Le Feu sous la Cendre

Henri Ardel · Chapitre 2 sur 11 · partie 1/3

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Le Feu sous la Cendre

Deuxième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

JOURNAL DE MIREILLE

 

Ce qui est...

 

25 juillet.

E - hier que j’ai passé une soirée dont, toute la nuit, dans mon sommeil même, le souvenir douloureux m’a hantée?

Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai aperçu par ma fenêtre entr’ouverte un soleil triomphant, un infini de ciel limpide, la floraison rose des massifs d’hortensias.

C’était vraiment une de ces journées qui, jadis, me grisaient et me jetaient aux lèvres ce cri d’allégresse:

—Ah! qu’il fait bon de vivre!

Jamais plus, sans doute, je ne dirai pareille chose. Mais pourtant, cette magnificence de l’été enivrait encore la Mireille vibrante qui existe toujours en moi, toute broyée que j’aie été...

Aussi pressée que Jean d’aller vagabonder, je me suis vite habillée et je l’ai emmené sur la falaise où, en dehors de la foule des baigneurs, je me suis grisée de la beauté des choses,—sans penser, ni me souvenir, ni souffrir...

Le mouvement des promeneurs autour de moi m’a heureusement rappelé que l’heure du déjeuner, à l’hôtel, approchait; et j’allais rentrer chez moi, presque gaie—oui, gaie!—pour faire remettre mon petit homme en tenue correcte, quand, traversant la place de l’église, juste devant l’hôtel, j’ai aperçu père qui causait avec un grand garçon, vêtu de drap horizon, dont la haute silhouette élégante m’a fait tressaillir. Aussitôt l’enchantement de la radieuse matinée s’est évanoui; car cette silhouette m’en rappelait une autre... Et j’ai voulu passer sans m’arrêter.

Maie Jean avait reconnu son grand-père, et, avant que je l’aie arrêté, sa menotte avait quitté ma main; il avait bondi vers les deux causeurs, criant de sa petite voix claire:

—Bonjour, grand-père, c’est nous!

Les deux hommes se retournent. Père m’arrête d’un appel:

—Mireille! Mireille!... Eh bien! c’est ainsi que tu te sauves, sans dire bonjour à ton vieux papa?

—Père, je vous ferai remarquer que je vous ai déjà vu ce matin.

Je dis cela machinalement, car un choc m’a secouée. L’officier qui cause avec père, c’est Patrice Guisane, l’ami de Bernard... Pas le mien! Ni celui de Max, qui, d’ailleurs, se souciait assez peu, lui, homme de finance, de l’opinion, sur son compte, de cet artiste que nous nous imaginions, peut-être à tort, animé, à notre endroit, d’un dédain discret et ironique. Pour nous venger, ainsi que des enfants,—ce que vraiment nous étions!—nous l’avions surnommé «Fromentin»; parce que non seulement il était déjà un peintre remarquable, mais qu’il avait un nom, comme écrivain.

Ah! Max chéri, que nous étions donc jeunes et stupides!

La vérité, je la vois maintenant, c’est qu’il m’intimidait. Sa supériorité écrasait mon insignifiance et me rendait avec lui hautaine, d’une indifférence presque agressive; tout juste polie quelquefois, prétendait Max qui s’amusait de mon animosité.

Depuis la guerre, jamais les circonstances ne nous avaient mis en présence. A sa vue, tout le passé me remonte tumultueusement au cœur et au cerveau... Une fois de plus, je sens la morsure du «jamais plus».

Un recul instinctif fait tressaillir ma sensibilité toujours à vif, quand je vois venir à moi son regard pénétrant qui n’a rien d’ironique, comme jadis. J’y aperçois seulement une sympathie compatissante.

Il s’est incliné, sans me tendre la main puisque je n’avais pas eu, vers lui, ce geste de bienvenue. Père a l’air ravi de l’avoir rencontré et s’exclame gaiement:

—Ce n’est pas la peine, Mireille, que je te présente ce garçon, une vieille connaissance que tu n’as sûrement pas oubliée et que tu dois retrouver malgré sa mine de blessé!

—Dites d’ex-blessé! Madame, je suis très heureux de vous présenter mes hommages.

Ah! cette voix! Comme elle remue la cendre qui recouvre mon cher passé. Pourquoi... Oh! pourquoi la destinée a-t-elle remis cet homme sur mon chemin, pour me rappeler tant de choses!

Je demande, la pensée absente, retournée vers ce qui fut:

—Vous êtes ici depuis longtemps?

—Mais non!... Depuis ce matin seulement. Il m’a fallu déambuler de droite et de gauche pour me découvrir un gîte... Ce pays est, d’une façon déplorable, la proie des baigneurs!

—Et vous avez trouvé? questionne père, amusé.

—Oui, enfin, tout à l’heure... Vous savez, le prestige de l’uniforme est très puissant!

—Alors, vous restez quelque temps ici?

Au fond de mon cœur, une anxiété frémit. Qu’il m’est donc pénible de revoir Patrice Guisane!

—Oui, quelque temps. J’y suis en congé de convalescence.

—C’est vrai... Vous avez été blessé.

—J’ai fait la désagréable connaissance des gaz asphyxiants, agrémentés par des éclats d’obus; ce qui m’a valu près de trois mois d’hôpital. Mais ne parlons plus de cela, c’est un temps à oublier!

Père le contemple.

—Vous n’avez pas encore une brillante mine, mon ami.

