Le Collier de Perles
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Les premières étoiles apparaissent. J'attends qu'il y en ait plusieurs, puis j'en compte neuf. On dit, dans mon Poitou, que si l'on compte neuf étoiles pendant neuf jours, le neuvième jour on voit l'homme de sa vie en rêve. Je n'ai pas encore réussi à voir neuf nuits étoilées.
Depuis combien de temps suis-je ici ? Le ciel est superbe, c'est bientôt la pleine lune.
Je n'aime pas beaucoup les nuits de pleine lune. Ces nuits-là, je suis d'une grande nervosité, je dors mal. Pour un peu, je hurlerais à la lune comme le font les loups et, dit-on, certaines filles envo˚tées par le démon.
Cette lumière blanche qui décolore les tissus plus s˚rement que le soleil me fait mal aux yeux et au coeur. J'aime les nuits sans lune, pleines d'étoiles.
Un coup sonne au clocher de l'église Saint-Martial, Notre-Dame lui répond. La demie de quelle heure ? Il fait vraiment nuit maintenant. Je dois rentrer au plus vite si je ne veux pas me faire gronder. Je descends en courant le Brouhar. Je cours jusqu'à la maison. Ouf! il y a encore de la lumière dans la cuisine. Je pousse la porte, maman est là sous la lumière de la lampe, un tricot à la main.
" Tu rentres bien tard, o˘ étais-tu ? "
Je le lui dis. Elle a l'air de me croire.
" qu'y a-t-il dans ce cahier ? "
Sa question me surprend. Je sens qu'il faut que je lui réponde, que c'est important pour elle.
" Je parle des livres que je lis, de ce que je fais dans la journée, de mes amis, de ce qui se passe en ville, de la vie, quoi.
-Il n'y a pas vos trucs à Mélie et à
toi ? "
Je me sens rougir. Oh! pas de ce que sous-entend sa question mais de ce qu'elle a dit l'autre soir: " Elles font ensemble des choses sales, dégo˚tantes... " J'essaie de calmer la colère qui monte en moi. Je préfère ne pas répondre.
Elle n'insiste pas.
" Tu comprends, je dois savoir ce qu'il y a dans ce cahier pour pouvoir te défendre.
-qu'ont dit les gendarmes ? "
J'ai enfin osé poser cette question qui me rongeait.
" Ils disent que c'est une histoire de gos-ses, mais qu'ils sont obligés d'enquêter parce que l'abbé C. leur a parlé de porter plainte s'ils ne faisaient pas cesser vos relations contre nature. Ils veulent que nous récupérions le cahier qui est, paraît-il, le seul motif de scandale puisqu'il circule en ville et qu'Alain le fait lire à tout le monde.
Le père de Mélie m'a conseillé d'aller trou-
ver la mère de ce garçon.
-N'y va pas, ce sont des gens vulgaires, prétentieux et méchants. Ils feront tout pour nous humilier et ne nous rendront pas le cahier.
-Peut-être, mais il faut essayer. "
Elle a raison, nous restons un long moment silencieuses.
" Tu as encore grandi. Tu devrais t'habiller autrement, surtout en ce moment. "
Ah ! non alors ! je ne vais pas capituler, même là-dessus, maintenant !
Devant mon air buté, elle me dit:
" …coute, je t'ai toujours laissé faire ce que tu voulais depuis que tu es grande. Tu sors quand tu veux, même le soir. Tu vas danser avec tes amis, tu lis tous les livres que tu désires, tu t'habilles n'importe comment et jusqu'à présent je ne t'ai rien dit. J'ai tellement souffert, quand j'étais jeune, de ne pouvoir rien faire que je me suis promis que mes enfants n'auraient pas la même jeunesse que moi. Ne me fais pas regretter de t'avoir laissée libre. "
Libre ? C'est vrai que je suis beaucoup plus libre que les camarades de mon ‚ge.
Même la grande Jeanine qui a un an de plus que moi n'a pas le droit de sortir le soir, sauf le samedi pour aller au cinéma. Je crois que maman a préféré me laisser sortir quand je voulais lorsqu'elle a vu que, malgré
ses interdictions, je sautais par la fenêtre le soir pour aller dans les bois ou dans les prés, plutôt que d'avoir à me gronder et à
m'enfermer. Peut-être, après tout, comprend-elle ce besoin de solitude. Car, elle sait que la plupart du temps c'est seule que je vais rêver au bord de l'eau ou dans les chemins creux.
" quand doit partir papa ?
-Après-demain, je l'accompagne à
Paris. "
Nous nous regardons sans rien oser dire de plus.
" Va te coucher, il est tard. "
Je l'embrasse avec un peu plus de tendresse que d'habitude. Nous nous sommes parlé. Même si nous n'avons pas dit grand-chose, nous avons essayé.
AUJOURD'HUI, c'est la foire annuelle dans la petite ville. Il y a beaucoup de monde, surtout des paysans venus des villages alentour.
J'aime beaucoup ces foires. Je vais d'un marchand à l'autre, fouillant les étalages, dépliant les tissus, caressant les écheveaux de rude laine du pays qui sentent si fort et poissent les doigts d'un suint malodorant; le marchand d'épices est là aussi, je lui achète un b‚ton de réglisse. Je ne manque jamais de m'arrêter longuement aux deux ou trois " bazars " qui vendent de tout: de vilaines poupées en celluloÔd aux cheveux noirs et jaunes que certaines femmes habillent d'immenses et horribles robes de laine aux couleurs toujours criardes et qu'elles mettent bien en évidence, sur leur lit; des jouets de pacotille: dînettes, petits meubles, voitures qui perdent tout de suite une roue, tricotin, des pelles et des r‚teaux qui rouillent trop vite, des ustensiles de cuisine, du papier à lettres, de mauvaises reproductions de vilains tableaux, des vases aux formes impossibles, que sais-je encore ?
