Le Feu sous la Cendre

Henri Ardel · Chapitre 8 sur 11

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Le Feu sous la Cendre

Chapitre VI

Ah! c’était plus cruel encore, s’il l’avait de nouveau trahie, en ces jours de tempête, après qu’elle-même l’attendait, fidèle, crucifiée par son angoisse pour lui!... Était-ce possible que cette abomination fût vraie?

Et c’était à ce menteur qu’elle avait voulu demeurer éternellement attachée... Pour l’amour de lui, qu’elle s’était refusée à l’homme qui, aujourd’hui, l’aimait... Qui savait peut-être la vérité sur le mari tant regretté et avait eu la générosité de ne lui laisser rien soupçonner... Peut-être bien d’autres aussi savaient et souriaient de son obstination à s’enfermer dans son deuil...

Abîmée dans sa souffrance, elle demeurait debout devant le bureau, ses yeux sans larmes fixés sur le portrait qu’elle interrogeait désespérément. Avait-il été retrouver Maud?... Oh! savoir... savoir!...

Maud, seule, maintenant pouvait lui répondre... Et il faudrait bien qu’elle le fît...

Une inflexible résolution durcissait le cœur de Mireille... En même temps, l’impression grandissait en elle, qu’une seconde fois, elle venait de perdre Max, et plus complètement encore... Pour les rapprocher, au delà même de la mort, il n’y avait plus le souvenir de leur amour... Maintenant, elle avait la sensation que cet amour gisait dans la boue...

 

VI

 

S Mireille avait obéi à son premier sentiment, tout de suite elle eût été parler à Maud, tant elle éprouvait, intolérable, le besoin de savoir.

Mais une réserve instinctive, une sorte de pudeur l’arrêtait au moment de remuer cette lie qui éclabousserait celui qu’elle avait adoré. Et puis, quel supplice de se retrouver devant sa menteuse amie à qui elle n’avait jamais donné que de la tendresse... D’apprendre des détails, peut-être, qui lui serait une nouvelle douleur et préciseraient la trahison...

Or, voici que deux jours après, le hasard amena cette rencontre dont elle avait peur, tout en la souhaitant et la sachant inévitable.

A la fin de l’après-midi, comme elle sortait de chez sa mère qui recevait, sur le seuil de la porte cochère, elle se trouva en présence de Maud, descendant de voiture.

La jeune femme l’accueillit par une exclamation de plaisir:

—Oh! Mireille, je suis contente de t’apercevoir!... Remonte avec moi chez ta mère, pour que nous passions un instant ensemble, dis, chérie.

«Chérie!» Maud osait l’appeler ainsi après lui avoir volé son mari, lui avoir infligé la plus terrible injure dont une femme puisse atteindre une autre.

Une seconde, avec une sorte d’effroi devant cette inconscience, elle la considéra; et ses yeux étaient si sévères, étincelants d’une révolte si méprisante, que dans ceux de Maud une surprise monta:

—Qu’est-ce que tu as, Mireille?

—Je te le dirai un jour où nous pourrons causer tranquillement... Adieu, Maud.

Elle ne lui tendait pas la main. Aucun sourire n’éclairait son visage; et, se détournant, elle partit, rapide, frêle ombre noire dans le crépuscule.

Une autre que Maud Ypsilof, voyant Mireille si différente d’elle-même —et se souvenant...—fût peut-être restée à l’écart, tant qu’elle ignorait le pourquoi de cette attitude nouvelle. Mais Maud était une impulsive qu’aucune menace de danger n’aurait pu faire reculer. Le lendemain même, tandis que, avant de sortir, Mireille cherchait une revue dans la bibliothèque de son mari, elle s’entendit soudain annoncer:

—Mᵐᵉ la princesse Ypsilof est au salon et demande si elle peut voir Madame.

Mireille éprouva la sensation d’un poids longtemps menaçant qui s’abattait tout à coup sur son cœur, et il lui fallut un effort pour retrouver le souffle qui lui manquait. Puis, elle commanda:

—Faites entrer ici.

Obéissant à une irrésistible impulsion, elle avait donné l’ordre. Là, dans cette pièce où le souvenir de Max était si présent, devant son image, Maud n’oserait pas lui mentir... Alors, elle allait savoir...

Ses mains se serrèrent d’angoisse. Droite, elle attendait.