—Bah! la bonne brise de mer va faire son office... Et aussi, pour achever ma résurrection, il y a la douceur d’avoir quelques jours de liberté pour reprendre mes pinceaux et les garder aussi longuement que je le souhaiterai. Cette seule perspective aurait, je crois, suffi à me rendre mes forces. Je suis presque honteux de penser que je vais avoir cette halte quand les camarades continuent la dure vie.

—Cette halte, vous l’avez bien gagnée, Guisane!

—Pas plus que les autres! D’ailleurs, aussi vite que possible, j’irai les rejoindre. Je serais déjà reparti si le médecin-chef n’avait décrété qu’il fallait un peu d’air de mer à mes poumons et que ma blessure du genou n’était pas encore suffisamment cicatrisée. Pourtant, je ne boite pour ainsi dire plus.

Père m’explique:

—Un obus l’a saupoudré de dix-huit éclats, plus ou moins malfaisants, pendant qu’il s’exposait comme un gamin téméraire!

—Dites, comme tous les combattants, jeunes et vieux. Madame, ne croyez pas M. votre père, que l’amitié fait voir trouble. Ce qu’il y a eu de plus désagréable dans mon affaire, ce sont les mois d’hôpital! Quelle odieuse perte de temps! Enfin, comme je me le répète quand je me prends à enrager encore de ces mois inutiles, c’est le passé. Maintenant, je n’ai plus qu’à me remettre à marcher de l’avant!

Il dit cela très simplement, avec une vivacité gaie, cette insouciance audacieuse que je voyais à Max. Et, en l’écoutant, j’ai l’impression que le dilettante sceptique qui m’irritait en lui, a dû subir, lui aussi, la grande leçon qui crée des âmes neuves. Sûrement, il n’est plus le même;—le même tout à fait, du moins. Il a dû changer moralement, comme physiquement.

Il a, bien qu’il ait maigri, que son visage se soit creusé, un air de force mâle qu’il n’avait pas; un je ne sais quoi de résolu, d’énergique qui donne la sensation que cet homme de lettres est devenu un homme d’action.

Ses yeux d’artiste et d’écrivain ont sûrement vu des spectacles dont ils gardent une ineffaçable empreinte. Et, tout ensemble, je voudrais le fuir et l’interroger sur cette guerre qu’il a vécue comme Max et dont tous les détails, à cause de cela, me sont précieux. Mais je dis seulement, en interrogation banale:

—Vous avez un long congé?

—Deux mois. Je me fais une fête—puisque, hélas! je n’ai pas de proche famille—de les passer dans ce pays qui m’avait laissé un charmant souvenir et où j’espère pouvoir faire une bonne moisson d’études. Je pense que je n’aurai pas de désillusion.

Père se met à rire:

—Vous m’en avez l’air aussi féru que Mireille!

—Vous, pas?

—Moi... oh! moi!... les arbres... les landes... Je suis un profane, étant citadin dans l’âme. Pour me réjouir, il faut toujours Paris, la grand’ville. Mais je dois bien faire quelque chose pour la satisfaction de cette enfant qui désirait une plage tranquille pour elle et ses poussins.

—Oui, je comprends...

De nouveau, je sens sur moi le même regard de sympathie profonde que je n’avais jamais vu dans les yeux de Patrice Guisane.

Que c’est triste de penser que, seulement parce que Max n’est plus là, il cesse de me contempler comme un jouet...

Et, avec une intensité plus aiguë encore, j’éprouve le besoin de le fuir... Oh! si ce pouvait être pour toujours!

J’appelle:

—Jean, sauvons-nous. Il faut que Kate te remette en état pour le déjeuner. Nous allons être en retard! A tout à l’heure, père. Au revoir, capitaine. Est-ce que vous êtes aussi un hôte du Kelenn?

—Pour les repas seulement, madame. Je campe dans le pays.

—Alors... au revoir.

—Au revoir, madame.

Et je m’éloigne avec mon petit qui gambade, sa main enfermée dans la mienne.

Nous traversons la place ensoleillée. La demie d’onze heures sonne. Des groupes sont arrêtés et causent à l’ombre de l’église; car la lumière ruisselle sur la terre, blanche de poussière, où les maisons basses découpent des ombres crues... Une bande de jeunes filles en robes claires passent, la raquette en main; et des rires fusent dans le bourdonnement de leurs papotages. Ces gamines n’ont en tête—ainsi que moi, jadis—que l’agréable arrangement de leurs journées de vacances, bain, promenade, tennis... Ah! il y a donc encore des êtres heureux?

C’est honteux à avouer... Mais que je les envie! Et que je me sens loin d’eux! Qui croirait que nous vivons, en ce moment, des heures tragiques qui voient se briser des milliers d’existences! Cette atmosphère de villégiature est tellement pareille à celle d’avant la guerre...

Ah! cette apparence de quiète béatitude, comme elle révolte le deuil que je porte en moi, en souvenir de Max et de tous ses frères en sacrifice!

 

Même date, le soir.

Et tout de suite, à déjeuner, il m’a fallu revoir Patrice Guisane. Et il en sera de même ce soir, demain, tous les jours, tant qu’il plaira à la destinée de nous rapprocher dans un même hôtel... Quand Bernard va être là, combien plus encore il entrera dans notre cercle!

Père qui, évidemment, n’a aucun goût pour la vie de plage,—à Deauville, peut-être, il arriverait à s’en accommoder, mais à Carantec!— père est ravi d’avoir retrouvé un citadin de la valeur de Guisane.

Et quand, à l’heure du déjeuner, il l’a vu s’installer à une petite table solitaire, il s’est exclamé, se tournant vers mère:

—Gabrielle, nous devrions peut-être recueillir ce garçon à notre table. Il va mortellement s’ennuyer à la sienne, sans aucune société...