Toute une production médiocre, mais qui me ravit. Je fais un tour au marché aux bestiaux.
Je caresse les jeunes veaux roux et blanc; j'achète à une paysanne, assise sur un pliant devant son étalage d'oeufs, de poulets et de lapins fraîchement tués, un petit fromage de chèvre très sec, comme je les aime. Je le mange en continuant ma promenade.
Cela m'a pris toute la matinée. Je vais quand même chez Mélie pour savoir ce que l'on fait aujourd'hui. Sa soeur me dit qu'elle doit être au café du Commerce avec les autres. J'y vais en courant.
Ils sont tous là sous la tonnelle, regardant d'un air morne l'animation inaccoutumée.
" Eh bien, vous n'avez pas l'air gai !
-Pourquoi ? Parce que toi tu es gaie ?
Tu as peut-être des raisons que nous igno-rons ? "
Je hausse les épaules et je m'assieds près de Mélie à qui je prends la main.
" On a eu la visite d'Alain. Il veut que tu demandes pardon à Jean-Claude publiquement des coups que tu lui as donnés hier.
Tu dois aller ce soir au tennis à cinq heures.
Nous devons t'accompagner. Alain, Jean-Claude et toute la bande seront là. "
Je regarde Jeanine sans très bien comprendre. Je me retourne vers Mélie:
" C'est vrai ce qu'elle dit là ? "
Pour toute réponse Mélie fond en larmes.
Je l'attire contre moi.
" Ne pleure pas. Il veut nous faire peur. Je n'irai pas. Demander pardon à Jean-Claude !
Il rêve ! Pardon de quoi? De ne pas avoir voulu me laisser embrasser. J'ai bien le droit d'embrasser qui je veux et de me défendre si un garçon veut me violer.
-C'est ce qu'ils ont dit qu'ils feraient si tu ne venais pas ", dit Marcelle en baissant la tête.
Mélie pleure de plus belle; les garçons détournent la tête d'un air gêné, Jeanine elle-même a l'air ennuyée.
J'éclate de rire.
" Ils sont tellement l‚ches et froussards qu'il faut qu'ils se mettent à plusieurs pour violer une fille. Je n'y crois pas, ils disent ça pour bluffer. Tous les garçons de la bande d'Alain savent très bien que je sais me battre, que plus d'un a essayé de me coincer dans les petits chemins, mais aucun ne s'est vanté de la raclée qu'il a reçue. Vous vous souvenez de la tête de Jean-Luc ? Il disait partout qu'il était tombé de vélo dans un buisson d'épines. Les épines, c'était moi. Et le grand Paul qui a porté un pansement à la main pendant plusieurs jours, disant que son chien l'avait mordu, un pauvre corniaud qui s'en va la queue entre les jambes dès que l'on élève la voix, c'était moi qui lui avais arraché la moitié de la main avec mes dents; et Yves et son oeil au beurre noir, c'est avec mon lance-pierres. Je n'ai pas peur d'eux. Je n'irai pas.
-Si, tu vas y aller, me dit Mélie avec une voix dure que je ne lui connais pas. Si tu n'y vas pas, je ne te vois plus. "
Ce n'est pas Mélie qui me dit ça, ce n'est pas possible.
" Elle a raison, tu dois y aller, dit Marcelle.
-Mais pourquoi ? Vous savez bien que cela ne changera rien et qu'ils ne rendront pas le cahier.
-Il y a du nouveau. Le père de Mélie est retourné à la gendarmerie. Tout le monde est bien embêté, car cela prend des proportions inimaginables. Non seulement toute la ville en parle, exagérant les faits, disant que vos parents sont complaisants, que d'ailleurs tu couches aussi bien avec les hommes qu'avec les femmes. Les bigotes s'en mêlent, elles parlent de se rendre en délégation chez l'archiprêtre, chez les bonnes soeurs de l'Institution. Elles vont jusqu'à dire que pour t'empêcher de nuire, c'est la maison de redressement qu'il te faut, ou mieux, la prison. "
Je suis atterrée. Tant de haine ! Je revois ces bonnes femmes à la messe se tournant vers la porte chaque fois que celle-ci s'ouvre et se penchant les unes vers les autres pour commenter la toilette de la nouvelle venue, ou la présence de telle autre. Leurs airs inspirés quand elles vont communier. L'os-tentation qu'elles mettent dans les gestes de la prière. Leurs regards méchants, quand, à
la sortie de la messe, elles regardent les filles jeunes qui descendent en riant les marches de l'église. Je n'ai aucune gr‚ce à
attendre d'elles. Tout en moi les révulse: ma jeunesse, ma liberté, ma manière de m'habiller et ma jolie figure. C'est trop de choses à
pardonner à une même personne. Si encore j'étais une de ces belles filles un peu sottes comme on en trouve souvent, mais non, je fais figure d'intellectuelle puisque j'ai toujours un livre à la main et que l'on me rencontre souvent au bord des chemins, tellement perdue dans ma lecture que je ne vois passer personne. C'est trop, beaucoup trop. En plus, insolente, voleuse, provocante, les hommes honnêtes sont obligés de détourner la tête devant mes jambes trop découvertes, ma poitrine trop offerte; les mères trem-blent pour leur fils. Je suis un monstre, une sorcière, une de ces créatures qu'il faut éliminer, car leur singularité est un outrage à la société, un danger, comme certains livres, certaines images qu'il convient de détruire. Comment en suis-je arrivée là ? Ce n'est pas possible qu'un joli visage, la passion des livres, de la liberté, un manque de soumission aux règles habituelles, mon amour pour Mélie, me mettent au ban de la petite ville. C'est trop absurde. Tant de bêtise et de méchanceté m'accablent. Je me sens complètement désarmée. Je ne vois pas par quel côté aborder le problème. Je suis coincée, comme dans une impasse entourée de hauts murs d'o˘ la seule chance de passer est d'attaquer. C'est ce que je décide de faire.
