

 

– Non, dit Olga, il n'en va pas ainsi. Tu nous montres trop beaux ; tu cherches à te rattraper ; tu veux justifier l'attitude qui t'a empêché jusqu'ici de nous défendre vis-à-vis de Frieda, et te pousse maintenant à nous défendre trop. Nous ne cherchons pas à faire mieux que les autres. Serait-ce une telle ambition que de vouloir devenir messager du Châ-teau ? Pour être messager du Château il n'est besoin que d'avoir deux jambes et de pouvoir se rappeler un message de quelques mots. Ce n'est d'ailleurs pas une situation payée. Il semble que les candidatures soient regardées comme les demandes de ces enfants qui se bousculent pour faire une course ou un petit travail, uniquement pour l'honneur, pour le plaisir de s'occuper. Il en va là exactement de même, à ceci près qu'il n'y a pas de bousculade et qu'on tourmente ceux qu'on engage réellement ou en apparence, au lieu de les traiter gentiment. Non, nul ne nous jalouse à cause de Barnabé ; on nous plaindrait plutôt ; malgré l'hostilité on trouve par-ci par-là une petite étincelle de pitié. Peut-être même dans ton cœur ; qu'est-ce qui t'a attiré vers nous ? Les seuls messages de Barnabé ? Je ne peux pas le croire. Tu ne leur as sans doute jamais attribué beaucoup d'importance ; tu as eu pitié de Barnabé, c'est pour cela, en grande partie, que tu as tenu bon. Et, d'ailleurs, tu as réussi : Barnabé souffre évidem-ment de tes exigences excessives, mais il y gagne un peu de fierté, un peu de confiance ; les doutes constants dont il ne parvient pas à se libérer au Château sont un peu compensés par ta confiance à toi, par ta compréhen-sion constante. Depuis que tu es au village, ses affaires en vont mieux. Nous aussi, cette confiance nous gagne un tout petit peu ; et ce serait encore mieux si tu venais plus souvent. Tu es discret à cause de Frieda, je le comprends, je l'ai dit à Amalia. Mais Amalia est si nerveuse ! Ces der-

 

– 423 –

niers temps j'ose à peine lui parler des choses les plus nécessaires. Quand on lui parle elle n'a pas l'air d'entendre, quand elle écoute elle n'a pas l'air de comprendre, et quand elle comprend elle a l'air de mépriser ce qu'on lui dit. Mais c'est bien malgré elle, il ne faut pas lui en vouloir ; plus elle vous repousse, plus il faut la traiter doucement. Elle paraît forte, elle est d'autant plus faible. Hier, par exemple, Barnabé lui a dit que tu viendrais aujourd'hui ; la connaissant, il a ajouté par prudence que ce n'était pas tout à fait certain. Néanmoins Amalia t'a attendu tout le jour, incapable de faire autre chose ; le soir elle ne tenait plus sur ses jambes, elle a été obligée de se coucher.

 

 

– Je comprends maintenant, dit K., pourquoi vous m'attachez de l'importance ; sans mérite de ma part, d'ailleurs. Nous sommes liés comme le messager est lié au destinataire ; mais pas plus, n'exagérez pas ; j'attache trop de prix à votre amitié, et surtout à la tienne, Olga, pour la laisser menacer par des expériences excessives ; voyez comme vous alliez me devenir étrangers parce que j'attendais trop de vous. Si on se joue de vous, on ne se joue pas moins de moi, c'est un, seul et même jeu. J'ai même l'impression, en t'écoutant parler, que les deux messages que m'a apportés Barnabé sont les seuls qu'on lui ait confiés jusqu'à pré-sent.

 

Olga fit oui d'un mouvement de tête.

 

– J'avais honte de l'avouer, dit-elle, les yeux baissés ; je craignais que les messages de Barnabé n'en perdissent encore plus de leur valeur à tes yeux.

 

– Pourtant, dit K., toi et Amalia, vous cherchez toutes deux à m'ôter de plus en plus confiance dans les messages.

 

– Oui, dit Olga, c'est ce que fait Amalia ; et je l'imite. C'est l'effet de ce manque d'espoir qui nous accable. Nous croyons que l'absence d'inté-rêt des messages est une chose tellement évidente que nous ne risquons de faire aucun mal en en parlant, et qu'au contraire nous nous rendons par là plus dignes de ta confiance et de ta pitié, les seules choses dans lesquelles nous espérions au fond. Me comprends-tu ? Voilà comment nous raisonnons. Les messages sont sans intérêt, on ne saurait y puiser directement nulle force, tu es trop intelligent pour t'y laisser tromper, et, si nous pouvions te tromper, Barnabé ne serait qu'un porteur de men-songes, et ce n'est pas de mensonges que te viendrait le salut.

 

– 424 –

– Tu n'es donc pas franche avec moi, dit K., même toi ?

