Le Collier de Perles
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
" Je suis venue chercher le cahier que tu m'as volé. "
J'attrape le cahier et le serre contre moi.
Je ne vois pas celui qui me l'arrache des mains, car une gifle m'a fait fermer les yeux.
Ma tête me fait tellement mal que je m'assieds en gémissant. J'arrive à rouvrir les yeux malgré la douleur qui me les ferme. En m'appuyant sur la table, je parviens à me relever. Je tourne le dos à Alain et à sa mère et je regarde ces hommes. Certains baissent la tête, d'autres détournent leur visage. Si je n'étais si fatiguée, j'irais vers chacun d'eux, les forçant à me regarder, peut-être alors comprendraient-ils la méchanceté stupide de leur attitude. Une voix me souffle:
" Pleure, demande-leur pardon, dis que tu ne savais pas, que tu ne te rendais pas compte. "
Une autre voix me crie:
" Jamais ! "
J'arrive à prononcer à peu près intelligi-blement:
" Je veux ce cahier, il m'appartient ! "
Je sens comme un flottement dans l'as-semblée, mais la mère d'Alain se lève:
" Ne vous laissez pas impressionner par l'apparence de cette fille, par sa mine p‚le, par ses écorchures, tout en elle est mauvais, ainsi que le disent les soeurs de l'institution et l'abbé C... Il faut lui donner une leçon, car elle est un exemple dangereux pour nos enfants... "
Je n'entends pas la suite, je suis comme devenue sourde, je ne vois que le trou de sa bouche, qui se déforme sous la pression des mots de haine. Je me détourne en haussant les épaules et je sors du café, sans doute portée par les anges.
C'est Yves qui me découvrira, tard dans la soirée, allongée de tout mon long au fond d'un fossé, ayant ramené sur moi les herbes et les brindilles, arrachées au talus pour mieux me cacher aux regards. C'est en pleurant qu'il m'aidera à me relever, à marcher, et me reconduira à la maison. Nous croisons des voisines, pas une n'aura un geste de compassion. Cette indifférence me fait plus mal que le reste.
Maman et Catherine éclatent en larmes quand elles me voient. Maman m'assied, me fait boire un liquide chaud, brosse mes cheveux pleins de terre et d'herbe. Elle pousse Yves dehors. Je vois bien qu'elle me parle, mais je ne comprends pas les mots qu'elle dit. J'essaie de lui sourire, cela redouble ses larmes. Elle me prend par la main et m'emmène dans ma chambre. Je la laisse me déshabiller, comme dans un brouillard. Elle me tend un cachet et un verre d'eau. Je les avale. Elle m'enfile ma chemise de nuit, me couche, remonte les couvertures, me passe la main sur le front.
Je lui souris. Elle me ferme les yeux. C'est beaucoup mieux. Je suis bien dans le noir.
JE suis restée plusieurs jours au lit, sans force, presque sans parler. Mélie est venue me voir chaque jour, m'apportant les frian-dises que j'aime et que je repousse écoeurée.
Le docteur Martin m'a donné des forti-fiants.
" Vous devriez envoyer cette petite chez des amis, cela ne lui vaut rien de rester ICi. "
Maman lui a répondu qu'elle n'avait ni amis ni parents qui puissent me recevoir.
Il est parti en haussant les épaules d'un air de dire: " que le destin s'accom-plisse ! "
Aujourd'hui, je me sens un peu plus forte, je me suis levée et j'ai fait le tour du p‚té de maisons. Dans l'après-midi, nous avons joué
au Monopoly, Mélie et moi. J'ai gagné. Elle m'a raconté les derniers événements: le départ pour Paris de Jeanine, qui a chargé
Mélie de me dire au revoir, sa mère lui ayant interdit de venir me faire ses adieux.
On a beaucoup parlé de ce qui s'est passé
au café. Certains pensent que les choses ont été suffisamment loin maintenant, et que l'on doit me laisser tranquille, mais Alain et sa mère pensent autrement. Elle m'apprend également que la directrice du lycée a refusé de nous recevoir ma soeur et moi malgré l'intervention de son père. Les larmes me viennent aux yeux. Certes, je m'y attendais, mais cela m'est encore plus pénible que je ne le pensais. Je me prends à
regretter furieusement l'école, d'autant que je sais que mes parents n'ont pas les moyens de nous mettre en pension. Comment vais-je apprendre tout ce que je ne sais pas ? Mélie me console en me disant qu'elle me donnera ses cours, que nous travaillerons ensemble.
J'acquiesce pour lui faire plaisir, mais je sais que cela ne sera pas possible.
Maman vient nous dire qu'il est bientôt l'heure de dîner. Mélie m'embrasse et s'en va. Maman s'assied sur le lit et me regarde longuement.
" Je vois que tu vas mieux. Je suis allée voir aujourd'hui la mère d'Alain...
-Oh ! non.
-Laisse-moi continuer. Ils acceptent de te rendre le cahier à certaines conditions: que tu le détruises devant eux et devant moi ainsi que les autres qui sont cachés au grenier, et que tu promettes de ne plus voir Mélie. Je leur ai dit que tu ferais ce qu'ils demandent. "
Le NON ! que je hurle est si fort qu'il m'arrache la gorge, dont je souffrirai durant trois ou quatre jours.
Une sueur froide m'envahit de la tête aux pieds, j'ai si froid que je claque des dents.
Maman me tend un verre d'eau. Je retombe au fond de mon lit, appelant la mort de toutes mes forces.
Catherine me monte mon dîner, je ne peux rien manger. J'arrive à grand-peine à
avaler la tisane et le cachet que me donne grand-mère. Heureusement, je m'endors très vite.