D’un irrésistible élan, j’ai protesté:

—Oh! mère, ne faites rien de pareil, je vous en supplie!

Maman et père m’ont regardée du même œil stupéfait:

—Est-ce que tu as quelque chose contre lui?

—Oh! non!... rien... rien!

—Alors?...

—Il ne plaisait ni à Max ni à moi... Et puis, vous savez, maintenant, je redoute la présence des étrangers...

Personne n’insiste; je me sens un peu honteuse de n’avoir pas su me maîtriser. Distraitement, je regarde autour de moi; et, tout de suite, je retrouve la même impression qui m’a serré le cœur, une heure plus tôt. Que l’atmosphère ambiante est donc étrangère à la guerre! joyeuse, toute vibrante des conversations que ponctuent des rires discrets...

Au moment où les servantes bretonnes commencent leurs évolutions adroites pour servir les cent cinquante affamés que nous sommes, une jeune fille entre rapidement—comme une personne en retard—et se dirige vers une table placée dans l’encoignure d’une fenêtre, où se tient une vieille dame.

Je regarde la nouvelle venue, une fille de vingt ans environ, merveilleusement fraîche, avec de grands yeux, très bleus, des cheveux clairs qui moussent sous un polo de laine blanche...

Je la regarde parce qu’elle est charmante à voir; et aussitôt, un nom monte dans ma pensée:

—Mais c’est Christiane de Vologne.

Tout haut, je ne dis rien, sachant bien que mère ne sera pas ravie de cette rencontre. Bernard, avant la guerre, était grand admirateur de cette Christiane de Vologne qu’il retrouvait partout dans le monde; et maman s’était prononcée formellement contre toute idée de mariage entre eux, parce qu’elle ne jugeait pas que Christiane, fille du général de Vologne, eût une dot suffisante. Elle est si ambitieuse pour Bernard!

Si, comme il est probable, il vient ici, il va se trouver rapproché de Christiane. Que sortira-t-il de cette rencontre?

 

28 juillet.

Je suis devenue si craintive de voir du monde que j’avais évité Mˡˡᵉ de Vologne. Mais comme je promenais Jean sur la falaise, je me suis tout à coup trouvée face à face avec elle qui, à ma vue, s’est arrêtée court. J’ai deviné qu’elle se demandait si elle devait, ou non, m’aborder. Mais il y avait dans les yeux qui se posaient sur moi tant de sympathie que c’est moi qui, d’un mouvement spontané, lui ai tendu la main.

Elle a eu un sourire charmant.

—Alors, je ne m’étais pas trompée, madame, c’était bien vous que j’avais cru reconnaître au Kelenn.

—Moi aussi, mademoiselle, je vous avais reconnue; mais il faut que ce soit le hasard qui nous rapproche... Car j’ai encore la lâcheté de fuir ceux qui me rappellent autrefois...

Les yeux bleu sombre m’ont fait, de nouveau, don de leur pitié chaude.

—C’est bien naturel!... Voulez-vous, madame, croire à tout ce que j’éprouve pour... pour... votre malheur!

J’ai murmuré «merci»... Mais comme je ne puis supporter une allusion même à ce malheur, j’ai tout de suite continué, laissant Jean galoper autour de nous:

—Vous êtes en villégiature ici, mademoiselle?

Elle s’est mise à rire.

—Je suis en congé de convalescence.

—En congé?... De convalescence?

—Mais oui!... Depuis le début de la guerre, je suis infirmière. Vous pensez bien, madame, que je ne pouvais faire moins, ayant un père qui se bat et un frère blessé et prisonnier.

—Je vois, en effet, souvent, dans les journaux, le nom du général de Vologne, un de nos meilleurs chefs à l’heure présente.

Un éclair de plaisir passe dans les yeux de Christiane.

—C’est pourquoi j’ai tant d’orgueil à son sujet!

—Vous en avez bien le droit!... Mais, vous parlez d’un congé de convalescence. Avez-vous été souffrante?

—J’ai eu la maladresse de m’infecter, en faisant un pansement, un doigt auquel j’avais une écorchure, à ce point microscopique que je ne la soupçonnais pas! Et, pourtant, elle a suffi pour me faire courir le risque de perdre le doigt, sinon le bras... Sans doute parce que j’étais très fatiguée au moment où l’accident s’est produit.

—Il y a longtemps?... Vous avez l’air si vaillante!

—Il y a deux mois. Et je suis arrivée ici, il y a trois semaines, pareille encore à un vrai chiffon. Mais, dès le lendemain, j’ai commencé à passer mes journées en mer avec des amis qui sont des marins convaincus... Et vous pouvez, madame, constater le résultat de cette agréable médication.

Elle raconte tout cela avec une simplicité qui a un charme extrême. Plus encore qu’au temps où je la rencontrais dans le monde, elle me plaît, cette petite. Quelle sera l’impression de Bernard? Car, fatalement, ils vont se retrouver. Elle a toujours sa même allure de fille de race, sous le classique uniforme de bain de mer, un chandail de soie sur la jupe blanche, le polo enfoncé jusqu’aux sourcils, laissant tout juste voir le brouillard doré que le vent soulève sur son front et autour des tempes. Elle a été malade, soit! Mais elle est bien guérie. Et quelle vie dans son être jeune, dans ses larges yeux dont le regard a, comme la bouche, tant de franchise fière. La guerre a fait une femme de la jolie créature qui, il y a quatre ans, bostonnait en gamine insouciante avec Bernard.

