Le Feu sous la Cendre

Henri Ardel · Chapitre 11 sur 11

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Le Feu sous la Cendre

Chapitre IX

—Christiane, je veux la vérité!

—Je te répète, strictement, ce qui m’a été dit, je te le promets. De même qu’il m’a été assuré que son bras pourrait lui être conservé...

Cette fois, Mireille ne demanda plus rien, Christiane l’entendit murmurer:

—Mon Dieu, ayez pitié!...

Et elle cacha son visage dans ses mains. Il y eut un silence. Délicatement, Mᵐᵉ Dabrovine baisait les cheveux que soulevait la brise tiède, et elle répétait comme une berceuse apaisante:

—Chérie, ne désespère pas, puisque la guérison viendra.

Mireille redressa la tête. Et, autour d’elle, sous le clair soleil, elle aperçut le large ciel d’un bleu laiteux où vibraient les cloches dominicales; les arbres fleuris dont la brise emportait des pétales roses, des pétales blancs; le fleuve au ton de jade qui descendait vers la mer, moiré de lumières et d’ombres entre ses rives veloutées par la jeune verdure... Et devant ce paysage de paix, son cerveau bouleversé eut, une seconde, l’impression qu’elle avait rêvé un épouvantable cauchemar...

Mais ses yeux rencontrèrent ceux de Christiane pleins de larmes, et la conscience du nouveau malheur la broya. Elle eut un cri de détresse infinie:

—Oh! Christiane!... Voici que je souffre pour lui comme j’ai souffert pour Max!... Quelle femme suis-je donc?... Ah! je ne soupçonnais pas que je l’aimais ainsi!...

 

IX

 

—C’ ici, madame, dit l’infirmière qui, complaisamment, avait guidé

Mireille jusqu’à la chambre de Guisane, au Val-de-Grâce.

Et, après un léger coup, elle entr’ouvrit la porte, sur le consentement du blessé.

Une seconde, au seuil de la pièce, Mireille demeura, haletante d’émotion, regardant. Il était sur un fauteuil près de la fenêtre,—ouverte sur le jardin,—dont il ne pouvait voir le jour; les yeux voilés, son bras blessé en écharpe, sous les bandes. Que cet homme abattu, le visage pâle et creusé, était donc loin du beau soldat, hardi et fort, au regard pénétrant, qui lui avait dit adieu à Monaco, quelques mois plus tôt...

Il demanda, avec une lenteur indifférente:

—C’est vous, madame Debrion?

Alors, Mireille, la porte refermée, s’approcha:

—Non, ce n’est pas Mᵐᵉ Debrion..., dit-elle presque bas, d’une voix qui tremblait. C’est moi... Mireille...

Il eut une exclamation si frémissante, qu’elle en tressaillit toute.

—Mireille!... Toi!... Toi!... mon amour... Vous! Oh! madame, pardon!... Je rêve...

Elle se laissa glisser à genoux près du fauteuil, et, se penchant, mit sa main sur celle qui, restée libre, se crispait au bois du meuble.

—Non, vous ne rêvez pas! mon cher, cher ami. Avec tout mon cœur, je suis près de vous, enfin!... Enfin!!! Si longtemps, je ne savais pas où vous étiez... Oh! quel supplice!... Dès que j’ai appris que vous étiez à Paris, que je pouvais vous voir, je suis venue...

—Vous avez appris comment?... Quand?... J’ai dicté pour vous un mot, il me semble qu’il y a un siècle... Désormais, les jours, les nuits sont sans fin pour moi...

—Vous m’avez écrit?... Je n’ai rien reçu, c’est par Christiane que j’ai pu enfin obtenir de vos nouvelles... Hier, à la Commanderie... où je suis avec les petits, à cause du bombardement, une dépêche m’a appris que je pouvais arriver jusqu’à vous. Je suis partie, ce matin, par le premier train possible...

Il dit tout bas:

—Oh! chère bien-aimée!... Que c’est bon de vous avoir!...

Sa main valide étreignait celle de la jeune femme qu’il dévorait de baisers. Elle l’entendit murmurer à lui-même:

—J’ai bien fait de vivre encore!... Cette minute est ma récompense...

Que voulait-il dire? Était-ce donc qu’il avait pensé à se tuer, se sentant atteint dans cet avenir d’artiste, auquel, tout entier, il appartenait?...

