Le chemin des écoliers
Chapitre II
Les bureaux de la « Société de Gérance des fortunes immobilières de Paris » occupaient deux pièces et un vestibule au sixième étage, sous les combles. Constituée en 1932 au capital de douze mille francs entièrement versés par Pierre Michaud et son associé Étienne Lolivier, elle gérait en 1939 onze immeubles de rapport. Avant la guerre, l’entreprise permettait aux deux associés de gagner convenablement leur vie. Outre le pourcentage sur les loyers perçus, qui n’était pas le meilleur de l’affaire, on s’octroyait des ristournes sur les réparations en s’arrangeant avec les entrepreneurs qui en avaient la charge. L’abus étant à peu près régulier dans la profession, et les propriétaires y étant d’ailleurs résignés, on n’avait pas à s’en faire un cas de conscience, quoique Michaud se fût toujours senti un peu gêné d’en tirer profit. Les frais généraux étaient peu importants, le personnel se
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composant d’une secrétaire et d’un garçon de courses. Depuis l’exode de 1940, la gérance était beaucoup moins rémunératrice. Le prix des loyers était resté le même en dépit de la vie chère et un certain nombre d’entre eux n’était plus payé : ceux des prisonniers, des locataires demeurés en zone non occupée, des Anglais, des Juifs emprisonnés ou enfuis. Les propriétaires besogneux ne voulaient pas entendre parler de réparations ; les riches, par exemple la Société d’assurances du Sud-Ouest, qui était le plus gros client, ne demandaient qu’à investir dans des travaux de réfection de l’argent qui eût ainsi échappé au fisc, mais la main-d’œuvre et les matériaux étaient rares. La besogne des associés n’en était pas diminuée pour autant. Jamais on n’avait eu autant de rapports avec les administrations publiques, la Ville, la Préfecture, l’Office des Juifs, le Parquet, l’Hygiène, les Statistiques, les Finances ; et ce n’étaient que prescriptions, ordonnances, demandes de renseignements, questionnaires à remplir, états à fournir. Enfin, les locataires, logés maintenant à très bon marché si l’on tenait compte de la valeur
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de l’argent, n’avaient jamais été aussi grincheux. Réclamations à propos du chauffage, de l’ascenseur, des robinets, des cheminées, demandes de dégrèvements, contestations, menaces, on n’en sortait pas.
Michaud salua Solange, la secrétaire, d’une voix rauque et agressive, bien qu’elle n’eût dans l’instant d’autre tort à ses yeux que celui d’être une créature humaine. Elle lui parla avec une amabilité exagérée, pour lui faire entendre qu’elle avait plus d’éducation que lui. C’était une assez jolie fille, un peu déparée par trop de nez, mais bien faite avec de belles jambes, qu’elle ne cachait pas. Michaud lui coupa la parole.
« Pendant que j’y pense, il faut me taper tout de suite le mémoire sur l’affaire Barauchet. Dès qu’il sera prêt, vous enverrez le gosse le porter à l’étude Choudieu. Naturellement, il n’est pas encore arrivé. Ici, chacun en prend à son aise. La maison est devenue une boîte, mais bon Dieu, il va falloir que ça change ! »
Eusèbe, le garçon de courses, un adolescent maigre et privé, au regard éteint, entra justement
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sur ces paroles de menace. Solange, estimant que son véritable prénom d’Alain était au-dessus de sa condition, lui avait donné celui d’Eusèbe dont l’usage s’était imposé dans la maison. D’un premier mouvement, Michaud s’était porté sur Eusèbe pour le secouer, mais il se contenta de faire appel à sa raison et à ses bons sentiments. La fragilité de ce gamin étiré et anémique faisait fondre sa colère. L’entreprise n’avait guère à se louer des services du malheureux, que son étourderie et sa paresse de sous-alimenté exposaient sans cesse aux reproches. Michaud, non sans peine, réussissait à le maintenir à son poste et avait même obtenu de son associé qu’on augmentât son salaire. De temps en temps, il lui octroyait cinquante francs sur son argent personnel et, à l’automne dernier, il avait procuré un sac de pommes de terre à sa mère. Eusèbe, qui mentait sans autorité, s’excusa de son retard sur une prétendue panne de métro, mais ne réussit même pas à se faire écouter. Dans la pièce voisine, Étienne Lolivier se débattait au téléphone :
« Croyez bien, si je pouvais vous donner
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satisfaction... Non, Madame, ne dites pas... Je ne demande qu’à aller voir vos vécés, mais à quoi bon ?... C’est introuvable, mais je ferai l’impossible.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Michaud qui venait d’entrer.
– Le quatrième face de la rue Eugène-Carrière.
La bonne a cassé la cuvette des vécés1.