J’interroge, tout à fait conquise:

—Vous êtes infirmière à Paris?

—Non, à Poissy. Nous y avons les grands blessés.

—Vous aviez fait les études nécessaires pour les soigner?

Elle sourit.

—J’ai appris... Quand la guerre a éclaté, je ne connaissais rien du tout aux fonctions d’infirmière. Père prétendait même que je ne serais bonne à rien, plutôt encombrante... Mais, j’ai persisté; et comme je n’avais—hélas! —pas de maman à garder, je l’ai tant supplié qu’il m’a permis de m’enrôler... Est-ce que jamais j’aurais pu rester tranquille chez moi quand lui et mon frère se battaient? Il l’a bien compris et m’a laissée «essayer», comme il disait. Ah! j’ai débuté par de très humbles besognes...

Ici elle s’arrête et un sourire malicieux, un peu moqueur, à son adresse, retrousse sa lèvre.

—Que j’en ai donc enlevé de bottes boueuses, de vêtements en loques!... Que j’en ai lavé de pauvres pieds saignants!... Et puis, j’ai monté en grade... Et aujourd’hui, j’ai l’honneur d’être aide-major!

Elle prononce les mots avec une emphase rieuse, comme pour enlever toute importance à ses paroles; et je devine que, prête à se dévouer, peu lui importe un titre ou un autre.

—C’est un honneur que vous avez sûrement bien gagné!

—Oh! madame, ne parlez pas ainsi. Vous savez bien, puisque vous-même, je crois, avez été infirmière, comme c’est naturel... et bon!... de faire tout ce que l’on peut pour les pauvres gens qui, eux, ont fait tant pour nous... Si délicieusement que je sois ici, mes blessés me manquent; et j’ai hâte d’aller les retrouver... Mais le docteur m’a commandé six semaines de mer. Alors, puisque je suis une façon de soldat, bien disciplinée, j’obéis. Comme je vous retarde, madame, je vous en demande pardon... Au revoir!... Pas «adieu», si vous voulez bien me le permettre.

Les yeux, vifs et sérieux, me sourient; et je sens cette petite si vibrante dans son souci de la guerre, que mes lèvres n’articulent pas les mots qui, d’ordinaire, sont maintenant ma réponse, à pareille demande. Sincère, je réplique:

—J’espère, moi aussi, que nous nous retrouverons. Vous êtes, comme moi, pensionnaire du Kelenn?

—Provisoirement, en attendant l’installation complète de la villa où veut bien me recevoir ma tante et marraine, Mᵐᵉ de Kermadec.

—Alors, nous nous revenons sûrement, car, au moins, pour tout août, nous sommes à Carantec. Nous y attendions mon frère Bernard, pour son congé de convalescence.

Se souvient-elle encore de lui?...

Spontanément, elle questionne, avec intérêt:

—Il a été blessé?

—Légèrement, grâce à Dieu!

—Oh! tant mieux! Que c’est donc loin, le temps où, si gaiement, nous bostonnions ensemble! Il me semble que je suis la mère-grand de la petite fille que j’étais alors... et que je ne pourrai plus être! J’ai vu, compris, entendu raconter trop de terribles choses qui m’ont faite autre... Cette fois, au revoir pour de vrai, madame. Votre petit garçon doit me maudire de vous avoir si longtemps arrêtée!

—Il jouait à sa fantaisie... Il était très heureux! A bientôt! mademoiselle.

Nous nous serrons la main; et, de son pas vif, elle s’éloigne. Fort à point! Car voici approcher maman, à qui sa présence, sûrement, eût été désagréable. Mais impossible, à l’avenir, de la lui éviter...

Stupéfaite de m’avoir aperçue causant avec une étrangère, elle me demande tout de suite:

—Avec qui donc étais-tu?

Elle continue à marcher, moi, près d’elle.

—Avec Christiane de Vologne.

—La fille du général?... Comment! Elle est ici!... Et Bernard qui, d’un jour à l’autre, va arriver!... Quel ennui! Tu savais qu’elle était à Carantec?... Pourquoi, alors, nous y avoir attirés!

Elle a ce ton fâché qui lui vient si vite quand les choses vont contre son gré. Je cherche à l’apaiser:

—Mère chérie, je ne savais rien du tout. Je ne suis pas en relations avec Mˡˡᵉ de Vologne. En tout cas, elle ne me semble nullement soucieuse de Bernard.

—Elle t’a parlé de lui?

—En réponse à la nouvelle que je lui donnais, incidemment, de sa blessure; et comme d’un agréable danseur...

—Soit!... Mais, avant la guerre, Bernard, lui, s’occupait beaucoup d’elle!

—Avant la guerre, vous le dites, maman. Depuis lors, les mentalités ont tellement changé!

—Si je pouvais l’espérer! Que fait-elle, ici, cette petite?... Avec qui est-elle? Car elle n’a pas de mère, et son père, le général, est à la bataille, dans votre abominable guerre...

«Votre!» Dans ses moments d’irritation, mère emploie volontiers ce possessif, comme si nous étions responsables des événements, nous autres, qu’ils passionnent.

—Elle est ici avec sa tante, la marquise de Kermadec, pour s’y remettre d’une infection gagnée en soignant les blessés. Elle est infirmière.

—Une fille si jeune! C’est déplorable! Je ne comprends pas que les docteurs des hôpitaux un peu sérieux acceptent ainsi de vraies enfants, dont la présence est tout à fait déplacée auprès de jeunes hommes à soigner. Qu’on prenne, pour cet emploi, des bonnes sœurs, des femmes mariées, des vieilles filles... Mais pas des créatures de vingt ans! J’ai toujours trouvé cela absurde et choquant! fait pour donner à ces gamines des connaissances malsaines!

