Le Collier de Perles

Deforges Regine · Chapitre 1 sur 1 · partie 4/5

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Le Collier de Perles

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

quelque chose m'échappait, mais j'étais bien incapable de savoir quoi. Je décidais d'aller en parler à Mélie, peut-être son père pourrait-il m'éclairer.

Mélie était dans sa chambre, entourée par les membres de notre petite bande. quand j'entre, j'ai l'impression que je les dérange, ils cessent de parler et après un bref regard sur moi se détournent. Mélie est assise sur son lit avec Jeanine qui la tient par l'épaule.

Je ressens un bref pincement de jalousie. Je vois que Mélie a pleuré, son visage de blonde ne supporte pas les larmes et se marque tout de suite. Je vais vers elle, pleine de tendresse et d'agacement-j'avais tant espéré la trouver seule-, je pousse Jeanine sans ménagement. qu'as-tu ma chérie ? As-tu appris quelque chose de nouveau ? "

Elle secoue la tête en soupirant.

" que veux-tu qu'elle apprenne de nouveau? C'est de toi que doivent venir les nouvelles bonnes ou mauvaises, dit Jeanine.

Mais, j'y pense, c'est bien aujourd'hui que ta mère doit aller voir celle d'Alain ? Tu devrais rentrer chez toi pour savoir comment ça s'est passé.

-Je le saurai bien assez tôt ", dis-je en haussant les épaules.

Cette simple réflexion a eu le don de la mettre en colère et d'énerver les autres.

" Si tu ne penses pas à toi, ni à tes parents, pense à Mélie, à nous, à nos parents. On dirait que tu ne te rends pas compte. On dit sur toi des horreurs, peut-

être pas toutes fausses d'ailleurs; que tu couches avec Pierre et Paul; que tu lis des livres cochons; que tu te mets nue à la fenêtre de ta chambre pour exciter les gens; que tu ensorcelles tous les hommes, là, ils exagèrent; bref, que nous ne devons plus te voir; plus te parler; que tout en toi est mauvais et que l'on devrait t'enfermer. "

Jeanine s'arrête, comme essoufflée, elle a débité tout ça, sans respirer, à toute vitesse, comme pour se débarrasser d'un poids trop lourd ou d'une haine trop forte. Un silence pesant règne dans la chambre. Seuls les battements de mon coeur me semblent envahir la pièce.

" Cesse de sourire, crie-t-elle en se levant.

Si tu aimais vraiment Mélie, tu la quitterais, tu ne la reverrais plus. Arrête de sourire, on en a assez de toi, de tes grands airs de madone affranchie, de sauvageonne de province, d'intellectuelle à la gomme, de tes mines de petite fille quand les hommes te parlent ou te regardent, de ton prétendu amour pour Mélie. Ah ! il est beau ton amour ! «a ne t'empêche pas de flirter avec Jean-Claude, Yves et tous ceux qu'on ne connaît pas, et peut-être pas seulement flirter. Je sais, moi, que tu es capable de tout quand tu as envie de quelque chose, quand quelqu'un te plaît... Arrête de sourire... "

Elle a levé la main sur moi, j'esquive le coup et je me trouve derrière elle. Alors, calmement mais rapidement, j'abats le tranchant de ma main sur sa nuque, de toutes mes forces, comme je l'ai lu dans la Série Noire et vu faire dans les films de gangsters. Elle tombe mollement. J'espère bien l'avoir tuée.

Mélie a surgi près de moi.

" Tu es folle ", dit-elle en se penchant vers Jeanine qui revient, malheureusement, à

elle. Elle se frotte la nuque en me jetant un regard peureux. Les larmes lui viennent aux yeux.

" La vache, tu aurais pu me tuer.

-Fous le camp ! lui dis-je en ouvrant la porte, partez tous! C'est moi qui ne veux plus vous voir. Vous êtes trop l‚ches, trop moches. "

Je les repousse violemment. Jeanine est trop étourdie pour me résister, les autres, trop mous. Le dernier parti, je claque la porte derrière lui. J'entraîne Mélie vers le lit et la force à s'asseoir. Une folle envie de la battre me saisit, je lui serre si fort les mains qu'elle gémit.

" Arrête, tu me fais mal ! "

Je desserre l'étreinte, un peu honteuse.

" Ce n'est pas vrai ce qu'a dit Jeanine, je t'aime. Ces histoires avec les garçons c'était bien avant. (Là, je mens, mais qu'importe, l'essentiel, c'est qu'elle me croie.) Je t'aime et je ne veux pas te quitter. Tu ne le veux pas, toi non plus ? "

Elle détourne la tête, pleurant à nouveau.

Une brusque angoisse me saisit: si c'était elle, qui voulait me quitter. Pas vraiment de son propre chef, non, mais elle est si faible face aux pressions des autres. Et elle doit avoir tellement peur de faire de la peine à

son père.

Je m'allonge sur le lit, comme assommée.

Je veux bien me battre avec Mélie, mais pas contre elle. C'est à mon tour de pleurer, j'essaie de retenir mes larmes. Mon désarroi est trop grand, trop grande aussi la lassitude qui s'abat sur moi. Je laisse mes larmes s'échapper doucement de moi.

Un souffle chaud contre mes cuisses me ramène à la réalité. Mélie m'embrasse l'intérieur des cuisses. J'ai remarqué que chaque fois que Je pleure cela lui donne envie de me caresser. Je soulève mes reins pour l'aider à retirer ma culotte et j'ouvre mes jambes. que c'est doux. Sa langue pointue joue avec mon désir, ses doigts m'écartent.

Je me laisse aller et emporter par le plaisir.

