Le chemin des écoliers
Chapitre I
Vers une heure après minuit, Michaud eut un cauchemar qui l’assaillait souvent sur le matin. Il lui semblait errer dans un terrain vague aux horizons noyés de nuit, au bord d’une ville invisible qui était peut-être sa ville natale dont l’image imprécise et déformée flottait dans sa mémoire. Après avoir marché longtemps et sans but sur une lande grise qui ne reflétait rien, il commençait à perdre la notion de lui-même lorsque surgissait à ses yeux un édifice en planches, d’où s’échappait un filet de musique traversé par des rires de filles. Soulagé de pouvoir enfin ressaisir le fil de son existence, il n’hésitait pas à entrer, mais, la porte franchie, ne trouvait devant lui que le terrain vague et se remettait à errer, sentant à nouveau sa conscience s’en aller en charpie dans une brume d’incertitudes.
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Il ne s’éveilla que le lendemain à sept heures et, après avoir hésité un moment s’il avait mal au foie ou à la conscience, se souvint tout à coup de son rêve. Le cauchemar du terrain vague, qui le visitait environ une fois par mois, lui laissait toujours au réveil l’impression d’une espèce de misère originelle et, durant toute la matinée suivante, il en gardait un goût d’à quoi bon et d’infini frelaté. Il se mit à passer en revue le défilé habituel de ces réveils amers, une assez sombre mêlée de soucis, de regrets, de perplexités : la guerre, la nourriture, sa femme à la clinique, le métier pesant, l’argent difficile, les enfants, le linge qui s’usait, les vêtements, les souliers, les cigarettes à cinquante francs, la secrétaire, la politique, le plombier, les incertitudes de pensée. De temps en temps, il revenait à son cauchemar et lui cherchait une explication symbolique qu’il se défendait de prendre au sérieux. Le terrain vague, c’était la vie ; la porte de l’édifice en planches et la musique douteuse représentaient la mort avec promesse de paradis ou de repos ; cette porte franchie, on recommençait la vie dans les mêmes
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perspectives pelées. Tout ça pouvait aussi figurer l’amour et ses recommencements où la musique douteuse trouvait sa place. En songeant à ce cauchemar en grisaille, Michaud s’avisa qu’il n’y avait jamais de couleurs dans ses rêves et que tout y était en noir et blanc, comme au cinéma. Il se demanda si ces rêves ternes lui étaient particuliers et se promit d’enquêter dans son entourage, mais il eut bientôt cessé d’y penser.
Pierrette, la plus jeune de ses trois enfants, faisait sa toilette dans la salle de bains. Il l’entendit remuer des flacons et vit passer sa silhouette derrière le carreau dépoli de la porte. Sa toilette finie, elle alla ouvrir les persiennes dans la chambre des garçons. C’était une fillette de douze ans, solide et rieuse. Elle profita de l’obscurité pour fouiller les poches d’Antoine et, après avoir ouvert les persiennes de fer, alla d’un lit à l’autre embrasser ses deux frères. Frédéric, l’aîné, répondit en grognant et se tourna au mur. Antoine, tout ensommeillé qu’il fût, prit le visage de sa sœur entre ses deux mains, la salua d’un mot tendre, lui mordilla une oreille et se remit sous les couvertures.
