Le chemin des écoliers

Marcel Aymé · Chapitre 10 sur 12

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Le chemin des écoliers

Chapitre X

 

En traversant la place Pigalle à cette heure inaccoutumée pour lui, Michaud songea que depuis le début de l’occupation, il ne lui était pas arrivé plus de cinq ou six fois de se trouver ainsi dans les rues après le dîner. Comme ce soir, il avait marché dans des rues obscures, longé des blocs d’immeubles aveugles et rien ne lui avait été révélé de la vie nocturne de Paris. Il en voyait à peu près autant de chez lui, en entrebâillant le rideau de la défense passive. Et dans la journée, le champ de ses découvertes n’était guère plus étendu. Sauf quelques expéditions en métro, sa vie quotidienne ne débordait pas un étroit secteur à cheval sur deux quartiers. Et il n’aurait pas su dire le prix de la douzaine d’œufs, pourtant si caractéristique de la vie à Paris sous l’occupation. Il ignorait le nom du préfet de la Seine, le nombre de grammes de matières grasses auxquels il avait droit et était aussi incapable de reconnaître un

 

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S. S. à son uniforme que le grade d’un officier à ses pattes d’épaule. Il n’avait jamais assisté au défilé des troupes sur les Champs-Élysées pour la parade de midi et n’avait jamais été fouillé par la police française ou la gendarmerie allemande. S’il s’était trouvé soudain transporté à New York, il aurait été fort embarrassé de fournir aux Américains des renseignements un peu abondants sur la vie à Paris. Sans doute les journaux de là-bas lui en apprendraient-ils beaucoup plus qu’il n’en savait. Pourtant, il était sûr d’en connaître l’essence même. La vie de Paris avait pour lui une couleur, un goût, un parfum, liés à d’autres sensations plus diffuses. Il arrivait aussi, plus rarement, qu’elle se résumât sous l’aspect d’une forme plastique et abstraite qu’il retrouvait de loin en loin dans ses rêves et parfois, à l’état de veille, au détour d’une idée ou d’une image n’ayant aucun rapport avec elle. D’abord alarmé par la pauvreté de son expérience et de ses informations, il se rassura un moment à l’idée de cette gamme de sensations témoignant d’une connaissance profonde et intime de son époque. Se souvint ensuite que la guerre de Cent ans et la

 

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Révolution, qu’il n’avait pourtant pas vécues, faisaient surgir en lui d’autres gammes de sensations également spécifiques. Alors, il pensa à son pied gauche. Une espèce de callosité lui était poussée à l’orteil, entre les articulations, et lui causait parfois une souffrance aiguë. Ce n’était pas un cor. Hélène, consultée, avait voulu y voir un cor. Mais ce n’était pas un cor. Michaud en était absolument sûr. D’ailleurs, il avait eu souvent l’occasion de l’observer, les femmes ne comprennent pas les pieds de l’homme. Comme il descendait la rue Pigalle, une voix très douce l’appela dans l’obscurité. Sans doute la femme avait-elle reconnu à son pas qu’il était un homme. Une forme le frôla, une main légère saisit la manche de son pardessus et la voix répéta : « Tu viens, gros loup ? » D’une voix bourrue, Michaud répondit qu’il n’avait pas le temps. « Ce sera vite fait », insista la douce voix. Une chevelure ébouriffée, qui lui parut jeune, lui frôla le bas du menton. Michaud écarta résolument la fille et allongea le pas, mais la chevelure et la voix lui laissaient un regret qui dépassait l’occasion. Il envia les hommes qui passaient leur temps à

 

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s’amuser et n’avaient d’autre souci que leur propre jouissance. « Être né riche, songea-t-il, ou avec le don de faire de l’argent et se donner tout entier aux filles et aux plaisirs, c’est traverser l’existence bien tranquillement, quoi qu’en disent un tas de moralistes rhumatisants. Au lieu de poursuivre des idées et de très nobles ambitions pour aboutir à n’être qu’un intellectuel raté, si j’avais passé ma jeunesse et mon âge mûr à courir le jupon, je serais maintenant un vieux cochon que l’événement n’aurait pas déçu. La guerre mondiale, la défaite, l’occupation, le fascisme, les discours d’Hitler et la politique de Vichy ne seraient pour moi que des titres de journaux. Il y aurait toujours des filles et du champagne. Quand il y aurait une grande bataille sur le front russe, je rirais aux anges en pensant à des cuisses et à des visages de femmes. Hélas, je ne suis pas un vieux cochon, je pense au front russe, je pense à ce qui arrivera demain et je ne ris pas aux anges. »

Il était neuf heures et demie et la plupart des clients étaient encore à table. Beaucoup d’entre eux ne faisaient que commencer. À certaines

 

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tables, on servait du foie gras, à d’autres des quartiers de volaille. Malgré la forte carrure de Michaud, son entrée n’attira pas l’attention du personnel. Quelques clients remarquèrent son pardessus râpé, son chapeau décoloré et sa cravate en ficelle. Ils le regardaient sans malveillance, mais se demandaient ce qu’il venait faire en ces lieux où, évidemment, ses moyens ne lui permettaient pas de manger. Intimidé, il se découvrit et, après une minute d’attente, se décida à aborder un garçon qui se montra d’ailleurs poli et affable.