Je gémis doucement. J'arrache sa tête de mon ventre et j'embrasse ses lèvres toutes parfumées de moi. Elle prend ma main et la dirige vers son sexe. Mes doigts se referment sur une petite motte dodue, tendue vers moi, mais Mélie repousse brutalement ma main au moment o˘ la porte s'ouvre.

" Tu n'entends pas, c'est l'heure du dîner, il y a un moment que je t'appelle. "

Je bondis. L'heure du dîner, je vais être en retard. Aujourd'hui, ce n'est pas le jour.

J'embrasse Mélie rapidement, bouscule Françoise au passage et pars en courant vers la maison. Je suis arrêtée dans ma course par Jean-Claude qui m'a happé le bras. Il essaie de m'attirer contre lui. Il me dit qu'il m'aime, qu'il fera ce que je voudrai, mais que je veuille bien l'embrasser seulement une fois. Il me tient fermement. Je l'embrasse pour payer mon passage, mais cela ne lui suffit pas, il me serre de plus en plus fort contre lui. Je le mords violemment pour l'obliger à me l‚cher. Je reprends ma course un go˚t de sang aux lèvres.

Comme je le craignais, ils sont tous à

table mais n'ont pas encore commencé le repas.

" Va te coiffer et te laver les mains ", dit ma grand-mère.

J'obéis et je reviens prendre ma place.

Maman a pleuré, grand-mère aussi. Seul papa a l'air en forme. C'est demain qu'il part. Le dîner est vite expédié car les oncles et les tantes viennent passer la soirée à la maison pour dire adieu à mon père.

" Tu peux aller au cinéma ou te coucher, dit ma mère, visiblement peu désireuse que je me trouve en présence de la famille.

Catherine vient avec toi. "

«a c'est moins drôle. Je prends l'argent qu'elle me tend.

" Ne rentrez pas trop tard. "

La nuit est douce. Les graviers crissent sous nos sandales. Je me sens soulagée, pour un moment. Personne n'a parlé de la visite de l'après-midi et demain maman part avec papa pour deux ou trois jours. Je sais que ce moment de répit est illusoire, que de toute façon je devrai affronter cette conversation à un moment ou à un autre, mais j'ai l'impression que le temps qui passe sans drame pour moi est du temps de gagné.

Surprise, en arrivant au cinéma, c'est un bon film que l'on donne: Le Fantôme de l'Opéra. J'ai lu le livre et je me fais une joie de voir cette histoire en images. Je prends les billets. Les gens me regardent bizarrement, personne ne vient me parler, ni les copains, ni les garçons qui me tournent habituellement autour. Des femmes chuchotent entre elles, en me regardant avec colère, dégo˚t ou dédain, leurs maris se détournent de moi, gênés. Je me sens la proie de tous les regards, l'objet de toutes les conversations. Je supporte mal cette tension. Je vais marcher sur le boulevard en attendant la sonnerie qui annonce le commencement de la séance. Catherine ne m'a pas accompagnée, elle bavarde en riant avec l'ouvreuse qui est aussi la fille des proprié-taires du cinéma. Enfin, la sonnerie. Je monte les marches, mais on me bouscule, on me repousse. Un gamin me fait redescendre trois marches.

" Alors, la tigresse, tu te bouges ? "

Je lui fais face. Autour de moi, un cercle de visages hostiles, des bouches tordues sur des injures et des cris de haine.

" Si c'est pas une honte, des traînées pareilles ! "

qui a dit ça ? Mais, c'est Mme C... dont le mari va à la messe tous les dimanches, à

vêpres, et qui tripote les petites filles du catéchisme. Je hausse les épaules et écarte la bigote dont la voix aigre me poursuit:

" Regardez, ça se croit tout permis. Putain, va! "

Je me retourne en lui tirant la langue, elle lève le poing vers moi.

Nous nous asseyons à nos places, Catherine et moi. La salle est comble, mais personne ne vient s'asseoir à côté de nous. Je sens Catherine prête à pleurer. Je lui pince le bras méchamment. Ah ! non. Cette gourde ne va pas se mettre à pleurer devant eux, alors que c'est en partie à cause d'elle que nous nous trouvons dans cette situation !

Heureusement, la lumière s'éteint. On a droit à un documentaire insipide, à des actualités vieilles de plusieurs mois et à

l'entracte. Contrairement à mon habitude, je ne bouge pas de ma place. Catherine revient avec un chocolat glacé. J'ai pris mon livre et j'essaie de ne penser qu'à ce que je lis. Ce n'est pas facile.

" Elle veut se donner un genre; ne pas être comme les autres; la vie se chargera bien de lui rabattre sa fierté; elle se croit plus belle que les autres; elle couche avec tout le monde, c'est mon coiffeur qui me l'a dit. Coureur comme il est, il sait de quoi il cause. "

Je me sens engloutie par un flot de boue.

J'ai mal au coeur, j'ai envie de leur crier que je suis vierge, que jamais le sexe d'un homme n'a pénétré le mien, que seule Mélie en connaît le go˚t. Au moment o˘ j'allais me lever la lumière s'éteint et je me trouve heureusement plongée dans l'obscurité pour cacher mes larmes. Je sens Catherine tendue à côté de moi. Je suis s˚re qu'elle regrette son geste. Mais c'est trop tard. Nous sommes entraînées dans un tourbillon qui va nous engloutir toutes les deux, car elle paiera elle aussi sa l‚cheté et sa complaisance.

Nous ne le savons pas encore, mais pour la première fois de notre vie, nous nous tenons la main, comme pour nous rassurer.

Dans l'état de nervosité dans lequel nous étions, ce n'était vraiment pas le film qu'il fallait voir. Très longtemps, je fus hantée par les poursuites le long des égouts de Paris et dans les combles de l'Opéra et par le visage ravagé par le vitriol du fantôme.

Le film terminé, nous rentrons à la maison sans incident.

