Le château de Coucy

Eugène Amédée Lefèvre-Pontalis · Chapitre 13 sur 14

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Le château de Coucy

Salle Basse du Donjon

Statuette sous la retombée des voûtes.]

Huit figurines se détachent sur la voussure, mais comme les attributs des trois statuettes primitives sont cassés, il est difficile de les identifier avec telle ou telle vertu. L’archivolte, garnie de crochets, retombe sur deux consoles ornées d’une chimère et de deux aigles becquetant des masques.

Le couloir de la porte était défendu par un assommoir rectangulaire et par une herse que l’on manœuvrait dans une petite chambre qui communique avec l’escalier. Dans le passage voûté en berceau débouchent des latrines recouvertes de dalles et éclairées par une archère. On pénètre dans la salle du rez-de-chaussée en passant sous un linteau qui repose sur deux corbeaux: à droite, un lion mutilé est flanqué d’un masque; à gauche, une chouette se dresse à côté de deux oiseaux affrontés.

 

[Illustration:

Viollet-le-Duc del.

COUPE DU DONJON]

Le donjon ne renferme pas de rotonde souterraine, comme les autres tours; son soubassement, qui forme talus, est plein afin d’opposer plus de résistance à la sape. Ses trois salles, dont la largeur est de 16m,33 et la hauteur moyenne de 13 mètres étaient recouvertes de douze branches d’ogives qui rayonnaient autour d’une clef centrale; mais l’ingénieur Métézeau et son fils firent sauter les trois voûtes, en 1652, à l’aide d’une mine dont on a retrouvé les traces à deux mètres de profondeur et qui fit trois lézardes dans les murs de la tour. Au rez-de-chaussée, dont le plan est un dodécagone, les amorces du boudin en amande et des deux tores des nervures prennent naissance sur des sommiers ornés d’un personnage mutilé, assis les jambes croisées, qui correspond à une courte colonnette surmontée d’un chapiteau à crochets et d’un tailloir à bec. De chaque côté de la figurine, un culot garni de feuillages servait de point d’appui à une colonnette des douze arcatures supérieures, qui jouaient le rôle de formerets.

 

[Illustration: SALLE BASSE DU DONJON

Sommier d’une ogive.]

Les niches en tiers-point du premier rang, dépourvues de moulures, s’ouvrent entre de robustes piédroits. Larges de 3m,10 et profondes de 1m,70, elles servaient pour loger des provisions: leur mur de fond est plein. Au sud, une large cheminée restaurée chauffait la salle; à l’ouest, une niche abrite le puits qui fut creusé avant les fondations du donjon. Son diamètre est de 2m,14 et le rouet se trouve à 64m,50 de profondeur, comme on l’a constaté en 1819, en vidant les déblais qui le remplissaient entièrement[26]. Ce travail a fait découvrir des boulets de pierre et de fer, deux têtes de statues dorées, et le petit canon en cuivre du musée. A dix mètres au-dessous du sol, on voit l’orifice d’un souterrain qui devait communiquer avec les caves de la salle des Preux.

 

[26] Aujourd’hui le puits ne mesure plus que 30 mètres de

profondeur.

La salle basse était décorée d’un second rang de niches plus hautes, souligné par un bandeau de crochets. Leur archivolte en tiers-point, dont le tore est bien dégagé, retombait sur deux colonnettes et sur des chapiteaux à crochets. Trois fenêtres de la même forme, surmontées d’énormes linteaux de fond, s’ouvrent dans les murs: elles sont carrées à l’extérieur: leurs glacis en escalier, où l’on accédait par une échelle, permettaient de les utiliser pour la défense. La niche qui correspond à la cheminée est recoupée par deux arcatures secondaires, pour masquer le passage du conduit. Sous quelques voussures, on voit des rinceaux rouges et des faux-joints, de la même couleur, qui se détachaient sur un fond ocre, car les salles du donjon étaient peintes très sobrement.

 

=Etages supérieurs.=—On monte aux deux étages et à la plate-forme supérieure par un bel escalier à vis, dont la cage a 3m,05 de diamètre. Les marches, au nombre de 215, mesurent 0m,20 de hauteur, et sont posées sur des chanfreins qui se détachent en saillie sur le parement et sur le noyau. Les onze fenêtres percées dans la cage jouaient le même rôle que des archères. L’architecte avait pris la sage précaution de planter l’escalier du côté de la cour pour éviter le danger d’une brèche faite par les machines de guerre au point où le mur présentait un point faible.

 

[Illustration:

Photo Lefèvre-Pontalis.