Et, suppliante, elle dit, se maîtrisant:

—Mon ami très cher, est-ce que vous oubliez que votre Mireille et ses enfants ont besoin de vous?...

—Besoin d’un infirme!... Mon pauvre amour, à quoi, maintenant, à qui pourrais-je être utile?

—Maintenant, oui, peut-être... vous ne pouvez pas encore beaucoup... Mais dans quelque temps, ce sera tout autre chose!... Puisque je vous ai retrouvé, je vous aiderai à attendre la guérison! Et vous verrez qu’elle viendra vite!

—La guérison! Oh! Mireille, c’est atroce de ne pas vous voir.

Elle dit passionnément, avec un tel désir de lui apporter la conviction qui lui serait un viatique, qu’un instant entra en lui la foi qu’elle voulait lui donner:

—Vous me verrez bientôt, mon ami. Ayez patience!

—Ah! si j’étais certain de voir finir cette horrible nuit, quelle patience j’aurais! Mais ne jamais plus vous voir, Mireille!... Ni la lumière!... Ni la couleur... Ne plus peindre!... Vous souvenez-vous, là-bas, au bord de la mer, je vous disais que c’était la seule épreuve que je redoutais... Et justement, elle s’est abattue sur moi!

Avec le même accent de certitude, la jeune femme interrompit ardemment:

—Pour un moment, hélas oui! Mais ces mauvais jours vont passer. J’ai causé avec le major qui m’a répété l’avis de tous les oculistes par lesquels vous avez été traité. Tous estiment que votre vue va revenir peu à peu. Lui m’a donné tant d’exemples de cas analogues au vôtre que, maintenant, il me paraît impossible de douter de votre guérison!

—O enfant confiante, si je pouvais partager votre foi!... Et mon bras, mon bras droit! va-t-on finir par me l’enlever? Il est encore dans un tel état!

A l’entendre parler, en elle pénétrait l’anxiété torturante qu’elle sentait en lui et que, tout à coup, il trahissait, parce qu’il savait quel cœur l’écoutait...

—Mon ami, il faut espérer. Maintenant nous allons le faire ensemble... Ce sera plus facile!

Il murmura encore:

—O chère aimée!... Allez-vous donc me retenir dans la vie? Car... Écoutez que je vous confesse la vérité... Quand je me suis vu atteint... le plus cruellement que je pouvais l’être! j’ai compris que je serais incapable de supporter un éternel supplice, qu’il valait mieux en finir tout de suite...

—Patrice! Oh! Patrice!

—Pourquoi vous étonnez-vous?... Pourtant, vous le savez bien, que ma vue m’était plus précieuse que la vie... Plus que mon bras! Car j’arriverais bien, s’il le fallait, à peindre de la main gauche... Avec l’habitude! Mais ne plus voir! Pour moi, c’est un supplice de damné... J’aime mieux la mort!... mille fois... sans hésitation...

—Et ainsi, perdre à jamais votre Mireille, à qui vous avez promis, pour toujours, votre dévouement...

—Mireille, ce qui m’a retenu jusqu’ici dans la vie, c’est par-dessus tout votre souvenir... la soif de vous revoir!

Le mot lui était venu naturellement. Mais aussitôt, lui comme elle, en sentit la tragique ironie, et il corrigea:

—Vous revoir... vous sentir encore près de moi...

—Et je suis près de vous... de nouveau...

Sa main se posait sur les doigts amaigris, les frôlant d’un geste caressant.

Tout bas, de cette voix contenue qui était étrangement émouvante, il dit:

—Oui, c’est bon!... Si bon que je me demande si je suis bien éveillé, sorti un peu de l’enfer... Depuis... depuis que j’ai été frappé, voilà le premier instant où je puis l’oublier!

—Oh! cher... cher! répéta-t-elle, la gorge pleine de sanglots.

—Mireille, ôtez votre chapeau, que je touche vos cheveux, vos beaux cheveux sombres et légers, tout brillants, avec leurs larges ondes... Je les ai si souvent contemplés, cet été, à Carantec... Ah! cet humble pays! il m’apparaît comme le paradis fermé... Chut! ne répondez rien, chérie... Permettez-moi seulement de sentir vos cheveux! C’est ma façon de voir maintenant!