" D'accord, j'irai. "
Un soupir de soulagement s'échappe de toutes les poitrines. Seule Jeanine me regarde, méfiante. Je baisse la tête pour qu'elle ne me voit pas sourire. Elle pourrait comprendre. Nous nous séparons vite, il est l'heure d'aller déjeuner.
a tout à l'heure, me dit Mélie.
-A tout à l'heure ! "
LE déjeuner est un peu plus animé que de coutume à cause du prochain départ de mon père.
" Je pense qu'au début de l'année je pourrai vous faire venir. La compagnie construit des bungalows. On m'en a promis un. "
Cela fait trois ans qu'il promet à maman de nous emmener. Je suis comme elle, je n'y crois plus.
" Puisque tu es habillée - pour faire plaisir à maman, j'ai mis la robe de toile rose p‚le qu'elle aime bien et qui fait res-sortir ma peau bronzée-, me dit papa, veux-tu venir à Poitiers avec nous. Ta mère a des courses à faire.-Non merci, j'ai un
coeur. "
Je lui ai dit exactement ce qu'il fallait pour qu'il n'insiste pas. Il a horreur de s'arrêter sur le bord de la route quand je ne peux plus retenir ma nausée.
Le repas terminé, je monte avec une tasse de café au grenier et je prends un livre. Les mots ne restent pas en place sur la page, eux aussi me font mal au coeur. Je n'arrive pas à lire, trop préoccupée par le rendez vous de cet après-midi. Je m'allonge, les jambes appuyées sur les montants du lit-cage, essayant de réfléchir à ce que je vais faire et dire. Je n'en sais rien. Il n'est pas question que je demande pardon à Jean-Claude. Et cependant, si j'acceptais, Alain et Jean-Claude, magnanimes, me pardonne-raient, me rendraient peut-être le cahier. Je sais exactement comment agir pour cela.
Les écouter me faire la morale, promettre de ne plus voir Mélie, flirter avec Jean-Claude, me laisser humilier par les mots blessants qu'ils ne manqueront pas de dire, tant à Mélie qu'à moi. Mélie ne compte pas pour eux, c'est moi qui dois plier, moi qu'il faut soumettre. Jean-Claude serait seul, j'en ferais ce que je voudrais, mais, soutenu par Alain, il est aussi mauvais que lui. Je sais que je n'ai aucune chance de leur faire entendre raison, de leur montrer combien ils sont injustes et se conduisent comme des brutes, qu'ils abusent et de leur force et de l'approbation de la petite ville. que ce qu'ils me reprochent, aimer Mélie, n'est pas grave, que nous ne faisons de tort à personne.
Mais à quoi bon ? Si je faisais ce qu'ils demandent, je ne pourrais plus jamais me regarder dans un miroir, je ne pourrais plus avoir d'estime pour moi. Il ne faut jamais accepter d'être humilié. Jamais.
La voix de Catherine me tire de mes pensees.
" C'est Yves qui veut te parler. "
Yves, c'est notre plus proche voisin et celui qui, le premier, m'a embrassée au cours de merveilleuses parties de cache-cache. Il a trois ans de plus que moi et il est toujours amoureux. Il ne fait pas partie de notre petite bande, ni de celle de Jean-Claude. Il travaille déjà, ce qui le met à
l'écart de nos jeux qu'il juge enfantins. Je vais quelquefois me baigner et danser avec lui. C'est un beau garçon, il a un des plus jolis sourires que je connaisse et des yeux rieurs. Je n'accepte plus ses baisers depuis que j'aime Mélie et cela l'a rendu amer. On l'a beaucoup vu avec Alain ces derniers temps, c'est donc sans plaisir et avec méfiance que je le vois.
Il s'assied près de moi sur la vieille descente de lit qui me sert de tapis.
" Je voulais te dire que c'est moche ce qui vous arrive à Mélie et à toi. qu'est-ce que tu vas faire ? Est-ce que je peux t'aider ? "
Les larmes me viennent aux yeux; c'est le premier garçon à avoir un mouvement géné-
reux envers moi. Je secoue la tête en souriant.
" Tu es gentil, mais tu ne peux rien faire.
C'est à moi de me débrouiller.
-Je pourrais en parler à Alain, il m'écoute, je suis plus vieux que lui. Si je lui dis que tu es avec moi, cela lui suffira. Ce qu'il veut c'est t'arracher à ce qu'il appelle la débauche et te remettre dans le droit chemin. "
C'est donc ça. Je deviens la " bonne amie ", comme ils disent, d'Yves ou de Jean-Claude et tout est terminé. Je me sens accablée. Yves prend sans doute mon silence pour un acquiescement car il se lève, m'attire contre lui.
" Salaud ! Tu es comme les autres, ce n'est pas m'aider que tu veux, c'est coucher avec moi ! Je ne t'aime pas, j'aime Mélie, tu entends ? J'aime Mélie. "
Il évite une gifle.
" Petite garce ! Tant pis pour toi, tu l'auras voulu ! Je voulais t'aider. Jusqu'à présent, je t'avais défendue, maintenant, je marche avec eux. Alain a raison, les filles comme toi ça se dresse comme des chevaux sauvages. "
Je suis retournée me pelotonner sur le petit lit, je pleure silencieusement. Je me sens si seule, si petite tout à coup.
On me touche l'épaule. Je me redresse violemment. C'est Yves qui me regarde, comme attendri.
" Ne pleure pas, je ne supporte pas de te voir pleurer. Tu sais bien que je suis incapable de te faire du mal. "
Je lui saute au visage, je le frappe de toutes mes forces. Il me maintient par les poignets.