Des éclats de voix m'avertissent que la famille est encore réunie au grand complet.

Nous montons nous coucher sans faire le moindre bruit. Contrairement à mes craintes, je m'endors très vite.

UN remue-ménage inhabituel me réveille tôt le lendemain matin. Maman entre et sort à

la recherche d'objets dispersés par papa.

Catherine et moi, nous la suivons du regard, endormies. Papa vient nous embrasser et nous faire promettre d'être sages.

" Surtout toi, ma grande. Je compte sur toi. "

Il m'embrasse tendrement. Je me raidis. Il compte sur moi! Et moi, sur qui puis-je compter ? Mon regard doit être éloquent, car il ajoute:

" Ne t'inquiète pas. Je te promets de vous faire venir très vite. Tout va s'arranger. "

Maman m'embrasse aussi.

" Ne fais pas de bêtises, je t'en prie. Je serai de retour dans trois jours. Ne fais pas enrager ta grand-mère. "

Ils descendent l'escalier, la porte claque, les portières de la voiture qui démarre aussi. Puis c'est le silence.

Je me recouche, je me mets sous les draps, en boule, essayant de me faire la plus petite possible. Un gros poids m'écrase la poitrine, j'ai mal dans le dos, dans le ventre, au coeur, je manque d'air, mais je ne veux pas soulever les draps. J'ai peur de les voir tous autour de mon lit, avec leurs yeux mauvais, leurs doigts me désignant aux gendarmes, leurs paroles de fiel, l'horreur de leurs visages enlaidis par la haine, rendus stupides de méchanceté gratuite, leurs convictions d'honnêtes gens étalées sur toute leur triste personne, leurs désirs de détruire l'autre parce qu'ils le sentent différent, ils sont tous là, pour me prendre, pour me faire mal: les gendarmes à l'air bovin et aux mains rouges, le képi solidement enfoncé, Alain ricanant, Yves avec l'air "Je te l'avais bien dit", Jeanine, l'oeil brillant, Catherine souriant sournoisement, le docteur Martin tenant son sexe à la main et le brandissant vers moi, l'archiprêtre et son air patelin, frottant avec un bruit de papier de soie ses mains maigres l'une contre l'autre, mon père et son " je compte sur toi ", ma mère, les yeux rouges, disant d'une voix hystérique: " des choses dégo˚tantes, dégo˚tantes, dégo˚tantes, dé-go˚-tantes, tantes, tantes, tantes "; les tantes sont là, elles aussi, faussement com-patissantes, secrètement ravies de ce qui arrive à cette nièce " pas comme les autres "; grand-mère, les lèvres serrées; les bonnes soeurs de l'institution Saint-M., soeur Saint-… milien en tête: " Mademoiselle D.

vous me copierez trois cents fois: je ne dois pas troubler le cours de mathématiques.

Sortez, vous êtes une insolente "; la soeur supérieure au regard froid et méchant, qui ne m'a jamais pardonné de l'avoir surprise en péché de coquetterie; Mme C... brandissant son poing vers moi; la bouchère dont le mari aime les petits garçons; la femme du garagiste qui rejoint le mari de la mar-chande de journaux dans les chemins creux près de l'Allochon; celle du bijoutier qui raconte à qui veut l'entendre la dernière fredaine de son mari; l'abbé C..., l'air d'un vertueux jeune prêtre, qui s'éprendra d'une femme mariée et renoncera à son sacer-doce. Jean-Claude, tenant ostensiblement une fille par la taille, et... oh ! non... ce n'est pas possible... là... non... Mélie. Mélie rica-nante, dansant une ronde obscène avec eux, riant en me montrant du doigt, se frottant aux filles, aux garçons, se noyant dans la foule sans cesse grandissante, envahissant la chambre, les murs, portant mon lit comme une barque sur une mer déchaînée aux vagues montantes, descendantes, tour-billonnantes, de plus en plus haut, de plus en plus profond...

" Mélie, Mélie... "

Catherine me secoue.

" Réveille-toi ! réveille-toi ! Tais-toi, grand-mere arrive. "

Je m'écroule en sueur et en larmes sur mon lit dévasté, au comble de la terreur.

" que se passe-t-il ? "

Grand-mère n'ajoute rien, elle sort et revient avec une serviette mouillée. Elle me force à m'allonger et me met le linge humide sur le front. Elle lisse mes cheveux en désordre, mes sanglots s'apaisent, je tremble moins. J'ai l'impression d'être redevenue petite. Tiens, j'ai huit ans, j'ai une congestion pulmonaire et grand-mère me soigne, me fait boire un peu d'eau sucrée, remonte mes couvertures, me donne mon jouet favori, me raconte une histoire.

" Raconte-moi une histoire. "

Ma demande ne semble pas la surprendre et sans me l‚cher la main elle me raconte cette histoire que j'aimais beaucoup, bien que me faisant peur et pleurer: Peau d'Ane.

quand j'ouvre les yeux, elle est là, un bol de bouillon fumant à la main.

" Bois, ça te fera du bien. "

Je m'assieds péniblement, la lumière a changé, on dirait la fin de l'après-midi.

" Il est six heures, tu as dormi toute la journée. "

J'ai mal partout, mais je me sens bien, en sécurité. Ils ne viendront pas me chercher là. On ne peut pas arracher une petite fille à

sa grand-mère.

Je me rendors, un sourire aux lèvres.

J'apprends, le lendemain à mon réveil, que Mélie est venue me demander plusieurs fois. Grand-mère l'a renvoyée en lui disant que j'étais malade.

Un coup de sonnette à la porte d'entrée, je suis s˚re que c'est elle.

" Mélie, monte, je suis dans ma chambre. "

Bougonnante, grand-mère la laisse mon-

ter. Mélie n'est pas seule, Jeanine est avec elle.