D’un geste prompt, elle jeta son chapeau sur une chaise près d’elle, et s’assit sur le sol, à ses pieds, à la hauteur de la pauvre main incertaine qui, chercheuse, effleurait son cou, sa joue que l’émotion glaçait, ses cheveux enfin, sur laquelle, doucement, elle se posait... Comme le soir où il l’avait trouvée, désespérée, dans le jardin.

Et de sa voix assourdie, lentement, il reprit, lissant les cheveux:

—Vous êtes toujours coiffée de même. Je vous en prie, ne changez pas... en ce moment du moins; que je puisse vous voir en mon cœur, telle que vous êtes, l’exquise petite Tanagra, dont la forme me ravissait...; avec vos grands yeux que tant de pensées éclairent... votre petite figure fine... votre bouche délicieuse où les dents luisent si joliment... Dans ma nuit, comme je le vois, votre visage que j’adore!... Mireille, avez-vous une robe que je connais?

Des larmes lui vinrent aux yeux devant la puérilité tendre de ce souci. Et elle articula, d’une voix que l’émotion brisait:

—Je suis habillée comme le jour où, tous, nous sommes allés à Saint-Pol... Vous vous rappelez?...

—Si je me rappelle!... Quels jours d’enchantement étaient ceux-là!... Trop bons!... Nous n’aurions pas dû en vivre de tels, alors que nos frères luttaient et souffraient.

—Patrice, à cette heure encore, il y a des heureux... Et nous souhaitons, malgré notre peine, que le bonheur ne leur soit pas enlevé.

Il dit, avec une conviction grave:

—Je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi le supplice que j’endure!... Que les heureux gardent leur joie!... plus favorisés que moi. Oh! Mireille, quelle bénédiction que vous ayez été fidèle au souvenir de Max!... Je vous aurais entraînée dans mon malheur... Car je vous connais, vous ne m’auriez pas abandonné!

Elle eut une aspiration profonde pour chercher l’air qui manquait à sa poitrine. Tout à coup, en elle, une résolution, latente depuis qu’elle le savait atteint, s’affirmait, si absolue, elle le comprit, qu’aucun obstacle, matériel ou moral, ne pourrait en empêcher l’accomplissement, voulu par elle. Il ne s’agissait plus, à cette heure, de chercher son propre bonheur, mais de se dévouer, de devenir la force et la part de joie d’un être qui souffrait et avait besoin d’elle...

Avec une infinie tendresse, elle remit ses deux mains dans la main amaigrie—et c’était toute son âme qu’elle offrait:

—Je ne vous abandonnerai jamais, Patrice... Si vous le désirez encore, mon ami chéri, je deviendrai vôtre, au jour où vous le souhaiterez... et...

Il l’interrompit violemment:

—Mireille! Mireille!... Que dites-vous là!... Une parole insensée!

—Ce que je vous dis?... La simple vérité... Quand vous le voudrez, je serai votre femme...

—Par pitié! Oh! cela, jamais! jamais!... Comment pouvez-vous, même une seconde, imaginer que je serais capable d’accepter une pareille aumône!... Pour quel homme me prenez-vous donc?...

—Non, Patrice, ce n’est pas par pitié que je vous demande de devenir... tout pour vous... Mais parce que... je vous aime... avec le meilleur, le plus profond, le plus ardent aussi, de l’âme que la douleur m’a donnée...

Les doigts de Guisane étreignaient les deux mains restées blotties dans la sienne.

—Mireille, c’est impossible que je vous comprenne bien!... D’ailleurs, ce serait abominable à moi de profiter de votre générosité! Que vous soyez mon amie, tendre et bonne, ah! oui, cela je l’accepte!... Et avec quelle reconnaissance! Mais vous lier à moi, comme ma femme, dans l’état où je suis, où peut-être je demeurerai toujours! Je serais indigne d’y consentir... Et je n’y consens pas... Je ne peux pas y consentir!... Plus tard, si la guérison vient, alors...

—Alors... peut-être, je penserai que vous n’avez plus besoin de moi... C’est maintenant, Patrice, qu’il faut consentir...

Elle s’arrêta une seconde; puis, de sa douce voix, elle répéta passionnément, de nouveau agenouillée près de lui:

—Je vous aime! Patrice... je vous aime!... Ne pensez à rien d’autre... Pour ceux qu’on aime, vous le savez bien qu’il n’y a pas de sacrifice!... Seulement, ne me méprisez pas, si je ne garde pas à Max le souvenir rigoureusement fidèle que j’avais résolu de lui donner jusqu’à ma mort...