Il est beaucoup plus fort que moi. Il a refermé ses bras sur moi et tente de m'embrasser. Je secoue ma tête dans tous les sens. Cela le fait rire. Il resserre son étreinte. Une brusque chaleur m'irradie le ventre, je sens mon corps s'alanguir contre le sien.
Je retrouve le trouble qui m'enveloppait quand nous jouions à cache-cache, dissimu-lés dans la luzerne fraichement coupée.
Notre ignorance n'avait d'égale que la violence de notre désir. J'étais totalement abandonnée. Mais lui, en dehors de longs et violents baisers qui me laissaient pantelante, il n'osait que de chastes caresses. Il ne comprenait pas pourquoi je martelais sa poitrine de coups de poing quand nos mères, nous ayant appelés pour aller nous coucher, je devais le quitter le corps en feu, insatisfaite. Il me respectait... que les gar-
çons sont bêtes !
Pour l'instant, le même désir d'être prise m'envahit. Mélie m'a révélé les secrets de mon corps, Je sais comment apaiser cette douleur délicieuse qui me mord le ventre.
J'imagine qu'un homme doit faire éprouver une sensation plus grande encore. Je réponds à ses baisers, ses mains me parcourent toute, pressent mes seins. Je m'entends gémir. Pourquoi a-t-il ce mot maladroit ?
" Ce n'est pas Mélie qui pourrait te faire cet effet-là. "
L'imbécile, il a tout g‚ché ! Je m'arrache de lui, prête à me battre.
" Va-t'en, tu m'ennuies. "
Ses yeux brillent d'un éclat mauvais. Il est devenu très p‚le, les lèvres pincées. Il fait un mouvement vers moi, puis renonce et s'en va sans avoir prononcé une parole. Je suis soulagée et furieuse. Je regrette qu'il soit parti. J'ai tellement envie de faire l'amour. J'essaie d'imaginer comment ce sera la première fois. Des images délicieusement obscènes défilent dans ma tête. La chaleur au creux de mon ventre est revenue.
Je relève ma robe et là, debout, j'apaise frénétiquement mon besoin de caresses. Un plaisir brutal et sans joie me plie. Je retire ma main humide. Je la porte à mes narines, à mes lèvres, j'aime l'odeur et le go˚t de mon plaisir, il sent les branches de pommier fraîchement cassées.
Trois heures sonnent au clocher. Il est l'heure d'aller retrouver Mélie.
MéLIE est seule dans sa chambre avec Gérard, ils lisent chacun dans un coin. Je les embrasse, m'installe sur le lit et me mets à
lire le livre que j'ai apporté. Nous lisons ainsi jusqu'à l'arrivée de Jeanine et des autres. Aucun de nous n'a l'air très en forme, nous sommes avachis sur le lit, sur les chaises, par terre, dans cette attitude d'ennui qui fait dire à nos parents que nous sommes des mollassons et que de leur temps la jeunesse avait plus de nerf. L'un propose une partie de Monopoly, l'autre un tour en barque, une partie de ping-pong au café de l'Europe.
" Si on dansait, ça nous dégourdirait les jambes et ça nous changerait les idées. "
La proposition de Jeanine est acceptée à
l'unanimité, mais sans grand enthousiasme.
Nous descendons dans la remise qui nous sert de salle de danse et que nous avons décorée comme nous imaginons que sont les caves de Saint-Germain-des-Prés. Aux murs, des photos de Juliette Gréco, Georges Ulmer, Charles Trénet, Edith Piaf, Sydney Bechet, Louis Armstrong, Mouloudji, dont la chanson Comme un p'tit coquelicot, met ma grand-mère en colère quand je la chante, car, dit-elle, c'est une chanson dégo˚tante.
Mélie remonte le phono et met …perdument, notre chanson, me regardant tendrement.
Nous dansons amoureusement enlacées.
Mais le coeur n'y est pas, nous pensons à
autre chose. Le disque terminé, quelqu'un met Petite fleur. Mais même le saxo de Sydney n'arrive pas à nous tirer de notre torpeur. Affalés sur les coussins, nous fumons, perdus dans nos pensées. Les disques se succèdent, Gérard s'en occupe, mais personne ne danse. Nous entendons sonner la demie de quatre heures.
" Il va falloir y aller ", dit Gérard.
Nous nous levons péniblement. Je remonte dans la chambre de Mélie pour me coiffer. Mélie me suit. Dans l'escalier, elle m'attire contre elle.
" Tu vas voir, tout va s'arranger. "
Mais oui, bien s˚r. Tout s'arrangera. Peut-
être pas comme tu le souhaites, Mélie. A quoi bon t'expliquer ? Tu ne comprendrais pas. Tu es moins impliquée que moi dans cette affaire. Ne t'inquiète pas. Nous nous embrassons. On serait si bien dans son lit à
se caresser. Je le lui dis à l'oreille.
" Tu es folle, ce n'est pas le moment de penser à ça. "
Il me semble, au contraire, que c'est bien le moment. On devrait toujours faire l'amour quand on a un problème, un chagrin, des ennuis car, après le plaisir, les choses les plus graves apparaissent moins noires.
Nous sommes si fatigués que nous ne trouvons pas la force de monter la côte à
vélo. C'est à pied que nous allons au tennis dans l'attitude des bourgeois de Calais, moins la dignité.
Cinq heures sonnent quand nous arrivons.
Ils sont tous là, y compris Yves, qui nous regardent d'un air satisfait. Ils sont assis devant des jus de fruit. Il n'y a pas de filles avec eux. Je m'avance, p‚le dans ma robe rose, le coeur battant à tout rompre, les mains glacées.
" Vous vouliez me voir ?