" Va-t'en. J'ai dit que je ne voulais plus jamais te voir, toi et les autres.

-Ne fais pas l'idiote, je regrette ce que j'ai dit l'autre jour, j'étais en colère devant ton insouciance. Tu ne sembles pas te rendre compte que c'est sérieux cette histoire. "

Je hausse les épaules.

" Je ne plaisante pas. La lecture de ton cahier les a rendu hystériques. Pour quelle raison, je ne vois pas très bien, mais, d'après ce qu'on a raconté à ma mère, il y aurait dedans toutes les histoires de fesses de la ville.-Toutes. C'est très exagéré ! Celles que je connaissais ou dont j'avais entendu parler. Mais le tout à mots couverts, presque en code, rien que tout le monde ne sache.

-Peut-être, mais de les savoir écrites ou lues par d'autres, cela les rend enragés.

D'autant que le récit de tes amours avec Mélie paraît, en comparaison, absolument chaste et romantique. Ce ne sont que promenades au clair de lune, poèmes dits la main dans la main, considération sur l'amour (sentiment) et sa durée. Bref, des amours de collégienne. Pas de quoi fouetter un chat. Sais-tu comment cela s'est passé

entre ta mère et celle d'Alain ?

-Maman est partie accompagner papa à

Paris, elle ne m'a rien dit. "

Mélie me caresse le visage, me donne de petits baisers.

" Comme tu es p‚le, mon chéri. que tu as l'air fatiguée !

-C'est vrai que tu n'as pas bonne mine.

Tu as besoin de prendre l'air. On va pique-niquer sur les bords de la Gartempe, on pêchera, on se baignera, cela te fera du bien.

Ta grand-mère est d'accord, si tu te sens assez forte. Les autres sont devant la porte avec les paniers. On n'attend plus que toi. "

Cela me fait plaisir qu'ils aient pensé à

moi. Je me sens déjà moins fatiguée. Je fais une toilette sommaire, l'eau de la rivière me lavera. J'enfile un maillot, un short et une vieille chemisette rouge que j'aime bien.

J'embrasse grand-mère au vol. Elle m'arrête et m'oblige à boire un bol de café.

" Tu ne vas pas sortir le ventre vide. "

Les autres sont là, l'air un peu penauds.

Je les embrasse, ce qui provoque des cris de joie. Ils se sont occupés de mon velo.

" Tiens, me dit Francis en me tendant un livre. L'Arsène Lupin que j'avais promis de te prêter. "

A ce geste, je comprends que nous sommes réconciliés. Je mets le livre dans une des sacoches de mon vélo et la petite troupe démarre en chantant sous l'oeil presque indulgent de grand-mère.

JE suis morte, quelle bonne journée nous avons passée. Heureusement que l'endroit prévu pour le pique-nique nétait pas trop lom, sinon, Je n'aurais jamais pu y arriver. Je devais avoir l'air bien fatigué pour que les autres s'occupent de moi avec cette gentil-lesse, ces attentions que je ne leur connaissais pas. Je me suis endormie très vite à

l'ombre d'un vieux chêne, la tête appuyée sur leurs vêtements. Au réveil, je me suis sentie si bien que je suis allée me baigner.

quels cris, quels rires dans l'eau transparente et fraîche de la Gartempe, malgré

Jeanine qui prétendait que l'on faisait fuir les poissons. Ce devait être vrai car pas la moindre ablette, le plus petit goujon, ni même un poisson-chat ne vint mordre à nos hameçons.

Ce n'est que tard dans l'après-midi que nous reprîmes la route de Montmorillon.

Le surlendemain fut également une journée douce et tranquille. Personne ne me parla de l'histoire, du cahier, des gendarmes ni autres choses désagréables. Les heures coulaient sans heurts. Il y avait longtemps que nous n'avions connu entre nous une telle harmonie. Cependant, le soir, dans mon lit, un grand froid me saisit et je m'endormis en larmes.

Maman est revenue, elle a l'air las et triste. Dans l'après-midi, quelqu'un dépose un pli de la supérieure de l'institution Saint-M. dans lequel elle demande à maman de venir la voir dans les plus brefs délais.

Maman me tend la lettre. Nous nous regardons sans mot dire. Nous pensons toutes les deux à la même chose.

Je m'arme de courage pour lui demander:

" quel a été le résultat de ta visite à la mère d'Alain ? "

Elle secoue la tête d'un air découragé, les yeux soudain emplis de larmes.

" Tu avais raison. Cela a été inutile et humiliant. Elle m'a dit que c'était de ma faute si tu étais une mauvaise fille, que je n'avais pas été assez dure avec quelqu'un comme toi, que si tu avais été sa fille... elle est de l'avis de son fils qui souhaite que l'on t'envoie dans une maison de correction pour te corriger et te mater. Alain ne rendra le cahier qu'en présence de sa mère et de moi et seulement si tu promets de ne plus revoir Mélie et de t'amender. "

Un grondement de fureur s'échappe de mes lèvres serrées. L'ordure, l'immonde, mais qu'a-t-il dans le coeur et dans la tête pour s'imaginer que l'on puisse dicter aux autres leur conduite ? Il y a de l'inquisiteur chez lui, du minable. Seul un pauvre type peut avoir ce genre d'attitude. quelle horreur ! Une folle envie de le tuer s'empare de moi. Dans mon esprit en déroute, mille supplices, mille morts, plus raffinés, plus cruels les uns que les autres, défilent dans mon esprit. Certaines scènes particulièrement effrayantes du Jardin des Supplices me reviennent en mémoire. Je vais relire ce livre afin de trouver encore des idées.

" Je vais le tuer.

-Arrête de dire des bêtises. "

MAMAN est revenue de son rendez-vous avec la supérieure, le visage p‚le et décomposé.