 

– Tu ne comprends pas notre détresse, dit Olga, en le regardant craintivement ; c'est probablement notre faute : nous manquons d'expé-rience, nous voyons si peu de monde, et nous t'éloignons peut-être de nous précisément par les efforts désespérés que nous faisons pour t'atti-rer. Je ne serais pas franche ? Nul ne peut être plus franc que je ne le suis à ton égard. Si je te tais quelque chose, ce n'est que par crainte de toi, et cette crainte je n'en fais pas mystère, je te la montre ouvertement, chasse-la et me voici toute à toi.

 

– Quelle est cette crainte ? demanda K.

 

– Celle de te perdre, dit Olga. Songe donc : voilà trois ans que Bar-nabé se débat pour son poste, trois ans que nous attendons un succès de ses efforts ; en vain ; nul résultat ; la honte, le tourment, le temps perdu, un avenir menaçant. Et puis un soir il nous arrive avec une lettre qui t'est adressée. « Un arpenteur est arrivé, dit Barnabé, on dirait qu'il est venu pour nous. J'assurerai toutes les liaisons entre lui et le Château. » « Il doit s'agir de choses importantes », disait-il encore. Je lui répondais : « Naturellement, un arpenteur ! Il fera beaucoup de travaux, et il faudra beaucoup de messages. Maintenant tu es un vrai messager, tu vas rece-voir un uniforme. – C'est possible », disait Barnabé. Oui, Barnabé, ce bourreau de lui-même, ce garçon qui était devenu une telle bête à cha-grins, Barnabé disait : « C'est possible ! » Ce soir-là nous étions heureu-ses, Amalia même participait à notre joie à sa façon ; elle ne nous écoutait pas, bien sûr, mais elle avait rapproché de nous le tabouret sur lequel elle cousait, et elle nous regardait souvent pour nous voir rire et chuchoter. Le bonheur n'a pas fait long feu, il a fini le même soir. Il n'avait cessé d'augmenter jusqu'au moment où Barnabé vint à l'improviste avec toi. Car alors les doutes commencèrent : ta venue nous honorait, mais nous gênait d'autre part. Que voulais-tu ? te demandions-nous. Pourquoi ve-nais-tu ? Continuais-tu à être le grand homme pour lequel nous t'avions tenu si tu attachais de l'importance à pénétrer dans notre pauvre logis ? Pourquoi ne restais-tu pas à ta place ? Pourquoi ne laissais-tu pas le mes-sager venir à toi, comme le voulait ta dignité, et ne le congédiais-tu pas sitôt la besogne accomplie ? N'enlevais-tu pas, en venant, un peu de son importance à la situation de Barnabé ? Et puis tu étais piètrement habil-lé ; en étranger ; mais pauvrement ; je tournais tristement dans mes mains la veste mouillée que je t'avais retirée. Devions-nous mal tomber

 

– 425 –

dès le premier destinataire ? quelqu'un que nous avions attendu si long-temps ? En tout cas nous pouvions remarquer que tu ne te conduisais pas grossièrement avec nous ; tu restais près de la fenêtre et rien ne pouvait t'amener à t'asseoir à notre table. Nous ne nous retournions pas vers toi, mais nous ne pensions pas à autre chose. N'étais-tu venu que pour nous étudier ? pour savoir de quelle famille sortait ton messager ? Nourrissais-tu des soupçons contre nous dès le second soir de ton arrivée ? Le résul-tat de ton examen avait-il été défavorable ? Tu te taisais obstinément, tu n'avais pas un mot pour nous, tu te montrais pressé de nous quitter. Nous vîmes dans ton départ une preuve que non seulement tu nous mé-prisais, mais que tu méprisais aussi, ce qui était bien pire, les messages de Barnabé. Nous n'étions pas à même, sans toi, d'en discerner l'impor-tance véritable ; toi seul, à qui ils s'adressaient et dont ils concernaient le métier, étais capable d'en juger. C'est toi, au fond, qui nous as enseigné le doute ; c'est ce soir-là que Barnabé a commencé à faire au Greffe des ob-servations attristantes. Et les questions que le soir avait laissées pendan-tes, le matin y a répondu de façon définitive, quand je suis sortie de l'écu-rie et que je t'ai vu quitter l'hôtel avec Frieda et les deux aides : tu n'avais plus d'espoir en nous ; et tu nous as abandonnés. Je n'en ai naturelle-ment rien dit à Barnabé ; il a assez du poids de ses propres soucis.

 

 

– Et je ne suis pas revenu ? dit K. et je ne suis pas ici ? je ne laisse pas attendre Frieda pour écouter le récit de vos malheurs comme si c'étaient les miens ?

 

– Oui, dit Olga, tu es ici, en effet, et nous en sommes heureux. L'es-poir que tu nous as apporté commençait à faiblir ; nous avions bien be-soin que tu reviennes.

 

– Pour moi aussi, répondit K., pour moi aussi je m'en aperçois, il le fallait.

 

26 Passage supprimé par l’auteur : – Et Amalia n'est pas inter-venue du tout, bien que, d'après tes allusions, elle en sache plus que toi sur le Château.