-Non seulement, me dit Alain, tu n'es qu'une sale lesbienne mais en plus tu t'atta-ques aux garçons. Hier, tu as failli tuer Jean-Claude. Arrête de sourire comme ca.
Mais elle se fout de nous, ma parole ! Mais qu'est-ce que tu te crois ? Tu t'imagines que parce que tu es une fille on se gênera avec une salope comme toi ? C'est à poil qu'on devrait te promener dans les rues pour que tout le monde voit ton sale petit cul.
-Laisse-la tranquille, dit Yves, ce n'est pas ce que tu lui dis là qui la fera changer.
-Tu as peut-être raison. Avec les copains, on pense que cette sale histoire a assez duré. Ce n'est pas bon pour le moral que l'on agite sous le nez des gens honnêtes les saloperies d'une petite pute de ton espèce. Alors voilà ce que nous avons décidé.
-A quoi tu joues, au tribunal ? dis-je en m'asseyant.
-Ta gueule ! Reste debout ! "
Comme je ne bouge pas, il fait signe à
deux de ses copains, qui me mettent debout sans ménagement et m'y maintiennent en me serrant fortement les bras. J'ai un regard vers ma petite bande. Ils sont debout, les mains pendantes, Mélie pleure, les autres ont un air malheureux, mais pas un n'a un geste vers moi. Un sentiment de solitude immense m'envahit.
" L‚chez-moi, vous me faites mal. Je reste-rai debout.
-«a va. L‚chez-la ! "
Ils me l‚chent, leurs doigts ont laissé des traces rouges sur ma peau. Je me frotte comme pour les effacer.
" Tu vas quitter Mélie et ne plus la revoir tant que nous ne t'aurons pas donné l'auto-risation. Tu n'iras plus chez elle. Tu retourneras avec Jean-Claude après lui avoir demandé pardon. Il est prêt à te pardonner.
Je ne comprends pas pourquoi. Une garce comme toi, il y a longtemps que je l'aurais virée. Mais enfin, c'est son affaire. Si tu nous promets tout cela, si tu jures de tenir ta parole, là, devant tout le monde, je te rendrai ton cahier et les flics abandonneront l'affaire.
-Sinon ?
-Sinon ? Tu regretteras d'être née. Tes parents pourront faire leurs valises. Tu seras virée de toutes les écoles, de tous les lycées de la région. Jusqu'à présent les journaux du coin n'en ont pas parlé, mais ils n'attendent que ça, tu penses ? des histoires de fesses entre filles! Si tu restes ici, personne ne voudra te parler, les gens t'insulte-ront dans la rue, tu auras envie de mourir.
-Le cahier ? Si je te promets tout ça, tu me le rendras quand ?
-Demain, à midi, au café de l'Eu-
rope. "
On entend seulement le bruit des balles sur les courts voisins. Tout le monde me regarde. Je vais vers Mélie, je lui caresse les cheveux, je l'embrasse malgré les murmures réprobateurs de mes ennemis.
" Tu veux vraiment que j'accepte tout ce qu'ils me demandent ? Ne plus te voir ?
C'est ce que tu veux ? "
Mélie baisse la tête et pleure de plus belle. Je la lui relève sans douceur.
" Dis, c'est ça que tu veux ? "
La peur que je lis dans ses yeux me répond. Je la repousse brutalement. Je me retourne vers mes " juges ". Je n'ai plus peur, mon coeur bat normalement. Je m'avance vers eux en souriant. Je sens comme une détente dans l'air.
" Allez vous faire foutre. "
Devant leur air stupéfait, j'éclate de rire.
" Mais qui croyez-vous que je suis ? Com-
ment avez-vous pu supposer les uns et les autres que Je pouvais accepter une seule de vos ridicules propositions ? Vous m'avez jugée l‚che, comme vous ? Vous avez cru me faire peur avec vos menaces ? Au contraire, vous m'avez donné du courage. Même les gendarmes ne me font plus peur (là, je me vante un peu), alors, ce ne sont pas des minables comme vous qui vont y parvenir.
Vous pensiez me séparer de Mélie ? Je l'aime encore plus maintenant. Vous n'avez réussi qu'une chose, c'est de me rendre les hommes odieux. Jamais je n'irai avec Jean-Claude, ni aucun d'entre vous. Vous me dégo˚tez. Vous n'êtes que des pauvres types.
Je ne vous en veux même pas, je vous méprise. "
Je leur tourne le dos, pas mécontente de moi. Un coup violent à la tête me fait tomber. Dans un brouillard, j'entends le cri de Mélie, j'entrevois le visage d'Yves et tout devient noir.
" Ces gamins sont complètement fous. "
Il me semble reconnaître la voix du docteur Martin. J'ouvre les yeux, c'est bien lui qui est penché vers moi. Il est en tenue de tennis, il y a du sang sur sa chemise Lacoste.
C'est bizarre, il me semble que le crocodile vert se moque de moi. J'essaie de me lever, il m'en empêche doucement mais fermement.
" Ne bouge pas, je viens de te mettre un pansement de fortune. qui t'a fait ça ? "
Je m'en doute, mais je préfère ne rien dire. Je préfère régler mes comptes moi-même.
" C'est Alain qui lui a envoyé une bouteille de Roc-Sain par-derrière, dit Mélie, très p‚le.
-O˘ est-il ?
-quand ils ont vu Léone tomber, se mettre à saigner, ils se sont tous enfuis sauf Yves qui nous a aidés à l'allonger. Heureusement que vous êtes arrivé, docteur.
-Toujours cette histoire de cahier, je suppose ? Allez, viens, je t'emmène à mon cabinet pour t'examiner plus en détail.
-Non, ce n'est rien, je veux rentrer à la maison. "
J'essaie de me lever, mais un brusque éblouissement m'en empêche.