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Après avoir mis les petits déjeuners en train, Pierrette tira de son corsage les papiers dérobés dans la poche d’Antoine : une enveloppe vide, à moitié déchirée, adressée à une dame Grandmaison demeurant rue Durantin et un morceau de papier écolier, couvert de chiffres et d’abréviations. Malgré ses efforts, elle ne put découvrir le sens de ces documents et dut rester sur sa curiosité. Dans la salle de bains, le père se mit à crier qu’on s’était servi de son rasoir pour tailler des crayons. Bien qu’il eût presque oublié son cauchemar, il était de l’humeur la plus sombre. La salle de bains suait l’humidité, le savon ne moussait pas, le rasoir était ébréché, la vie mal pavée. Dans la glace, il voyait sa grosse tête plantée de crins durs déjà gris, avec une broussaille de sourcils restés blonds et de gros yeux gris furieux dont l’expression lui parut dépourvue d’intelligence. Son regard s’arrêta aux rides et bourrelets du front, aux poches des yeux. Il se vit déjà de la peau en trop et un nez veiné, violacé aux ailes. Son torse de lutteur de foire commençait à souffrir aussi et les pectoraux glissaient vers le bas. Cette fois, pensa-t-il, c’est
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bien le déversant de la pente. D’habitude, il accusait la lumière triste des carreaux dépolis et voulait voir, sur ses traits creusés, un reflet d’alerte jeunesse, la flamme de l’esprit vigilant. Mais pour bien voir les choses et les gens, à commencer par soi-même, il faut les regarder avec colère et, ce matin, la mauvaise humeur lui ouvrait les yeux. Du reste il n’était pas fâché de vieillir. Encore un coup de collier, quelques années à souquer sur la chienne de galère d’existence salope et, ses enfants casés, il pourrait enfin se permettre de gagner très peu d’argent, de quoi vivre seul dans un pigeonnier en lisant des mémoires, puisqu’il adorait les mémoires. Soudain, Michaud s’avisa qu’il oubliait de faire une place à sa femme dans sa future existence et dut convenir que ce n’était pas la première fois. Joli sentiment qui couvait sous sa mauvaise humeur. Et cette femme sans reproche, entrée l’avant-veille à la clinique pour se faire enlever un fibrome, pensait sûrement moins à son opération qu’à l’embarras dans lequel son absence devait plonger les siens. Au réveil, quand on n’est pas lavé, voilà pourtant ce
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qu’on est, se disait Michaud, et dans la journée, la bête ne se présente pas beaucoup mieux. Que de regrets conscients au moindre prétexte, que de nostalgies rageuses, sans compter les ruades à la dérobée, les petites trahisons très mûrement élaborées et consommées sans remords sincère. Du reste, quelle importance ? Nos petites infamies fourrées de silence et les autres, c’est notre modeste partie dans le concert de la grande infamie, celle des hommes, des nations, des troupeaux. Et ce monde-là, c’est fait, il va crever, il est en train, il se tortille dans les affres. Sous un ciel bas, plombé d’épouvante et de résignation imbécile, on l’entend hurler son agonie, râler ses fureurs suicidaires, pousser au cul de la mort en rythmant les sanglots de son « De profundis » hystérique, et c’est bien reposant de penser que l’humanité s’est condamnée sans espoir. Qu’elle crève, rageait Michaud, et si jamais j’en prends un à tailler ses crayons avec mon rasoir, je lui flanque une paire de claques.
Assis à la table de la cuisine avec ses garçons, le père les dévisageait d’un regard soupçonneux, comme si le rasoir ébréché dût s’inscrire au front
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du coupable. Antoine, ce joli garçon de seize ans, avait un visage secret, doucement fermé, semblait-il, sur des soucis mystérieux, mais ses yeux sombres aux longs cils et ses traits délicats reflétaient une âme tendre, sérieuse, qui excluait le soupçon d’une légèreté aussi criminelle. Frédéric, lui, qui se rasait déjà tous les deux jours, avait trop la pratique du rasoir pour n’être pas révolté à l’idée d’un pareil attentat. Du reste, il était également sérieux et se prenait lui-même très au sérieux, au point d’agacer les siens. Fort en mathématiques, il exagérait un peu une disposition naturelle à la gravité et, à en croire Pierrette, jouait les savants. Son père avait souvent la tentation de le houspiller, mais fermé lui-même aux plus simples mathématiques, cette tête algébrique lui imposait.
Pierrette versa dans les bols et le père s’écria de surprise et de plaisir, car les déjeuners étaient d’authentiques chocolats. D’un effort ennuyé, Frédéric s’absenta d’une méditation pour descendre à une approbation polie, mais son visage s’anima visiblement à la vue et à l’odeur du chocolat. Heureuse d’étonner, Pierrette riait
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avec un ravissement enfantin, sa grande bouche traversière fendue en croissant, et le père se mit à rire aussi en s’avisant qu’elle était bien capable de lui avoir emprunté son rasoir pour tailler ses crayons.