– Puisque c’est à leurs frais, il n’y a qu’à la remplacer. Lebidel nous en a mis de côté une dizaine. »
Lolivier, un courtaud à grosse tête et aux yeux de furet, le regarda de travers.
« Toi, si on t’écoutait, le quatrième face aurait des vécés neufs demain matin et la chose lui paraîtrait si naturelle qu’on n’oserait même pas prendre un sou de bénéfice. Mais moi, le
1 Les locataires de cet appartement, ruinés par la guerre et
pressés par un besoin d’argent, dénoncèrent à la Gestapo, en 1943, un vieil oncle à héritage, qu’ils aimaient d’ailleurs beaucoup. Par hasard, leur dénonciation s’égara dans les bureaux allemands et ils n’en eurent pas de regret, la fortune ayant heureusement tourné pour eux. À l’heure qu’il est, le vieil oncle vit encore et ses neveux l’aiment toujours beaucoup.
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quatrième, je le laisse mariner dans ses défécations, et dans un mois, il sera trop heureux de payer sa cuvette quatre ou cinq mille francs.
Choqué, Michaud ne trouva rien à redire à des dispositions qui, à vue de nez, semblaient conformes aux habitudes de la maison. Il s’était assis à son bureau, face à Lolivier, et commençait à lire le courrier. Levant la tête, il considéra un moment le crâne de son associé penché sur son porte-plume, une large esplanade rose plantée en son milieu de trois flocons de cheveux tordus en patte d’araignée.
« Je ne marche pas », dit Michaud.
Lolivier leva un œil et, le nez sur sa plume, continua d’écrire.
« Non, je ne marche pas. Je sais ce que tu vas me dire : mon refus a l’air d’un sursaut de délicatesse qui ne changera rien à la ligne de notre entreprise et nous continuerons, dans la mesure où les circonstances le permettront, à escroquer les propriétaires qui nous ont accordé leur confiance.
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– Je ne t’aurais jamais dit ça, protesta Lolivier. Tu choisis toujours des mots excessifs, tu stylises à chaud. En fait, les propriétaires ne nous ont accordé leur confiance que sur certains points stipulés par contrat et nous ne les avons jamais escroqués d’un centime. Notre profession fait de nous les intermédiaires naturels entre propriétaires et entrepreneurs. En acceptant une commission sur les travaux de réparation, nous rétablissons un équilibre juste sans sortir des voies honnêtes. »
Lolivier faisait des ronds de poignet en détachant le petit doigt de sa grosse main courte. Un sourire précieux plissait sa ronde face de bougnat, barrée d’un trait de moustache noire.
« Ne prends pas ce genre abbé de cour, interrompit Michaud. Je te l’ai déjà dit cent fois, tu fais vulgaire et cornichon. C’est d’ailleurs un travers que j’ai observé souvent chez les gens qui sont venus à Paris en sabots et qui ont raté leur conquête de la capitale.
– Tu n’y es pas venu non plus en escarpins, que je sache ?
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– Non, mais j’étais beaucoup plus fin que toi. »
Michaud n’avait même pas eu la précaution d’un sourire qui eût fait passer sa réponse pour une boutade. Lolivier hocha la tête et parut se convaincre qu’il disait vrai. Les yeux fixés sur le même encrier, ils restèrent un moment silencieux à considérer le départ de leurs tribulations à Paris. Vers 1920, au retour de la guerre, ils s’étaient connus dans une institution libre de la rive gauche où Michaud enseignait le latin en préparant une agrégation de grammaire. Lolivier, à qui son député auvergnat avait procuré une place de professeur de gymnastique dans le même établissement, était inscrit à la faculté de Droit. Après un deuxième échec à l’agrégation, Michaud renonçait à l’enseignement. Ayant eu de petits succès de parole dans quelques réunions, il s’était résolu à mettre ses forces au service du parti socialiste avec l’espoir de s’y faire honnêtement une place où il eût trouvé les moyens de mieux servir la cause. Relégué pendant des années dans des utilités presque subalternes, il avait fini par lâcher le parti et cherché sa voie dans les affaires. Michaud, avec
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amertume, parlait souvent à son associé à ces années perdues sans profit pour personne, pendant lesquelles il avait péniblement vécu. Lolivier, lui, ne disait presque rien de ce qu’il avait fait durant cette même période où ils s’étaient à peu près perdus de vue. Jamais il ne s’était expliqué de façon bien claire sur la succession des événements qui l’avaient amené à la direction d’un cabaret miteux de la rue de Douai, dont le propriétaire était en train de faire faillite quand les deux anciens collègues avaient renoué connaissance, vers la fin de 1931. En tout cas, il y avait dans son existence un trou de plusieurs années qui se situait entre 1925 et 1930 et sur lequel son mutisme était absolu. Michaud, en se défendant d’y croire, supposait parfois qu’il avait dû exercer des activités peu avouables.