 

– Tu es étonnant, lui dit Olga. Tu domines les choses d'un coup d'œil, il t'arrive de m'aider d'un mot. C'est sans doute parce que tu viens de l'étranger. Nous, au contraire, les gens d'ici, avec nos tristes expérien-ces et nos continuelles frayeurs, la crainte nous trouve sans résistance ; nous prenons peur au moindre craquement du bois, et quand l'un de

 

– 426 –

nous a peur, l'autre prend peur aussi, sans même savoir exactement pourquoi. Comment juger sainement dans de telles conditions ? Alors même qu'on aurait le meilleur jugement du monde – et nous autres, femmes, nous ne l'avons jamais eu – on le perdrait à vivre ainsi. Quel bonheur pour nous que tu sois venu !

 

 

C'était la première fois que K. se voyait accueilli si franchement au village ; mais, bien qu'il eût toujours souffert de l'accueil contraire, et qu'il ne pensât pas devoir se méfier d'Olga, il n'en éprouva pas de plaisir. Il n'était venu ici pour le bonheur de personne ; il voulait bien aider quel-qu'un, à l'occasion, de son propre gré, mais il ne fallait pas qu'on l'ac-cueille comme un homme qui apportait le bonheur ; en le faisant, on brouillait les choses, on l'appelait à des tâches auxquelles, ainsi contraint, il ne pouvait jamais se donner ; avec la meilleure volonté il ne pouvait accepter ce rôle.

 

Olga, pourtant, répara son erreur en ajoutant.

 

– Malheureusement, dès que je me prends à croire que je peux ou-blier tout souci, que tu trouveras toujours la bonne explication ou la solu-tion idéale, tu te mets soudain à dire quelque chose d'affreusement faux, de radicalement et de douloureusement faux : tu prétends par exemple, qu'Amalia en sait plus long que tout le monde, qu'elle n'intervient pas et qu'elle porte par là la plus grosse part de la responsabilité. Non K. nous ne sommes pas de taille à comprendre Amalia, surtout si nous lui faisons des reproches. Ce qui t'aide à juger de tout le reste, ton courage, ton amabilité, t'empêche de juger Amalia, t'en fait une tâche impossible Pour avoir le droit de lui reprocher quelque chose, il nous faudrait avoir d'abord une idée de ce qu'elle souffre, un soupçon tout au moins. Quand je suis entrée et que je t'ai vu en conversation avec elle, j'ai pris peur : en ce moment on ne peut pas lui parler, il viendra une période où elle sera plus calme – sinon plus calme, tout au moins plus fatiguée –, mais main-tenant c'est la crise aiguë. Quand on lui parle elle n'a pas l'air d'entendre, quand elle écoute elle n'a pas l'air de comprendre, et quand elle com-prend elle a l'air de mépriser ce qu'on lui dit. Mais c'est bien malgré elle, il ne faut pas lui en vouloir. Plus elle vous repousse, plus il faut la traiter doucement. Elle paraît forte, elle est d'autant plus faible. Hier, par exem-ple, Barnabé lui a dit que tu viendrais aujourd'hui ; la connaissant, il a ajouté par prudence que ce n'était pas tout à fait certain. Néanmoins, Amalia t'a attendu tout le jour, incapable de faire autre chose ; le soir elle ne tenait plus sur ses jambes, elle a été obligée de se coucher.

 

– 427 –

K. retint surtout de ce discours combien cette famille exigeait de lui. Bien des faux pas étaient à craindre si l'on ne faisait pas attention. La seule chose qui le peinât beaucoup était ces préoccupations dont il ne pouvait parler à Olga et qui gênaient l'intimité qu'elle avait recherchée la première, qui faisait beaucoup de bien à K. et qui était ce qui le retenait le plus : il en eût volontiers retardé indéfiniment son départ.

 

– Nous nous mettrons difficilement d'accord, je le vois déjà, dit K. Nous n'avons pas encore abordé l'essentiel et nous nous sommes déjà heurtés. S'il n'y avait que nous, l'entente serait aisée, nous serions vite du même avis, tu es intelligente et dévouée ; seulement nous ne sommes pas seuls ; nous ne sommes même pas les principaux intéressés ; il y a ta fa-mille, sur laquelle nous ne nous accordons pas beaucoup, et Amalia à propos de qui nous ne nous entendons pas du tout.

 

– Tu veux donc condamner entièrement Amalia ? demanda Olga. Tu la condamnes sans la connaître ?

 

– Je ne la condamne pas, dit K. ; je ne suis pas sans voir ses quali-tés ; j'accorde même que je lui fais peut-être tort, mais il est difficile de ne pas lui faire tort, car elle est orgueilleuse, renfermée et, pour comble des-potique ; si elle n'était pas triste en outre, et probablement malheureuse, il n'y aurait rien pour la rattraper.

 

– Est-ce tout ce que tu as contre elle ? demanda Olga, devenue triste à son tour.