" Tu vois ? Ne fais pas la sotte. Mélie va venir avec toi. "
Il m'aide à marcher jusqu'à sa voiture.
C'est fou ce que j'ai sommeil.
" Allons, ce n'est pas aussi grave que je le craignais. Je n'ai même pas besoin de te faire des points de suture. "
Je me retrouve avec un grand pansement autour de la tête. Je ressemble à Apollinaire comme ça.
" Je vais te raccompagner.
-Non, merci, ce n'est pas la peine, je préfère marcher. Mélie va venir avec moi.
-Comme tu veux. Fais attention à toi, petite ", ajoute-t-il, après un moment, en me tapotant la joue.
Je souris en haussant les épaules.
" Merci, docteur. "
" Si on allait à la maison, me dit Mélie, il n'est pas tard.
-Non, je préfère rentrer, je suis fatiguée. "
Nous montons la rue de la Poste en nous tenant par les épaules. Les rares passants que nous rencontrons se retournent sur nous, étonnés: j'ai l'air d'un grand blessé.
Maman pousse un grand cri en nous voyant arriver. Même grand-mère s'empresse auprès de moi.
" Comme cette petite est p‚le ! "
Elles me portent presque sur le divan du salon. Mélie les regarde faire, les bras ballants, inutile. Dès que je suis allongée, une grande torpeur m'envahit, puis une immense fatigue, bientôt suivie par une tristesse telle que les larmes se mettent à
couler malgré moi, m'inondant le visage comme la mer montante les galets. Avec ces larmes, semble s'écouler de moi le venin de la haine; un grand désir de résignation, de renoncement monte en moi. Un coup sur la tête peut-il provoquer de tels changements ?
Je me sens sourire à travers mes larmes. Les voix de Mélie, de maman, s'éloignent. Je m'endors.
LE lendemain matin, c'est une bonne odeur de café qui me réveille. Maman est là, près de mon lit, fraîche et souriante; un plateau portant mon petit déjeuner est posé sur le bord du lit. Je me sens soudain très lasse, car ma soeur et moi nous n'avons droit au petit déjeuner au lit que quand nous sommes malades. Elle se penche et m'embrasse doucement.
" Bien dormi, ma chérie ? "
La porte s'entrouvre. Je vois apparaître une partie du visage de mon père.
" On peut entrer ? "
Maintenant, c'est au tour de grand-mère, puis de ma soeur et de mon petit frère. Tant de sollicitude m'émeut et m'inquiète. Pour un peu, je me croirais sur mon lit de mort.
" Mais je ne suis pas malade.
-Bois ton café, il va être froid ", me dit maman en posant le plateau sur mes
genoux.
Hum! des tartines de pain fraîchement grillées. J'adore ça. Bien que grand-mère dise que ce n'est pas bon pour la santé, que
" ça mange le sang ".
qu'ont-ils à me regarder comme ça ? que me veulent-ils ? Je vais le savoir. Maman leur fait signe de sortir.
" Je vais voir la mère d'Alain cet après-midi. As-tu quelque chose à me dire avant ? "
Je la regarde en secouant la tête. que veut-elle que je lui dise ? que je désap-prouve cette démarche qui ne servira à rien qu'à l'humilier ? qu'elle n'obtiendra rien de cette femme s˚re de son bon droit ? Comme je la sens désemparée, confrontée à quelque chose de trop éloigné d'elle, qu'elle ne comprend pas. Elle a tellement étouffé en elle tout sentiment personnel qu'elle ne sait plus lire les mouvements de son coeur. Comme j'aimerais la prendre dans mes bras, lui dire que tout ceci n'est pas bien grave si nous nous aimons assez pour affronter les autres !
que si nous les regardons la tête haute, ce sont eux qui baisseront les yeux ! que je me sens forte et dure par rapport à elle et en même temps si fragile, si faible car, à leurs yeux à tous, je ne suis qu'une enfant.
" Je t'en prie, n'y va pas ! "
Elle retire brusquement sa main que j'avais prise entre les miennes comme pour essayer de lui faire passer avec leur chaleur tout ce que je voulais lui dire et que ma pudeur ou ma maladresse m'empêchaient de formuler.
" La faute à qui si on en est arrivé là ? "
Oh ! que ce cri me fait mal! Jamais, jamais, je n'arriverai à me faire entendre.
Elle se lève et quitte la pièce sans rien ajouter. Blessée, sans doute, par ce qu'elle doit croire être " mon manque de coeur ", comme dit grand-mère.
Je quitte brutalement mon lit. Un peu brutalement, car je retombe sur les draps, étourdie. J'avais oublié ma tête.
J'AI beaucoup de mal à me lever malgré
l'hostilité que je sens autour de moi et qui me pousse à quitter mon lit et la maison.
J'erre d'une pièce à l'autre, allant du grenier à la cuisine, entrant, sortant, ce qui a don d'exaspérer grand-mère qui m'envoie chercher du pain pour être tranquille un moment. J'y vais sans rechigner, heureuse de cette diversion à mon ennui.
Je néglige le boulanger proche de la maison et décide d'aller chez celui dont on dit qu'il fait le meilleur pain de la ville, M. Rouly, dans la ville haute.
J'y vais lentement, encore un peu étourdie par le coup, mais surtout par la douceur de cette matinée d'été. J'ai une robe autrefois verte, maintenant presque blanche à cause des nombreux lavages. Elle est très ample et plutôt longue et se balance voluptueusement, du moins c'est ainsi que je le vois, autour de mes jambes; des sandales de cuir naturel, presque neuves, un vieux sac en tapisserie découvert chez le brocanteur, telle est ma tenue et je l'aime bien.
