Le Collier de Perles
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
R…GINE DEFORGES
Paru dans Le Livre de Poche:
On M'A DIT.
BLANCHE ET LUCIE.
LOLA ET qUELqUES AUTRES.
CONTES PERVERS.
LA R…VOLTE DES NONNES.
LES ENFANTS DE BLANCHE.
LA BICYCLETTE BLEUE.
101, AVENUE HENRI MARTIN.
LE DIABLE EN RIT ENCORE.
POUR L'AMOUR DE MARIE SALAT.
SOUS LE CIEL DE NOVGOROD.
NOIR TANGO.
RUE DE LA SOIE.
Le Cahier volé
Petite chronique des années 50
ROMAN
Malheur à l'homme par qui le
scandale arrive.
MATTHIEU, 1 8,7.
Librairie Arthème Fayard, 1978.
A mes parents,
à M....
au temps qui passe.
" Tu verras cet été-là ne sera pas comme les autres. "
qui disait cela tout à l'heure à la récréa-
tion ? La grosse Marie-Josèphe ou la petite Marie-Thé, les deux inséparables ? J'ai souri, car les étés dans ce coin du Poitou, quand on a quinze ans, se ressemblent tous: bai-gnades, pique-niques, bals dans les assemblées sous le regard des parents ou des soeurs aînées, travaux des champs pour celles qui vivent à la campagne, le cinéma une fois par semaine o˘ les films les plus récents ont cinq ou six ans, même chose pour le programme d'actualités, ce qui provoque immanquablement les rires de la salle, qui découvre ainsi les incohérences de ceux qui nous gouvernent et la relativité des choses humaines, plus deux ou trois visites à la ville la plus proche, Poitiers ou Limoges, et, pour les plus favorisées, un séjour à la mer ou à la montagne.
Soeur Saint-André n'en finit pas de s'em-brouiller dans son cours de morale chré-tienne, mélangeant sans vergogne saint Augustin et la " petite Thérèse de Lisieux ", le quiétisme et le jansénisme. Et allez-y pour les considérations creuses, sur l'amour de Dieu, celui du prochain, sur la soumission à
la volonté divine! La pauvre, elle me fait peine; si j'étais plus en forme, je lui parle-rais de l'idée de Dieu et de ce qui en découle. A quoi bon, encore une fois, je serais mise à la porte du cours pour insolence. Je préfère continuer à rêvasser, enveloppée par un rayon de soleil qui m'alanguit.
La poussière danse et scintille dans mon rayon de soleil, elle semble obéir à une musique imperceptible à nos humaines oreilles. Une mouche à son tour s'est mise à
voleter dans le rayon; elle semble devenue folle, montant, descendant, dans la raie lumineuse, comme entraînée par un rythme infernal. Une autre la rejoint. Elles se livrent à un ballet aux figures compliquées.
" Mademoiselle Léone, si cela ne vous intéresse pas, je peux passer à autre chose ! "
Je sursaute à la voix sèche de notre pro-
fesseur. Je dois avoir l'air terriblement ailleurs car toute la classe se met à rire.
" Silence, mesdemoiselles. Si Mlle Léone est réveillée et si elle le permet, je reprends.
" Dieu est amour, les épreuves qu'il nous envoie sont une preuve de sa sollicitude...
accepter... se soumettre... divine provi-dence... Prions, mes enfants. "
Ouf! c'est fini! Je soulève le dessus de mon bureau pour ranger livres et cahiers.
" Il y a Jean-Claude qui te cherche ", me souffle JoÎlle, ma voisine, la tête enfouie sous son pupitre.
Je rougis de honte et de plaisir mêlés.
Cela fait plusieurs jours que je l'évite. Pour deux raisons: j'ai peur que Mélie apprenne que je le vois, qu'elle me fasse une scène et se mette à pleurer. J'ai horreur de lui faire de la peine et les scènes me mettent en colère. L'autre raison, peut-être la plus réelle, mais on m'arracherait la langue plutôt que de me le faire reconnaître, c'est que, quand Jean-Claude m'embrasse, j'ai envie d'être nue contre lui, d'être caressée et embrassée sur tout le corps. Il est tendre et maladroit, doux et brutal, timide et entre-prenant. Il sait que je n'ai jamais fait l'amour avec un garçon, cela l'excite et lui fait peur. De plus, je lui ai dit que c'est de Mélie dont j'étais amoureuse et non de lui.
Il n'a fait qu'en rire, disant que les amours de filles ce n'était pas sérieux, que je pouvais aimer Mélie tant que je le voudrais, du moment qu'il pouvait continuer à flirter avec moi.
" Imbécile, tu ne comprends pas? Je l'A.I.M.E. "
Je l'ai haÔ pour son éclat de rire. Depuis, je ne l'ai pas revu.
Nous sortons dans la cour dans un brou-
haha enfantin. L'approche des vacances rend les soeurs indulgentes. Elles frappent dans leurs mains, nous nous mettons en rang et sortons de l'école presque dignement.
Les rues de la petite ville s'animent d'un seul coup et deviennent, l'espace de quelques instants, l'univers des enfants et des adolescents. Les adultes ont disparu, comme niés par tant de jeunesse.
JoÎlle s'accroche à moi, essayant d'avoir des renseignements sur mes amours, qu'elle pourra commenter avec Maguy, sa meil-leure amie. Elle m'agace, je n'aime pas les questions, surtout sur un tel sujet. Elle insiste, je vais la repousser brutalement quand elle m'arrête en me prenant le bras:
" Regarde, il est là sur le trottoir d'en face.
Dis ! il est plutôt beau garçon ? "
C'est vrai qu'il n'est pas mal, mais ce n'est pas une raison pour que je réponde à son signe de venir le rejoindre, sous l'oeil goguenard de mes petites camarades.
" Mais vas-y, vas-y donc ", insiste JoÎlle.