 

– C'est bien assez, dit K., qui s'aperçut alors qu'Amalia était reve-nue. – Mais elle était loin d'eux, à la table des parents, – La voilà, tiens ! ajouta-t-il, sans pouvoir s'empêcher de laisser percer dans le ton la répu-gnance que lui inspiraient ici le dîner et tous ceux qui y prenaient part.

 

– Tu as un parti pris contre elle, dit Olga.

 

– Oui, j'en ai un, dit K. Pourquoi ? Explique-le-moi si tu le peux. Tu es franche, c'est une chose que je prise beaucoup, mais tu ne l'es que pour ce qui te regarde ; quand il s'agit de tes frère et sœur, tu te figures que tu as le devoir de les protéger par ton silence. Ce n'est pas juste ; je ne puis soutenir Barnabé sans connaître tout ce qui le concerne et ce qui concerne Amalia, puisque chez vous elle a son rôle à jouer en tout. Tu ne

 

– 428 –

voudrais tout de même pas que j'entreprenne une chose qui serait condamnée à l'échec parce que j'aurais manqué de renseignements pré-cis ? qui échouerait pour cette seule raison ? et qui nuirait à tous, et à moi et à vous, d'une façon irréparable ?

 

 

– Non, dit Olga, au bout d'un silence, je ne voudrais pas, et c'est pourquoi il vaudrait mieux que rien ne change.

 

– Je ne pense pas, dit K., que ce serait mieux ; je ne crois pas qu'il vaille mieux que Barnabé continue à mener cette vie de pseudo-messager, cette ombre de vie que vous partagez avec lui comme des adul-tes qui s'alimenteraient d'une nourriture d'enfant ; je ne crois pas que cela vaille mieux que si Barnabé s'attache à moi, me laisse réfléchir en paix aux moyens les meilleurs et aux voies les plus sûres, puis exécuter tout par lui-même, mais sans être réduit à ses propres moyens, confiant en soi, mais toujours contrôlé ; je ne crois pas que cela vaille mieux que s'il peut pénétrer un jour dans les bureaux pour son profit et pour le mien plus loin qu'il ne l'a fait encore, ou que, sans aller plus loin, il reste là où il est, mais apprenne à tout y connaître et à y tout utiliser. Je ne pense pas que ce programme serait mauvais et ne vaudrait pas maint sacrifice. Mais il se peut aussi que j'aie tort et que ce soit précisément ce que tu tais qui te donne raison. Restons alors bons amis quand même ; je ne pourrais déjà plus, au village, me passer de ton amitié ; seulement il devient inu-tile que je reste ici toute la soirée et que je laisse attendre Frieda ; cela n'aurait pu se justifier que par l'urgence de l'affaire de Barnabé.

 

K. voulut se lever, Olga le retint.

 

– Frieda t'a-t-elle parlé de nous ? demanda-t-elle.

 

– Rien de bien précis.

 

– L'hôtelière non plus ?

 

– Non, rien.

 

– C'est bien ce que je pensais, dit Olga. Nul au village ne te dira ja-mais sur nous quoi que ce soit de bien précis. En revanche, chacun cher-chera, qu'il sache ou non de quoi il s'agit, et qu'il croie à des bruits qui courent ou à ses propres inventions, chacun cherchera à te montrer en général qu'il nous méprise ; sans doute s'il ne le faisait pas, devrait-il se

 

– 429 –

mépriser lui-même ? C'est ce qui se passe avec Frieda et avec tous ; mais si ce mépris s'adresse en bloc à la famille, c'est uniquement contre Ama-lia que la pointe en est dirigée. Et c'est pourquoi je te suis reconnaissante aussi, cher K., de ne nous mépriser ni nous ni Amalia, bien que tu subis-ses l'influence générale. Tu as seulement du parti pris, du moins contre Amalia et contre Barnabé ; personne ne peut se soustraire entièrement à l'influence de l'extérieur, mais que tu le fasses dans une telle mesure, c'est beaucoup, et c'est là-dessus que se fonde le plus clair de mon espoir.

 

 

– Je ne m'inquiète pas de l'opinion des autres, dit K., et ne suis pas curieux de ses motifs. Peut-être – ce serait fâcheux, mais enfin c'est pos-sible –, peut-être cela changera-t-il si je me marie et si je m'acclimate ici, mais pour le moment je suis libre ; il ne me sera pas facile de taire à Frie-da la visite que je viens de vous faire ou de la justifier à ses yeux, mais enfin je suis encore libre, je puis encore, si quelque chose me paraît aussi important que l'affaire de Barnabé, m'en occuper sans aucun scrupule autant que je veux. Seulement tu comprendras pourquoi je vous presse de vous décider ; je suis encore chez vous, mais jusqu'à ce qu'on me rap-pelle ; pas davantage ; à chaque instant quelqu'un peut venir me prendre et je ne sais quand je pourrai revenir.