Le lendemain, maman me dit que la remise du cahier est prévue pour vendredi matin, c'est-à-dire dans deux jours. Je ne dis rien, Je sens que je souris vaguement. Je m'habille.
" Mets un vêtement chaud, il fait froid ce matin. "
J'enfile mon vieux pantalon de flanelle grise, des chaussettes de tennis, mes baskets et le gros pull jacquard que je me suis tricoté l'hiver dernier. Tout en me brossant les cheveux, je me regarde dans la glace. A part de profonds cernes sous les yeux et une balafre plus claire en travers du front, je n'ai pas trop mauvaise mine, je me trouve même plutôt jolie.
La fraîcheur de l'air me surprend. C'est normal, on est bientôt au mois d'octobre.
J'ai peur de descendre en ville. Je ne me sens pas assez forte pour affronter les regards. Je me dirige vers l'Allochon Néchaud, des coins que j'aime bien. Je suis bientôt obligée de m'arrêter tant je suis fatiguée et essoufflée. Je m'assieds sur le bord du chemin, m'efforçant à penser à tout autre chose qu'à cette histoire de cahier. Je n'y arrive pas. Sans cesse, mes pensées me ramènent à cette horrible matinée o˘ je vais devoir m'humilier.
Je reviens à la maison, épuisée. Je me couche sans pouvoir manger.
Dans l'après-midi, je vais chez Mélie, en passant par les rues les moins fréquentées.
Elle est seule dans sa chambre, en train de lire. Nous nous embrassons tristement. Je lui fais part du rendez-vous de vendredi.
Elle me dit que c'est mieux comme ça. Je la regarde sans comprendre.
" Mais, je ne te verrai plus ? C'est cela que ça signifie.
-Cela ne durera qu'un temps. Le temps pour les gens d'oublier cette histoire. Après, on se reverra comme avant. L'essentiel, c'est que nous nous aimions toujours ", dit-elle en se jetant contre moi.
Sans doute a-t-elle raison, mais je ne suis pas convaincue.
Je la laisse me déshabiller, mordiller mes seins, me caresser, dans la plus complète indifférence. Mon corps est comme mort. Ni sa langue, ni ses doigts ne pourront plus jamais le réveiller. Je la repousse doucement. Elle me regarde étonnée, avec un grand doute au fond de ses yeux bleus. Je me rhabille malgré ses pourquoi et bientôt ses larmes. Pauvre Mélie. Il me semble qu'un grand fossé s'élargit entre nous. Je lui propose une partie de rami. Elle est tellement joueuse que cela la console rapidement. Je rentre à la maison assez tôt. J'ai envie d'écrire. Je vais chercher un cahier.
Mais, brusquement, devant le papier finement ligné, une peur immense m'envahit.
J'essaie de la maîtriser, rien n'y fait, même ma main se refuse à tenir le stylo, mon bras droit est si raide que si on le touchait maintenant il casserait. Je m'écroule en pleurant sur le cahier vierge et désormais inutile. Je comprends qu'il faudra longtemps, des années peut-être, avant que je puisse à nouveau écrire. Je viens de perdre l'unique recours contre la solitude, la peur et l'angoisse. A qui parler dorénavant, à qui me confier ? Je suis seule, tout à fait seule, murée dans un silence qui, pour n'être pas total, n'en est pas moins absolu.
JE n'ai presque pas dormi de la nuit, tant une peur molle et envahissante me tenait éveillée. Je me lève péniblement, j'ai mal au coeur et au ventre. J'ai une tête à faire peur.
Maman non plus n'a pas bonne mine. Sa nuit a d˚ être aussi mauvaise que la mienne.
J'ai envie qu'elle me prenne dans ses bras, qu'elle me console. Mais son regard dur et froid, son visage fermé arrêtent tout élan. Je ne sais pas si grand-mère est au courant de ce qui se passe; elle me regarde avec une tristesse attendrie. J'erre dans la maison, le coeur battant à tout rompre sans autre raison que la peur de l'heure fatidique. Je me réfugie dans le grenier pour essayer de me concentrer, de calmer l'horreur qui monte en moi. Je ronge furieusement mes ongles.
Je me mets à genoux, essayant de prier.
Mais pas un mot de prière n'arrive à mes lèvres, pas même à mon cerveau. C'est le plus complet blocage. Je suis comme enfermée à l'intérieur de moi, je voudrais crier.
J'enrage de mon impuissance. Tout en moi hurle, pleure, gémit, demande gr‚ce. Rien, sauf une certaine fébrilité, ne trahit le drame que je vis. Une brutale envie de fuir m'envahit, bientôt submergée par des images de gendarmes, de prison, de foule hur-
lante. J'ai peur, une peur hideuse, avilissan-te, irrépressible. Je suis comme un animal à
la curée, o˘ que je me tourne, je ne vois que visages grimaçants, regards hostiles, gestes brutaux. Mes mains sont tour à tour br˚lan-tes et glacées. Je donnerais tout, ma vie même, pour ne pas être seule en ce
moment.
Mélie, Mélie! Viens, ne me laisse pas seule. C'est maintenant que j'ai besoin de toi. Nous devrions les affronter ensemble puisque c'est notre amour qui nous est reproché. Je suis abandonnée, même de toi. "
Je m'efforce de ne pas pleurer. Je ne veux pas qu'ils voient que j'ai pleuré.
Je compte les minutes qui s'écoulent.
Jamais le temps n'a passé si lentement, et cependant, je voudrais l'arrêter. Chaque bruit de porte me fait sursauter, un go˚t de bile me monte aux lèvres.
Un tintement de sonnette brutal, je sais que ce sont eux. Un long moment s'écoule, me semble-t-il, avant que maman m'appelle.
" Léone ! descends ! "
A chaque marche je crains de tomber, je me tiens à la rampe des deux mains. Seul un condamné à mort doit éprouver une terreur pareille à celle que je ressens.