Le domestique écarta la lourde tapisserie de la portière, et Maud apparut, très belle, apportant le pénétrant parfum de fleur qui l’enveloppait toujours, mais un peu pâle, comme si elle eût été violemment saisie de se voir, contre toute prévision, reçue dans la pièce qui avait été le séjour favori de Max. Et, tout de suite, son regard courut vers le portrait, sur le bureau, tandis qu’elle avançait vers Mireille, restée immobile, sans geste d’accueil.

Elle, très vite, l’embrassa d’un mouvement si spontané, que la jeune femme ne put se dérober. Mais elle eut un recul violent que Maud perçut... Et puis, les lèvres de Mireille n’avaient pas rendu le baiser...

Alors Maud s’écarta un peu, devenue plus pâle encore, et regardant son amie, elle s’exclama:

—Mireille, que tu es étrange!... Que t’est-il arrivé?... Tu m’as dit que tu désirais me parler... Tu as quelque chose contre moi?

Le regard de Mireille se posa sur elle:

—J’ai à te rendre quelque chose qui t’appartient.

—Quelque chose?... Quoi?...

—Un papier.

—Comment, un papier?... Quel papier? Que veux-tu dire?...

—Un papier que le hasard a fait tomber entre mes mains et que je ne veux pas garder... D’ailleurs, il est à toi, signé par toi.

Toutes deux étaient restées debout. Maud saisit les poignets de Mireille et ses yeux brûlants, dont le regard devenait tout ensemble aigu et anxieux, cherchèrent ceux de sa cousine.

—Mais, Mireille, que signifie tout cela?

—Une chose bien simple et cependant terrible... Tu vas comprendre.

Mireille avait dégagé ses mains sans que Maud essayât de les retenir ni de l’arrêter, tandis qu’elle allait vers le bureau, l’ouvrait et prenait la feuille.

Dans son cadre, Max regardait avec sa hardiesse caressante. Et son âme, où était-elle? Entendait-elle l’accusation devant laquelle il n’avait aucune défense possible?...

Mireille tendit le papier à la jeune femme qui semblait pétrifiée.

—Tiens! c’est à toi, cette lettre.

Maud la saisit d’un geste éperdu et y jeta un coup d’œil.

Il n’y avait plus vestige de couleur sur son beau visage qui se contractait.

—Où as-tu trouvé cette lettre? interrogea-t-elle violemment.

—Dans un livre de Max.

—Ah! en inventoriant le bien de celui qui n’est plus là, pour défendre son intimité contre ta curiosité!... Toi, toi, tu as fait cela! toi! la délicate Mireille.

La femme de Max Noris eut un méprisant geste d’épaules.

—J’ai touché à ce livre pour le ranger, Maud, et la lettre que Max avait crue perdue en est tombée... Je n’avais aucune curiosité. J’ai le respect des secrets de ceux qui ne sont plus, mais...

—Mais cependant tu as lu!

—Oui, sans réfléchir... D’ailleurs, j’en avais le droit!... J’ai lu d’instinct. Et c’est horrible d’avoir lu!

—Tu as lu!... Tu as lu!...

—Oui...

—Et... et tu t’es imaginé... des folies!

—Je ne me suis rien imaginé... J’ai appris une vérité affreuse...

Maud regardait la jeune femme avec des prunelles dilatées. Elle, Mireille, avait la sensation que son cœur gisait, broyé. Et, dans sa torture, criait la soif de savoir si son mari avait répondu à l’appel éperdu que renfermait cette lettre.

Pourtant elle se taisait, sachant Maud capable de lui répondre par un mensonge.

Mais la jeune femme s’était laissée tomber sur une chaise basse, et la tête penchée, elle lisait la lettre comme si elle ne la connaissait pas.

Puis elle se redressa; et ardemment, elle demanda:

—Cela te ferait-il un peu de bien, Mireille, de savoir qu’il n’est pas venu, comme je l’en suppliais?...

Un frisson secoua Mireille. Une seconde, l’étau qui lui broyait le cœur se desserra.

—Tu dis qu’il n’est pas venu?

—Non, il n’est pas venu.

—Oh! est-ce la vérité? murmura Mireille désespérément.

—C’est la vérité, Mireille.

—Jure-le-moi sur... sur ta vie... sur celle de mes petits... sur son souvenir à lui...

Sans hésiter, Maud prononça, avec un accent où, vraiment, la sincérité vibrait:

—Je te le jure. Il n’est pas venu... Je lui avais envoyé ma folle prière après... après ce thé chez ta mère où j’avais été exaspérée de le voir si mal... Car je l’adorais!

—Tais-toi! Maud, commanda Mireille, sa douce voix devenue impérieuse.