—Oh! mère! ne puis-je m’empêcher de protester. Si vous veniez, comme moi, de causer avec Christiane de Vologne, vous ne seriez même pas effleurée par une idée qui est une injure pour elle et pour toutes celles qui lui ressemblent.

Maman est agacée. Du bout de son ombrelle, elle brise, au passage, les petites fleurs qui dressent, dans l’herbe, leurs têtes fragiles.

—Bon! Alors, toi aussi, tu es emballée et tu vas monter la tête de Bernard, au lieu de le calmer!

—Maman, ma chérie, vous oubliez qu’en ce moment Bernard ne peut guère songer à se marier. Ne vous tourmentez pas ainsi! Mais, après tout, si Christiane lui plaît, pourquoi, à propos d’une misérable question d’argent, vouloir l’empêcher d’être heureux à sa guise?... Quand le bonheur se présente, c’est tenter Dieu de ne pas le saisir! Il est si fugitif!...

—Ah! riposte maman impatiente, que le chagrin t’a donc rendue romanesque! ma pauvre enfant... Enfin, j’espère que Bernard, englobé dans ce malheureux état militaire, sera raisonnable bon gré mal gré.

Je ne réponds rien. Nous sommes devant ma villa dont maman a loué le rez-de-chaussée, de façon à avoir un salon pour recevoir plus agréablement qu’à l’hôtel.

Elle y entre. Et moi, je vais me réfugier auprès de ma petite France, le dernier trésor que m’ait donné Max...—qui dort, toute rose, pelotonnée dans son berceau.

 

28 juillet.

En remontant de la plage avec Jean, à l’heure du déjeuner, j’ai trouvé mère installée sur la terrasse de l’hôtel, toute souriante sous sa large capeline de paille, dans une robe de linon bis qui l’habille délicieusement. Elle parcourait le journal. A quelques pas d’elle, père causait avec Guisane. Aussi, allais-je passer sans m’arrêter, car je n’ai pas encore triomphé de l’impression pénible que me cause sa vue. Mais maman, qui refermait son journal, m’a aperçue et appelée:

—Mireille, tu n’as pas rencontré, en route, Mᵐᵉ de Carville? Elle te cherchait. Elle est venue t’inviter à son tennis et nous demander d’aller tantôt prendre le thé chez elle, où elle a des gens charmants, paraît-il, à me présenter.

Comment mère me fait-elle une pareille proposition! Elle sait bien que je ne vois que des amis intimes...

Je dissimule mon impression et dis seulement:

—Mᵐᵉ de Carville est bien aimable d’avoir pensé à moi. Mais vous m’excuserez auprès d’elle, maman. Vous lui expliquerez que je ne sors pas du tout.

Je vois à l’imperceptible pli entre les sourcils de mère que mon refus la contrarie, comme je le craignais.

La voix un peu impatiente, elle réplique:

—Oui, à Paris, tu ne sors pas, c’est entendu. Mais, en villégiature, la situation est différente. D’ailleurs, ma pauvre petite, il faudra bien, un jour ou l’autre, que tu te remettes à vivre comme tout le monde!

—Il me semble que c’est ce que je fais.

—Mais non! Tu te complais dans une claustration de nonne. Ton deuil n’est plus assez récent pour t’y obliger.

—Il l’est encore assez pour que je n’aie pas le courage de me distraire avec et comme ceux que la guerre n’atteint pas! Il faut le temps pour que je redevienne telle que vous le souhaitez. Ce n’est pas encore maintenant... Je ne puis pas... C’est au-dessus de mon courage.

Je m’arrête court, car j’ai perçu le tremblement de ma voix...

Et, à ma grande surprise, j’entends père, que je croyais tout occupé de sa causerie avec Guisane, prononcer d’un ton de reproche, bien rare chez lui quand il parle à maman:

—Gabrielle, laissez donc cette enfant agir à sa guise! Vous la tourmentez!

Maman proteste, indignée:

—Je la tourmente! C’est uniquement dans son intérêt que j’essaie de l’arracher à la solitude où elle se confine et qui lui est très mauvaise! Monsieur Guisane, ne trouvez-vous pas que j’ai raison? Dites-le à mon mari.

Maman le regarde avec un joli sourire qui a l’air de demander aide. Mais Guisane ne paraît pas s’en apercevoir. J’ai l’impression qu’il est très ennuyé d’être mêlé à ce vain débat. Et il se récuse, d’ailleurs.

—Madame, je suis fort mauvais juge en la question; d’autant plus, que j’ai pour inflexible principe que chacun doit être laissé libre de se conduire à sa guise. Me permettrez-vous d’ajouter... respectueusement... que je comprends trop bien le sentiment de Mᵐᵉ Noris, pour m’étonner de son désir.

Peut-être pour la première fois, depuis que je connais Guisane, j’ai un élan vers lui, tant je le devine sincère; et mes yeux cherchent les siens, avec un «merci» spontané. J’y trouve cette même expression, compréhensive de ma peine, que j’y ai vue luire à notre première rencontre.

Père conclut d’un ton de bonne humeur destiné à remettre les choses au point:

—Eh bien! maintenant, la discussion est close. Nous sommes tous de l’avis de Guisane sur la liberté individuelle. Et là-dessus, préparons-nous à déjeuner de notre mieux. Mireille, mon petit, si tu veux lire quelque chose de bien, de très bien!... je te passerai un bouquin de ce monsieur...