« Je suis déjà venu avant dîner pour voir M. Tiercelin, mais il n’était pas là. On m’a dit que j’avais des chances de le trouver ce soir.

– M. Tiercelin vient de descendre au bar. Il ne va pas tarder à remonter, mais si vous avez à lui parler, vous serez plus tranquille au bar qu’ici. »

M. Tiercelin se tenait au fond du bar où il était en conversation avec une grosse dame bardée de renards argentés et portant de lourds bijoux d’or. Michaud lui fit dire par le barman que le père d’Antoine Michaud, camarade de son fils, était là.

 

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« Une histoire bête, expliqua M. Tiercelin à la grosse dame qui était sa sœur. Son fils est un camarade de classe de Paul. Tu le connais, tu l’as vu ici avant-hier. Il s’appelle Antoine, il est avec Yvette, celle que Calam avait essayé de prendre en main l’année dernière. Tu te rappelles, il voulait la mettre en maison chez toi. Bref, le môme a raconté à son père qu’il allait passer les vacances de Pâques avec Paul en Bourgogne. Comme de bien entendu, ses vacances, il les passe chez Yvette. Le père n’avait jamais mis les pieds ici et le voilà qui s’amène ce soir sans crier gare. Qu’est-ce qui lui a pris ? Peut-être qu’il a des soupçons, qu’il a entendu dire quelque chose ? Je ne sais pas. Qu’est-ce qu’il faut que je dise, moi ? Je ne peux pourtant pas l’affranchir.

– Fais comme si tu ne savais rien. S’il te dit que les gosses ne sont pas en Bourgogne, tu fais semblant de tomber des nues, tu t’indignes.

– C’est tout ce que je peux faire, mais ça me contrarie. J’estime qu’entre pères de famille, on n’a pas le droit d’agir déloyalement.

– Ne te fais pas de mouron, conseilla la sœur.

 

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Cet homme-là, il suffit de le regarder : de l’employé honnête, voilà ce que c’est. Un homme de labeur avec pas un rond.

– Non, Lucette, ne cause pas comme ça, tu fais ordinaire. Et d’abord, avec son air con, ce client-là a sa licence. Tu ne te rends pas compte, la licence, c’est plus que le bachot. Homme de labeur, ça se peut, et pas un rond, ça se peut encore, mais je salue l’intelligence. J’estime que l’humanité a autant besoin de gens comme ceux-là que des gens comme toi et moi. »

Lucette jeta un coup d’œil du côté de Michaud qui s’était assis d’une fesse au bord d’une banquette. Loyalement, elle s’efforça de l’admirer, mais ne put se défaire d’un doute.

« Je ne conteste pas que l’humanité ait besoin d’eux. Je sais bien que ce n’est pas toi ni Fredo qui pouvez inventer des mécaniques ou écrire dans les journaux. Quand même, ce n’est pas des gens marrants.

– J’en ai pourtant connu qui avaient de la conversation et qui savaient même drôlement causer aux femmes. Je me rappelle l’année que

 

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j’étais allé à Niort donner un coup de main à Gustave, il venait un percepteur. Excuse-moi, comment il savait les faire marrer toutes. Et quand il montait, ça ne lui coûtait pas un sou. Il a eu de l’avancement pendant que j’étais là-bas. Maintenant, je vais retrouver le père du gamin. En passant là-haut, dis donc à Rita de mettre quelqu’un en faction au-dessus de l’escalier pour si Antoine arrivait, l’avertir que son père est là. »

M. Tiercelin avait déjà fait trois pas en direction de Michaud. Il se ravisa et revint à sa sœur.

– Dis à Fredo qu’il laisse tomber pour le capitaine Klest. Je viens d’avoir des tuyaux sûrs comme quoi les Allemands n’ont plus d’essence que pour deux mois. Les Anglais seront sûrement à Paris au mois d’août. Ce n’est pas le moment d’être en affure avec des officiers allemands, surtout quand on a une position en vue comme la vôtre. Là-dessus, moi je suis de l’avis de Caretti : on a toujours intérêt à être un bon Français. La patrie, elle en prend des fois un coup, comme maintenant, mais c’est quand même le côté du

 

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manche. »