Je rencontre deux de mes tantes, qui m'embrassent du bout des lèvres en me demandant o˘ je vais. Elles semblent soulagées quand elles savent que ma promenade a un but. Je les quitte brusquement et pars en courant.
Je traverse le vieux pont et je m'arrête, selon mon habitude, pour regarder l'eau couler. D'o˘ je suis, je peux voir le jardin et le premier étage de la maison de Mélie. Je crois l'apercevoir sur le banc de la terrasse.
Une brusque bouffée de tendresse me serre le coeur. Comme je l'aime ! Comme ce serait doux de vivre avec elle, d'habiter la même maison, de dormir dans le même lit, de se réveiller ensemble, d'être caressée chaque fois que le désir m'envahirait, de l'écouter me parler de son père, de la jalousie de sa mère, de ses soeurs, d'elle, de confronter nos lectures, d'admirer les mêmes paysages, sentir le temps passer sans amertume, sans peur.
" quand je serai majeure, je me marierai avec elle. "
J'éclate de rire, j'ai dit cette phrase à
haute voix et, emportée par ma rêverie, je me suis mise à penser mariage comme si l'une de nous avait été un garçon pouvant épouser l'autre. De plus je suis confondue pour avoir posé, du moins en pensée, le problème: amour + désir = mariage. Moi qui, au cours de nos conversations entre copains, défendais l'union libre et la liberté
pour chacun d'exprimer son désir à tous ceux dont il pouvait avoir envie; qui leur disais que le mariage était une abomination, un esclavage de tous les instants, tant pour la femme que pour l'homme. Et voilà que pensant à Mélie et à moi, je pensais mariage.
Je reprends ma route, mécontente de moi.
Je rencontre la mère de Jeanine qui fait semblant de ne pas me voir. C'est donc vrai que les parents de mes amis ne veulent plus qu'ils me voient. Cela me fait de la peine qui se transforme, aussitôt, en colère.
J'arrive chez le boulanger peu de temps avant midi. Il me demande des nouvelles de toute la famille qu'il connaît bien, ayant été
mitron chez un des boulangers de la ville basse.
" De bien braves gens, allez, mademoiselle, et pas fiers. "
Je réponds machinalement à ses questions, souriante et patiente, ce qui me surprend, car j'élude toujours ce genre de con-
versation que je juge purement inutile, pour ne pas dire stupide.
Je peux enfin partir, la minuscule bouti-que s'étant emplie peu à peu de clients, heureusement peu pressés.
Mon pain chaud serré contre moi, je descends en courant le Brouhar, retraverse le vieux pont, sans m'arrêter cette fois. Je casse un bout de pain. qu'il est bon ! quand j'arrive à la maison, le pain a sérieusement diminué et la famille est à table.
" Tu ne peux pas être à l'heure, si ce n'est pas trop te demander ? s'écrie mon père.
-O˘ as-tu été traîner ? dit ma mère.
-Le pain, regardez le pain, ce n'était pas la peine d'aller le chercher si loin pour en rapporter si peu ", dit grand-mère en me retirant des mains ce qui reste du pain.
Je m'assieds en silence. Je n'ai pas faim.
Le déjeuner se passe en silence. Chacun pensant à la visite de maman à la mère d'Alain.
Le déjeuner aussitôt terminé, je me lève, plie ma serviette et me dirige vers la porte.
Maman me lance un regard de reproche, j'ai un mouvement vers elle, mais je le refrène, consciente que cela ne sert à rien.
Je prendrai bien un café ", dit mon père en me regardant.
Je mets l'eau à chauffer, prends le café sur l'étagère au-dessus de la cheminée, le moulin à café sur l'étagère à côté, verse les grains de café dans le moulin et, m'asseyant, le moulin coincé entre mes cuisses, je me mets à tourner la manivelle lentement. Je sens les tressautements du moulin contre mon ventre; le bruit des grains broyés envahit ma tête; le fort parfum du café fraîchement moulu emplit mes narines; mon bras s'engourdit peu à peu. Je sursaute quand la voix sèche de grand-mère dit:
" Réveille-toi. Tu ne vois pas que tu tournes dans le vide ? "
Je retire le tiroir en faisant attention de ne pas renverser le trop-plein de café; je sors du placard la vieille cafetière en terre, bien culottée par de nombreuses années d'usage. Je mets la quantité suffisante dans le filtre et, l'eau de la bouilloire commen-
çant à chanter, j'en verse la valeur de deux cuillerées à soupe afin de faire gonfler le café. La poudre frémit, semble lutter contre l'envahissement de l'eau, se gonfle, puis enfin s'apaise. A ce moment-là, je verse l'eau nécessaire pour faire le café pour quatre personnes. La pièce embaume. Il me semble que chacun se détend gr‚ce à la bonne odeur. Je vais chercher les tasses de porce-laine blanche à l'intérieur doré, marquées aux initiales de la famille de grand-mère. Il ne reste que quatre ou cinq de ces tasses. Je les aime beaucoup, prétextant que le café
est bien meilleur bu dedans. C'est aussi l'avis de mon père, sinon celui de grand-mère qui a toujours peur que l'on casse ces survivantes de son enfance. Je pose le sucrier sur la table, les petites cuillères dépareillées, et, le café étant passé, je retire le filtre et verse le chaud liquide dans les tasses.
" Hum ! fameux ! dit mon père.
-Un peu fort, peut-être, dit ma mère.
-Avec un doigt de lait, il sera parfait ", dit grand-mère.
quant à moi, je ne dis rien, me contentant d'apprécier et l'odorant breuvage et l'approbation dont, pour une fois, je fais l'objet. J'ai accompli ces gestes dans un état second.
Trop isolée par ce qui m'arrive et auquel je ne comprends rien.
J'embrasse maman, mets un livre, un cahier et un crayon, une pomme et une barre de chocolat dans mon sac, et je m'en vais.