La porte de la pièce o˘ ils se trouvent est entrouverte. Pas un bruit. Ils ne parlent pas.
Ils m'attendent.
Au prix d'un immense effort, je pousse la porte et j'entre. Ils sont tous les trois assis autour de la table de la triste salle à manger. Les lumières sont allumées, ce qui me fait remarquer que le temps est sombre et qu'il pleut. Un joli feu br˚le dans le poêle à
bois, ce qui me surprend, car il ne fait pas froid.
La mère d'Alain me regarde avec dureté; lui semble, pour la première fois, gêné, mais cela ne va pas durer. Maman est très p‚le, elle serre convulsivement ses mains l'une contre l'autre. Ses yeux sont rouges. Elle a pleuré.
C'est uniquement parce que nous avons pitié de votre pauvre maman que nous vous rendons ce cahier et que nous avons sa promesse que vous ne reverrez plus cette fille et que vous quitterez bientôt le pays.
Vous êtes une honte pour votre famille, vous ne méritez pas notre bonté. "..................
Je n'entends plus, mais, à ma grande honte, les larmes coulent le long de mes joues.
" Tiens, déchire toi-même ce cahier et br˚le-le ", me dit Alain en me le tendant.
Je recule. Oh ! non, pas moi! Je me retourne vers maman, l'implorant du regard. Elle détourne la tête, les yeux pleins de larmes.
" Allez, déchire ces ordures, br˚le-les, qu'elles ne salissent plus personne ! "
Mes larmes redoublent.
" Mais avant, va chercher les autres cahiers.
-quels autres ? Il n'y en a pas d'autres ! "
Il se lève brutalement, p‚le de colère contenue.
" Ne m'oblige pas à aller les chercher, je sais o˘ ils sont. "
Je suis s˚re que là, maman va intervenir, les mettre à la porte. Non, elle me fait signe d'obéir. Ce n'est pas possible, elle va leur dire de me laisser tranquille, de ne plus se mêler de nos affaires. Elle ne bouge pas, accablée. Je sens monter en moi une colère qui m'étouffe.
" Salauds ! Salauds ! "
Une paire de claques de maman calme mes cris.
" «a suffit ! Monte
J'ai envie de la tuer.
" Obéis, monte !
-Mais avant, jure de ne plus voir Mélie, de ne plus avoir de relations contre nature avec elle. Jure, sinon, je remporte le cahier, menace Alain.
-Non, tu n'as pas le droit. Pas ça !
-Je t'en prie, Léone, fais ce qu'il te demande.
-Jure, JURE.
-Je le jure.
-Tu jures quoi ?
-que je ne verrai plus Mélie. "
Mes larmes redoublent. J'ai mal, j'ai si mal.
" Très bien ! maintenant, va chercher les autres cahiers. "
Je monte quatre à quatre les deux étages.
J'arrache les cahiers à leur dérisoire cachette. Je redescends tout aussi vite, pressée d'en finir. Je jette les cahiers sur la table.
L'un d'eux tombe.
" Ramasse-le ", dit Alain.
J'étouffe en moi un mouvement de révolte, et sans attendre un nouvel ordre, j'entre-
prends de déchirer les cahiers. Les couvertures en carton sont dures à arracher, des photos, des pétales de fleurs séchées, des articles de journaux, des images pieuses s'échappent des pages; rageusement, je les déchire aussi. J'ai ouvert la grille du poêle, je jette les feuillets qui se tordent dans les flammes, les mots semblent vouloir sauter du feu mais retombent consumés. A chaque page arrachée et br˚lée, c'est un peu de moi qui est blessé ou qui meurt. Malgré moi mes larmes se sont remises à couler. On n'entend que le bruit du papier déchiré
et le ronflement des flammes. La dernière feuille mise au feu, je referme lentement la grille comme on doit refermer celle d'un tombeau. Je me recueille, légèrement en-gourdie par la forte chaleur qui monte du poêle. Je sais, là, maintenant, que jamais, plus jamais, je ne me laisserai humilier. qu'il faudra que je prenne une revanche éclatante pour oublier. Je pressens aussi, hélas ! que j'aurai toujours peur des autres, ce qui me conduira à me montrer dure, frivole, inconstante, pour essayer, malgré ça, d'être quand même aimée d'eux.
quand je me retourne vers eux, je ne pleure plus et c'est calmement que je leur dis:
" Maintenant, sortez ! "
Ils ne disent rien et me regardent avec une sorte de crainte. Je me sens effrayante de désespoir tranquille, le tisonnier noirci encore à la main.
" Sortez ! "
Ils se lèvent, s'en vont sans mot dire. Je fais signe à maman de s'en aller aussi. Je reste seule. Je m'assieds face aux flammes qui vont diminuant.
DANS les jours qui suivirent, maman me fit tenir ma promesse et m'empêcha de voir Mélie. Curieusement, cela me fut indifférent.
Je vivais dans un état d'hibernation mentale et affective qui m'empêchait de souffrir de son absence.
La rentrée des classes avait eu lieu. quatre fois par jour, les cris, les rires des enfants se rendant à l'école me rappelaient que j'étais désormais exclue à jamais du monde de l'enfance. Les premières semaines, cela ne me dérangea pas. Je restai enfermée dans ma chambre ou au grenier, lisant ou dormant. Je ne voyais les autres habitants de la maison qu'aux heures des repas. L'atmosphère de la maison était tendue et triste. Je m'en rendais compte, mais cela ne me touchait pas. J'étais comme absente. Grand-mère n'osait pas dire ouvertement sa réprobation de nous voir Catherine et moi si totalement inactives. Seul, mon petit frère mettait quelque animation dans la maison.