Michaud, désœuvré, observait les clients du bar. Les hommes l’intéressaient plus que les femmes auxquelles il ne prêtait que des préoccupations insignifiantes. Il avait toujours nourri un préjugé défavorable à l’endroit des habituées de bar ou de café. Il ne les croyait occupées que de la minute présente, sans autre souci que de trouver un miroir dans les regards de la clientèle. Des hommes, au contraire, surtout des hommes seuls, il lui semblait qu’ils fussent venus là pour s’informer de la vie et lui arracher quelque secret. La plupart lui étaient sympathiques, mais l’un d’eux retint particulièrement son attention. C’était un gros

homme chauve 1, encore jeune, au crâne bosselé,

 

1 L’homme chauve, ardent maréchaliste, fut victime d’une

erreur de nom en octobre 43 et arrêté par la Gestapo. Après avoir été torturé, il fut envoyé à Buchenwald où il mourut au mois de janvier dans les circonstances suivantes qui m’ont été rapportées par un témoin. L’homme chauve faisait partie d’une chambrée placée sous les ordres d’un Polonais, lequel, avec l’autorisation des Allemands, choisissait chaque matin au hasard quatre ou cinq hommes se trouvant sous sa coupe et les tuait avant son petit déjeuner, soit à coups de revolver, soit à

 

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aux sourcils broussailleux. Assis au comptoir, il réchauffait un verre de fine entre ses deux mains et regardait scintiller le liquide avec un air de poignante mélancolie. Tout à coup, il leva son verre d’un geste brusque, presque violent, but un trait d’alcool et dit au barman en reposant son verre : « Je tiens un rhume de cerveau pépère. » Et sa voix grave avait des inflexions si nobles que Michaud continua à lui faire crédit. Cependant M. Tiercelin s’était approché et, après les compliments, l’emmenait à une table un peu écartée où deviser tranquillement. Michaud, qui avait observé avec soin l’inconnu au crâne bosselé, fit à peine attention à l’aspect de son hôte et ne remarqua même pas l’étrangeté inquiétante de ce visage dur et sec, de ces yeux minces aux clartés sinistres. M. Tiercelin, lui, l’examinait avec sang-froid et sentait déjà l’espèce d’homme à laquelle il avait affaire. Il fit servir des alcools et resta dans les politesses en attendant que le visiteur engageât la conversation.

 

coups de nerf de bœuf. Ayant une enflure de la joue dont l’aspect déplut au Polonais, l’homme chauve fut tué à coups de nerf de bœuf.

 

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« Vous penserez que j’ai beaucoup tardé à venir vous voir, dit Michaud et j’y pense depuis longtemps, mais j’ai été très pris. Les affaires, ma femme malade, les enfants, je n’ai pas eu un moment à moi. Mais je tiens à vous dire combien j’ai été touché de votre gentillesse pour Antoine. Ces vacances en Bourgogne lui font évidemment le plus grand bien. Vous vous êtes imposé un souci...

– Pas du tout, protesta M. Tiercelin. C’était tout simple et Paul était trop content de pouvoir emmener son ami avec lui. Pour ma part, j’aime beaucoup Antoine et j’ai toujours encouragé Paul à le fréquenter. C’est un enfant intelligent qui a du cœur et surtout, ce que j’estime le plus, du sérieux. J’aime la jeunesse sérieuse, appliquée. Malheureusement, la guerre lui a fait bien du mal. Il y a en ce moment une crise de la moralité que bien du monde ne soupçonne pas et je suis d’autant plus heureux que le meilleur ami de Paul soit un garçon comme le vôtre.

– Antoine n’est pas un mauvais enfant, accorda Michaud. Mais je ne sais pas s’il mérite bien tous

 

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les éloges que vous faites de lui. En tout cas, sa mère a des doutes, des inquiétudes et, sans être aussi pessimiste qu’elle, je me demande s’il n’y aurait pas quelque chose. Figurez-vous que ce matin, en même temps qu’une lettre d’Antoine, nous avons reçu ses notes du lycée et elles étaient à peine passables. La chose en soi n’a pas une très grande importance, mais jusqu’alors, Antoine s’était montré, disons le mot, un élève brillant et il n’est pas possible que ce brusque fléchissement soit simplement accidentel. À en croire sa mère, il y aurait là-dessous une histoire de femme. Elle en avait déjà eu l’intuition et je dois dire que plus j’y pense, plus je me persuade qu’elle a raison. Je me suis demandé si, de votre côté, vous n’auriez pas conçu les mêmes soupçons à l’égard, de votre fils ou si vous n’auriez pas, en ce qui concerne Antoine, relevé quelque indice qui puisse nous guider.