Il montre Guisane, qui cause avec maman,—peut-être pour l’apaiser,—et il continue:

—Incidemment, Guisane m’en avait dit le titre. Et tout de suite, je l’ai fait venir de Morlaix... Si tu ne redoutes pas les visions de guerre et d’hôpital, celles-ci sont saisissantes... Ce garçon est vraiment un merveilleux artiste, avec sa plume comme avec son pinceau, et un artiste doublé d’un brave homme qui est en même temps un homme brave. Je comprends l’enthousiaste admiration de Bernard pour lui!

—Père, quel emballement! ai-je dit, amusée de son ardeur à célébrer Guisane.

—Jeune madame, ne vous moquez pas de votre papa!... Quand vous aurez lu les pages dont je vous parle, vous me comprendrez... Je te donnerai le volume, tantôt.

Maman et Guisane, réconciliés, continuent à causer. Père a repris, baissant un peu la voix:

—Savais-tu qu’il s’est trouve à Verdun avec Max pendant... la dernière semaine? Il m’a parlé de lui...

J’ai un frisson d’angoisse contre lequel je me raidis.

—Au lieu de le fuir comme tu le fais, chérie, tu devrais causer avec lui, de Max...

Mon cœur s’est mis à battre très vite. Quel effort de volonté il me faut pour me dominer et répondre:

—Quand je m’en sentirai la force, je l’interrogerai.

Père toujours délicat et bon n’insiste pas; et je ne lui dis pas que j’ai peur d’entendre parler de Max d’une façon qui me serait douloureuse; ou, simplement, me froisserait...

 

1ᵉʳ août.

A mon journal seul, je le confesse, mais ce m’est un repos, presque une délivrance, de constater que mère se plaît ici dans la société très parisienne que nous avons eu la chance, pour elle, de retrouver; et qui est bien à son unisson, quant à goûter les quelques distractions que la guerre permet.

C’est qu’il y a encore des moments où ce m’est une telle fatigue de me montrer la compagne qu’il lui faut, toujours prête à faire ce qu’elle aime; de paraître m’intéresser aux détails de la vie mondaine, cette vie que je menais autrefois et qui m’est devenue étrangère...

Ma maman très chère, ce n’est pas de sa faute, ni de la mienne, si nous pensons et sentons si différemment...

Je m’applique de mon mieux à dissimuler mon impression. Mais je ne réussis pas toujours. Et, selon son humeur, ou bien elle a pitié de moi, ou bien elle montre une impatience qui me fait un peu mal...

Car Dieu sait que tout ce que je puis, je l’essaie pour n’importuner de ma peine, ni elle ni personne. Jamais je n’en parle; et je mène une vie extérieure presque pareille à celle des autres. Je vois des amies intimes chez moi et chez elles. Je cause comme tout le monde de tout et de rien. J’arrive à m’intéresser un peu à une foule de choses plus ou moins insignifiantes; par exemple, aux robes, aux chapeaux que je commande. Je recommence à pouvoir fixer mon attention sur les livres que je lis... Parfois même, je refais de la musique... Il faut bien occuper cette sombre journée, si longue, trop longue! qui est ma vie...

Aussi, n’était ma robe noire, les gens, même ceux qui m’aiment, oublieraient facilement que je porte au cœur une blessure inguérissable... Certes, nul, autour de moi surtout, n’a oublié Max. Mais sa disparition est un fait accepté. Il a été tué. C’est un grand malheur. C’est aussi le sort de tant d’autres.

Mère se souvient surtout, parce qu’elle est hantée par la terreur d’une pareille destinée pour Bernard. Ce qui lui fait appeler la paix à n’importe quel prix... Cette paix que moi, passionnément, je veux glorieuse, digne du sacrifice dont je la paye, pour mon humble part...

Parce que je ne me plains jamais, beaucoup, je m’en aperçois, me croient consolée. Consolée! Oh! non, je ne le suis pas!... Oh! non, je n’oublie pas... Mais les autres n’ont besoin d’en rien savoir. Le voile de mon deuil m’enveloppe, me séparant d’eux...

Je ne me révolte plus. Ce que Dieu a voulu, c’est ce qu’il jugeait sage... Mais pourquoi ne puis-je étouffer le regret de l’amour que je ne connaîtrai plus, ni l’intimité délicieuse de notre vie d’époux?... Nous étions enfermés dans un paradis d’où nous voyions les autres... comme ils me voient aujourd’hui, avec détachement.

Et cet éden, dévasté par la mort, j’en contemple les ruines, déchirée par une souffrance que rien ne peut guérir, puisque jamais elles ne pourront être relevées... Jamais plus, je ne connaîtrai le merveilleux bonheur que je trouvais, en donnant à Max ce qu’il réclamait de moi et qui nous enivrait tous deux...

Moi aussi, maintenant, j’ai tout perdu, comme lui... Mais son cœur est, du moins, endormi dans une paix glacée et ne souffre pas. Le mien, hélas! tressaille désespérément dans ma poitrine, de regrets, et aussi de désirs instinctifs que rien n’assouvira jamais... ne doit assouvir.

Aussi, il y a des moments où il me semble que je ne peux plus porter ma peine! Elle me broie si atrocement que je ne suis vraiment plus qu’une pauvre âme douloureuse qui crie sa souffrance.

Et cependant, je vis... Et cependant, quand je me mets face à face avec moi-même, je constate cette chose affreuse, que j’aurais crue impossible... Peu à peu, je m’habitue à l’absence éternelle de mon mari!...