Je lui donne un violent coup de pied, ce qui la fait taire et sautiller sur place en se frottant le tibia.
" Tu es complètement folle ! Vos histoires, je m'en fous, c'était pour te rendre service. "
Me rendre service... Elle me prend vraiment pour une gourde. Depuis que je suis à
l'institution Saint-M., depuis quatre ans, je n'ai aucune amie, du moins pas une à qui je donne ce nom; j'ai des camarades avec lesquelles j'échange fous rires et bêtises, devoirs ou images, mais des confidences, jamais. Cela m'a manqué quelquefois, mais n'en trouvant aucune digne de mes secrets, j'ai préféré continuer à les confier à mes poupées, aux arbres, à l'eau qui coule, au vent qui passe, à Dieu même, plutôt qu'à
quelqu'un en qui je n'aurais pas confiance.
Bien s˚r, il y a Mélie. A elle, je pourrais sans doute tout dire; m'aimant, elle me comprendrait, consolerait mes peines et rirait de mes joies. Cependant, je ne parviens pas à lui dire ce que je ressens, ce que je pense vraiment. Je me méfie, comme redoutant la trahison. Et pourtant je l'aime, ça, j'en suis s˚re, c'est même la seule certitude que j'ai. Elle m'aime aussi, nous devrions nous abandonner l'une à l'autre totalement. Pourtant, je n'y arrive pas.
Jean-Claude marche sur le trottoir opposé
en me regardant d'un air triste et songeur, pour un peu, il m'attendrirait.
Devant le marchand de journaux, JoÎlle et ses compagnes me quittent. Je continue pour aller chez Mélie. Me voyant seule, Jean-Claude a traversé. J'accélère le pas mais il me rattrape.
" Pourquoi te sauves-tu ? Je m'ennuie de toi. Samedi, il y a un bal à Trimouille avec un bon orchestre, veux-tu venir avec moi ?
-Je ne peux pas, je vais danser au casino de La Roche-Posay. "
C'est un demi-mensonge. C'est le dimanche après-midi que nous y allons Mélie et moi avec ses parents. Pendant que ceux-ci jouent au baccara, nous dansons, mangeons des petits fours ou courons dans le parc comme des gamines que nous sommes. Il n'est pas rare que ce soit rouges, essoufflées, décoiffées, les robes tachées du vert de l'herbe o˘ nous nous sommes roulées et quelquefois aimées, que les parents de Mélie nous retrouvent après nous avoir cherchées dans tout le casino que nous connaissons comme notre poche et dans les coins les plus reculés du parc.
Nous nous faisons gronder pour la forme.
Au retour, nous nous endormons souvent l'une contre l'autre dans la grosse voiture qui nous berce.
" Laisse-moi, je te verrai ce soir après dîner, viens me chercher à la maison. "
Il s'en va en fredonnant, tout ragaillardi.
J'arrive en courant devant la maison de Mélie, elle bavarde avec un professeur qu'elle aime bien, Mme B... Je n'ose l'embrasser devant elle. Mme B... passe la main dans mes cheveux, les ébouriffant comme on fait à la tête d'un gros chien poilu, pour lui dire qu'on l'aime bien. J'ai toujours su que Mme B... m'aimait bien, mais ma timidité, la sienne peut-être, nous ont empêchées de nous dire notre mutuelle attirance.
" quels beaux cheveux tu as, Léone. Comment se termine ton année scolaire ? "
Devant ma moue, elle éclate d'un rire Jeune et gai.
" C'est bien ce que je pensais. Mélie non plus, ce n'est guère brillant. Si vous vous voyiez moins, vous travailleriez sans doute mieux. "
Nous baissons la tête en rougissant, gênées, comme devant n'importe quel professeur. Elle a senti notre embarras et sa maladresse.
" Je plaisantais, c'est important à votre
‚ge d'avoir une amie à aimer. Vous ferez mieux l'année prochaine. "
Elle nous quitte en nous faisant un petit signe de la main.
Je prends Mélie par l'épaule. Elle pousse la barrière blanche et rouge du jardin, pose son cartable sur les marches de la cuisine et m'entraîne dans sa chambre. Là nous nous étreignons de toutes nos forces, à nous faire mal, c'est à laquelle serrera l'autre le plus fort. C'est elle qui cède.
" Arrête, tu me fais mal. "
Je la l‚che et nous roulons sur le lit en riant aux éclats. Nous restons quelques instants sans bouger. Mélie prend appui sur son coude et me regarde, ses minces yeux bleus deviennent de plus en plus brillants, presque durs. Je connais ce regard. Sous lui, je respire plus vite, mes bras et mes jambes me font presque mal, ma bouche se dessè-che, mon ventre se durcit. J'attire son visage à moi et je le lèche à petits coups, d'abord les yeux, le nez, la bouche, je lui mordille les oreilles, le creux si tendre du cou. Elle déboutonne mon chemisier, remonte mon soutien-gorge et me tète les seins, allant de l'un à l'autre, avec une dextérité qui me fait gémir.
Nous devons cependant nous séparer car la demie de midi sonne au clocher de Notre-Dame. Je vais encore être en retard pour le déjeuner, ce qui me vaudra, de la part de maman ou de grand-mère, des reproches que je juge excessifs.
Nous nous quittons sur un dernier baiser mouillé.
J'ai couru tellement vite que je suis arrivée au moment o˘ la famille allait passer à
table.
JEAN-CLAUDE est à l'heure au rendez-vous.
La soirée est si douce que je néglige de prendre un gilet comme me le conseille maman.
" Ne rentre pas trop tard ", me dit-elle, avec un regard que je trouve complice, donc déplacé de sa part.
" Si nous allions dans les petits chemins, près de l'étang du père Néchaud ? "
Je hausse les épaules, cela m'est bien égal.