– Monsieur Michaud, si j’avais eu des soupçons, vous pensez bien que je n’aurais pas attendu votre visite pour vous alerter. Naturellement que je ne veux jurer de rien, mais pour ce qui est de mon fils, ça m’étonnerait. Et

 

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d’abord, je vous dirai premièrement que je l’ai mis en garde contre le danger de se frotter trop jeune. Le jour de ses quatorze ans, je l’ai affranchi à zéro.

– Évidemment, dit Michaud, c’est une méthode. Je ne sais pas jusqu’à quel point elle peut être efficace. Le seul fait de l’entretenir de ces choses détruit dans son esprit cet effroi mystérieux, cette horreur irraisonnée du péché que le silence des parents y a créés et entretenus. D’un seul coup, vous effacez la distance mystique qui le séparait de la tentation et vous la réduisez à une simple comptabilité des inconvénients physiologiques. D’un problème moral, vous faites un problème d’hygiène dont la solution pratique n’est pas forcément refusée à l’enfant. C’est assez grave. D’autre part, si la crainte de la maladie suffit à le retenir, on risque de créer chez lui certains complexes qui ne sont pas souhaitables non plus.

Michaud insista longuement sur les précautions avec lesquelles il convenait de traiter un tel sujet en présence d’un garçon. M. Tiercelin

 

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était effaré par les subtilités et les scrupules dont s’embarrassaient, en des matières si simples, les personnes instruites. « On s’étonne qu’avec leur instruction, ces gens-là ne soient que des paumés, pensa-t-il, mais comment est-ce qu’ils pourraient se défendre, quand ils sont habitués à se poser autant de questions pour une pauvre petite histoire de caleçon ? » Cependant Michaud enchaînait, réfutant, démontrant, se référant un peu indiscrètement à Rousseau, à Freud, et perdant de vue son premier propos. M. Tiercelin pâlissait d’ennui, si bien qu’il invita discrètement quelques amis à venir s’asseoir à leur table. Lorsqu’il eut terminé un exposé assez brillant sur le réalisme sexuel et ses connexions avec l’esprit révolutionnaire, Michaud s’aperçut qu’il était entouré d’une nombreuse compagnie et qu’il avait devant lui une coupe de champagne. La conversation se trouvait déjà orientée par ses propres développements et tournait à l’anecdote salée. Il ne détestait pas ce genre d’histoire pourvu qu’elles fussent dites entre hommes. La présence d’un élément féminin lui était pénible. À côté de lui se trouvait assise une belle fille bien

 

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plantée, prénommée Olga, qui raconta plusieurs anecdotes particulièrement corsées et avec une complaisance aux mots crus qui le gêna beaucoup. Néanmoins, comme elle se laissait aller sur son épaule et lui posait distraitement la main sur la cuisse, il en vint à la considérer avec plus d’indulgence et finit par la trouver amusante. M. Tiercelin suivait le manège d’Olga avec une discrète attention. Ayant épuisé son répertoire, elle parut céder à une sorte d’alanguissement et, se serrant contre son voisin, laissa rouler sa tête au creux de son épaule. Elle avait une abondante chevelure rousse, violemment parfumée, qui lui chatouillait le cou et la joue.

« Excusez-la, monsieur Michaud, dit Tiercelin. Olga est une bonne petite, mais si une personne lui est sympathique, elle ne sait pas le dissimuler et quand ce serait le roi d’Angleterre, ce serait la même chose. Voyons, Olga, laisse un peu M. Michaud tranquille. Qu’est-ce qu’il va pouvoir penser de toi ? »

Ces dernières paroles semblèrent éveiller au cœur d’Olga une soudaine inquiétude. Comme

 

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prise en faute, elle se redressa et, levant sur Michaud un regard anxieux, murmura d’une voix apeurée : « Vraiment, est-ce que vous pensez mal de moi ? » Michaud, la voix légèrement voilée, se défendit de penser rien de tel et fit allusion au sentiment de sympathie qu’il éprouvait lui-même. Rassurée, elle poussa un soupir heureux et, se collant à lui plus étroitement, reposa sa tête sur son épaule. M. Tiercelin paraissait accorder si peu d’importance à cette familiarité que Michaud n’en fut pas autrement gêné. Il était simplement soucieux d’avoir l’air assez à son aise pour ne pas laisser soupçonner un certain émoi qui commençait à le gagner. Affectant le détachement d’un homme blasé sur les tentations de la chair, il feignait d’égarer une main de viveur distrait sur la chevelure d’Olga et de s’intéresser aux propos de son voisin de face. Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris très courts séparés sur le côté par une raie découvrant largement la peau du crâne. Il avait une figure intelligente et parlait avec un accent étranger à peine perceptible auquel Michaud ne prit d’ailleurs pas garde.