Le dimanche qui suivit la rentrée des classes, maman exigea que j'aille me promener avec elle pour prendre l'air. La promenade fut morne et silencieuse, par un beau soleil automnal. Je la suivais, traînant les pieds, tête baissée, ne voyant rien de la beauté des bois empourprés de leur mort prochaine. Nous crois‚mes peu de monde, maman ayant eu soin de choisir un endroit écarté tant sa honte était grande. Nous n'avions pas échangé dix phrases depuis la destruction du cahier, non que je me sois refusée à la conversation. Mais il y aurait eu trop à dire, ou rien à dire, ce qui revenait au même. Je ne boudais pas, ne pleurais pas, ne parlais pas, j'étais comme assommée, indifférente.
Maman écourta la promenade, visiblement agacée par mon attitude. Arrivée à la maison, après le thé, elle nous proposa une partie de Monopoly. Elle parut surprise de me voir accepter. Je jouai sans go˚t, mollement. Bien entendu, je perdis, mais cela me fut égal.
L'ennui et la tristesse de ce premier dimanche de l'année scolaire allait se répé-
ter durant des mois.
Par un bel après-midi ensoleillé et un peu froid, maman accepta que j'aille me promener seule à la condition d'être rentrée avant quatre heures et demie, l'heure à laquelle les écoliers sortaient de classe, afin que je ne puisse rencontrer Mélie. Je rentrai à
l'heure dite et pris l'habitude, tous les jours, quel que f˚t le temps, de faire de longues promenades à travers la campagne. J'obtins également la permission d'aller à vélo, le dimanche, voir ma grand-mère paternelle, qui habitait un hameau à une dizaine de kilomètres.
Si ces promenades me redonnèrent des couleurs, elles entretenaient chez moi une mélancolie accentuée par un automne flam-boyant qui se transformait peu à peu, sous mes yeux désolés, en un hiver froid et dépouillé. Les jours de pluie étaient particulièrement sinistres. Je restais des heures durant à l'abri sous un pont ou dans une grange abandonnée, trop transie pour pouvoir lire le roman qui restait enfoui dans la poche de mon imperméable. Je rentrais p‚le et grelottante, buvant avec reconnaissance le thé ou le chocolat que m'avait préparé
maman.
Mélie passait quatre fois par jour devant la maison pour aller en classe. J'attendais ces moments avec angoisse et le temps passant, avec impatience. Je me levais tôt, le matin, pour l'apercevoir. J'appuyais mon front contre la vitre et j'attendais. Chaque fois, elle levait la tête et marquait un temps d'arrêt. La même chose à onze heures et demie, à une heure et à quatre heures. Un Jour, Je lui envoyai par la fenêtre un petit billet sur lequel je lui disais que je l'aimais.
Nous prîmes l'habitude de communiquer de cette manière. Elle me disait qu'elle ne pouvait pas vivre sans moi, qu'au lycée on la tenait à l'écart et qu'elle était très malheureuse.
Maman s'aperçut assez vite de notre manège, mais n'en dit rien. Sans doute se rendait-elle compte que je ne pouvais rester isolée comme cela.
J'avais repris mes livres de classe, essayant de travailler seule. Je n'y arrivais pas. Je me sentais par moments envahie par la crainte de ne rien savoir, de rester d'une ignorance honteuse. J'allais à la bibliothèque municipale deux fois par semaine faire provision de livres. Je m'attaquai au rayon philosophie, à vrai dire bien réduit, mais la lecture de Spinoza, tout en me plongeant dans de difficiles réflexions, me découragea bien vite. Je découvris les mystiques et trouvai là un aliment à mon spleen. Je vécus durant des semaines dans un état d'exaltation religieuse et sensuelle qui me laissait épuisée, rêvant de l'époux divin et balbu-tiant les mots passionnés de l'amour céleste.
Je dois à Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, François de Sales, Thérèse de Lisieux, la solitaire des Roches et la religieuse portu-gaise, mes plus beaux tourments érotiques.
Devant mon calme, ma soumission, la sur-veillance de maman se rel‚cha. Je n'en pro-fitai pas tout de suite, tant la peur visqueuse avait anéanti en moi toute velléité de rébel-lion. Les jours succédaient aux jours, seulement un peu plus sombres, un peu plus froids. J'allumais, le matin, le poêle à bois de la sinistre pièce o˘ j'avais détruit le cahier.
Je haÔssais cet endroit, mais c'était le seul de la maison o˘ je puisse me réfugier et être seule. Chaque fois que j'entrais, mon coeur se serrait. Il me fallait en faire le tour, lentement, touchant les objets, redressant un tableau, écartant les rideaux, ou tison-nant le feu pour apaiser mon angoisse. Je m'asseyais devant la table, sous la suspension allumée et je lisais, dessinais ou faisais des patiences. Je tricotais aussi et faisais de la tapisserie. quelquefois, je caressais le chat. Mais, le plus souvent, je restais immobile dans le noir, le regard fixe devant le feu, seulement éclairée par la lueur dansante des flammes jusqu'à ce que maman ou grand-mère entre dans la pièce et me dise, invariablement:
" que fais-tu dans le noir ? "
Mon apathie les déconcertait. Je surpre-nais souvent leur regard songeur sur moi.
Cependant, elles ne disaient rien.
Un jour, sans l'avoir prémédité, je ne rentrai pas de ma promenade, j'allai chez Mélie C'était la première fois que je " descendais en ville ", depuis ce que Mélie et moi allions appeler l'histoire.
A cette heure de la journée, il y avait peu de monde dans les rues, néanmoins, c'est le coeur battant que j'arrivai chez Mélie. Samy le chien me fit fête, manquant, dans sa joie, de me faire tomber. Je montai jusqu'à la chambre de Mélie sans rencontrer personne. Je m'allongeai sur le lit, allumai une cigarette, prise dans un paquet de Lucky qui traînait là, et j'attendis.