Tout ce que je lui demande c'est de ne pas trop parler, de ne pas troubler le silence de la nuit qui vient, d'être attentif aux odeurs qui montent de la terre, au vol aigu des hirondelles et à celui soyeux et agaçant des premières chauves-souris. Il fait encore très clair, mais tout autour de nous s'apprête au sommeil et pour quelques-uns, les nocturnes, les nuiteux, les amoureux de l'ombre, ce sont les préparatifs d'un sabbat auquel nous sommes conviés mais o˘ peu d'entre nous iront, faute d'imagination.
La nuit campagnarde demande à l'homme de s'intégrer totalement dans son mouvement qui est lent et profond, de respirer au rythme de la terre, de percevoir aux frémis-sements des feuilles des peupliers les murmures changeants du vent, de reconnaître le cri de l'engoulevent et celui de la chouette, le cri de peur et de mort du mulot enlevé
par le hibou. Cette nuit n'est que soupirs, murmures, feulements, frôlements, petits cris d'effroi ou de plaisir, lourds battements d'ailes des oiseaux de nuit, de temps à autre, l'aboiement lointain d'un chien dérangé
dans son sommeil. La nuit, dans la campagne, une vie étouffant ses bruits comme pour ne pas être dérangée prend possession de la nature jusqu'au petit matin o˘ elle laissera la place à une autre vie, plus bruyante, plus affirmée, plus vulgaire, saluée par le chant du coq, imbécile et triom-phant.
L'odeur entêtante du chèvrefeuille me donne un début de migraine. Nous marchons lentement, main dans la main. Il parle peu, je le sens ému, comme à l'approche de quelque chose de grave ou d'important. Sa timidité me gagne, car je sais à quoi il pense.
Il m'entraîne à l'écart du chemin. Je sens à
l'odeur de vase et de menthe que nous sommes près de l'étang. Il s'assied sur la mousse et m'attire auprès de lui. Je m'allonge, savourant l'élasticité de notre couche.
Les arbres forment un ciel de lit mouvant et murmurant. quel bien-être ! Ne plus bouger, attendre là la fin des temps, se laisser emporter par le murmure de l'eau et du vent qui se lève.
Je sens le souffle chaud de Jean-Claude sur mon visage, ses lèvres cherchent les miennes, sa langue se faufile entre mes dents. Je tente de le repousser, mais un long frisson de plaisir me rejette contre lui, je lui rends son baiser avec fougue et maladresse, j'ai envie de le mordre. Il se dégage en riant.
a Tu me fais mal, grande brute. Tu mérites bien ton surnom. "
Je me frotte contre lui comme un petit animal en chaleur. Je sens contre mon ventre son sexe durci. J'ai une envie folle de le toucher, de le prendre dans mes mains mais je n'ose pas. Sa main se faufile sous ma robe, écarte l'élastique de ma culotte de coton blanc. quand ses doigts atteignent la fente humide, je pousse un petit cri. Il s'arrête, craignant de m'avoir fait mal. Je secoue la tête en tendant mon ventre vers lui. Ses doigts deviennent de plus en plus habiles, ils m'arrachent des gémissements de bonheur. Il me mordille les seins, de plus en plus fort, il me fait mal, mais j'aime cette douleur qui envoie dans mon ventre une onde de plaisir. Très vite, il me fait jouir.
Je reste pantelante, collée à lui. Son sexe a perdu sa dureté, il me regarde avec dans le regard comme un brouillard.
" C'est malin ", dit-il en glissant son mouchoir dans son pantalon.
Nous restons un long moment à respirer la nuit et à sentir nos corps détendus et heureux. Peu à peu, cependant, la fraîcheur de la terre nous envahit et c'est en frissonnant que nous nous relevons. Je regrette de n'avoir pas écouté maman et emporté mon gilet. Nous rentrons en marchant vite pour nous réchauffer.
" Je t'aime ", me dit-il devant ma porte. Je lui envoie un baiser du bout des doigts.
Je monte directement dans ma chambre.
Je fais une toilette sommaire, à moitié
endormie. J'ai à peine atteint le fond de mon lit que je dors déjà.
FINIE la peur au ventre pour les leçons non apprises, pour les devoirs b‚clés. Finies les voix aigres des bonnes soeurs, les colles, les punitions, les camarades de classe, sentant l'école et la petite fille mal lavée ! Finis le froid des petits matins, la somnolence des débuts d'après-midi, le mal de dos causé par l'ennui, les doigts tachés d'encre, les crayons mordillés, les gommes perdues. Finies les récréations moroses, les prières sans croyance: c'est les vacances, les grandes vacances !
Ce soir, c'est fête. Il y a la retraite aux flambeaux à travers toute la ville et ensuite bal sur la place de la mairie. Mélie, Jean-Pierre, Michel, Francis et moi, nous nous faisons une joie de participer à cette veillée révolutionnaire, car demain, la fête continue: feu d'artifice et bal place du Champ-de-Foire. Il faut profiter de toutes les occasions de se distraire, elles ne sont pas si fréquentes.
Dès la nuit tombée, derrière la fanfare, nous parcourons les rues de la ville haute à
la ville basse. Il y a beaucoup de monde, les enfants portent des lampions multicolores, ceux qui n'en ont pas gambadent autour de la fanfare en frappant dans leurs mains.
Mélie et moi nous nous tenons par la taille.
Jean-Claude nous a rejoints avec un garçon que je ne connais pas et pour lequel j'éprouve immédiatement une violente antipathie. C'est un vieux, il a au moins dix-neuf ans.
" Je vous présente Alain, il passe ses vacances ici. "
Son regard a une telle dureté quand il nous regarde Mélie et moi que machinalement je m'éloigne d'elle.
Nous passons devant le café du Commerce, j'entraîne Mélie hors du défilé. " Je suis fatiguée, si nous allions boire une limonade ? "
Les autres nous ont suivies.
" C'est moi qui invite, dit Jean-Claude, que voulez-vous boire ? "
Chacun ayant parlé de ses projets de vacances, la conversation languit et s'arrête.