INTÉRIEUR DU DONJON]

La salle du premier étage était également voûtée par douze ogives à trois tores qui viennent rejoindre les chapiteaux à crochets de colonnettes en délit. La clef centrale était percée d’un large trou pour le passage des projectiles dans un panier monté par un treuil. On remarquera l’absence de formerets sous les lunettes. Chacun des douze pans coupés conserve une niche en tiers-point, beaucoup plus haute que celles du rez-de-chaussée; ses claveaux sont nus comme les pilastres qui les soutiennent. Trois fenêtres s’ouvrent autour de la salle; près du passage de la cheminée une petite porte devait aboutir à un pont volant jeté sur le fossé, au niveau du chemin de ronde de la chemise. A l’est, des latrines correspondaient à celles du rez-de-chaussée: au nord, il faut signaler, sous l’une des arcades, un four à pain voûté en berceau brisé qui s’ouvre sous un arc surbaissé, repris en moellons neufs. A côté, on voit la porte qui donne dans la cage de l’escalier.

 

[Illustration:

A Ventre del.

PLAN DU SECOND ÉTAGE DU DONJON]

Si la voûte d’ogives du second étage diffère de celle du premier par le profil de ses douze nervures aux arêtes abattues, le plan dodécagone de la salle supérieure offre également une variante. En effet, un couloir circulaire, à 4m,55 au-dessus du dallage, permettait d’en faire le tour. La première idée de ce chemin de ronde intérieur se trouve appliquée dans les donjons de Chambois (Orne) et de Châteaudun; mais à Coucy, le couloir traverse de grandes arcades en tiers-point qui s’ouvrent sur la salle haute. Cette tribune a 3m,45 de profondeur: on avait augmenté sa largeur au moyen d’un plancher de bois qui s’avançait jusqu’au dosseret des colonnettes, car la trace des trous des barres du parapet est encore visible. Il était donc facile de loger des approvisionnements dans les niches comme aux étages inférieurs.

Le mode de voûtement de cette tribune mérite d’attirer l’attention. Au milieu de chaque voussure, un arc en tiers-point nu, qui pénètre dans les piles rectangulaires marque le changement de direction de la voûte. Il en résulte que l’arc brisé qui traverse le passage au droit de chaque support s’évase du côté extérieur de la tour et repose de l’autre côté sur un pilastre à trois pans coupés dont le sommier forme console aux deux angles[27].

 

[27] Viollet-le-Duc. Dictionnaire d’architecture, t. IV. p.

 

269.

 

[Illustration:

A. Ventre del.

FLEURON D’UN PINACLE

DU DONJON]

Cette disposition, destinée à donner le maximum de résistance à un mur circulaire qui renferme une galerie, est unique en son genre. La salle était éclairée par deux fenêtres en tiers-point divisées par un meneau: comme elles se trouvaient au niveau de la tribune, l’architecte avait établi deux bancs de pierre dans chaque baie.

 

[Illustration:

Photo Lefèvre-Pontalis.

DERNIER ÉTAGE DU DONJON]

Au XIIIe siècle, la plate-forme supérieure, recouverte de dalles de pierre, n’était pas surmontée d’une toiture conique comme les grosses tours. Les deux rangs de larges feuilles à crochets de la corniche intérieure et de la corniche extérieure, bordés d’un tore, étaient couronnés d’un glacis à double pente où quatre pinacles venaient s’engager, comme l’indique un dessin d’Androuet du Cerceau. On en a retrouvé les débris dans le fossé avec deux grosses gargouilles qui servaient à l’écoulement des eaux. L’escalier à vis se continue jusqu’au sommet du mur, large de quatre mètres, mais on a muré la cage pour éviter les accidents.

Le mur circulaire est percé de vingt-quatre baies en tiers-point à claveaux nus: une archère s’ouvre dans chaque trumeau, de façon à pouvoir abriter les défenseurs dans le cas où les hourds auraient fait défaut. Frappé de la difficulté que devait présenter la pose rapide de ces galeries de bois en encorbellement, qui jouaient un rôle capital dans la défense du donjon, l’architecte avait disposé quarante-huit corbeaux de pierre, profilés en quatre quarts de rond, pour supporter les hourds à deux étages. Des pièces de bois formant un angle obtus s’appliquaient sur les deux glacis pour former le toit à double pente des hourds intérieurs et extérieurs, sinon les défenseurs n’auraient pas été à l’abri des intempéries. Elles venaient s’assembler dans des poteaux inclinés, reliés par des moises et un plancher intermédiaire. Un charmant dessin de Viollet-le-Duc aide à saisir comment cette opération s’exécutait.

La vue très étendue dont on jouit au sommet du donjon fait bien comprendre l’assiette du château. Au nord, l’église de Coucy-la-Ville avec son clocher central roman et la flèche de son clocher-porche du XVIe siècle, attire les regards. A l’est, la route de Laon traverse le plateau en laissant à gauche la tour de Moyenbrie. La vallée de la Lette, où viennent aboutir les routes de Soissons et de Noyon, forme un fossé naturel du côté sud. A l’ouest, le château, vu de la route de Chauny, se présente sous son aspect le plus romantique, au soleil couchant, avec l’énorme masse circulaire du donjon, qui domine les courtines et les quatre tours d’angle, encadrées par les arbres. C’est de là que l’œuvre audacieuse et forte d’Enguerrand III, remaniée par Enguerrand VII, évoque tout un passé de grandeur et de décadence.

 

[Illustration:

A. Ventre del.

GARGOUILLE DU DONJON]