 

– Mais Barnabé n'est pas là, dit Olga. Que peut-on décider sans lui ?

 

– Je n'ai pas besoin de lui pour le moment, dit K. Pour le moment j'ai besoin d'autre chose. Mais, avant que je l'expose, ne te laisse pas tromper à mon ton s'il te paraît autoritaire. Je ne suis pas plus despoti-que que curieux, je ne cherche ni à vous soumettre ni à extorquer vos secrets, je veux seulement vous traiter comme j'aimerais l'être moi-même.

 

– Que tu parles étrangement ! dit Olga, que tu te fais lointain ! Tu commençais pourtant à être bien plus près de nous. Tes réserves sont parfaitement inutiles, je n'ai jamais douté de toi, et je ne vais pas com-mencer. De ton côté, fais de même avec moi.

 

– Si j'ai changé de langage, dit K., c'est uniquement pour me rap-procher encore plus de vous. Chez vous je veux me sentir chez moi ; c'est ainsi que je me lie à vous, ou pas du tout. Ou nous faisons entièrement cause à propos de Barnabé ou nous évitons tout contact objectivement inutile, même fugitif, qui me compromettrait et peut-être vous aussi. Cette alliance dont je rêve, faite en vue du Château, rencontre un obsta-

 

– 430 –

cle : Amalia. Et c'est pourquoi je te demande d'abord : peux-tu parler au nom d'Amalia, répondre d'elle, te porter garante ?

 

 

– Je peux parler en son nom dans une certaine mesure, répondre d'elle de même façon, mais je ne saurais me porter garante.

 

– Ne veux-tu pas l'appeler ?

 

– Ce serait la fin de tout. Tu apprendrais moins d'elle que de moi. Elle refuserait toute alliance, elle ne souffrirait nulle restriction, elle me défendrait même de répondre, elle t'obligerait, avec une adresse et une inflexibilité que tu ne soupçonnes pas, à cesser les conversations et à partir. Ensuite, ensuite évidemment, une fois que tu serais dehors, elle tomberait peut-être évanouie. Elle est ainsi.

 

– Sans elle, pourtant, dit K., il n'y a aucun espoir, sans elle nous res-tons à mi-chemin, dans l'inachevé, dans l'imprécis.

 

– Peut-être, dit Olga, sauras-tu maintenant mieux apprécier ce que fait Barnabé ; nous travaillons seuls tous les deux, lui et moi ; sans Ama-lia, c'est comme si nous bâtissions une maison sans assises.

 

27 Passage supprimé par l’auteur : – N'aurait-il pas été puni of-ficiellement à cause de l'histoire de la lettre ? demanda K.

 

– Parce qu'il avait complètement disparu ? demanda à son tour Ol-ga. Tout au contraire. Cette disparition complète est une récompense que les fonctionnaires recherchent beaucoup, paraît-il ; ce qui les martyrise le plus, c'est de fréquenter les justiciables.

 

– Mais Sortini n'avait eu guère affaire à eux, répondit K. Ou alors faudrait-il admettre que la lettre faisait partie de ces relations qui marty-risent ?

 

– Je t'en prie, K., dit Olga, ne questionne pas ainsi. Tu n'es plus le même depuis qu'Amalia est venue. À quoi riment ces questions ? Que tu les poses sérieusement ou que ce soit par plaisanterie, personne ne peut y répondre. Elles me rappellent Amalia dans les premiers temps de nos malheurs. Elle ne parlait presque pas, mais elle écoutait tout, elle notait tout, et soudain, quelquefois, elle rompait son silence : c'était pour une de

 

– 431 –

ces questions qui font parfois rougir le questionneur et toujours le ques-tionné, une question qui, très certainement, humiliait aussi Sortini.

 

 

28 Passage supprimé par l’auteur : – Le Château est déjà par lui-même infiniment plus puissant que vous. On pourrait se demander pourtant s'il gagnera ; mais vous n'exploitez pas ce doute. Au contraire, on dirait que vous faites tous vos efforts pour assurer certainement sa victoire ; c'est pourquoi vous vous mettez soudain à craindre sans raison en plein combat et vous augmentez par là votre impuissance.

 

29 Variante : K. nous a dit hier l'aventure qui lui est arrivée avec Bürgel. Avec Bürgel ! C'est là le comique ! Il fallait que ce fût Bürgel !