—Le lendemain, j’ai reçu de lui une lettre... que tu pourras lire... que je conserve comme une relique, et qui a éveillé en moi le remords à ton égard... Car jusqu’alors... tu me connais, la passion m’absorbait seule... depuis surtout que je l’avais revu...

—Tu l’avais revu?... Quand?... Tu comprends, maintenant que j’ai appris, il faut que je sache tout... Pour la première fois, quand était-ce arrivé? Comment?...

La voix de nouveau impérative, ses mains serrées l’une contre l’autre, Mireille interrogeait, debout devant Maud abattue sur sa chaise basse; et, encore une fois, d’instinct, ses yeux cherchèrent, dans le cadre de cuir, le jeune visage souriant, le regard qui avait menti, la bouche qui avait cherché la bouche de l’amie...

D’une voix sourde, Maud disait:

—Quand?... Au printemps qui a précédé la guerre... Tu étais à Fontainebleau avec Jean... Lui, seul à Paris... Je lui ai demandé de venir dîner avec moi... Depuis longtemps, tout bas, j’étais folle de lui... Je le lui ai avoué, après l’avoir, avec toute la puissance de ma passion, grisé de... de ce qu’il appelait, tu te rappelles? «mon charme capiteux».

Le visage de Mireille se contracta. Mais elle n’eut pas un mot. Ses yeux continuaient d’exiger la cruelle vérité.

—Lui... tu le connais... il était comme tous les hommes... un altéré d’amour...

—J’étais là pour lui en donner, interrompit Mireille d’une voix si dure, qu’il semblait qu’une autre parlât.

—Non, tu n’étais pas là, justement... Et la nuit était douce divinement... Une nuit de printemps... Une vraie nuit d’amour...

Un cri bondit du cœur de Mireille:

—Tais-toi!... Ne me dis pas cela!

—Mireille, tu veux savoir... Pense, je t’en supplie, que nous avons un moment perdu la raison... Et que l’acte des insensés doit être pris comme tel...

Une expression d’amertume infinie crispa la bouche de Mireille.

—Ce soir-là, seulement, vous avez été fous? Maud, ne me mens pas! Il faut que je connaisse la vérité!

—Cette semaine-là, tandis que tu étais absente... Et puis, tu es revenue... Après, la guerre a éclaté...

—Alors?...

—Alors, il m’a laissée... pour toujours!

Mireille, comme si la force, soudain, l’abandonnait, se laissa tomber sur le divan où, tant de fois, près de lui, elle avait connu de si doux instants... Le murmure du passé lui arrivait en rafales...

Maud continuait à tordre ses mains d’un geste machinal; elle aussi regardait vers les jours enfuis.

Brusquement, Mireille releva la tête et questionna:

—Tu dis qu’il t’a laissée... pour toujours... Cependant, il est revenu en permission.

—Il s’était ressaisi... Et, en lisant la lettre par laquelle il a répondu à mon billet, j’ai compris pourquoi il était perdu pour moi...

—Maud, cette lettre, je veux la voir...

La jeune femme inclina la tête.

—Tu l’auras... Mais tu seras généreuse, n’est-ce pas, tu me la rendras?... Pour moi, je te l’ai dit, elle est une relique... C’est tout ce qui me reste de lui...

—Avec tes souvenirs! fit Mireille, une âpreté sombre dans la voix.

Un sourire amer passa sur les belles lèvres, souples et lourdes.

—Oh! mes souvenirs... Je n’ai plus qu’un désir, les oublier, les rejeter de mon cœur, de mon cerveau! Il le faut bien pour que je puisse recommencer ma vie...

—Tu veux... tu veux te remarier!... malgré... ce qui a été?... Tu veux tromper un honnête homme en te donnant à lui comme une honnête femme?... Mais quelle conscience as-tu donc, Maud!...

Mᵐᵉ Ypsilof eut son geste familier et haussa les épaules.

—Je n’ai pas de conscience... Je n’ai qu’un appétit de bonheur... de bonheur tel que je le comprends... si impérieux que je sacrifie tout pour le rassasier... Sois tranquille, je n’épouserai qu’un être à ma hauteur... qui m’apportera... ce que moi-même je lui offrirai... Nous serons quittes!... Tu le sais bien que je me juge indigne d’un homme comme Guisane...

—Ne parle pas de Guisane!... commanda Mireille d’un élan dont elle ne fut pas maîtresse. Que son nom même ne soit pas mêlé à ces vilenies!

—Mireille, il faut pourtant que je te dise quelque chose qui te fera mieux encore pénétrer ce qu’il est... Il sait qu’un moment... Max a mal agi envers toi...