—Ce sacrifice-là, aussi, vous voulez me le faire. Oh! bien-aimée, je...

Avec une autorité grave, elle l’arrêta:

—Patrice, je ne vous ferai là aucun sacrifice... Il faut que je vous raconte...

Elle s’interrompit, tant l’aveu lui était cruel; mais, tout de suite, elle se domina, devinant l’attente anxieuse de Guisane.

—Patrice, le hasard d’une lettre trouvée m’a appris ce que, tout bas, j’avais toujours craint... de la part de Max... Ce que vous avez eu la charité de me taire...

Il eut un cri:

—Mon pauvre cher amour... Moi qui espérais que vous ignoreriez toujours!... Car il regrettait si profondément sa faiblesse passagère!... Une faiblesse d’homme très jeune; sans importance, croyez-en mon expérience masculine... Une faiblesse qui n’empêchait pas que vous ne fussiez l’Unique... sa femme, que, seul, il adorait... Je l’ai bien compris le soir où, avant de partir en mission, il m’a parlé de vous. Et... Mireille, apprenez ceci, que jusqu’ici je n’ai pas osé vous dire... Et il vous a confiée à moi, au cas où... où il ne reviendrait pas...

—C’est pour cela que vous m’avez offert votre vie!

Un sourire presque gai, ombre du brillant sourire de jadis, effleura la bouche de Patrice.

—Est-ce que, vraiment, Mireille, vous croyez cela?

—Non... je ne le crois pas... Je serais bien ingrate si je le croyais!...

—Mireille, lui qui vous connaissait avait deviné que si les circonstances nous rapprochaient, lui disparu, bien vite j’en arriverais à souhaiter d’avoir le droit de vous envelopper de tendresse. Et, généreusement, il désirait qu’il en fût ainsi... Oh! si j’étais sûr de redevenir ce que j’étais, comme je vous dirais: «Sans scrupule, venez à moi, mon amour. Je vous jure qu’ensemble nous garderons... pieusement... le souvenir de Max... Moi, sans jalousie... Vous, pardonnant le mal qu’il vous a fait, dans une heure d’entraînement... et qu’il a racheté...» Mais vous dire cela aujourd’hui, c’est impossible!... atteint comme je le suis!

—Patrice, tel que vous êtes, tel que vous serez dans l’avenir, je vous appartiens et je ne me reprendrai jamais! Nous avons tant souffert l’un et l’autre... dans la même épreuve... par la guerre!... que nos âmes nouvelles créées par cette épreuve, sont une maintenant... Ne le sentez-vous pas, mon ami bien-aimé?... Et, n’est-ce pas, que vous voulez bien de moi, afin que je retrouve près de vous le bonheur que je n’ai pas osé accepter, vous vous souvenez? en octobre... et que, maintenant, je ne fuis plus... Car c’est le vôtre aussi... Et vous l’avez si cruellement gagné...

—Mireille... ô Mireille, vous allez me faire bénir ma blessure qui vous donne à moi!

—Ah! enfin! vous consentez! jeta-t-elle, d’un accent de joie tel, qu’un sourire radieux ressuscita un instant le Guisane de jadis.

Follement, il attirait la jeune femme contre sa poitrine:

—Mireille, je vous l’ai dit un jour, je ne suis pas un saint... mais un homme qui vous adore... et je n’ai plus le courage de vous repousser... Puisque vous m’avez vaincu, vos lèvres, pour le baiser de nos fiançailles. Depuis tant de jours, j’en ai soif!...

Elle eut un tressaillement... Soudain, en son souvenir, montait la vision lointaine des lumineuses fiançailles de ses dix-huit ans, après l’aveu entendu un soir de bal... Aujourd’hui, dans une chambre d’hôpital, à un homme broyé par l’effroyable tourmente, elle abandonnait de nouveau sa vie, et son cœur si profondément creusé par la douleur...

Tout bas, elle dit, des larmes plein les yeux:

—Patrice, les voici, mes lèvres...

Elle souleva, vers le visage qui, dans la nuit, cherchait le sien, sa bouche que nul baiser n’avait effleurée, depuis le dernier donné par celui qui dormait là-bas, dans la terre lorraine...

Du feu qui vivait toujours sous la cendre, jaillissait l’éternelle et merveilleuse flamme...

 

FIN

 

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

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