 

Vous n'êtes pas sans savoir que Bürgel est le secrétaire de Frédéric, l'un des fonctionnaires du Château ; et que l'étoile de Frédéric a bien pâli dans ces dernières années. Pourquoi ? J'en sais assez long là-dessus ; mais c'est une autre histoire. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que, sur l'agenda de Frédéric, on trouverait aujourd'hui plus de blancs que de rendez-vous, et, comme Bürgel n'est même pas le premier secrétaire de Frédéric, mais l'un de ceux du plus bas échelon, vous jugez de son insi-gnifiance ! N'importe qui s'en apercevrait ! N'importe qui sauf K. Il y a pourtant longtemps qu'il vit avec nous au village, mais il y reste aussi étranger que s'il était arrivé d'hier ; il est encore capable de se perdre dans nos trois misérables rues. Ce n'est pas de la distraction ; il se tue à observer, il s'acharne à ses entreprises comme un chien s'acharne à sa chasse, seulement voilà, il n'a pas le don de s'acclimater. Supposez que je lui parle aujourd'hui de Bürgel : il m'écoutera passionnément – tout ce qu'on dit du Château le concerne de très près –, il posera des questions techniques, il saisira tout à merveille, j'entends à fond, sans rien de su-perficiel ; et le lendemain, croyez-moi, il n'en saura plus rien. Ou plutôt il le saura bien, il n'oublie rien, mais ce sera trop pour lui, il se perdra dans la cohue des fonctionnaires. Il n'oublie rien de ce qu'on lui a dit, et on lui a dit pas mal de choses, car il profite de toutes les occasions pour enrichir ses connaissances ; théoriquement il se retrouve peut-être mieux que nous dans le magma administratif, c'en est même une chose admirable ; mais dès qu'il doit appliquer sa science, il part à faux et elle se moque de lui, il ne sait pas en tirer parti, il tourne comme un morceau de verre au fond d'un kaléidoscope. Tout vient au fond, sans doute, de ce qu'il n'est pas d'ici. Et c'est aussi pourquoi ses affaires n'avancent pas.

 

– 432 –

Il prétend, vous ne l'ignorez pas, qu'il a été appelé chez nous comme arpenteur par notre comte ; c'est une histoire invraisemblable, que je laisse de côté pour le moment ; bref, appelé comme arpenteur, il entend l'être, et l'être ici. Vous connaissez, au moins par ouï-dire, les efforts inouïs qu'il a déployés sans résultat pour décrocher cette minuscule tim-bale. Un autre, pendant le même temps, aurait déjà arpenté dix pays. Mais lui ! Il continue à faire la navette entre les secrétaires du village ; il n'ose plus se hasarder jusqu'aux fonctionnaires du Château, quant à être revu un jour par l'administration centrale, il n'a jamais dû l'espérer. Il se contente des secrétaires quand ils viennent du Château à l'Hôtel des Messieurs, on l'interroge de jour, on l'interroge de nuit et il passe son temps â rôder autour des murailles de l'hôtel comme le renard autour du poulailler, avec cette différence qu'ici les renards ce sont les secrétaires, et que c'est lui qui tient le rôle du poulet.

 

Mais passons, c'est de Bürgel que je voulais parler. K. était donc convoqué hier – une fois de plus, et de nuit –, à l'Hôtel des Messieurs, par Erlanger, le secrétaire auquel il a principalement affaire. Ce genre d'invitations le transporte toujours d'aise, aucune déception n'y peut rien (que ne le prenons-nous pour modèle !). Toute convocation le confirme non dans sa déception, mais dans son long espoir. La citation lui donne des ailes, il court à l'Hôtel des Messieurs. À vrai dire, il ne va pas très bien, il ne s'attendait pas à cette invitation et s'est hâté, quand il l'a reçue, de faire au village quelques démarches pour son affaire, car il a plus de relations dans le pays que des gens dont la famille s'y trouve depuis cent ans. Elles sont censées lui être utiles pour obtenir son arpentage et, comme elles lui ont coûté un mal fou et sont à reconquérir tout le temps, il doit les surveiller comme le lait sur le feu. Car il ne faut pas croire aux miracles, elles n'attendent toutes que le moment de lui faire faux bond. Il est donc obligé de s'en occuper sans cesse. Et, malgré tout, il trouve en-core le temps de discuter à perte de vue, avec moi ou avec tel autre, des sujets les plus farfelus, parce qu'il n'y a rien dans son idée de si abstrus qui ne se rattache à son affaire. Il est donc toujours au travail, il ne m'est jamais venu à l'idée qu'il y ait un moment où il dorme. C'est pourtant le cas dans son histoire avec Bürgel ; le sommeil y joue même le grand rôle.

 

Quand il se rendit à l'Hôtel des Messieurs, il était en effet déjà mort de fatigue. Comme il ne s'attendait pas à la convocation, il s'était conduit assez follement : il n'avait pas dormi de la nuit et n'avait pris, les précé-dentes, que deux ou trois heures de repos. Aussi le papier d'Erlanger, qui le convoquait pour minuit, tout en le ravissant une fois de plus comme le

 