 

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L’homme était habile à relever les faiblesses ou les contradictions de l’interlocuteur et s’y prenait avec beaucoup de bonne grâce et de discrétion. Ils parlèrent d’abord de l’éducation des enfants et s’accordèrent un moment sur la nécessité de les préparer à leurs tâches sociales. Mais Michaud eut bientôt compris, à certaines réserves, que son voisin avait d’autres habitudes de penser que les siennes et tout opposées. Pourtant, l’homme ne se découvrait pas et le suivait sur son propre terrain, lui tendant des pièges avec des précautions amicales comme si, par scrupule, il s’attachait à critiquer une manière de penser qui leur fût commune. Michaud se défendait assez médiocrement, car l’intérêt qu’il prenait maintenant à la conversation ne lui faisait pas oublier Olga dont l’abandon, de plus en plus tendre, émoussait sa combativité et lui ôtait de sa présence d’esprit. Elle lui prenait la main, la pressait longuement, parfois même la portant à ses lèvres ou écrasant son visage contre sa joue. Troublé, doucement surpris, sans toutefois s’étonner d’être l’objet d’un choix aussi décidé, il était attentif à répondre à ces gentillesses. À

 

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chaque instant, Olga versait le champagne et le faisait boire dans sa coupe. Il sentait sans inquiétude lui monter à la tête et se répandre dans sa chair une ivresse légère, entraînante et des plus agréables. Pendant que les deux hommes disputaient, M. Tiercelin quitta la table et, après avoir échangé quelques mots au comptoir avec le barman, gagna la sortie. Au haut de l’escalier il trouva Yvette, Antoine et Paul qui attendaient là depuis quelques minutes. Antoine avait un visage consterné, des yeux brillants d’angoisse et ses mains et sa lèvre tremblaient. Yvette essayait en vain de le rassurer et de l’encourager. Sa sollicitude ne faisait que l’irriter.

« Ne vous tracassez pas, dit M. Tiercelin, il n’y a rien de grave. Le papa vous croit à la campagne, Paul et toi. Simplement, il se méfie un peu à cause de tes notes du lycée qu’il a reçues ce matin et il se demande si son garçon n’aurait pas, par hasard, une petite amie dans le coin. Bien entendu, je l’ai rassuré. On est déjà deux vieux copains et j’ai idée que d’ici une semaine et peut-être moins, le papa Michaud sera un peu moins sévère pour son fils. Laissez-moi faire. »

 

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M. Tiercelin eut un petit rire froid qui inquiéta son fils.

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Mais rien. Qu’est-ce que tu veux qui se passe ? Le père d’Antoine discute avec un client sur la manière d’éduquer les enfants. J’aime autant te dire que je ne suis pas tout à fait de son avis. Chacun sa méthode. Il n’y a que les résultats qui comptent, mais ce n’est pas le moment d’en parler. Vous, ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’aller vous coucher. Tout à l’heure, ton père rentrera chez lui tranquillisé et ne se fera plus de souci pour la conduite de son fils. Allons, ne restez pas là. De quoi est-ce que j’aurais l’air, si vous vous laissiez surprendre dans l’établissement ? Bonsoir. »

M. Tiercelin poussa les trois jeunes gens vers la porte et descendit l’escalier lentement pour se donner le temps de la réflexion. Il était encore impressionné par l’attitude de Paul et son regard soupçonneux où il avait lu de l’appréhension et presque un reproche. Une minute, il hésita sur la conduite à tenir à l’égard de Michaud, mais la

 

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prudence le conseilla. « Après tout, pensa-t-il, Paul n’en saura rien. Si plus tard les histoires du gamin viennent à se découvrir et que le père ait envie de me faire des reproches, il vaut mieux être paré. » Lorsqu’il revint au bar, la dispute soutenue par Michaud prenait un tour plus nettement politique. On prononçait de part et d’autre les mots démocratie, national-socialisme, État, liberté. Michaud, dont les yeux flamboyaient, avait maintenant en face de lui un adversaire déclaré, mais calme, souvent souriant. M. Tiercelin craignit une parole blessante ou une explosion de patriotisme et intervint avec bonhomie.

« Voyons, monsieur Michaud, vous n’allez pas apprendre à un officier allemand ce que c’est que le national-socialisme. »

Michaud ne put dissimuler sa surprise de se trouver en face d’un officier allemand et le regarda avec des yeux ronds.

– Capitaine Hatzfeld1, dit l’officier. Je

 

1 Le capitaine Hatzfeld entra, en 1944, dans le complot

contre Hitler. Il fut pendu à un croc de boucher, qu’on lui

 

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m’excuse de ne m’être pas présenté tout à l’heure, mais c’est le charme de ces bars parisiens qu’on puisse y lier conversation sans trop se soucier des convenances.