Je ne suis pas allée me baigner avec Mélie et les autres pour attendre le résultat de cette entrevue et aussi pour ne pas avoir l'air de l'abandonner dans cette épreuve dont je prévois l'issue. J'aimerais lui dire que je suis avec elle, qu'elle peut compter sur moi, mais je sens que ce serait mal venu, puisque je suis la responsable de ce qui lui arrive: démarches humiliantes, départ précipité de son mari, propos acerbes tenus par sa mère et ses soeurs me concernant, et, maintenant, cette visite à l'institution Saint-M. Elle monte lourdement l'escalier qui mène à sa chambre. Elle range machinalement son sac et ses gants. Je la suis du regard, n'osant pas parler la première. Elle s'assied sur le lit, l'air tellement accablé, le regard si malheureux, que j'ai du mal à

retenir mes larmes.

" Ta soeur et toi, vous êtes renvoyées de l'institution. "

Cela ne me surprend pas, je m'attendais à

être renvoyée, mais Catherine, je ne comprends pas.

Mais pourquoi Catherine ?

-Elles ne veulent pas de la soeur d'une fille comme toi, disant que le mauvais exemple que tu lui as donné est suffisant pour la pervertir. que de toute façon, après le scandale fait autour de toi, elles ne peuvent recevoir personne de la famille. Et que même si elles faisaient exception pour Catherine, les parents des autres élèves viendraient se plaindre, ce qui, parait-il, est déjà le cas. La supérieure m'a engagée à te mettre dans un établissement très strict, en dehors du département, car, dit-elle, aucun établissement convenable de la région n'ac-ceptera de te prendre.

-Nous irons au lycée.

-Cela m'étonnerait que la directrice, Mme F..., accepte. Tu sais bien qu'elle ne t'aime pas et qu'elle a tout fait, l'année dernière, pour que Mélie et toi cessiez de vous voir.

-Elle n'a pas le droit de nous refuser.

-Tu te trompes, elle en a le droit. Et quand bien même ! Te rends-tu compte de ce que serait ta vie au lycée si tu y entrais contre son gré ? Ce ne serait que punitions et brimades, qui te conduiraient à te révolter, ce qui lui permettrait de te renvoyer.

Mais cependant, je vais essayer de vous inscrire au lycée, ta soeur et toi, sans illusion. Il faut maintenant que ton père nous fasse venir très vite là-bas. "

La rentrée est dans moins d'un mois. Cela nous laisse un peu de temps.

" que t'a-t-elle dit d'autre ? "

Le regard qu'elle me lance est si dur que l'envie de pleurer me reprend.

" Elle m'a dit qu'elle n'était pas surprise de ce qui arrivait, qu'elle avait senti tout de suite chez toi une nature mauvaise et profondément perverse. que ton caractère était tellement buté, que les religieuses, les unes après les autres, venaient se plaindre de toi, disant qu'elles n'arrivaient à rien avec toi, que non seulement tu étais distraite, pares-seuse, menteuse et insolente, mais que tu empêchais tes camarades de travailler, les distrayant par tes pitreries, tes caricatures des professeurs et tes questions hors de propos.

-Ce n'est pas poser une question hors de propos que de demander une explication sur un texte littéraire ou un théorème. A chacune de mes questions, elles me répon-daient: " Vous n'avez qu'à réfléchir, ou faire attention, ou écouter", quand ce n'était pas: " Sortez, mademoiselle, vous perturbez le cours. " J'ai passé plus de temps à la porte des cours qu'à l'intérieur de la classe.

Et je te jure que la plupart du temps c'était profondément injustifié.

-Peut-être, mais on n'en est plus là. Et de toute façon, ce n'est pas pour cela que tu es renvoyée. D'ailleurs, si elles t'ont gardée si longtemps c'est par estime pour nous et surtout pour ta grand-mère: " Une femme si convenable, si courageuse. "

-Oh! la barbe, grand-mère, toujours grand-mère !-Je t'interdis de parler de cette façon de ta grand-mère. Toute cette histoire la rend malade. Avec tes tantes, elles m'ont dit...

-Je me fous de ce qu'elles ont dit. Elles ne pensent qu'à elles, qu'au qu'en-dira-t'on: que va dire Mme Untel et Mlle telle autre, qui va en parler en prenant le thé chez Mme X..., qui hochera la tête d'un air " je vous l'avais bien dit "; toutes ces vieilles pies qui ne pensent qu'à dire du mal de leur voisin. Jamais une parole gentille, jamais un geste amical. Je pourrais bien crever sous leurs yeux, qu'elles ne feraient rien. Elles détestent tout ce qui est jeune, nouveau, gai.

Pas une pour dire: " Pauvre petite ! " car, dans toute cette histoire, qui pense à moi, à

ce que j'éprouve ? qui m'aide à comprendre ce qui arrive? qui m'explique pourquoi vous êtes si tordus, vous, les adultes ? Pourquoi vous compliquez tout ? Pourquoi vous salissez l'amour des autres ? Pourquoi tout devient-il laid, petit, quand vous en parlez ?

Je ne veux pas vous ressembler, c'est affreux de vous ressembler. "

Je me jette en pleurant sur le lit, le martelant de mes poings. Maman me relève brutalement, le visage encore plus p‚le et dur, si dur.

" Peut-être n'est-on pas très beaux, ni très intelligents, ni très bons, ni très charitables.

Mais crois-tu que la vie soit une chose si facile ? Tu verras ce que deviendront tes grands sentiments et tes belles paroles. Tu seras bien obligée de plier, comme les autres.

-NON, NON, NON! mes hurlements

emplissent la maison. Oh ! non, plutôt mourir ! Je ne veux pas de votre vie. "

Une paire de claques arrête mes cris.