– 433 –

faisaient toujours les citations de ce genre, lui causait-elle de gros soucis, en raison de la fatigue qui risquait de l'empêcher de répondre aux exigen-ces de l'interrogatoire comme il l'eût fait dans son état normal. Il arrive donc à l'Hôtel des Messieurs, cherche le couloir des secrétaires et tombe pour son malheur sur une fille qu'il connaît. Car il faut dire qu'il en connaît beaucoup, et toutes au service de sa cause. Cette fille, une des femmes de chambre, a quelque chose à lui raconter sur une autre fille qu'il connaît également ; elle le fait entrer dans sa chambre, il la suit – il n'est pas minuit – car il a pour principe de ne jamais laisser échapper une occasion d'informations nouvelles. Ce qui a parfois ses avantages ; et souvent ses inconvénients ; cette fois-là en particulier, quand il parvient à quitter la bavarde, il se retrouve dans le couloir à quatre heures du ma-tin ! Ivre de sommeil. Il n'a qu'une chose en tête : ne pas manquer le ren-dez-vous d'Erlanger. Il trouve sur un plateau oublié dans un coin un cara-fon de rhum qui lui rend un peu de force, peut-être même trop, se glisse le long du long couloir, ordinairement très animé, mais mort à cette heure-là comme une allée de cimetière, jusqu'à une porte qu'il prend pour la porte d'Erlanger, se garde de frapper pour être sûr de ne pas ré-veiller éventuellement son homme, et ouvre avec mille précautions. Et maintenant je vais vous dire ce qui s'est passé ensuite, en vous répétant de mon mieux, mot pour mot et aussi minutieusement que lui-même, ce qu'il m'a raconté hier soir avec les apparences d'un désespoir mortel. Une nouvelle convocation lui aura remonté le moral depuis, espérons-le. Mais l'histoire est vraiment trop belle : malheureusement le plus beau s'en trouvait dans le détail, dans une minutie que mon récit ne pourra peut-être pas rendre entièrement. S'il y réussissait vous auriez tout notre K. ; mais, évidemment, pas de Bürgel. S'il y réussissait ! C'est la première des conditions. Car autrement il peut devenir très ennuyeux, c'est en germe dans sa nature. Comme la drôlerie. Mais essayons.

 

 

30 Passage supprimé par l’auteur : – Asseyez-vous quelque part, dit Erlanger.

 

Il prit place lui-même devant le bureau, et, après avoir parcouru les titres de quelques chemises, modifia le classement des dossiers et essaya de les mettre dans un sac de voyage semblable à celui de Bürgel, mais qui se trouva presque trop petit. Erlanger dut sortir les dossiers qu'il avait déjà fait entrer et tâcha de les ranger autrement.

 

– Vous auriez dû venir depuis longtemps, dit-il.

 

– 434 –

Il s'était déjà montré inamical : cette fois il reportait probablement sur K. l'humeur que lui causaient les dossiers récalcitrants. K., arraché à sa torpeur par la nouveauté du décor et par le ton sec d'Erlanger qui lui rappelait la dignité distante de ses maîtres d'école – certains détails exté-rieurs y ajoutaient ; n'était-il pas lui-même assis en face du maître comme un élève dont les voisins de droite et de gauche ne sont pas venus ce matin-là ? – K. répondit aussi soigneusement que possible. Il men-tionna d'abord le sommeil d'Erlanger, puis expliqua qu'il était parti pour ne pas le troubler, tut ses occupations suivantes et reprit son récit au moment où il s'était trompé de porte et conclut sur une allusion à sa fati-gue extraordinaire dont il priait de tenir compte. Erlanger trouva aussitôt le point faible de l'argument :

 

– Étrange, dit-il ; pendant que je dors pour que le travail me trouve dispos, vous roulez je ne sais où, et vous invoquez votre fatigue au mo-ment où l'interrogatoire doit commencer.

 

K. s'apprêtait à faire une réponse ; Erlanger l'écarta d'un geste de la main.

 

– Votre fatigue ne semble, dit-il, avoir réduit en rien votre soif de bavardages. Les murmures qu'on m'a infligés cette nuit, à travers la cloi-son de ma chambre, des heures durant, n'étaient guère de nature non plus à favoriser mon sommeil, auquel vous prétendez tant tenir.

 

De nouveau K. voulut répondre, de nouveau on l'en empêcha.

 

– Je ne vous retiendrai d'ailleurs pas longtemps, dit Erlanger, je veux seulement vous demander un petit service.

 

Mais soudain il eut l'air de se rappeler quelque chose, et K. s'aper-çut qu'Erlanger n'avait cessé de penser vaguement à ce détail qui le dis-trayait de l'entretien, et que sa sévérité n'était peut-être qu'apparente : c'était un résultat de son inattention. Car il pressa tout aussitôt, sur son bureau, le bouton d'une sonnerie électrique. Une porte latérale s'ouvrit – Erlanger et son personnel occupaient donc plusieurs pièces de l'hôtel – et un domestique apparut. C'était apparemment un serviteur officiel (un de ceux dont Olga lui avait parlé ; K. n'en avait lui-même jamais vu), un homme assez petit, mais de très large carrure, le visage large également, et même ouvert, ce qui faisait paraître d'autant plus petits les yeux qui ne s'ouvraient jamais entièrement. Son costume rappelait celui de Klamm, à

 