La présence d'Alain nous met mal à l'aise.
On entend au loin comme un air d'accordéon.
" Si nous allions danser? " s'écrient ensemble Jean-Claude et Francis.
Cette proposition me réveille et c'est en sautillant que je me dirige vers le bal.
Il n'y a pas encore beaucoup de monde.
Francis invite Mélie à danser, pendant que Jean-Claude m'entraîne dans ce qu'il croit être un tango langoureux. Il me marche sur les pieds, et moi, le tango, je n'aime pas ça, j'ai toujours une jambe qui ne suit pas. Nous arrivons à un compromis, nous faisons un surplace prudent. Il tente de m'embrasser dans le cou, je surprends le regard douloureux de Mélie. Je le repousse.
" Tu n'étais pas comme ça l'autre soir, souviens-toi ? Si j'avais voulu... "
J'ai une forte envie de le gifler.
" L'autre soir, c'était l'autre soir, laisse-moi tranquille ou je m'en vais. "
Il se contente de me serrer plus fort contre lui avec un sourire fat. La danse se termine, les couples se séparent, je retrouve Mélie qui me regarde d'un air dur et inquisiteur. Je l'embrasse, ce qui semble la rassurer un peu.
" Allez, les filles, assez flirté, place aux hommes ", dit Alain en m'enlaçant pour une valse. Je tente de m'échapper, furieuse de ce que je qualifie d'une " audace incroyable ", d'une " goujaterie sans nom ". Il se contente de rire et de me serrer à me faire mal.
J'aime la valse, et il danse bien. Malgré moi, mon corps se détend et je me laisse peu à
peu emporter par le plaisir de la danse. Les couples se sont arrêtés pour nous regarder, un cercle s'est formé autour de nous. Nous tournoyons de plus en plus vite. J'ai l'impression que mes pieds ne touchent plus le sol. Je lève mon visage vers lui, un sourire mince et méchant découvre ses dents, il me fait penser à certains chiens qui vous regardent vicieusement en retroussant les babi-nes, prêts à mordre. Je sens mon corps se raidir à nouveau. Lui aussi l'a senti, car sa main remonte à ma nuque, la prend et m'oblige à redresser la tête. Oh ! ce geste. Je ne peux le supporter que de ceux que j'aime et qui m'aiment, car d'eux je ne crains rien, mais pas de ce garçon que je ne connais pas et qui me fait peur. Il tente de me soumettre, mais je résiste.
" Tu te débats inutilement. C'est la main des hommes que tu aimes et non celle des filles. Tout en toi appelle le m‚le et tu le sais. Jean-Claude et tes petits copains sont trop bêtes et trop jeunes pour le comprendre. Tu es faite pour baiser comme d'autres sont faits pour être acrobates, parachutistes, mères de famille, bonnes soeurs ou curés, toi, tu es faite pour baiser comme une bonne petite pute que tu es. Tu sens comme je bande, petite salope ? "
Je me sens rougir, jamais personne ne m'a parlé comme ça. Mon coeur se met à battre très vite, la tête me tourne, j'ai peur, j'ai honte, je suis en colère et cependant mon corps se frotte contre la bosse dure. Son ricanement me ramène au réel.
" Petite garce, je ne m'étais pas trompé. "
Je m'arrache à lui au moment o˘ la danse se termine et je me précipite rouge et les larmes aux yeux vers la petite bande. Ni Jean-Claude ni Mélie n'ont l'air content, mais ils ne disent rien.
" J'en ai marre, je veux rentrer. "
Ils tentent de me dissuader, puis, devant mon refus, me raccompagnent à la maison.
Mélie a l'air malheureux quand je referme la porte.
Maman semble étonnée de me voir rentrer si tôt.
" qu'as-tu ? Tu as l'air fatiguée. Tu as les yeux au milieu de la figure. La montagne te fera du bien. "
C'est vrai, j'avais oublié. Nous partons dans deux jours pour les Pyrénées rejoindre papa qui fait une cure. quelle barbe ! Ce que l'on peut s'ennuyer dans les stations therma-les ! J'ai bien essayé d'y échapper cette année, mais rien à faire, ils prétendent que c'est bon pour ma santé.
J'ai du mal à m'endormir. Je repense aux paroles d'Alain, j'en martèle mon oreiller de rage. Je m'en veux d'avoir été aussi transparente. C'est vrai que j'ai envie de faire l'amour avec un homme. Je ne sais pas très bien au juste comment ça se passe malgré
ma curiosité et la lecture de Colette ou de Vernon Sullivan. Tout ce que je sais, c'est qu'un sexe d'homme rentrera dans le mien et que j'en ai terriblement envie. De cela je ne peux pas parler à Mélie qui y verrait une trahison. Mais je sens tellement que le plaisir que je prends à être caressée par elle est incomplet par rapport à ce que je me promets des caresses et du sexe d'un homme.
Mais je n'ai pas envie que ce soit un gamin de mon ‚ge, ni même un peu plus vieux. Je veux être s˚re d'avoir affaire à un homme qui saura exactement me conduire là o˘ je veux aller.
CES vacances à Cauterets m'ont semblé
interminables. Décidément, je n'aime pas la montagne, je me sens prisonnière de ces masses sombres, les précipices m'angois-sent, les torrents sont glacés, les nuits froides, les montagnards silencieux, bref je n'aime pas la montagne.
Nous nous sommes écrit presque tous les jours Mélie et moi, j'ai reçu également deux ou trois lettres de Jean-Claude auxquelles je n'ai répondu que par une carte postale avec
" bon souvenir de Cauterets ". J'ai h‚te de rentrer, de retrouver mon grenier, mes livres, la campagne poitevine si pleine de charme en été, la Gartempe dont l'eau n'est jamais vraiment froide, mon bateau, l'odeur des moissons, les surprises-parties et surtout Mélie. Comme elle m'a manqué durant ces trois semaines ! que de lettres passionnées nous avons échangées ! Mais c'est surtout dans mon cahier que je lui parle comme je n'ose jamais le faire.