« Avec toi, soupira Lolivier, c’est toujours la même chose. Tu te crois obligé de raffiner sur la morale.
– Pas du tout. Je me conforme aux usages de ma profession. Mais je me refuse à faire du marché noir.
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– Le marché noir, lui aussi, est devenu un usage de la profession. Quand un entrepreneur nous réserve une commission sur ses travaux, il la prélève sur un trafic de marché noir auquel l’oblige la rareté des matériaux. Alors ?
– Nous ne sommes pas en affaires avec les locataires. La cuvette des vécés sera vendue à un juste prix et je m’en occuperai moi-même. La société de gérance ne sera jamais une officine de marché noir. Tu me comprends bien ? »
Lolivier fit signe qu’il comprenait, mais tandis qu’il se remettait à écrire, son petit œil de furet exprimait assez que pour son propre compte, il ne ressentait pas cette répugnance insurmontable qu’inspirait le marché noir à son associé.
« Note bien que je suis un cochon, dit-il au bout d’un moment.
– Et moi donc ? » répondit Michaud, mais avec une pointe d’optimisme qui ne fut d’aucun réconfort à son associé.
Vers le milieu de la matinée, Michaud passa dans la première pièce, celle des employés. Elle
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était meublée comme l’autre, à quelques détails près, et les associés y avaient leurs places en vis-à-vis au grand bureau en faux citronnier où chacun d’eux venait s’asseoir et dicter son courrier pour ne pas gêner le travail de l’autre. Michaud était de meilleure humeur qu’à l’arrivée. Sur les maisons d’en face, un reflet de soleil blanc brillait aux fenêtres des mansardes et lui découvrait un monde plus clair et plus ferme. La vie commençait à s’échauffer et à tourner rond. Il en oubliait les ratés du petit matin, la mise en train laborieuse et souterraine qui fait douter des promesses de la veille. En dictant le courrier à la secrétaire assise de profil devant lui, il prit garde à ses jambes qu’elle découvrait haut. Ces jambes, bien en chair et d’une forme pure, étaient pour les associés un sujet de plaisanteries assez ordinaire, chacun d’eux affectant de soupçonner l’autre de mauvais desseins. En parlant des « jambes de la Sirène », ils ne craignaient pas de pousser l’humour jusqu’à dire de ces lourdes obscénités, d’une gaieté robuste, traversant les conversations entre mâles comme ces grosses bourrasques de vent qui balaient les nuages pour découvrir un
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coin de ciel enfantin. Solange se demandait à quelles fins Michaud regardait ainsi ses jambes et si ces curiosités n’étaient qu’un prélude. Depuis longtemps, elle avait envisagé et classé toutes les hypothèses intéressant l’un et l’autre patrons, mais sans pouvoir s’arrêter à une ligne de conduite. Selon les jours, l’humeur, elle se sentait disposée à un refus hautain ou à des accommodements qui ménageraient des facilités aux deux associés. Le rêve eût été de voir l’un d’eux se porter au suicide par désespoir amoureux, mais ces choses-là, il faut s’y résigner, arrivent bien rarement, surtout chez les vieux melons. En fait, depuis plus d’un an qu’elle travaillait à la Société de Gérance immobilière, Solange commençait à trouver désobligeant pour ses jambes et pour l’éclat de ses vingt-cinq ans, le respect que d’ailleurs elle jugeait lui être dû. Cette réserve lui donnait à penser sur son nez qui était long et d’une forme étirée, sans autorité.
Michaud était encore occupé au courrier avec elle lorsque Lolivier vint lui faire part, pendant qu’il y pensait, d’une nouvelle qui lui était arrivée la veille de Vichy par le canal du cousin
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d’un attaché de cabinet. Sous les auspices du président de la République turque, une conférence secrète venait de s’ouvrir à Ankara entre Goering, Eden et Molotov. Certes, l’information était des plus douteuses, pour ne pas dire absurde, mais il était intéressant de faire semblant d’y croire. Solange, le crayon suspendu, calculait un angle de vue efficace pour ses belles jambes. Dans un coin du bureau, Eusèbe, les yeux tristes et remplis d’une douceur végétale, fabriquait des enveloppes inutilisables en rêvant à un pied de chaise dont l’image oubliée revenait, en pièce détachée, flotter dans sa mémoire. Michaud, non moins incrédule que Lolivier, accepta de considérer comme vraisemblable la nouvelle de la conférence secrète. Ils commencèrent par comparer les atouts qu’avait en main chacun des délégués et bien qu’ils ne fussent pas d’accord sur l’essentiel, le ton de l’entretien resta presque courtois pendant un moment. Mais en pareil cas, Michaud en venait toujours à examiner la substance morale du débat qui prenait alors un tour orageux. Lolivier, lui, considérait la morale comme le code de la force
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victorieuse. « Les adversaires ne se gênent d’ailleurs pas pour nous le dire : la meilleure doctrine sera la plus efficace. En attendant, la morale est en suspens. » Une fois de plus, la dispute s’aigrit. Michaud accusa son associé de se vautrer dans un fatalisme primaire et de s’enivrer aux facilités d’un matérialisme entendu de travers. Lolivier lui reprocha de parler comme s’il était encore un professeur chargé d’introduire des commodités idéalistes dans des cervelles de jeunes bourgeois. Solange plaçait parfois une incidence indéniablement raisonnable, mais irritante : « Comme disait mon oncle Henri, on discute et on n’est pas plus avancé après qu’avant. » Ou : « Faire la guerre, c’est bête, ce serait si facile de s’entendre. » Les deux adversaires lui jetaient un mauvais regard et reprenaient leurs arguments. Lolivier essayait de se tenir à un ton doucereux qu’il savait insupportable et qui eut bientôt son plein effet. Soudain, Michaud desserra son nœud de cravate qui l’étranglait, son visage devint rouge et il se mit à invectiver.