– 435 –

ceci près qu'il était râpé et allait mal, surtout des manches, qui étaient trop courtes, et spectaculairement trop courtes, car le domestique avait déjà les bras très courts ; le costume était visiblement destiné à quelqu'un de plus petit que lui ; les serviteurs devaient user les vieux habits des fonctionnaires. Ce détail contribuait sans doute à leur proverbiale fierté. Le personnage qui venait d'entrer n'en manquait pas : il avait l'air de penser qu'en répondant à la sonnerie il avait déjà fait tout le travail qu'on pouvait lui demander et regardait K. d'un œil aussi sévère que s'il eût été appelé pour prendre son commandement. Erlanger, au contraire, atten-dait en silence que le domestique exécutât de lui-même la petite besogne de routine pour laquelle il l'avait fait venir probablement. Mais, comme l'autre ne faisait rien si ce n'était de regarder K. d'un air méchant ou ré-probateur, Erlanger frappa du pied avec irritation et traîna presque hors de la pièce K., qui eut ainsi à subir une fois de plus les conséquences d'une colère dans laquelle il n'était pour rien. Erlanger lui ordonna d'at-tendre dans le couloir, il pourrait revenir ensuite. Lorsqu'il rappela K., bien plus amicalement, le domestique avait disparu. K. ne vit d'autre nouveauté qu'un paravent à lamelles de bois, qui dissimulait le lit, la ta-ble à toilette et la commode.

 

 

– Que les domestiques sont irritants ! dit Erlanger, ce qui représen-tait de sa part un étonnant témoignage de confiance ; à moins que ce ne fût, bien sûr, du simple monologue. Comme si on n'avait pas assez de soucis et de causes d'irritation ! ajouta-t-il, les deux poings sur la table et le corps renversé en arrière. Klamm, mon chef, est un peu nerveux depuis quelques jours ; du moins nous semble-t-il à nous qui l'approchons, qui vivons dans son entourage, réfléchissons à tout ce qu'il fait et cherchons à l'interpréter. Il nous « semble » nerveux. Je ne dis pas « il l'est » – com-ment ferait l'inquiétude pour approcher de cet homme ? – mais nous le sommes, nous qui l'entourons, nous le sommes et ne pouvons presque plus le lui cacher au travail. C'est un état qui ne saurait durer un instant de plus sans causer les plus grands dommages, à tous, à vous aussi bien qu'à moi. Nous en avons cherché les raisons et avons trouvé plusieurs choses qui pourraient être à l'origine de cet état. Il en est des plus ridicu-les, ce qui n'a rien de très étonnant : l'extrême sérieux confine à l'extrême ridicule. La vie de bureau est tellement épuisante qu'on ne peut la mener qu'en faisant grande attention aux détails les plus minuscules, et, dans toute la mesure du possible, en n'y souffrant nulle modification. Le fait qu'un encrier, par exemple, ait été déplacé de la largeur d'une main de l'endroit où il se trouve d'habitude, risque de mettre en danger le plus important travail. Ce serait aux domestiques d'y veiller. Malheureuse-

 

– 436 –

ment on peut si peu leur faire confiance que c'est nous qui assumons cette tâche en grande partie, surtout moi dont on vante le coup d'œil pour ces choses. Or c'est là une besogne extrêmement délicate, psychologique, que les mains sans tact d'un serviteur expédieraient en un clin d'œil, mais qui me donne à moi énormément de mal, car elle diffère beaucoup de mon travail ordinaire, et le va-et-vient qui en résulte viendrait vite à bout de nerfs moins solides que les miens. Vous me comprenez ?

 

 

31 Note de Kafka : Frieda attend aussi, mais elle n'attend pas K, elle observe l'Hôtel des Messieurs et elle observe K. ; elle n'a pas d'inquié-tude à avoir, sa situation est meilleure qu'elle ne s'y attendait elle-même. Elle peut voir sans envie Pepi s'évertuer et croître en considération, elle fera cesser la chose à temps. Elle peut également voir en toute sérénité comment K. se comporte loin d'elle, elle ne permettra jamais à ses vaga-bondages d'aller si loin qu'il la délaisse entièrement.

 

– 437 –

À propos de cette édition électronique

 

Texte libre de droits.

 

Corrections, édition, conversion informatique et publication par

le groupe :

Ebooks libres et gratuits

http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

 

Adresse du site web du groupe :

http://www.ebooksgratuits.com/

 

–

Décembre 2006

–

 

– Élaboration de ce livre électronique :

Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à

l’élaboration de ce livre, sont : Jean-Marc, Evelyn, Coolmicro et

Fred.

 

– Dispositions :

Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes

libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin

non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre

site est bienvenu…

 

– Qualité :

Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité

parfaite par rapport à l’original. Nous rappelons que c’est un

travail d’amateurs non rétribués et que nous essayons de pro-

mouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.

 

Votre aide est la bienvenue !

 

VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES

CLASSIQUES LITTÉRAIRES.

Vous avez terminé Le Château

Frank Kafka

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.