Ce cahier, c'est mon véritable compagnon; je lui déverse peines, colères ou joies.
Je tiens mon Journal depuis l'‚ge de onze ans. Personne ne le sait, pas même Mélie. Je le cache habituellement derrière un des tableaux de la salle à manger. quand un cahier est terminé, je le mets avec les autres dans une boîte fermée à clef. Je mets la clef dans un des vases de l'endroit qui m'est réservé au grenier et dans lequel il y a un bouquet de fleurs sèches. Avec toutes ces précautions, je suis bien tranquille, mes cahiers sont à l'abri des regards indiscrets.
Cela vaut mieux car je mourrais de honte si quelqu'un les lisait. quelquefois, redoutant cette improbable éventualité, je m'interdis de raconter telle ou telle chose que je pense trop intime. Mais il m'arrive parfois, à quelques jours ou mois de distance, de raconter l'événement. C'est ce qui s'est passé pour mon amour pour Mélie. Durant des semaines et des semaines, tout en continuant à
écrire, je n'en ai pas parlé. Par une crainte confuse de mal faire, de commettre un péché et, peut-être, surtout, par la difficulté
de dire mon émerveillement devant cette découverte extraordinaire, le plaisir donné
par l'autre. Je me suis tellement ennuyée à
Cauterets, que j'ai tenté pour passer le temps de revivre par écrit le bonheur de nous aimer tant du coeur que du corps.
Cette évocation devait être très précise car à
maintes reprises, bouleversée par les souvenirs, j'ai interrompu ma page d'écriture pour me caresser. Et c'est le coeur battant, les joues rouges mais le corps apaisé, que je reprenais mon stylo.
Il fait un temps extraordinaire, nous allons nous baigner presque tous les jours.
Notre petite bande s'est augmentée d'amis parisiens avec lesquels nous vivons dans un état de fête, de rires, de danses, de petites disputes parfois, mais c'est rare, du matin jusqu'à la nuit tombée. Les rues endormies de la petite ville retentissent de nos chants et de nos cris quand nous passons, occupant toute la largeur de la voie, juchés sur nos vélos.
J'ai réussi à éviter Jean-Claude et Alain, d'ailleurs, ils appartiennent à une autre bande de garçons et de filles un peu plus
‚gés que nous.
termine jamais, que la vie passe ainsi doucement entre les bras de Mélie et les jeux de notre ‚ge.
Nous avons quinze ans toutes les deux, nous sommes belles et nous nous aimons.
C'est vrai, cet été-là n'est pas comme les autres, c'est l'été du bonheur.
" qU'EST-CE que tu as encore fait ? " crie ma mère en entrant brusquement dans la sombre salle à manger.
Je referme le cahier dans lequel j'écris et la regarde sans comprendre.
" qu'est-ce que tu as encore fait pour que les gendarmes viennent nous convoquer ton père et moi ? "
Je ne comprends toujours pas: personne ne m'a surprise en train de voler les pêches vertes du père Blanchard ? ou d'escalader le mur du jardin de la mère Arthaud pour chaparder les dernières groseilles? ou de me faufiler dans la cave de mon oncle Chauvet pour lui piquer quelques bouteilles pour la surprise-partie ? Alors, pourquoi les gendarmes ?
Je secoue la tête sans comprendre, mais mon coeur s'est mis à battre très vite et j'ai senti mes jambes devenir molles.
" qu'avez-vous fait Mélie et toi ? "
Mélie !.... mon coeur bat de plus en plus fort, je serre la table de mes mains devenues moites, la tête me tourne, je dois être très p‚le. Elle me dit d'une voix radoucie.
" qu'avez-vous fait ? "
Je ne vois pas, je n'ai rien fait, Mélie non plus.
" Allons, ma chérie, dis-le-moi. "
Je n'ai rien à dire, cette fois, je ne mens pas. Je me lève en criant:
" Je n'ai rien fait, j'en ai marre d'être toujours accusée pour rien ! "
La paire de claques qu'elle me donne est une des plus belles que j'aie reçues. Je la hais.
" Tu vas voir, quand ton père sera là. "
C'est toujours comme ça que ça se termine, quelle que soit l'importance de la faute, le recours à l'autorité d'un père qui n'en a guère et qui s'en fout.
Je sors en la bousculant et je me précipite dans la rue.
qu'il fait beau !
" O˘ vas-tu? Reviens, tu m'entends, reviens !... "
Je cours. Je n'ai jamais couru si vite:
" Mélie, ma petite Mélie, que t'ont-ils fait ces salauds ? J'ai peur, oh ! que j'ai peur ! "
Les passants étonnés par ma course s'arrêtent pour me regarder, deux gamins tentent de m'empêcher de passer, je les écarte brutalement.
" Hé ! la tigresse, o˘ cours-tu si vite ? "
Je dévale la Grand-Rue. Mélie, Mélie...
J'aperçois la petite rue, la maison, la barrière. Je donne un méchant coup de pied à
Samy le grand chien si doux que j'aime, le seul dont je n'ai pas peur.
" Mélie... Mé...lie... Mélie... "
Françoise, la soeur aînée de Mélie, sort dans le jardin:
" Mélie n'est pas là, elle est partie quand les gendarmes sont venus. qu'avez-vous fait ? Papa est à la gendarmerie, Maman pleure. qu'avez-vous fait ?
-Mais je n'ai rien fait, Françoise. Je t'en prie, crois-moi, je ne comprends pas. Et Mélie, qu'est-ce qu'elle dit ?
-Elle dit comme toi, qu'elle n'a rien fait, qu'elle ne comprend pas. "
Elle me rattrape par le bras au moment o˘ je vais tomber, elle m'assied sur les marches et va me chercher un verre d'eau.