Je n'ai pas envie de voir Mélie. J'ai besoin de réfléchir. Je marche au hasard des rues vides et silencieuses de ce début d'après-midi. Bientôt, je suis hors de la ville et je prends les chemins parallèles à la route de Saint-Savin. Je marche de plus en plus lentement, poussant du pied des cailloux ou des feuilles. Je descends dans un pré o˘ se trouvent les ruines d'un petit pont qui me sert d'abri les jours de pluie, le ruisseau qu'il enjambe étant tari, sauf deux ou trois mois à la fin de l'hiver. Il y a là de la mousse séchée apportée par moi lors de précédentes visites, en vue de rendre l'endroit un peu plus confortable. J'en fais une sorte de matelas sur lequel je m'allonge les mains derrière la nuque.
Sur la vo˚te des limaces avaient laissé
leurs traces luisantes, faisant comme des broderies transparentes ou argentées; d'immenses toiles d'araignée, du lichen noirci ou desséché pendaient de la vo˚te, formant une tenture aux dessins fantastiques et comme vénéneux. L'endroit était assez sinistre et, après la chaleur de la lumière du dehors, froid et sombre comme un puits. Je me complaisais dans cette ambiance de roman noir o˘ mon imagination frénétique n'était arrêtée par la moindre pensée cohé-rente ou optimiste, mais o˘ elle vagabon-dait, au contraire, dans les contrées morbi-des, exacerbée par un climat de tension, d'antipathie, de suspicion, d'incompréhension et de haine. Prise par la pénétrante humidité du lieu, frissonnante de froid, de peur et de chagrin, je me laissais envahir par une mélancolie romantique, qui me faisait répandre des larmes bien amères. Je me tordais de douleur sur mon lit de mousse, appelant à moi tous les dieux et génies de mes livres, les suppliant de m'épargner ou de me tuer sur-le-champ. Dans mon délire, je trouvais aux autres, parents, amis, habitants de la petite ville, toutes les raisons de me mépriser et de me haÔr. N'étais-je pas un objet de honte pour la cité? un exemple déplorable pour les adolescents de mon
‚ge ? Tout en moi respirait le vice, le péché, j'étais une sorcière, celle que l'on poursuit, que l'on chasse, que l'on tue à coups de pierres ou par le feu. Je sentais les flammes monter le long de mes jambes, je rendais mon ‚me au diable en demandant pardon à
ceux que j'avais pervertis, en priant Dieu de me prendre sous sa sainte garde. Mais un immense ricanement m'avertissait que Satan ne voulait pas laisser échapper une proie si digne de l'enfer. Certes, j'avais mérité un tel ch‚timent. Le cachot e˚t été
trop doux pour une créature aussi mauvaise que moi. Je me frappai la poitrine, hoque-tant des mots sans queue ni tête. Pour un peu, je me serais arraché les cheveux, comme les héroÔnes de romans anglais, ou griffé le visage. Mais là, il ne faut pas exagérer, je suis en plein délire romantique d'accord, mais je tiens à conserver ma jolie figure.
J'ai donc gardé au milieu de ces cris et de ces larmes une assez grande lucidité de mon état physique, pas moral, hélas! tant ma souffrance, bien qu'exprimée d'une manière excessive, était réelle. Je me suis calmée peu à peu, j'ai essuyé mes yeux avec un pan de ma jupe, toute chiffonnée. J'avais faim. Tout heureuse de retrouver la pomme dans mon sac ainsi que le chocolat. Ce léger go˚ter m'a fait du bien. Je suis sortie frissonnante de mon triste abri et j'ai entrepris de trouver une source que je savais n'être pas très loin. Je l'ai trouvée bien cachée par des ronces et me suis baignée le visage avec son eau fraîche. J'en ai bu un peu. Elle avait un go˚t de menthe. Je me suis assise non loin d'elle sous un gros chêne, le dos appuyé au tronc rugueux, écoutant le bruit à peine perceptible de la petite source. Peu à peu, une grande paix triste m'a envahie, j'ai essayé, sans colère, sans parti pris, de réfléchir à ce qui se passait autour de Mélie et de moi. Apparemment, rien ne justifiait le fait que les gendarmes se soient déplacés. A ma connaissance, aucune plainte n'avait été
déposée. Contre qui, contre quoi, e˚t-on pu la déposer? Nous sommes deux mineures, que la rumeur publique désignait comme lesbiennes. Je ne voyais pas o˘ était le délit.
Aucun adulte n'était mêlé à notre histoire.
C'est une histoire de J3, comme je l'avais entendu dire par le docteur Martin. Nous ne provoquions personne, ni par notre attitude, ni par nos propos. Mélie était d'une bonne famille bourgeoise de la ville, bien en place et se mêlant peu aux ragots d'une manière générale; quant à moi, ma famille était plus modeste, mais plus honorablement connue; jamais aucun de ses membres n'avait créé le moindre scandale. Alors ? quelles raisons ?
Je ne pouvais pas croire que ce déploiement de méchanceté et de petitesse ne f˚t que pour moi. L'objet ne me paraissait pas avoir suffisamment d'intérêt. que me reprochait-on ? J'essayais honnêtement de leur trouver des raisons. Je n'en voyais aucune. Je ne pouvais quand même pas imaginer que ma beauté (toute relative), mon go˚t de la liberté, des livres, des reparties vives (pas toujours), mon amour pour une fille de mon ‚ge, mes flirts sans conséquence, mes jambes trop nues et mes maillots trop petits, mon cahier, suffisent à mobiliser les gendarmes, les parents de mes amis, un prêtre, et, je n'allais pas tarder à l'apprendre, les religieuses de mon école, les professeurs de celle que fréquentait Mélie, et une bonne partie des habitants de la petite ville, jeunes et vieux.