Je monte, abattue et rompue, au grenier.

Je vais dans mon arrnoire secrète chercher la bouteille de liqueur verte que j'ai confectionnée d'après les conseils de mon oncle Jean. Je dis que c'est de l'absinthe, ce n'est pas vrai et cela n'en a pas le go˚t, mais c'est très fort, très sucré et très parfumé. Je bois de longues gorgées à la bouteille. Je tousse, je m'étrangle, mais je vide la bouteille. Je m'écroule sur le lit-cage et je m'endors en compagnie de dragons de toutes sortes et de toutes les couleurs. quand je me réveille, il fait nuit depuis longtemps. Un grondement de tonnerre me fait sursauter. Oh ! que j'ai mal à la tête ! Je me lève à t‚tons dans le noir. Un éclair illumine le grenier, faisant surgir des ombres fantomatiques. J'ai la bouche p‚teuse et vaguement mal au coeur.

Je me traîne péniblement vers la porte. Il y a de la lumière dans l'escalier. La porte de la chambre de maman est entrouverte. Je la pousse, elle est assise dans son lit, un livre ouvert devant elle. Je m'approche, elle s'est endormie. Comme elle est jolie ainsi! Je dépose un baiser léger sur sa joue, je remonte ses couvertures et j'éteins la lumière. Elle n'a pas bougé, ne s'est pas réveillée.

Elle qui a le sommeil si léger, comme elle doit être lasse. Je descends à la cuisine boire un verre d'eau. Hormis l'orage qui s'éloigne et la pluie qui tombe à grosses gouttes molles, il n'y a aucun bruit ni dans la maison ni dans la rue. Je prends au portemanteau le vieil imperméable de maman, j'enfile mes bottes de caoutchouc et je sors dans la nuit. Tous les réverbères sont éteints-il doit être plus de minuit-la nuit est très noire, je ne distingue rien. Je marche le long des rues en frôlant les murs de la main, pour me guider. J'essaie de me souvenir o˘ les trottoirs s'arrêtent, o˘ il y a des marches. Cette promenade dans l'obscurité, attentive à déjouer les pièges du parcours, me fait du bien. La pluie lave mon mal de tête, je lèche l'eau qui me coule sur le visage et me désaltère de sa fraîcheur.

Trois heures sonnent aux clochers de la ville. Comme tout est calme. Pas une lumière.

Tout le monde dort. J'aimerais rencontrer quelqu'un qui, comme moi, aime la nuit, la pluie et la solitude, non pour lui parler, cela risquerait de le déranger, mais pour savoir que je ne suis pas seule à déambuler ainsi dans le noir. Cela me rassurerait de me connaître un compagnon. Mais les rues ne résonnent que de mon pas. Nul n'est assez fou ou assez malheureux pour chercher l'apaisement dans cette nuit pluvieuse de la fin de l'été. quatre heures sonnent. Je suis fatiguée et j'ai froid. Je continue, cherchant à épuiser mon corps pour calmer mon esprit. Cinq heures sonnent quand j'arrive devant la porte de la maison. Personne ne s'est aperçu de mon absence. J'accroche l'imperméable sous lequel se forme immé-

diatement une flaque d'eau qui va s'élargis-sant. J'ôte mes bottes dans un grand bruit mouillé. Dans ma chambre, je me déshabille dans le noir et me couche en grelottant. Je me sens bien, terriblement lointaine, indifférente. que m'importe ce qui m'attend. " Demain est un autre jour. " Je m'endors sur cette pensée. Oui, demain est un autre jour.

EN ouvrant les volets, je suis saisie par la pureté de l'air dont la fraîcheur baigne mes yeux d'une douceur qui efface les mauvais rêves de la nuit. Je sens un léger picotement en respirant. Je ne me suis pas trompée, l'automne est là avec ses matins frais o˘

la brume, comme un voile déchiré, flotte au-dessus des champs, semble s'accrocher aux branches des arbres, rendant irréels et vaguement maléfiques les abords des étangs. C'est la saison o˘ en une nuit surgis-sent de petits champignons bruns, roses, jaunes et blancs, o˘ les colchiques donnent une teinte funèbre aux prés emperlés de rosée, o˘ la campagne retentit des coups de fusil des chasseurs et des aboiements de leurs chiens. Plus que toute autre saison, l'automne est celle qui me convient, que j'attends et que je redoute, et dont je sens les mouvements secrets de pourriture, de vie souterraine, de mise en attente, jusqu'au plus profond de mon corps. L'automne a sur moi un effet stimulant. Il me semble que je cours plus vite, que je comprends mieux (c'est sans doute pour ça que le mois d'octobre est le seul mois de l'année o˘ je travaille bien et o˘ je n'ai pas de mauvaises notes, malgré le déplaisir que me cause la rentrée des classes), que mon corps et mon intelligence sont dans la plus complète harmonie avec la nature.

J'aimerais mourir à l'automne et que mon corps enfoui à même la terre humide et encore chaude du soleil de l'été se décom-pose rapidement, participant ainsi à

l'énorme travail de pourrissement qui accompagne tout renouveau.

Malgré mon manque de sommeil et les courbatures occasionnées par la pluie, je me sens prête à attaquer le monde, à faire face aux jours qui s'annoncent difficiles.

C'est en chantonnant que je m'habille, que je descends prendre mon petit déjeuner.

" Tu as l'air bien gaie, ce matin", dit grand-mère en m'embrassant sur le front.

Je la prends par la taille et je la fais tourner en riant.

" Arrête ! petite folle, tu vas me faire tomber. Arrête ! "

Ses yeux sont rieurs et inquiets. J'arrête ma danse et je l'assieds sur la chaise la plus proche. Nous nous regardons, essoufflées et souriantes. Ce serait bien si tous les matins ressemblaient à celui-là.