Ma tête bourdonne, j'ai mal au coeur. Je ne peux pas avaler une goutte. Je tremble, mes dents claquent. Mais qu'est-ce que j'ai bien pu faire ?
" Je vais chercher Mélie ! "
Je repars en courant. Au Caveau, personne, au Commerce, non plus. O˘ sont les copains ? o˘ est Mélie ?
Des gens ricanent. C'est vrai que je dois avoir une drôle d'allure avec mon short blanc trop court, mon chemisier bleu noué
sur le ventre, mes cheveux roux en désordre, mes longues jambes bronzées, égratignées, pleines de bleus, mes pieds nus et mes sandales à la main.
Je vais chez Jeanine, Gérard, François, Bernard: personne ! Je titube de fatigue, j'ai l'impression que ça fait des heures que je cours à travers la ville. J'ai mal aux pieds et au genou que je me suis abîmé en tombant tout à l'heure. Mon coeur s'arrête de battre; ils sont là, assis sur les marches de la maison de Marcelle. Je me laisse tomber auprès d'eux, épuisée. Je redresse la tête, surprise de leur silence. Ils me regardent froidement. Je les regarde, étonnée. Mélie éclate en sanglots:
" qu'est-ce que tu as encore fait ? "
Ah ! non, c'est trop fort ! c'est une histoire de fous ! Je me lève en hurlant:
" Merde, merde, merde... Je ne comprends pas, je n'ai rien fait.
-Tu te moques de nous, dit Jeanine, si tu n'avais rien fait les gendarmes ne seraient pas venus. "
Je m'éloigne de quelques pas, découragée, Je sens que quoi que Je dise, ilS ne me croiront pas, et qu'ils vont me faire payer l'amour que Mélie a pour moi. qu'ils vont me faire payer: les garçons de n'avoir pas voulu flirter avec eux, les filles d'être la plus jolie de notre petite bande. Je ne sais pas ce qui se passe, mais je sens que je ne pourrai pas compter sur eux. Ils ont trop peur de leurs parents, des habitants de la petite ville, alors, les gendarmes par-dessus le marché !...
" Arrête de sourire comme ça. "
Ah ! bon. Je souriais ? Je souris toujours quand on me fait des reproches, quand on m'injurie, quand on me bat. Cela met les bonnes soeurs dans des colères noires.
" Sortez, mademoiselle ! Vous êtes une insolente, un mauvais coeur. Dieu vous punira. "
Dieu ! si elles savaient ! Dieu je l'aime et il m'aime. Je lui parle. C'est mon seul confident.
Je m'approche de Mélie et je l'embrasse tendrement:
" N'aie pas peur, mon chéri.
-«a suffit, vos embrassades, ce n'est pas le moment. Vous feriez mieux de rentrer chez vous pour savoir ce qui s'est passé. "
Marcelle a raison. Mélie se remet à pleurer.
Nous avons l'air, les quatre filles et les trois garçons, assis sur les marches, de gamins abandonnés.
Il est bientôt une heure, les rues de la petite ville se sont vidées. Il faut rentrer chez nos parents o˘ nous aurons droit à
leurs réflexions découragées, sur la jeunesse, le savoir-vivre qui se perd et nos mauvaises fréquentations:
" Encore à traîner avec tes voyous ! "
Mélie est venue à vélo. Elle repart, se dépêchant pour ne pas faire de peine à son père qu'elle adore.
Je marche lentement dans la chaleur de ce bel été, je me penche sur le parapet du pont de la jolie rivière. que l'eau doit être tiède ! Comme il serait doux de s'y glisser et de la laisser m'emporter loin, vers le fleuve puis vers la mer. De lourdes larmes coulent sur mes joues, je m'égratigne les poings tant je martèle fort le parapet.
Mourir ! oh ! mourir ! je voudrais tant mourir !
Une heure sonne à Notre-Dame. Je vais encore me faire attraper.
Ils sont tous à table: ma grand-mère, digne et sévère, ma mère, triste et pincée, Lucas, mon petit frère, et Catherine, ma soeur.
Je m'assieds en tremblant. Je refuse les hors-d'oeuvre, j'avale difficilement un peu de fromage blanc.
" Mange donc, tu vas être malade ", dit ma mère.
Personne ne parle. Je déteste les repas familiaux, c'est toujours la même tension, la même impossibilité de parler. J'aimerais tellement pouvoir dire à ma mère combien j'ai peur, combien j'ai besoin d'elle, que ses silences et les miens m'étouffent, que sans Mélie je n'aurais pas pu vivre. Mais, si je commençais à parler, je la verrais se rétrac-ter. Sa bonne éducation l'empêche de se laisser aller à m'écouter lui parler de l'amour, et à me dire ce que c'est. Mais, le sait-elle, elle-même ?
Je me lève de table pour préparer le café; j'aime bien faire le café, c'est une opération un peu magique; je suis très maniaque quant à la qualité du café; cela fait rire mon père, amuse ma mère et agace ma grand-mère.
Catherine me regarde en dessous, c'est fou ce que cette fille peut avoir l'air sournois; je n'ai jamais pu m'habituer à elle ni à
personne de cette famille. Je ne me sens apaisée qu'auprès de ma grand-mère paternelle qui vit dans un hameau à quelques kilomètres de notre ville. Oh ! on ne se parle pas, seulement pour l'essentiel-" Va chercher de l'eau au puits ou va voir au nid si les poules ont pondu "-mais je me sens bien auprès d'elle et je crois que sous ses airs brusques de paysanne elle m'aime bien.
Peut-être que ce qui nous rapproche, ce qui nous fait différentes aux yeux de la petite communauté c'est notre passion pour la lecture. Elle lit de ces petits fascicules à cinq sous que l'on voit souvent dans les campagnes; l'on y trouve le pire et le meilleur; les auteurs classiques et les histoires d'amour les plus larmoyantes ou les crimes les plus sordides. Nous nous comprenons à travers les livres.