Au milieu d'un bruit de voix aiguÎs de filles, je reconnus son rire. Ainsi, elle riait, elle pouvait encore rire. Cela me laissa songeuse. Elle monta, suivie de ses amies. Sa surprise fut telle en me voyant qu'elle resta un long moment sans réagir. Puis, poussant un cri, elle se jeta sur moi en me couvrant de baisers, sous les regards réprobateurs des autres qui s'en allèrent après quelques réflexions du genre:
" On voit bien que l'on est de trop. "
JE la regardais avec étonnement. Je me disais, voilà celle que j'aime, je suis dans ses bras, ses lèvres mordillent les miennes, nos langues, nos bras, nos jambes s'emmêlent.
Une brusque chaleur m'envahit le corps, je me sens trembler contre elle. J'ai envie de sa bouche sur mon sexe. J'attire sa tête sur mon ventre, je gémis.
" Suce-moi. "
Elle obéit, docile, habile. Oh ! si habile que je suis rapidement submergée par un plaisir oublié !
Mélie rit de bonheur, rouge et décoiffée, le visage humide de mon plaisir. Elle s'allonge contre moi, m'entourant de ses bras en me murmurant des mots naÔfs et tendres. Je ronronne de bien-être. Je n'ai plus peur.
Nous nous sommes assoupies sous le chaud bonheur des retrouvailles. A notre réveil nous convenons de nous revoir tous les soirs.
" Mais que va dire ta mère ?
-Ne t'inquiète pas, je m'arrangerai. "
Sept heures sonnent au clocher de Notre-Dame quand je quitte Mélie.
Je remonte vers la maison lentement, en passant par les petites rues. Maman est devant la porte, guettant mon arrivée, inquiète.
" O˘ étais-tu ?
-Chez Mélie. "
Elle n'a pas l'air étonné, plutôt soulagé.
C'est davantage pour la forme qu'elle ajoute:
" Je t'avais défendu d'y aller. Tu as abusé
de ma confiance. "
Je hausse les épaules. quoi qu'elle dise, j'ai décidé de revoir Mélie et je la reverrai.
Elle a compris mon regard et, pour la forme encore, ajoute:
" Demain, tu n'iras pas te promener. "
Je me mets à table, souriante et détendue. Je parle de choses et d'autres, sous les regards étonnés de grand-mère et de Catherine qui répondent par monosyllabes. Cela m'est bien égal, je parle pour le plaisir d'entendre ma voix retrouvée et pour éviter les propos désabusés de maman et de grand-mère.
Après le dîner, je propose une partie de nain jaune à Catherine. Je gagne et je vais me coucher contente.
Je m'endors comme un caillou.
IL a plu toute la nuit. Il fait très sombre et très froid. Je ne me lève pas pour regarder passer Mélie, je reste bien au chaud dans mon lit, rêvant.
Deux mois se sont écoulés depuis la journée du cahier. Alain et ses parents ont quitté la ville, qui s'installe dans sa monoto-nie hivernale. Je commence seulement à
pouvoir essayer de penser à autre chose qu'à l'histoire. J'essaie de me projeter dans l'avenir. Il faut que d'une manière ou d'une autre je reprenne mes études. Travailler, il n'en est pas question, je ne sais rien faire, et, de plus, on nous a élevées, Catherine et moi, pour être des épouses; notre seul avenir, c'est le mariage. Je dois étudier pour pouvoir quitter au plus vite cette famille qui me supporte mal et cette ville qui me rejette. Je suis peu à peu submergée par mon impuissance. que faire ? O˘ aller ? Je n'ai, bien s˚r, pas du tout d'argent, même pas pour prendre le train jusqu'à Poitiers. L'angoisse de l'avenir me tord le coeur. Il faudra que j'en parle à Mélie. C'est bon signe. Je m'imagine, tour à tour, actrice de cinéma, grand reporter, espionne, explorateur, courtisane. En fait, je ne vois que ce dernier métier qui me soit accessible. Mon ignorance m'en masque l'horreur et mes souvenirs littéraires l'idéa-lisent. Je ne m'y attarde pas car ce serait trahir Mélie.
Tout l'après-midi, je reste sagement à lire devant mon feu de bois. Maman vient de temps en temps voir ce que je fais, étonnée par ma docilité.
quatre heures et demie sonnent au clocher de Saint-Martial. Je vais doucement décrocher mon manteau dans l'entrée.
Ouvrir la fenêtre et l'enjamber: me voilà
dans la rue o˘ je cours vers la maison de Mélie. Comme la veille, j'y arrive avant elle.
Je rencontre sa mère, qui me parle gentiment, s'étonnant de ne pas m'avoir vue ces derniers temps. Elle a visiblement oublié
ce qui s'est passé. Un sentiment de peine m'envahit: comment, ce qui est tellement important, tellement douloureux pour nous, peut-il être si totalement méconnu ou oublié, ne serait-ce que l'espace d'un instant, de ceux-là mêmes qui étaient concernés?
On est nié par l'indifférence des autres.
C'est ce que j'apprends en ce moment. J'en veux à cette femme, sur-protégée et égoÔste, de ne pas me manifester une tendre compassion, f˚t-elle de commande. C'est de mauvaise humeur que je monte attendre Mélie dans sa chambre. Son bonheur de me revoir efface un peu la désagréable impression.
Je me laisse déshabiller, embrasser, caresser. Mais je ne retrouve ni la joie ni le plaisir d'hier. Je fais en sorte que Mélie ne s'en rende pas compte.
que de choses nous avons à nous dire...
nous parlons, nous parlons. C'est le père de Mélie qui nous interrompt. Il a l'air heureux de me voir, s'inquiète de ma santé et de mon emploi du temps. Il secoue la tête tristement devant mes réponses.