Il devient le passé, même pour moi, sa fidèle... Ma révolte est vaine contre l’inexorable accoutumance. C’est dans les lois de la nature qu’il en soit ainsi. Elle nous permet d’abord d’exhaler notre douleur, parce que nous sommes ainsi faits que notre faiblesse l’exige. Et puis, elle nous livre à l’œuvre inflexible du temps qui dépose sur notre blessure un impalpable baume... C’est le voile de poussière qui, lentement, tombe sur toute chose et efface les couleurs, fait reculer les images dans l’ombre du souvenir...

Est-ce qu’il n’arrive pas que, par instants, je n’aperçois plus bien Max vivant... La vision que j’ai de lui se fait confuse, un peu effacée, lointaine...

Oh! de quelle humilité cette constatation me pénètre!

Pauvre cœur, tu étais sûr de sentir toujours, intense, le mal que t’a fait le départ du bien-aimé... Pauvre femme, tu pensais ne plus pouvoir exister que les yeux clos à tout ce qui enchante les autres créatures... Quel orgueil et quelle illusion!

O Max, mon amour, vois-tu, il faut que, du monde infini où tu es entré le premier de nous deux, tu m’aides à accepter mon isolement qui m’écrase et dans lequel ma volonté demeure résolue à m’enfermer... Aide-moi à oublier que j’ai été une femme amoureuse et adorée... Que jamais plus je ne m’endormirai, la tête abandonnée sur ta poitrine, blottie entre tes bras... Que jamais plus tes lèvres...—des lèvres...—ne prendront jalousement les miennes... Que jamais plus je n’entendrai les mots qui enivrent... Aide-moi, mon Max, à étouffer ma nostalgie de ce bonheur humain dont la soif...— est-ce assez misérable! pour ma honte, je l’écris ici...—dont la soif crie encore sourdement en mon être esseulé...

Ah! que c’est long de devenir insensible! cloîtrée comme une nonne dans ma vie close!

Que le feu est lent à mourir sous la cendre!...

 

2 août.

Ce matin, le courrier m’avait apporté la Revue des Deux Mondes. Je l’ai prise au moment de m’en aller finir l’après-midi sur la falaise, bien en paix. Les enfants étaient sur la plage. Mère faisait un bridge chez les de Carville où il y avait brillante réunion. Tout à mon gré, je pouvais donc regarder le soleil descendre derrière Roscoff, une féerie dont je ne me lasse pas...

Aussi, assise sur une roche un peu en retrait, enveloppée par la brise chaude qui sent la mer et la terre brûlante, je ne me hâte pas d’ouvrir la Revue que, faute de loisirs, j’ai laissée de côté depuis le matin.

C’est d’un doigt distrait que je déchire la bande qui l’enferme. C’est d’un œil détaché que je cherche le sommaire... Et puis, brusquement, un choc me bouleverse. Sur la couverture claire, j’ai lu: «Verdun—1916»; et l’article est signé: «Patrice Guisane.»

Verdun! Là où Max est tombé, si bravement, pour s’être offert à remplir une périlleuse mission...

Est-ce que Guisane parle de lui?... Et comment?... Ou bien a-t-il laissé disparaître dans le silence cet épisode insignifiant de la gigantesque lutte?

Je coupe les feuillets avec des doigts qui tremblent si fort, que ma liseuse arrache le papier. Et frémissante, je commence à lire.

Il y a d’abord quelques lignes de la Direction expliquant que ces notes ont été prises, au jour le jour, par leur auteur qui a vécu l’héroïque épopée. Et puis, c’est le journal lui-même, sobre, coloré, écrit avec une simplicité puissante qui donne au récit une telle intensité de vie que, pas une seconde —alors...—je n’ai songé au rare talent de celui qui peut être un pareil évocateur. Ce sont les faits eux-mêmes qui parlent.

Et soudain, j’arrive à une note datée du jour où Max est parti pour porter le message nécessaire; volontairement, en pleine conscience du danger couru...

Mon Dieu! comme Guisane met en relief son dévouement si simple, dans la page émouvante et émue qu’il lui consacre!... Tout à coup, j’ai l’impression qu’ainsi, son souvenir est enchâssé dans une sorte de reliquaire; car les pages que je viens de lire resteront comme l’histoire même. Toutes les pensées qui s’y attacheront ne pourront, après avoir lu le récit de Guisane, oublier le pauvre petit lieutenant, bien ignoré de la foule belliqueuse, qui, adorant la vie où il possédait tout, a très simplement donné la sienne, pour aider au salut de ses compagnons de lutte.

Dans ma peine, quel orgueil j’éprouve que ce soit ainsi qu’il m’ait été enlevé! Et quelle reconnaissance pour celui qui lui rend, devant tous, cet éclatant hommage!

Insatiable, je lis, je relis cette page, où revit Max, à ce point que j’ai la sensation d’être près de lui...

Pourtant, d’instinct, je lève la tête vers le large ciel où nous cherchons nos bien-aimés, disparus...

Mon regard, lourd des visions qu’il vient, éperdument, de contempler, distingue alors, devant moi, sur le sentier qui grimpe de la plage, celui-là même qui a créé la chère et poignante résurrection...

Il observe le ciel en flammes.

Ai-je une exclamation inconsciente?... M’a-t-il aperçue, en montant?... Il se détourne, reprenant sa marche; et instinctivement, ce que, la veille, j’aurais juré impossible, j’ai vers lui un geste d’appel. Je suis tellement bouleversée que ma farouche réserve en est brisée. Il n’y a plus que mon âme, ma pauvre âme déchirée, qui existe en moi et lui crie, quand je le vois approcher, m’enveloppant d’un regard très bon:

—Merci!!... oh! merci!...