C'est tout à l'heure que mes parents doivent aller à la gendarmerie.
Ma mère a les yeux rouges, elle a peur.
Ma soeur a un air de jubilation qui ne m'annonce rien de bon. que faire ? Je monte au grenier, j'essaie de lire, je marche de long en large. Je redescends, je prends mon maillot de bain et une serviette.
" Coiffe-toi, avant de sortir. "
J'obéis à ma mère. Je sors lentement, étonnée qu'elle ne m'en empêche pas. J'attrape mon vieux vélo et je file.
Je passe par les petites rues pour aller chez Mélie; je me cache déjà.
Samy aboie de joie en me voyant. Je monte à toute allure dans la chambre de Mélie, j'ouvre la porte brutalement: elle est là avec son père. Elle pleure. Son père nous regarde avec tristesse mais avec bonté. Je n'ose rien dire.
" Il y a eu une plainte de déposée contre vous pour outrage aux moeurs; c'est l'abbé
C... qui l'a déposée. Les gendarmes disent qu'il y a des preuves, un cahier dans lequel tu écris ce que tu fais ", dit-il en me regardant.
Je chancelle sous le coup. Mon cahier ! Ils ont touché à mon cahier ! Le père de Mélie me secoue, j'allais tomber.
" Allons, allons, du calme, on va arranger ça. Le brigadier est prêt à tout arrêter si on récupère le cahier.
-qui a pris mon cahier ?
-Alain. "
Non, ce n'est pas vrai ! Pas ce garçon vulgaire et s˚r de lui qui nous disait, au tennis, que dans la nature les couples nor-maux étaient composés d'un m‚le et d'une femelle, les autres étant des monstruosités qu'il convenait de détruire. Je ressens encore mon dégo˚t et ma révolte en enten-dant cela.
" qui le lui a donné ?
-Je crois que c'est ta soeur. "
Ma soeur, ma petite soeur !... Je comprends mieux son petit sourire méchant de tout à
l'heure. Elle ne dit jamais rien. Elle devait lire chaque jour ce que j'écrivais la veille, et moi, dans ma candeur, qui croyais mon cahier bien caché !
Le père de Mélie lui caresse les cheveux.
J'aime bien les regarder, ils sont beaux d'amour partagé. J'envie à Mélie un tel père, si bon, si rassurant.
" Ne pleure pas, tout ira bien. Je vais voir ta mère que tout cela rend malade. "
Nous sommes seules, Mélie renifle et se mouche avec bruit, elle a des plaques rouges sur la figure, son visage de blonde se marque facilement. A la manière dont elle me regarde, je sens comme un reproche: elle n'était pas au courant pour le cahier. Je lui dis beaucoup de choses, mais j'ai mes secrets. Sous son regard je me sens coupable, de quoi, je n'en sais rien. Je me jette à
plat ventre sur le lit, je sanglote nerveusement. Je sens le corps de Mélie contracté
contre le mien, qui, peu à peu, se détend, s'alanguit. Elle me prend par l'épaule et me retourne face à elle. Elle m'embrasse douce-
ment les yeux, le nez, le cou, puis force mes lèvres de sa langue pointue. Je ne pleure plus, je suis attentive aux caresses. Elle déboutonne mon chemisier, détache le soutien-gorge de mon maillot de bain; sa bouche a pris la pointe d'un de mes seins et la mordille doucement, de son autre main, elle détache mon short, me retire la culotte du maillot. Je suis nue ! nue dans la chambre !
nue sur le lit ! nue dans la lumière de l'été !
J'aime être nue, vue nue. Je me sens livrée et délivrée. J'ai honte et c'est délicieux.
Doucement Mélie écarte mes jambes (je ne les écarte jamais de moi-même. J'aime que l'on m'ouvre), se penche sur mon ventre que je sens battre doucement, sa langue s'insi-nue, s'enroule, ses dents m‚chent mes lèvres, mon bouton si sensible, que je pousse un cri.
" Je t'ai fait mal ? "
J'appuie fortement sa tête sur mon sexe.
Je voudrais qu'elle me mange, qu'elle me fasse disparaître dans sa bouche, en elle; je voudrais m'anéantir par le sexe, n'être plus qu'un puits vaste et profond o˘ s'engouffre-raient tous les sexes du monde, toutes les langues, toutes les mains, être ouverte à
tous et à toutes, humains et animaux, sentir des crocs, des griffes, des mufles humides me fouiller, me déchirer, me tuer de plaisir !
Je gémis doucement. Lentement, les doigts de Mélie s'enfoncent en moi, m'explorent, me découvrent, tirent de moi un plaisir qui me tord et me fait crier.
Mélie se couche sur moi, elle tremble. Ses yeux sont lumineux, pleins de larmes et de joie. Je la serre contre moi.
J'ai d˚ m'endormir, car lorsque j'ouvre les yeux, la lumière n'est plus la même. Mélie, appuyée sur un coude, me regarde.
" Les autres viennent d'arriver, je descends. Tu viens ? "
Je n'ai pas envie de bouger, je secoue la tête, je m'étire longuement. J'aime être seule après l'amour pour le refaire encore dans ma tête.
Ils sont tous là, renfrognés et mornes dans la réserve o˘ nous nous réunissons pour danser ou quand il pleut.
Mélie a d˚ leur raconter l'entrevue de son père avec les flics, car Michel dit: " Il faut absolument récupérer ce cahier. "
Cela me paraît évident, mais je connais suffisamment Alain pour savoir que ce ne sera pas facile et qu'il demandera quelque chose en contrepartie. Nous échafaudons les plans les plus compliqués, les moins réalis-tes, nous partons en guerre contre la société, les bourgeois, les prêtres, les vieux.