J'avale mon café-réchauffé, hélas !-et je me précipite dans la rue.

Il fait beaucoup plus frais que ces derniers jours. J'ai bien fait de prendre un cardigan.

Il est onze heures quand j'arrive chez Mélie. Je suis accueillie par le visage renfrogné de Françoise, l'oeil réprobateur de la mère de Mélie, et celui, curieux, de la bonne. Elles répondent à peine à mon bonjour. Bah ! ce ne sont pas leurs tristes figures qui vont g‚ter ma belle humeur ! Je monte quatre à quatre l'escalier.

Ils sont tous là dans la chambre de Mélie avec des figures longues, mais longues... que mon claironnant et joyeux: " Bonjour tout le monde! " semble, si cela était possible, renfrogner davantage.

Toute à mon bonheur de vivre une si belle matinée, je leur lance quelques plai-

santeries, dans l'espoir de les voir se déri-der. En vain. Devant leur mutisme boudeur je m'arrête, vaguement inquiète.

" Mais enfin, qu'avez-vous ? que se passe-t-il "

Ils explosent tous en même temps, ce qui rend incompréhensible ce qu'ils disent. C'est Jeanine qui réussit à rétablir le silence.

" Elle est folle, c'est elle qui nous demande ce qui se passe ! On ne parle que d'elle en ville et elle demande ce qui se passe ! Non seulement à tous les coins de rue les bonnes femmes ne parlent que de ton renvoi de l'institution, mais aussi de la lecture que Alain va faire de ton cahier au café du Commerce cet après-midi. "

Le ciel me semble soudain moins lumineux. Un grand froid, ponctué par les battements de mon coeur, m'enveloppe. Je serre l'une contre l'autre mes mains devenues glacées, un miroir en face de moi me montre l'image d'un visage comme p‚li par ce froid soudain.

Mélie se pend à mon cou, disant qu'elle n'en peut plus, que tout cela doit se terminer. Je l'écarte doucement et je m'allonge sur le lit, les yeux grands ouverts, fixant le plafond. Je réfléchis à ce que je viens d'entendre. que l'on parle de mon renvoi ne m'étonne pas, mais ce qui me trouble le plus c'est cette lecture publique du cahier.

Je pense qu'il y a une seule chose à faire.

J'irai cet après-midi au café du Commerce chercher mon cahier. "

Un lourd silence emplit la chambre. C'est Jeanine qui le rompt:

Je crois que tu as raison, mais fais attention à toi. "

Mélie dit qu'elle ne veut pas que j'aille là-bas, qu'ils vont me battre, me faire du mal, que je serai seule, que personne ne voudra m'accompagner... «a, je le sais, et je le préfère. Leurs présences, celle de Mélie surtout, compliqueraient les choses et me laisseraient moins libre de mes gestes et de mes propos. J'apprends que la lecture est prévue pour quatre heures. J'y serai. J'embrasse Mélie, qui essaie de me retenir. Je n'ai qu'une envie: être seule. Je lui promets de venir la voir après.

Je remonte vers la maison en traînant les pieds tant mon corps me paraît lourd. Il me semble que chaque personne croisée me regarde d'un drôle d'air, que les gens s'arrêtent de parler quand je passe auprès d'eux.

J'essaie de me dire que c'est un effet de mon imagination, que je vois des ennemis partout, que je suis atteinte du délire de la persécution, que cette histoire me rend folle...

Aie! je viens de recevoir une pierre sur la tête. Surprise, je m'arrête et je regarde autour de moi d'o˘ cette pierre a pu tomber et je ne vois qu'un gamin qui se sauve en riant. Je repars en haussant les épaules. Une autre pierre m'atteint dans le dos. Cette fois, je comprends, c'est délibérément que l'on me jette des pierres. Je me baisse et j'en ramasse deux ou trois, pas très grosses, hélas ! et je me retourne, prête à me battre.

Les gamins sont maintenant quatre ou cinq qui me lancent des pierres en criant: a Oh !

la tigresse !, oh ! la tigresse ! " Une rage folle m'envahit, j'en attrape un par les cheveux et lui envoie un coup de pied dans le ventre.

Il réussit à m'échapper et revient à la charge avec ses petits camarades. De grandes personnes nous regardent en ricanant. Pas une n'intervient, même quand une pierre plus tranchante me coupe la joue et me fait saigner. Une autre à l'arête du nez m'as-somme presque. Ils en profitent pour se précipiter sur moi en me bourrant de coups de pied et de coups de poing. Je griffe, je mords, je fais mal. Maintenant, je n'ai plus peur, je sais me battre et chacun de mes coups porte. Je préfère cependant abandonner quand je vois les grandes personnes, jusque-là spectatrices, s'approcher de nous.

D'elles, j'ai peur. Elles ont le visage de mes cauchemars d'enfant. Visages entrevus à la Libération, visages de haine que je n'ai jamais pu oublier. Je me sauve en courant sous les cris et les injures:

" Putain, salope, ordure, putain, salope, ordure ! "

Avec le choeur des voix aiguÎs des gamins:

" Tigresse, oh ! la tigresse... ! "

J'arrive, à bout de souffle, à la maison.

Grand-mère pousse des exclamations confuses. Maman, sans un mot, s'empresse de me laver le visage et de m'examiner la tête à la recherche d'une autre blessure. Je me laisse panser et déshabiller. Ma robe est déchirée à plusieurs endroits, j'ai le dos, les bras et les jambes couverts de bleus et d'égratignu-res. Maman me fait couler un bain, je me lave la tête, malgré les difficultés que j'ai à

lever les bras et les picotements désagréables que fait le shampooing sur mon cuir chevelu endolori. Une fois propre, je me sens mieux. Je m'enveloppe dans ma vieille robe de chambre et je demande à ne pas descendre déjeuner. Maman accepte à la condition que je boirai un peu du bouillon de la veille. Je me regarde dans la glace. Ah !

ils m'ont bien arrangée. Moi qui voulais être séduisante pour le rendez-vous de l'après-midi, c'est plutôt raté. Au-dessus du pansement de ma joue, mon oeil vire au bleu, une grande balafre part de mon nez jusque dans mes cheveux et tout ça dans un visage p‚le à faire peur.