" Rentre vite, il est bientôt huit heures. "
Là, je suis s˚re de me faire gronder.
J'embrasse précipitamment Mélie. Je descends l'escalier quatre à quatre. Il fait nuit noire et une pluie fine et glaciale me fait sur le visage comme des coups d'épingle.
quand j'arrive, essoufflée, la famille est bien entendu à table.
" Excusez-moi, le père de Mélie m'a retenue. "
Ce n'est qu'un demi-mensonge. Devant l'absence de réaction, je continue comme on se jette à l'eau:
" Mélie va me donner ses cours et m'expliquer ce que je ne comprendrai pas. Son père est d'accord. " Toujours pas de réaction. Une aide inattendue me vient de la part de grand-mère:
" Ce n'est pas trop tôt que cette petite fasse quelque chose de sérieux. Ce n'est pas en restant toute la journée le nez dans ses livres ou à traîner à travers champs qu'elle s'instruira. "
Chère grand-mère, je l'embrasserais, bien qu'elle ait tort sur le fond J'ai beaucoup plus appris par mes lectures désordonnées et en observant la nature que durant toutes mes années scolaires.
Maman, qui ne lui a jamais donné de réelles explications sur notre renvoi de l'institution Saint-M., ne peut qu'acquiescer.
Chacun va se coucher sans que rien de plus n'ait été dit sur ce sujet.
Ouf ! je m'en tire à bon compte !
Alors commence pour moi une période active. Mélie passe tous les jours à onze heures et demie m'apporter ses cours qu'elle m'explique, ou plutôt essaie de m'expliquer, car elle n'est pas très forte en fran-çais, ni en mathématiques, ce qui donne lieu à des fous rires devant les résultats incon-grus auxquels nous arrivons. Le soir, je vais chez elle.
Cependant, très vite, nous nous découra-geons. Elle, parce que je ne comprends pas ses explications, moi, parce que je prétends qu'elle-même n'a rien compris. Il m'arrive de la battre tant je suis furieuse et déçue.
J'essaie bien de réfléchir seule sur tel ou tel problème d'algèbre ou de mathématiques, mais cela est trop dur pour moi. Je me contente de lire les livres d'histoire, de géo-graphie, de sciences naturelles ou des grands auteurs classiques comme Racine, Corneille ou Molière. J'ai repris avec assi-duité le chemin de la bibliothèque et je lis sans ordre Delly et Pascal, Max du Veuzit et Joseph de Maistre, Myonne et Voltaire, Henry Bordeaux et Rousseau. Comme on le voit, c'est pour le moins éclectique et si l'on ajoute à cela les hebdomadaires ou men-suels tels que: Nous Deux, Historia, Mickey, Confidences et Spirou, on aura une idée de la culture d'une fille de quinze ans livrée à
elle-même.
Il fait de plus en plus froid, la nuit tombe très tôt. A cinq heures, il fait nuit. Je me suis enhardie jusqu'à passer maintenant par la grand-rue pour aller chez Mélie. Personne ne me parle. Les bonnes femmes, qui me connaissent, chuchotent sur mon passage. Je passe très droite, le regard lointain, essayant de paraître indifférente.
Nous nous disputons souvent Mélie et moi, pour des riens. En fait, je suis jalouse de la vie qu'elle mène. Pour elle, l'histoire a changé peu de chose: elle continue à aller au lycée, au cinéma, à voir des amis, ses parents l'entourent de leur affection. Face à
tout ça, je me sens étrangement démunie et pauvre, si pauvre. Les jours s'écoulent de plus en plus lentement. Ni les livres ni Mélie n'arrivent à bout de mon ennui. Tout me semble fermé. La tentation de mourir revient, très forte.
Ce sont les vacances de NoÎl. D'habitude, cette période qui précède les fêtes est pour moi l'occasion d'une grande activité. Je prépare des cadeaux pour chacun et, comme je n'ai pas d'argent, ce sont des cadeaux entièrement confectionnés par moi: gants, chaussettes, bonnets, écharpes, tricotés avec de la laine récupérée, ou de petites tapisseries avec des voeux de Joyeux NoÎl, des poupées en chiffons et leur petit trousseau, des dessins, bref ! de ces petites choses qu'une fille habile de ses mains peut offrir. Cette année, je n'ai pratiquement rien fait, si ce n'est un pull en grosse laine que m'avait demandé
Mélie, des gants pour maman et grand-mère, c'est tout.
Le soir de NoÎl, mon impression de soli-
tude se fait plus grande. J'ai refusé d'accom-pagner la famille qui dîne chez une tante, avant d'aller à la messe de minuit. Je n'ai pas le courage de les affronter réunis. Je suis seule devant un joli plateau préparé par maman, foie gras, morceau de dinde aux marrons et petite b˚che pour moi toute seule. Je me suis installée dans la salle à
manger, le feu ronronne doucement, à la radio, il y a des chants de NoÎl. Comme tous les ans, c'est moi qui ai décoré l'arbre de NoÎl et monté la crèche. La dernière guir-lande attachée, je regarde mon oeuvre. Il est très joli mon sapin, il se reflète dans la glace qui me renvoie également mon image. Je regarde avec curiosité cette fille que je ne reconnais pas. Il me semble que j'ai grandi, mon visage s'est affiné, je n'ai presque plus les joues rondes de mon enfance, mes yeux sont cernés, mais, ce qui me surprend le plus, c'est mon regard: comme glacé, comme revenu de tout, aucun espoir ne s'y fait jour, pas la plus petite lueur, vieux, mort.