– Quand on est officier allemand, il ne s’agit plus seulement de convenances », fit observer Michaud d’un ton sec.

Le visage de l’officier s’assombrit et son regard devint dur. Michaud eut peur d’avoir été insolent. Se sentant blêmir, il cacha sa figure dans les cheveux d’Olga. Honteux de sa faiblesse et bien que la peur lui courût encore sur la peau, il releva la tête et jeta tout à trac :

« Monsieur, vous avez perdu la guerre.

– Voyons, monsieur Michaud, protesta Tiercelin. Voyons, voyons.

– Nous sommes vainqueurs partout, fit observer le capitaine Hatzfeld en souriant. Vainqueurs en France, en Russie, en Grèce, en Norvège et sur mer. Pour l’instant, il n’existe pas d’armée qui puisse tenir tête à la nôtre. Mais nos

 

enfonça dans la gorge.

 

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adversaires travaillent et quoique leurs chances paraissent bien faibles, il est possible, après tout, que nous perdions cette guerre.

– Si nous la perdons, tant pis, ajouta-t-il après un temps de silence. Nous gagnerons la prochaine.

– Il n’y aura pas de prochaine, répliqua Michaud.

– Monsieur, vous ne connaissez pas l’Allemagne. »

Sur ces mots, le capitaine Hatzfeld se leva, prit congé et fut au comptoir régler l’une des bouteilles de champagne bues à la table de M. Tiercelin et qu’il avait lui-même commandée. Michaud voulut en faire autant, mais son hôte le lui interdit, ajoutant que toute insistance le froisserait. La conversation se traîna encore un instant et le silence s’établit autour de la table. Michaud, humilié d’avoir eu peur de l’officier allemand, était triste et maussade. Tiercelin s’excusa d’avoir à faire et le laissa seul en compagnie d’Olga. Elle lui fit boire la dernière coupe de champagne et recommença le jeu des

 

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embrassades, des chuchotements et des mains placées. Il sentait à ces attentions se dissiper sa tristesse et, s’animant peu à peu, retrouvait cet état d’exaltation et d’ivresse légère qu’il avait connu tout à l’heure. Olga avait des façons un peu libres de lui marquer sa sympathie, mais il n’y voyait rien de choquant. Elle apportait à ces jeux une ardeur et un abandon témoignant d’une sincérité naïve, parfois enfantine, qui avait un grand charme. À mots couverts, mais suffisamment explicites, elle lui fit comprendre que son désintéressement était absolu, qu’elle ne souhaitait autre chose que son affection. Il en fut doucement ému. « Un bourgeois se scandaliserait d’une pareille déclaration, pensa-t-il avec un peu d’orgueil, il serait gêné par tant de noble simplicité. » Soudain, il s’avisa de l’heure tardive et déclara qu’il lui fallait partir. « Oui, dit-elle simplement, allons-nous-en. »

Pendant qu’Olga révisait son maquillage aux lavabos où le barman lui apportait un billet de cinq cents francs de la part du patron, Michaud prenait congé de son hôte et le remerciait de son accueil amical. Ils échangèrent encore quelques

 

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vues rapides sur les disciplines familiales et M. Tiercelin lui fit promettre de revenir passer une soirée à la Pomme d’Adam.

Dans la rue noire, Olga prit le bras de Michaud et l’entraîna dans une direction qu’il ne chercha pas à contrôler. « Si vous saviez comme je suis heureuse », dit-elle à plusieurs reprises. Michaud, lui, n’était pas tout à fait heureux. Il pensait à sa femme et surtout à Antoine dont il avait suspecté la conduite. Ce n’était au reste qu’un léger malaise n’ayant pas forme de remords. Par-devers lui-même, il feignait encore d’ignorer le but de cette marche à tâtons et il demanda une fois, d’une voix qui sonnait faux : « Où me conduisez-vous, petite Olga ? » Toutefois, il n’hésita pas à franchir le seuil de l’immeuble où elle avait sa chambre et à la suivre dans l’escalier.

« Je ne pourrai pas rester longtemps », murmura-t-il en ôtant son pardessus. De fait, il ne resta pas plus d’une demi-heure. Elle se défendit de vouloir le retenir davantage, dans la crainte de lui causer des ennuis à la maison. « Pourtant, j’ai de la peine de te voir partir. » Elle exprima à

 

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plusieurs reprises le désir de le revoir et comme elle devait s’absenter de Paris le lendemain, ils décidèrent de se rencontrer le surlendemain après-midi, qui était veille de Pâques. À l’instant du départ, Michaud parut embarrassé et porta timidement la main à la poche intérieure de son veston, mais Olga arrêta le geste avec une tendre indignation.