—Il sait!... Comment sait-il?

—Parce que... pendant les dernières heures qu’ils ont passées ensemble, Max lui-même a avoué la trahison qu’il se reprochait tant...

Mireille regarda sa cousine avec des prunelles où il y avait de la stupeur.

—Mais comment, toi, Maud, sais-tu ce qu’ils ont dit ensemble?

—Là-bas, à Morgat, Guisane et moi, nous avons parlé de toi. Il m’a fait une réflexion qui m’a montré qu’il connaissait la vérité... Mais tu as vu, même pour t’obtenir, peut-être, toi qu’il adore... il n’a pas voulu altérer le souvenir que tu gardais de Max! Mireille, il m’a semblé que cela, il valait mieux que tu l’apprennes. Maintenant, tu n’ignores plus rien... Je n’ai plus qu’à te dire adieu...

Elle se levait et passait la main sur son front d’un geste d’infinie lassitude. Mireille, épuisée, n’avait plus une parole.

—... Je n’ai plus qu’à te demander pardon... oh! de toute mon âme, avec tout ce qui s’y trouve de moins mauvais... de ma trahison, du mal que je viens encore de te faire et que j’aurais tant voulu t’épargner... Car c’est pour te l’éviter que j’ai résisté, bien des fois, à la tentation de m’accuser devant toi... Ah! pourquoi cette lettre est-elle tombée entre tes mains!

—Parce que la justice l’exigeait, prononça lentement Mireille.

—Oui, la justice est sans pitié!... Ah! de la pitié, Mireille, aies-en pour moi, je t’en supplie!... Souviens-toi que Max t’a donné ce que personne d’autre n’a eu de lui... Méprise-moi, je le mérite. Mais... plus tard... pense à moi sans colère...

—Je n’ai pas de colère, mais seulement de la souffrance... Ah! une souffrance pire encore que quand j’ai appris qu’il m’était enlevé!... Il ne me reste plus rien de lui. Pas même le souvenir de notre amour qui me fait mal... et dont j’ai presque l’horreur maintenant!... Oh! je voudrais mourir!

Maud la contemplait avec des yeux désespérés.

—Mireille, quand tu auras lu sa lettre, je suis sûre que tu ne penseras plus ainsi...

—Cette lettre, tu vas me l’envoyer aujourd’hui même. Je ne peux pas attendre!...

—Tu l’auras ce soir... Je te la confie. Adieu, Mireille.

—Adieu...

Une seconde, elles se regardèrent, sans un geste l’une vers l’autre. Puis Maud se détourna et sortit.

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Le soir même, Mireille avait la lettre. Pour elle aussi, c’était une relique, malgré la trahison; elle le sentait bien, tandis qu’elle emportait le précieux papier, pour le lire dans le cabinet de Max.

Elle s’assit au bureau où il écrivait jadis, à la lueur de sa lampe, devant son visage qu’elle avait tant chéri; et un instant, elle le considéra avec toute son âme, rendue si profonde par la douleur. Puis, elle ouvrit l’enveloppe et elle commença à lire:

«Non, Maud, je ne viendrai pas; ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais plus. J’ai été misérablement coupable parce que je suis un pauvre homme de chair et de passion et que vous m’aviez grisé, Maud... Ce n’est pas un reproche... Je n’ai pas le droit de vous reprocher d’avoir fait à ma faiblesse l’aumône que j’avais la lâcheté d’implorer...

«Vous êtes toujours l’ensorceleuse qui m’a fait perdre toute sagesse. Mais depuis plus d’un an, je vis à une école qui a un peu trempé ma fragilité. Si vous saviez comme à l’éclair des obus, avec la vision constante de la mort possible, le jugement se fait autre; sévère pour telle de nos actions qui nous avait paru une bagatelle.

«Là-bas, il m’est venu le dégoût et le mépris de ma faute envers Elle, si adorablement vaillante, fidèle, tendre, dans les heures tragiques qu’elle supporte sans un retour sur elle-même, ne pensant qu’à moi qui lui ai menti... Jamais son souvenir, quand je suis loin, dans la tranchée, ne me torturera assez pour me faire expier ma vilaine action!

«Si vous saviez de quel poids ce souvenir, maintenant, pèse sur ma loyauté, vous comprendriez que la tentation ne m’effleure même plus de revenir à vous—fût-ce même une fois!...—avant de repartir... Alors pourtant que je subis encore, que je subis toujours votre séduction, Maud.