Nous donnons l'assaut à tous les préjugés, à
toutes les sottises, nous foulons aux pieds la morale conventionnelle de la province, à
bas les tabous, l'intolérance, les petitesses d'esprit ! Nous sommes les plus beaux, les plus forts, les plus généreux, rien ne nous résistera; le plus ‚gé d'entre nous n'a pas dix-sept ans ! Le temps passe, je me sens de plus en plus lasse, de moins en moins concernée, absente. De quoi parlent-ils ? Je m'échappe. Je rêve...
" Tu pourrais au moins faire semblant d'écouter, c'est quand même toi qui nous as mis dans ce pétrin ", dit Jeanine d'un ton acerbe.
Ce qu'elle m'agace celle-là avec son gros derrière et son ton autoritaire !
Je me lève et je m'en vais au fond du jardin. Je regarde couler la rivière. Elle est très basse en ce moment. Par endroits, on peut la traverser à pied. Les libellules bleues et vertes voltigent dans tous les sens.
De longues traînées de plantes fleuries égaient l'eau. quatre heures sonnent à
Notre-Dame. Je passe d'une allée à l'autre, traînant les pieds. Je mange un peu de persil, quelques radis, le coeur glissant d'une laitue, une poire verte. Je grimpe sur le mur pour cueillir des noisettes, mais j'ai d˚ déjà
les manger, il n'y en a plus. Je m'ennuie.
Je repense à ce qui arrive. Je ne comprends pas pourquoi cela semble déclencher tant d'histoires. J'appréhende le dîner de ce soir. Papa sera là. Ou il ne dira rien ou il criera trop fort.
" Viens, on va au tennis ", me crie Mélie.
Tous, sauf moi qui ne sais pas jouer et préfère lire, ont des raquettes qui dépassent des sacoches de leurs vélos.
Je descends pour attaquer la côte de la Trimouille. Les autres pédalent en danseuse.
Il fait trop chaud et rien ne me presse. En haut de la côte, je me retourne et mon regard embrasse toute la vieille ville et Notre-Dame, accrochée, comme suspendue à son rocher. J'aime beaucoup cette église romane o˘ est enterrée, dit-on, sainte Philo-mène, bien que d'autres soutiennent qu'elle n'a jamais existé. Cela m'est bien égal; vraie ou fausse, elle est là, allongée dans sa ch‚sse, mains appuyées l'une contre l'autre serrant un lis poussiéreux. De longs fils d'araignée courent de son nez à ses pieds ornés de fleurs autrefois dorées; sa longue robe blanch‚tre a des plis cassants et noircis; les mites ont dévoré une partie de sa chevelure; sa tête repose sur un coussin qui a d˚ être de velours cramoisi, mais il y a tellement de poussière qu'on en devine mal la couleur. Je vais souvent lui parler à cette grande poupée de cire, si présente pour moi et dont le silence m'apaise.
Je remonte sur mon vélo. J'arrive au tennis, tous les courts sont occupés. Les autres sont là, figés, ils regardent Alain et Jean-Claude qui rient en les regardant. Leurs rires s'arrêtent quand ils m'aperçoivent.
Jean-Claude baisse la tête. Alain me regarde avec surprise et agacement. Mon coeur bat très fort quand je m'avance vers lui.
" Rends-moi mon cahier.
-Ton cahier, quel cahier ?
-Ne fais pas l'idiot, je veux le cahier que tu m'as volé.
-Je ne t'ai rien volé, c'est ta soeur qui l'a donné à Yves et Yves, à son tour, me l'a donné.
-Pourquoi ?
-Parce que je le lui ai demandé.
-Pourquoi ?
-Pour que tu cesses de "fréquenter"
Mélie et pour te punir d'avoir trahi Jean-Claude. "
Je suis soulagée, j'ai compris. Avec un peu de finesse, je dois pouvoir retourner la situation. Je m'adresse à Jean-Claude:
"Jean-Claude, je veux mon cahier, sois gentil, demande à Alain de me le redonner.
Si je t'ai fait de la peine, pardonne-moi. "
qu'il a l'air empoté ce grand garçon de dix-huit ans, comment aije pu m'intéresser à lui, le laisser m'embrasser, toucher mes seins ?
Il me regarde sournoisement.
" Je veux bien, mais laisse Mélie et viens avec moi. Je t'aime ", me dit-il tout bas en me serrant contre lui.
Je vois Mélie prête à bondir, Jeanine la retient.
Je me laisse aller contre lui, son regard s'éclaire, sur ses lèvres naît un sourire de satisfaction. Je m'écarte violemment de lui et lui donne des coups de poing, de pied, il lève les bras pour se protéger, je tente de le mordre quand on me tire brutalement en arrière, c'est Alain, rouge de colère, l'insulte aux lèvres:
" Sale petite garce, tigresse, putain, tu n'as pas honte de lever ta main sur un homme ? "
Il me gifle brutalement, ma tête bascule d'un côté et de l'autre, je saigne du nez, les larmes jaillissent, mais je le défie du regard, je me débats de toutes mes forces, je me sers de mes dents, de mes pieds, j'arrive à me dégager. Jean-Claude se précipite entre nous deux:
" Je t'interdis de la toucher.
-Pauvre type ! elle a besoin d'être dressée. Si elle était à moi, je la materais, je la briserais, je la ferais ramper devant moi. "
Je suis folle de rage et de haine, je me sens faible face à ce garçon de dix-neuf ans.
J'arrache la raquette des mains de Mélie et l'abat sur Alain qui s'écarte, mais pas assez vite car je le touche à l'épaule. Il tombe en criant. Je veux le tuer, je tiens la raquette à
deux mains, au-dessus de lui...
" «a suffit, crie Bouvard, le responsable du tennis, allez vous battre ailleurs ! "
Il me retire, sans douceur, la raquette des mains. Je me sauve en courant. Je me jette sur l'herbe du pré voisin et je hurle bouche contre terre de douleur, de honte, de colère.