Il n’était pas plus de minuit lorsqu’il arriva rue Berthe. Hélène était déjà très inquiète. La circulation était interdite depuis plus d’une heure. Une patrouille aurait pu l’arrêter. Michaud expliqua qu’il avait reçu chez Tiercelin un accueil des plus aimables et que la courtoisie l’avait empêché de se soustraire plus tôt à cet empressement.

« Quant à Antoine, je suis rassuré. Tiercelin, qui est un excellent homme et qui paraît avoir beaucoup d’affection pour Antoine, ne croit pas du tout à une histoire de femme... »

Michaud parla longuement de sa soirée chez Tiercelin et avec une volubilité qui ne lui était guère habituelle. Dans ce flux de paroles

 

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pressées, Hélène ne relevait du reste rien qui témoignât vraiment en faveur d’Antoine. L’optimisme de ce Tiercelin ne paraissait fondé sur aucune raison valable. Elle était étonnée que son mari se fût laissé convaincre par de simples affirmations. Mais cette crédulité la surprenait moins encore que son attitude. Ordinairement, lorsqu’il rapportait à sa femme une conversation entendue au-dehors, Michaud, le regard vague, la pensée distraite, se livrait à une espèce de soliloque, brodant des commentaires sur la trame de ses souvenirs et s’égarant à chaque instant dans des généralités. Ce soir, il parlait pour elle. Il ne la quittait pas des yeux, son beau regard tendre et droit se faisait persuasif et chacune de ses paroles lui était vraiment destinée. Jamais elle ne l’avait senti aussi présent, aussi proche. Elle en était trop touchée pour oser le contredire et doucher son optimisme. Assis au bord du lit, le visage souriant, la voix affable, il paraissait soucieux de la renseigner exactement et de ne rien oublier. Cependant, il souffrait de se sentir entraîné dans un cycle de mensonges dont l’inutilité lui semblait évidente. Il faisait tenir à

 

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Tiercelin des propos imaginaires pour le montrer plus à son avantage, rapportait sa conversation avec le capitaine Hatzfeld, dont il cachait l’existence à Hélène, en lui substituant d’autres interlocuteurs, et parlait d’Olga comme d’une très vieille dame collet-monté. Lui qui ne mentait jamais, sauf nécessité honorable, il s’effrayait de constater avec quelle aisance et quelle sûreté il se mouvait dans ce réseau de mensonges mesquins et compliqués.

Le lendemain, il eut un réveil amer. Il pensait maintenant à Olga sans exaltation, comme à un accident à peine regrettable, mais le souvenir de son retour auprès d’Hélène et de ses propres bavardages le poursuivait obstinément. Il avait dans le nez et dans la viande le goût écœurant du mensonge refroidi. En se rasant devant la glace, il se regardait avec dégoût en grommelant contre lui-même. Le petit déjeuner qu’il prit dans la cuisine avec Pierrette et Frédéric lui fut particulièrement pénible. Il pensait que la veille, il buvait le champagne avec un capitaine allemand qui ferait peut-être un jour fusiller Frédéric. En admettant même qu’il y eût là un

 

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hasard improbable, le spectacle offert à un officier allemand d’un père de famille français vautré publiquement dans les bras d’une fille était en soi assez répugnant. Et il y avait eu aussi ce mouvement de peur ignoble qu’il n’avait même pas su dissimuler complètement.

« Papa, dit Frédéric d’une voix ferme, un peu agressive, j’ai vraiment besoin de souliers. Ce n’est pas seulement la semelle qui fiche le camp, c’est le dessus.

– C’est vrai, appuya doucement Pierrette, ses souliers ne tiennent plus du tout.

– Puisque tu en as besoin, achètes-en une paire », répondit Michaud.

Frédéric, qui s’attendait à rencontrer une résistance hargneuse, en resta stupéfait. Le père ajouta avec une sorte d’empressement affable :

« Surtout, prends quelque chose de solide, même si ça doit coûter un peu plus cher. »

Ce matin-là, Michaud se surprit à courir sur le chemin de son bureau. Il avait hâte de retrouver l’atmosphère bienfaisante du travail et surtout

 

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l’amitié de Lolivier avec lequel il n’était pas de mensonge. En arrivant, il eut une altercation avec Solange qui avait mis Eusèbe au coin pour le punir de s’être montré insolent à son égard. Le nez contre un cartonnier et les mains au dos, le gosse baissait la tête, montrant sa nuque creuse et blême d’adolescent lymphatique. Michaud, indigné, le renvoya à sa place, mais Eusèbe ne s’y résolut qu’après avoir consulté du regard la secrétaire.

« C’est bon, retourne à ta place. Pour cette fois, je veux bien abréger ta punition.