« Vous pouvez remercier Antoine pour le chocolat, dit-elle. C’est lui qui l’a apporté hier soir. »
Ce disant, elle posait sur la table une assiette de tartines beurrées. Le père, alarmé, redevint sérieux.
« Du beurre pour les petits déjeuners, je ne sais pas ce que votre mère en penserait, mes enfants. Hier, justement, elle s’inquiétait de ce qu’il allait nous manquer. Et le marché noir, c’est très joli...
– Mais non, papa, ne t’inquiète pas. Celui-là, c’est Antoine qui nous l’a trouvé. »
Déjà penché sur son bol, Antoine n’eut pas l’air empressé à recueillir des témoignages de satisfaction. Enfin, sur question, il releva la tête et regarda son père avec assurance.
« J’ai fait un échange, expliqua-t-il d’une voix
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posée. Tiercelin voulait m’acheter un roman américain qui est interdit. Moi, j’ai préféré un échange et j’ai eu une livre de beurre avec un petit sac de chocolat en poudre. »
Ce nom de Tiercelin, la famille commençait à l’avoir dans l’oreille. Depuis un mois, Antoine en parlait volontiers, quoiqu’il fût ordinairement plutôt secret sur le chapitre de ses amitiés.
« Je n’ai jamais lu de romans américains, fit observer Frédéric avec une ironie légèrement suffisante, mais je reconnais qu’ils ont du bon. En tout cas, tu as fait une affaire.
– Mais non, il paraît que ça valait beaucoup plus. Tiercelin lui-même en est tellement persuadé que pour me dédommager, il voudrait m’emmener à la campagne pendant les vacances de Pâques. »
Rien dans la voix ou dans l’attitude d’Antoine ne trahissait l’anxiété de la réaction paternelle, ni même le désir de se rendre à l’invitation de son camarade, mais Pierrette et Frédéric avaient aussitôt compris que ses paroles étaient tout particulièrement destinées au père.
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« Il est certain qu’une quinzaine au grand air ne te ferait pas de mal, convint Michaud. Avec ta mine de papier mâché et tes yeux cernés jusque-là, tu en as plus besoin que personne. D’autre part, ces gens que nous ne connaissons pas, c’est un peu gênant. »
Antoine entra dans les raisons du père et les développa lui-même, mais avec des remarques insidieuses qui les réduisaient à rien. La cause était gagnée et il était bien peu probable que la mère se mît en travers du projet. Michaud, tout en déjeunant, parcourut un journal du matin et fit à haute voix quelques réflexions sur la lenteur et l’incertitude des opérations en cours. À ce train-là, on en avait encore pour dix ans, trop heureux si une paix séparée ne prolongeait pas de dix autres années l’occupation allemande. Il parlait ainsi pour ses fils auxquels il aurait voulu faire partager ses espoirs et ses inquiétudes, mais la guerre, les malheurs du pays et l’avenir de la civilisation semblaient les laisser indifférents. Lorsqu’ils ne pouvaient se dispenser de formuler une opinion sur l’actualité, ils ne faisaient que se conformer à la bienséance et leurs paroles
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n’exprimaient rien de profond ni même d’assuré. Cette indifférence troublait Michaud et l’intimidait. Pendant qu’il commentait ainsi les nouvelles, Pierrette eut plusieurs peines. Sur l’assiette, les tartines beurrées étaient au nombre de douze, soit trois par personne, les exigences du rationnement ne permettant pas une distribution plus large. D’habitude, chacun s’en tenait à ses trois tartines, sauf de très rares erreurs imputables à la distraction et que personne ne songeait à relever, car on avait la pudeur de ces sortes de contestations. Mais ce matin, par exception, les tartines étaient beurrées. Sans doute la gourmandise favorise-t-elle la distraction. En effet, les hommes, et Pierrette entendait par là son père et son frère aîné, Antoine demeurant à ses yeux un enfant d’une tige un peu poussée, les hommes, donc, avaient mangé chacun quatre tartines avec l’assurance et la quiétude que donne seule une candeur parfaite. Bien sûr, leur bonne foi était insoupçonnable, surtout celle du père, mais il est certains délits d’inconscience aussi révélateurs d’un égoïsme tranquille que peut l’être la pire duplicité. Autre sujet de tristesse