Je bois mon bouillon à petites gorgées, sous le regard triste et inquiet de maman. Je lui raconte la bagarre en la minimisant. Elle a bien assez de soucis comme ça, pour craindre que je sois assommée à chaque coin de rue. Elle secoue la tête d'un air découragé. Je ferme les yeux.

Ma joue me fait mal. Je n'arrive pas à

réfléchir. J'essaie de lire, les lignes dansent devant mes yeux. Je m'endors.

Je me réveille en sursaut. Trois heures et demi déjà. J'ai juste le temps de m'habiller.

Une migraine effrayante me donne des nausées, je prends des cachets que j'avale en faisant la grimace. Je brosse mes cheveux encore humides. Comme ils sont doux et brillants. Heureusement, car le reste n'est guère attrayant. La balafre est plus apparente que tout à l'heure et mon oeil est maintenant bleu foncé et à moitié ferrné. Je mets une jolie robe. Mais à quoi bon ? Moi qui comptais tant sur mon charme pour les convaincre de me rendre le cahier et d'arrêter de me chercher noise. Je sais cependant que je dois y aller, que, quoi qu'il arrive, il est important pour moi de faire cette démarche.

Je croise maman dans l'escalier, elle ne cherche pas à me retenir. Elle ne me demande pas non plus o˘ je vais, elle se contente de me regarder tristement.

La matinée a tenu ses promesses, il fait un temps splendide, chaud et doux en même temps. Pas un nuage ne ternit le bleu absolu du ciel. Seules les cabrioles des hirondelles le marquent d'éphémères traits noirs.

Les rues sont presque désertes.

Il y a beaucoup de monde au café du Commerce, mais cependant moins que je le craignais, uniquement des hommes, jeunes pour la plupart, excepté la mère d'Alain, assise à côté de son fils, très droite, lèvres pincées.

En entrant, j'entends des exclamations diverses:

" Il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

-On ne doit pas s'ennuyer avec une petite garce pareille.

-Des histoires de mômes.

-«a ne valait pas le déplacement.

-Elle est précoce la fille. "

Je suis là, les bras ballants, dans l'entrée du café. Il me semble que les battements de mon coeur font un tel bruit qu'ils couvrent ceux de la salle.

C'est la mère d'Alain qui me voit la première et me désigne du doigt. Le silence remplace le brouhaha. Alain se lève à moitié

et retombe lourdement assis sur sa chaise.

Manifestement, personne ne s'attendait à

ma venue. J'arrache péniblement chacun de mes pieds au sol. Marcher me demande un effort de volonté tel que le temps s'abolit. Je me déplace dans un ralenti ponctué seulement par le choc de mon coeur. Mon sang circule à une vitesse folle, me donnant des vertiges qui accentuent mes maux de tête. Je serre les dents pour ne pas gémir. Je ne sais plus o˘ je suis, un bourdonnement immense m'emplit les oreilles. De chaque côté de moi se dresse comme un mur de brouillard. Je ne perçois distinctement que la table sur laquelle repose le cahier, ouvert. J'ai l'impression qu'il m'appelle, me tire à lui. Chacun des mots écrits émet un petit signal comme pour me prouver qu'il est bien là, bien à moi, et que je suis seule à pouvoir en disposer à ma guise. Comme c'est long d'arriver jusqu'à eux, je dois écarter les mauvaises pensées des autres, me battre contre leurs mots de haine et de colère. Je suis si lasse que le désir de laisser là mes propres mots devient de plus en plus grand. " Tu n'en as pas le droit, disent-ils, tu es responsable de nous, c'est toi qui nous as fait naître, qui, en nous assemblant de cette manière, nous as mis dans cette situation. Il ne nous plaît pas d'être lus par n'importe qui, puisque tu n'écrivais que pour toi-même. Nous avons été témoin de tes larmes, certains d'entre nous en portent encore la trace, d'autres sont à moitié effacés. Nous t'avons donné aussi bien de la joie, même si quelquefois tu nous employais improprement ou nous donnais une tournure bizarre par une orthographe par trop fantaisiste. Tu avais un go˚t peut-être trop marqué pour le côté pompeux, ronflant, un peu cuistre, de quelques-uns d'entre nous. Mais cela t'aurait passé avec le temps. Courage, tu as déjà fait la moitié du chemin. Ne nous abandonne pas. Tu verras, nous t'aiderons. Gr‚ce à

nous, tu pourras exprimer la beauté de ce jour et la souffrance, la peur, la honte, que tu éprouves en ce moment. Nous te conso-lerons. Car écrire, si difficile que cela soit, t'apportera, sinon le succès, du moins la paix avec toi-même. Ce sera, peut-être, ton seul moyen de communiquer avec les

autres, de faire qu'ils te comprennent et t'aiment telle que tu es. Tu trouveras ta transparence dans l'écriture, même si, devant la feuille blanche, tu ne vois que l'opa-cité du papier et le brouillard de ta pensée.

Ne nous abandonne pas dans ce cahier, car il te faudra trop longtemps pour nous oublier et jusqu'à ce que tu réussisses à

nous faire revivre, toute ta vie, consciente ou non, sera tournée vers nous. Il est important pour toi, aujourd'hui, de nous assumer entièrement. "

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