– La punition ! Vous n’avez pas le droit de le punir ! Personne ici n’a le droit de le punir ! C’est un garçon qui travaille pour gagner sa vie, mais il est libre, vous m’entendez, libre !

– Permettez, monsieur Michaud, je n’admettrai jamais que quelqu’un me manque de respect, lui pas plus qu’un autre. Si vous saviez ce qu’il m’a dit...

– Je ne veux pas le savoir, cria Michaud. Quand il vous aurait dit cent fois merde, ça ne vous donnerait aucun droit sur lui ! »

 

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Alerté par le bruit, Lolivier entra et, mis au fait, joignit ses reproches à ceux de Michaud. Toutefois, il y apporta plus de modération et quelques minutes plus tard, dans la pièce voisine, lorsqu’il fut assis en face de son associé, il lui reprocha son emportement.

« Ça ne valait pas un coup de gueule. Bien entendu que sur le principe, tu as entièrement raison, mais dans le cas particulier, il s’agit certainement d’un simple passe-temps ou plutôt d’un jeu assez subtil reposant sur des conventions acceptées et je suis sûr que le gamin y prenait autant de plaisir que Solange. Ton intervention a dû leur paraître aussi indiscrète que ridicule. Après tout, je me trompe peut-être. Ce genre d’histoire qui se passe en tête-à-tête, on n’y voit jamais bien clair, surtout quand il s’agit d’une femme et d’un garçon.

– Évidemment, j’ai été un peu vif, convint Michaud, mais ce matin, je ne suis pas dans mon aplomb. Figure-toi qu’il m’arrive une histoire formidable. »

Il conta sa soirée chez Tiercelin, sans omettre

 

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la présence de l’officier allemand, ni celle d’Olga. Il éprouvait un soulagement à parler sans détour. En évoquant la demi-heure passée chez Olga, il sentait renaître ses ardeurs et son émotion de la veille. L’aventure lui apparaissait non plus comme un accident à oublier, mais comme un départ. Il pensait avec plaisir à son rendez-vous du lendemain.

« Elle a une gentillesse, une simplicité. Et si tendre. Une espèce de douceur ardente. Et des cuisses, mon vieux. Ce qui m’embête, c’est pour Hélène. Quand je suis rentré, hier soir... »

À travers les paroles de Michaud, Lolivier essayait de se faire une opinion sur Tiercelin et sur Olga, il ne mettait pas en doute la sincérité de son compagnon, mais croyait deviner qu’il avait manqué de clairvoyance.

« Écoute, vieux, tu me fais de la peine. Quand tu parles de ton Olga, tu n’imagines pas comme tu fais vieux jeton. Pourtant, tu n’as que cinquante ans et tu n’es pas mal conservé. Je crois vraiment que tu n’es pas du tout fait pour ce genre d’aventure. Regarde dans quel état, hier

 

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soir, à ton retour à la maison, t’a mis le simple fait d’avoir couché avec une fille de rencontre. Et tu parles de la revoir. C’est idiot. Tu vivais tranquillement, un peu dans la lune, avec ta femme et tes gosses, et tu vas bêtement te compliquer l’existence avec une poule de café.

– Olga n’est pas une poule.

– Admettons. En tout cas, une femme qui t’embarque après avoir bu un verre avec toi, ça n’a rien de bien rare et ça ne vaut pas de se monter la tête.

– Ce que tu es bourgeois.

– Ce que tu es crétin. »

Impressionné par la sagesse de Lolivier, sûr de

son amitié, Michaud était très près de se ranger à son avis mais avant qu’ils se fussent mis d’accord, un hasard fit dévier la conversation et les amena à considérer le sens des propos tenus la veille par le capitaine Hatzfeld et entre autres, et particulièrement, et exclusivement : « Si nous perdons la guerre, tant pis, nous gagnerons la prochaine. » L’examen de cette seule déclaration

 

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les obligeait à peser, classer, comparer un certain nombre de notions, de valeurs, de probabilités. Ils ne s’accordaient sur rien. Ils s’échauffaient. Ils donnaient des coups de poing sur la table et disaient nom de Dieu. Bientôt, la dispute dépassa en violence celle qu’ils avaient eue à la fin du chapitre II. Lorsque la fatigue y eut mis un terme et tandis qu’ils se remettaient au travail, le front rouge encore de colère et les mâchoires crispées par le mépris, un classement des divers sujets de discussion abordés depuis le matin s’opéra en chacun d’eux. Les opinions qu’ils avaient, à quelque titre, respectivement soutenues, se regroupaient solidairement sous les crânes fumants. Pour Michaud, Olga se trouvait associée aux plus hautes valeurs de la civilisation occidentale et la nécessité de coucher avec elle s’imposait presque comme une démarche de la pensée démocratique et socialiste.

 

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