« Face de bougnat, cul-terreux auverpin, avec
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toute ta suffisance de matois, tu peux ratiociner pendant vingt ans, tu ne seras jamais qu’un margoulin de la dialectique, un bricoleur de raclures positivistes.
– Je te l’ai toujours dit, dommage que tu ne sois pas resté dans l’enseignement, tu aurais sûrement la Légion d’honneur.
– Je t’emmerde. Solange, écrivez : « J’ai le plaisir de vous informer que la cuvette de vos cabinets pourra être remplacée la semaine prochaine sous réserve... » Tiens je préfère me marrer franchement. Lolivier, pétroleuse autarchiste, Lolivier dilettante auvergnat du réalisme opportuniste, Lolivier frôlé par l’ange noir du nietzschéisme !
– Demandez le credo du social mou, revu et corrigé par l’expérience rutabaga.
– La bêtise, la mauvaise foi, l’orgueil, tu as tout pour toi. Allons, fous-moi la paix. Je travaille, moi. Je gagne ma vie. Solange, qu’est-ce que...
– La cuvette, monsieur Michaud.
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– Au lieu de te cacher derrière des raisonnements boiteux, tu ferais mieux d’avouer carrément tes sympathies.
– Quelles sympathies ? demanda Lolivier.
– Solange, écrivez...
– Laisse Solange tranquille, sale hypocrite, et réponds franchement, pour une fois.
– Parfaitement, tes sympathies pour un certain réalisme qui voudrait se justifier...
– Bref, mes sympathies pour l’hitlérisme.
– Je ne te le fais pas dire.
Les deux associés s’étaient rapprochés et, nez à nez, se regardaient férocement. Ils éclatèrent en même temps, vociférant à pleine gorge et sans prendre haleine, leurs deux voix confondues de telle sorte que Solange et Eusèbe n’entendaient qu’un gueulement à peu près indistinct où dominait parfois une injure plus sonore telle que menteur ou saligaud. Le timbre de la porte d’entrée les fit taire et leur rendit la conscience de leurs obligations professionnelles. Ils se regardaient encore avec des yeux pleins de haine
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lorsque Eusèbe vint annoncer que M me Lebon demandait à voir M. Michaud.
– Fais-la attendre une minute.
Michaud rajusta sa cravate, tapota son veston et passa ses doigts dans ses durs cheveux gris. Soudain, il se tourna vers Lolivier et lui demanda d’une voix rude, encore chargée de rancune :
– La nuit, quand tu rêves, est-ce que tu vois les choses en couleurs, toi ?
Lolivier réfléchit un instant et secoua la tête.
– Non, ma foi, du moins je ne crois pas. Je me rappelle nettement un rêve que j’ai fait cette nuit. Tout était comme en photo. Et encore, les noirs et les blancs sortaient beaucoup moins bien. Au fond, les tons ne sont pas ceux de la photo. Tiens, je ne sais plus. En tout cas, pas de couleurs.
– Moi non plus, je ne me souviens pas d’avoir rêvé de couleurs. Il n’y a pas longtemps, j’ai même rêvé d’un jardin en fleurs. C’était le jardin de mon père. Et je suis absolument sûr qu’il n’y avait pas de couleurs.
– Moi, dit Solange, c’est le contraire. Dans
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mes rêves, il y a toujours des couleurs épatantes, du rouge, du vert, du mauve, tout.
Les deux associés se regardèrent. Ils ne croyaient pas qu’il y eût des couleurs dans les rêves de Solange.
– Dépêchez-vous de taper le courrier, dit
Michaud.
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