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pour Pierrette, les hommes retournés à leurs préoccupations et toute leur gaieté oubliée, ne semblaient plus prendre garde qu’ils déjeunaient de chocolat, et une bonne fortune aussi rare était déjà pour eux la chose la plus naturelle du monde. On ne pouvait non plus exiger d’eux une jubilation bruyante après chaque cuillerée de chocolat, Pierrette le comprenait bien et se serait contentée d’un émerveillement discret, mais cette indifférence au milieu de la félicité, comme si c’était chose due, cette totale absence d’égards à la joie qu’elle avait de leur faire plaisir lui semblaient friser la muflerie. Elle prenait une conscience un peu humiliée du rôle de la femme dans le cercle de la famille, et commençait à trouver un sens à certaine parole prononcée par sa mère un jour de lassitude : « On dirait que les hommes traversent la vie en chemin de fer ; nos soucis et nos peines, ils les regardent comme par la portière. »
Vers huit heures, Michaud quitta son domicile de la rue Berthe et descendit l’escalier de la rue Foyatier avec la conscience à vif, essayant encore de disputer en lui-même si le délit avait été
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consommé en toute connaissance. La main avait pu obéir à l’estomac et saisir la quatrième tartine en l’absence de tout contrôle. Réflexe peu honorable, mais réflexe. Il se pouvait aussi que sa conscience n’eût reçu qu’un de ces avertissements sourds qui n’incitent pas la volonté et ne servent qu’à nous préparer des remords. Mais en fin de compte, il croyait se souvenir que la bête et le respect humain avaient délibéré en lui, et que la bête avait parlé plus haut. Encore une infamie, la plus révoltante qu’il eût jamais commise. Bâfrer sur la part de ses enfants, rogner de son plein vouloir leur pain déjà si chichement mesuré et laisser croire à une minute de distraction très innocente, on ne pouvait imaginer rien de plus bas.
Il alluma une cigarette. Cinquante francs le paquet. Quinze cents francs par mois. Dix-huit mille francs par an. L’opération d’Hélène en coûterait douze mille, peut-être davantage, et il n’avait pas encore réuni la somme. À la maison, il se plaignait qu’on dépensât trop et, la semaine passée, il avait fait la sourde oreille à une demande de souliers. Avec dix-huit mille francs,
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il aurait pu beaucoup pour les pieds de la famille.
Le matin de mars était mou et froid comme un retour d’hiver. Le ciel tombait sur les épaules et, de l’autre côté du funiculaire, dans la pente du square Saint-Pierre, des loques de brouillard traînaient encore sur les pelouses. Le temps barbouillé pourrissait les rues basses de Montmartre. Une vie enrhumée et miteuse s’éveillait sur les trottoirs entre les poubelles débordantes et les maisons sales où les portes bâillaient comme des trous de misère. La ville entière semblait à Michaud broyer un remords de tartine. En passant devant le square Saint-Pierre, il y vit entrer quatre fantassins allemands, des campagnards lents et silencieux qui s’acquittaient avec indifférence de leurs obligations touristiques. De l’autre côté du portillon, ils s’arrêtèrent à regarder le massif du Sacré-Cœur dressé en pâte blanche au haut de la montée du jardin désert et, comme ils étaient venus là pour ça, ils entreprirent l’ascension. Michaud crut pouvoir les envier. Eux aussi avaient sans doute le souci d’une famille, mais ils n’en avaient plus la responsabilité. Les problèmes qui se posaient
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au sein de leurs foyers respectifs ne les concernaient plus. Dieu y pourvoyait. Eux, ils ballaient dans les rues de Paris ou de Quimperlé, montaient des gardes, astiquaient leurs fusils, et les peines de la famille, les souliers des gosses, les tartines, les fibromes, c’était leur accordéon du soir, le quart d’heure quotidien consacré aux chers absents qui se débrouillaient comme ils pouvaient. Le ciel de France devait leur paraître
léger à ces quatre fantassins vert-de-gris 1.