Mes cheveux roux, brillants et frisés, sont la seule masse vivante, comme n'apparte-nant pas à ce visage, à ces yeux-là. Un chaos de pensées se bousculent dans ma tête, un mot surgit qui devient cri: a NON ! " Et je m'écroule en hurlant ce mot:
" NON! "
DURANT ces vacances, nous nous voyons tous les jours, Mélie et moi. Ses parents nous emmènent à Tours, Poitiers et Limoges. Maman m'a donné un peu d'argent pour ces sorties, ce qui me permet d'acheter des babioles. Mélie me couvre de menus cadeaux.
autos tamponneuses, les tirs, les loteries, les manèges pour enfants qui me rappellent mes trépignements quand je ne voulais pas en descendre, criant:
" Encore un tour ! encore un tour ! "
La roulotte et la diseuse de bonne aven-ture, une petite ménagerie, des balançoires, cela a suffii à remplir la place.
J'ai froid et rien de tout cela n'est très drôle, je décide d'aller chez Mélie. C'est au carrefour, devant le marchand de tissus, que je suis arrêtée par une main brutale. C'est Mme R... qui m'agrippe ainsi et qui se met à
me secouer:
" Tu n'as pas honte de te montrer, petite roulure ? On ne peut plus se promener sans rencontrer des catins de son espèce ", dit-elle, en prenant à partie les trois ou quatre bonnes femmes qui se sont arrêtées pour regarder.
" quand on pense, une fille de bonne famille, tourner comme ça, dit Mme V...
-On devrait les enfermer des saletés pareilles, ajoute Mme B...
-Tiens, salope ! "
Je ne vois pas d'o˘ vient le coup, mais la gifle que je reçois est de Mme R... quant à
Mme L..., elle s'en prend à mes cheveux.
J'essaie comme je peux de parer les coups, elles sont maintenant cinq ou six après moi.
Un attroupement grandissant se fait autour de notre groupe, des gamins ricanent et tentent de me donner des coups de pied:
" Tigresse, oh ! tigresse ! "
La manche de mon manteau neuf se
déchire, je me mets à saigner du nez, cela doit les exciter car elles me bousculent de plus belle. Personne n'intervient. Une peur hideuse m'envahit, je revois les filles ton-dues de la Libération, mon père et sa mitraillette, les rires sales et les figures de haine hurlant des injures aux pauvres filles.
" NON ! NON ! laissez-moi ! "
Il y a là des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes ordinaires, qui ne feraient pas de mal à la plus petite bestiole, qui regardent sans émotion apparente cette scène cruelle. Jean-Claude, blême, n'ose pas intervenir. Francis, Michel, Bernard, les copains de l'été, regardent sans bouger.
J'aperçois une de mes tantes qui préfère changer de trottoir. Personne ne me viendra donc en aide ? Je suis tombée le long de la vitrine, me protégeant la tête de mes mains.
" Cela suffit, laissez-la, arrêtez! C'est monstrueux ! "
Une main ferme me relève et écarte les megeres.
" Vous seriez bien avancées si les parents de la petite allaient porter plainte pour coups et blessures ! "
Cela calme les furies plus s˚rement que des paroles de pitié et elles se dispersent sans demander leur reste.
L'homme m'essuie le visage avec son mouchoir. Il a de grands yeux bruns, doux et tristes. Je le connais de vue. Il n'habite pas ici mais vient de temps en temps voir ses parents qui tiennent un petit commerce de vélos dans la grand-rue. Une immense reconnaissance m'envahit, c'est la première et ce sera la seule personne à avoir envers moi un geste de compassion. Il me prend par l'épaule.
" Tu devrais rentrer chez toi, petite. Les rues ne sont pas bonnes pour toi. " Je voudrais le remercier, mais je ne peux prononcer une parole, je le regarde intensément, essayant de faire passer dans mon regard ce que je ressens. Il semble comprendre, un bon sourire éclaire son visage.
" Courage! le temps passe et l'on oublie. "
Je secoue la tête. Non, je n'oublierai pas, ni cet unique geste d'amitié, ni ces coups, ni ces humiliations, ni ces larmes. Je le regarde s'éloigner. J'essuie mes yeux, je me mouche et je vais chez Mélie pour essayer de mettre de l'ordre dans ma tenue avant de rentrer à la maison.
Elle ne dit pas un mot en me voyant, elle m'aide à me déshabiller, me fait couler un bain, me lave le visage qu'elle embrasse à
petits coups. Pendant que l'eau calme mon corps douloureux, elle a porté mon manteau à sa soeur pour que celle-ci recouse la manche. Elle m'enveloppe d'un long peignoir à
la sortie du bain et me fait boire une tasse de thé br˚lant. Elle me prend dans ses bras et alors, alors seulement, elle me dit:
" Raconte ! "
Alors, à voix basse, entrecoupée de sanglots, je lui explique la scène de tout à
l'heure, je sens ses larmes chaudes couler le long de mon cou. Je me tais, elle ne dit rien.
que pouvons-nous ajouter, d'ailleurs ? Je suis au centre d'événements qui nous dépassent. Il n'y a rien à comprendre. Nous som mes le jouet de circonstances, les autres aussi. Ce qui les révolte aujourd'hui pourra leur être indifférent demain. Nous sommes arrivées à un mauvais moment, voilà tout.
Je remonte à la maison, comme apaisée.
En chemin, je rencontre maman venue au-devant de moi. Elle est au courant de ce qui s'est passé. Je la devine à la fois hostile et tendre. J'ai envie de me jeter dans ses bras, mais, devant son attitude, je ne comprends pas, je n'ose pas. Nous marchons côte à côte sans rien nous dire.
Le repas est silencieux. A la fin du dîner, maman sort une lettre de sa poche. Aux timbres et à l'enveloppe, je vois que la lettre est de papa. Elle nous la lit.
Si j'ai bien compris, dans trois mois, quatre au plus tard, nous serons à Conakry. Je m'endors en rêvant de palmiers, de gens noirs et gentils.
DEPUIS la scène de l'autre jour, je ne suis pas retournée chez Mélie. C'est elle qui, ne me voyant pas, est venue voir ce qui se passait.
Je lui dis que je préfère que ce soit elle qui vienne, du moins pendant un certain temps.
Durant un mois, elle est venue tous les jours passer deux heures avec moi. Nous jouons aux cartes, ou lisons chacune de notre côté.
Nous avons abandonné le travail en commun, cela évite de nous disputer. Nous parlons de mon prochain départ qui se précise.
Elle me dit que c'est préférable pour moi et qu'un an c'est vite passé. Sans doute a-t-elle raison, mais ce n'est pas sans angoisse ni serrement de coeur, que je pense à cette longue absence. M'aimera t-elle encore quand je reviendrai ?
J'ai repris, malgré le temps froid, mes longues promenades dans la campagne et mes randonnées à vélo. Peu à peu, les jours s'allongent. Le printemps s'annonce précoce. N'aije pas cueilli mes premières violet-tes ? Je retourne à nouveau chez Mélie. C'est vrai que sa maison est plus agréable que la mienne et ses parents plus accueillants que les miens. De temps à autre, je croise, dans les rues, d'anciennes camarades de classe Toutes, sans exception, détournent la tête en me voyant. Leurs parents ont bien fait les choses. Il en est de même quand je rencontre une des soeurs de l'institution Saint-M.
elles, ce sont les yeux qu'elles baissent, par pudeur, sans doute, comme devant un spec-tacle honteux. Ce que je représente est-il si moche que ça ? Je n'arrive toujours pas à le croire. Les vacances de P‚ques ramènent Jeanine, qui a l'air maintenant d'une vraie femme. Elle a rapporté des tas de nouveaux disques de Paris. Nous ne nous lassons pas de les écouter. Francis, Michel, Bernard et même Yves viennent passer un moment avec nous. Personne ne parle de l'histoire.
Au début, ils me regardaient tous avec une certaine méfiance, craignant, qui sait ? des reproches, des plaintes. Ils n'ont eu ni les uns et les autres qu'un silence un peu dédai-gneux, c'est tout.
Malgré mes efforts, je n'arrive plus à m'intéresser à ce qui fait en général la vie des adolescents. quelque chose s'est comme arrêté en moi ou cassé. Seul le temps me le dira. J'assiste, indifférente, aux préparatifs de maman qui nous fait confectionner à
Catherine et à moi des robes pour pays chauds. C'est tout juste si nous échappons au casque colonial.
Notre départ est retardé, ce qui fait que j'ai la joie et la douleur d'aller chercher Mélie à sa descente du train qui la ramène de Poitiers o˘ elle a été passer son brevet en compagnie de sa classe. Sur le quai de la gare, il y a les élèves de l'école laÔque et celles de l'école libre. Les professeurs des deux camps se sont salués d'un signe de tête bref; quant aux élèves, elles ricanent en se regardant sournoisement. Mon arrivée provoque un immédiat silence. Les religieuses, en me lançant des regards effarés, emmènent leurs blanches brebis aussi loin qu'elles peuvent, les laÔques me toisent, comme outrées de tant d'audace. Je m'avance sur le quai, vers Mélie, qui n'a pas l'air très fier. Je la prends par la main et l'entraîne vers la sortie. Ma venue ne lui fait aucun plaisir, elle me le dit sans ménagement.
" Comme si on n'avait pas suffisamment d'ennuis comme ça ! "
Je souris en haussant les épaules. Je suis assez contente de moi. Car, pour cette petite provocation, il m'a fallu du courage. Je voulais la confirmation de la rupture entre les gens de mon ‚ge et moi. C'est fait. Je vais devoir finir de grandir sans eux.
LES adieux entre Mélie et moi ont été
affreux. Jusqu'au dernier moment, elle n'a pas cru vraiment à ce départ. Elle s'accroche à moi en pleurant, jure de m'aimer toujours, de m'écrire tous les jours, de ne penser qu'à moi. Je pleure aussi, bien sur Mais j'ai h‚te d'en finir. Le chauffeur du taxi klaxonne à coups brefs mais répétés, maman s'impatiente et doit regretter d'avoir accepté ce dernier adieu. Par la vitre arrière de la voiture, je regarde la silhouette de Mélie qui diminue peu à peu.
Nous sommes très au-dessus des nuages dans un ciel bleu éblouissant. Maman a sur le visage un air de contentement qui me fait du bien, Catherine regarde un illustré, Lucas joue avec ses petites voitures. Tout est calme. Je ferme les yeux, attentive aux battements de mon coeur, à la vie qui circule en moi. De temps à autre, l'image de Mélie s'interpose, Je la repousse doucement. Chaque minutes qui passent m'éloignent d'elle, je dois m'habituer à son absence
dès maintenant si je veux pouvoir la supporter.
J'attends avec curiosité le premier contact avec la terre africaine, je me
promets
de trouver auprès d'elle, sinon l'oubli, du moins la paix. Je sens que je vais
trouver
sur ce continent inconnu les réponses à certaines questions, que là-bas, les
gens
ne me connaitront pas, qu'ils seront sans préjugés. Je m'endors, un vague sourire
aux lèvres.
quand je me réveille, l'avion a amorcé sa descente, l'hotesse me fait attacher ma ceinture. Par le hublot, j'aperçois la mer, puis une masse d'un vert intense,
une terre rouge, un port, une ville.
quand nous atterrissons, je sais que j'ai déjà changé de vie. Je vais bientot
avoir seize ans.
Paris 1974
Montmorillon 1977
Ars-en-ré 1978
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