1 Ces quatre soldats allemands s’appelaient : Arnold,
Eisenhart, Heinecken et Schulz. Le premier fut tué sur le front russe. Le second, blessé en Crimée, rentra chez lui les deux jambes coupées et mourut empoisonné par sa femme. Heinecken, un homme doux et sérieux, fut affecté à la garde d’un camp de déportés. Il ne tua jamais que par ordre de ses supérieurs, sauf une fois où il se laissa aller à assommer un vieillard à coups de bâton. Versé en mars 45 dans une unité combattante, il est actuellement prisonnier en Belgique. Schulz mourut à Paris dans une rue du quartier Amérique, le premier ou le deuxième jour de l’insurrection, en août 44. Les circonstances de sa mort m’ont été rapportées par un cordonnier qui en fut témoin. Se trouvant séparé de son unité qui avait évacué le quartier la veille, Schulz échoua dans un petit café d’où il sortit pris de boisson. Sans armes, sans casque, sans veste, il n’avait conservé que sa chemise, sa culotte et ses bottes. Les gens de la rue commencèrent à s’attrouper autour de lui. Titubant et chantant, il s’avançait sans prendre garde à la
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Michaud n’abordait presque jamais à la rue de
Maubeuge où étaient ses bureaux, sans éprouver le poids des événements qui l’avaient transformée. Avant l’occupation, c’était le quartier des affaires lourdes, laborieuses, de celles qui ne se bâclent pas en deux coups de téléphone ou par un échange de cigares, mais qui exigent des démarches d’hommes, des références, des marchandages. Ses activités propres et le voisinage de la gare du Nord y entretenaient du matin au soir un trafic de voitures coulant à pleins bords et un va-et-vient de passants soucieux du temps et de l’argent parmi lesquels il n’y avait pas de flâneurs. Ce mouvement des rues dégorgeantes, pressé entre les grands immeubles du baron Haussmann, n’avait jamais inspiré à Michaud la moindre sympathie. Pour lui, c’était le mouvement de l’argent traqué et du labeur bourru auquel lui-même était condamné. En
foule. Parvenu sous les fenêtres du cordonnier, il fut abattu et, en quelques instants, complètement dépecé. Les femmes et les enfants, précise le témoin, étaient particulièrement acharnés. C’était à qui lui couperait un doigt, une oreille, une lanière de viande. Lorsque la foule se fut dispersée, il ne restait de Schulz que quelques traces de sang sur le pavé.
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outre, il n’avait jamais pu se faire à la couleur du quartier, qui est celle de la pierre vue dans un verre fumé. Mais depuis l’occupation, toute cette région de Paris était d’une tristesse béante. La nudité des rues découvrait des perspectives sinistres où les passants et les groupes fluets paraissaient à la merci d’un courant d’air. Les rares voitures qui brûlaient le pavé, un camion de l’armée allemande, quelques voitures d’officiers ou des carrosseries casquées d’appareils à gazogène, avaient l’air de fuir une ville condamnée. Dans ces rues sans vie qui ne leur apportaient plus de sève, les grands immeubles d’affaires faisaient déjà penser à des forteresses déclassées et le quartier semblait se survivre, d’un effort déclinant, dans une aube de dimanche éternel. Au milieu de cette léthargie, Michaud rêvait parfois aux vastes cités englouties dans les siècles, aux orgueilleuses Babylones où la vie découragée avait perdu ses habitudes et renoncé enfin à disputer l’espace aux palais éboulés.
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