Et mes deux mains se jettent dans les siennes qu’il me tend. Il a vu, sur mes genoux, la Revue; et il a compris...

—Ne me remerciez pas, madame. J’ai rempli un strict devoir en proclamant, de mon mieux, la part de gloire que votre mari s’est acquise ce jour-là. Quand j’ai appris qu’il s’était offert pour cette mission, j’ai fait tout pour l’empêcher de partir, pensant à vous, madame. Mais il n’a jamais prétendu y renoncer...

Je ne sais pourquoi j’ai la pensée—une intuition—que Guisane a voulu prendre sa place et que Max a refusé. Mais cela, jamais il ne me le dira... Pas plus qu’il ne le laisse soupçonner dans son article, où il s’efface complètement.

Combien, tout à coup, il me paraît un ami, lui que j’ai tant détesté!

Il continue très doucement:

—Je ne vous ai pas fait trop de mal en vous rappelant des jours bien cruels pour vous?

—C’est un mal que je ne peux pas regretter!... Il me semble si bon que vous rendiez justice à Max. Seulement, les lignes que vous lui avez consacrées, c’est la résurrection, pour moi, des heures affreuses!...

Et, à bout de force, moi d’ordinaire jalousement close sur ma peine, je laisse jaillir les larmes que je n’ai plus la force de contenir. D’instinct, pour cacher mon visage, je dégage mes mains qu’il a encore dans les siennes.

J’ai tout oublié, sauf que j’ai perdu Max!... J’entends la voix de Guisane, resté debout devant moi, qui murmure, comme à une petite fille dont il voudrait bercer la peine:

—Pauvre, pauvre enfant!...

Heureusement, cette bonté compatissante agit sur mes nerfs en déroute et me rend la possession de moi-même. Je relève la tête, toute confuse; je passe la main sur mes joues humides. Dans mon désarroi, la notion du temps m’a échappé... Quelques minutes, seulement, j’espère. Que va penser de moi Guisane!... Mes yeux troublés montent vers lui et rencontrent les siens. Dans son regard, si facilement incisif, il y a une expression de pitié grave; et la crainte ne m’effleure même plus qu’il m’ait trouvée ridicule, ou simplement ennuyeuse.

J’essaie de sourire, tout en aspirant la brise qui sèche mes paupières:

—Vous devez trouver que je suis bien peu courageuse. En général, je le suis davantage... Mais votre article m’a été une surprise qui m’a atteinte en plein cœur...

—J’aurais dû vous prévenir, vous ou M. votre père, dit-il d’un ton d’excuse.

Tout bas, je murmure, et l’on dirait que c’est mon âme qui parle:

—Ne regrettez rien. Tout est bien ainsi!... Maintenant, je vais reprendre un peu de vaillance auprès de mes petits... Les derniers moments de Max ont été bien douloureux à revivre... Mais votre jugement sur lui me fait beaucoup de bien!...

—Tant mieux! madame. J’en suis infiniment heureux!... Alors, maintenant, vous voudrez bien me considérer pour ce que j’ai toujours été à votre égard, quoi que vous supposiez...

Je me sens un peu rougir.

—... Un ami... Il était d’ailleurs tout naturel que je le sois pour la petite sœur de Bernard!

Et comme un écho bien sincère, je réponds:

—Ah! maintenant, je ne pourrai plus vous voir autrement que comme un ami!... Au revoir, et merci, encore et toujours!

Il ne relève pas mes paroles. Simplement, il se penche sur mes deux mains, que d’un élan je lui ai données. Ses lèvres les effleurent. Et, sans un mot de plus, nous nous séparons, après que mes yeux, pleins de gratitude, se sont, une seconde, posés sur lui.

Toujours, il me semble, je le verrai ainsi, sa grande taille découpée sur l’admirable fond de la mer et du couchant qui flamboie derrière le Creitzker.

Ah! comme j’avais, à faux, jugé cet homme!

 

2 août, le soir.

J’ai retrouvé Guisane, un peu plus tard, comme j’allais à l’hôtel pour le dîner. J’étais avec mère que je venais de rencontrer. Lui aussi se dirigeait vers le Kelenn. Il s’est arrêté à notre vue. Ni l’un ni l’autre, nous n’avons eu une allusion à la scène qui, une heure plus tôt, s’était passée entre nous. Mais je ne le voyais plus avec les mêmes yeux. Au lieu de mon désir maladif de le fuir, j’avais maintenant la soif de causer avec lui, de l’interroger sur la dernière semaine de Max qu’ils ont passée ensemble. Dans ses prunelles, je retrouvais ce même regard qui, soudain, m’a étrangement attirée là-bas, sur la falaise.

Mais il causait surtout avec maman. Puis père nous a rejoints et m’a fait tressaillir en le félicitant sur son article dont il avait déjà entendu parler à l’hôtel.

J’ai deviné que, tout de suite, l’attention de Guisane s’attachait à moi. Sans doute, il redoutait l’effet de telles paroles sur ma sensibilité frémissante. Mais je m’étais ressaisie; et si, tout bas, je sentais, aiguë, la souffrance de ma blessure, le masque était de nouveau bien attaché, qui cache ma détresse aux autres. Guisane est le seul qui, depuis des mois, m’a vue pleurer.

Mon hostilité contre lui est soudain tellement morte que je me surprends à me demander comment j’ai pu l’éprouver...

Un instant, comme père et maman s’étaient arrêtés pour causer avec des hôtes du Kelenn, j’ai continué à marcher près de lui; et alors, je lui ai demandé, suppliante:

—Vous me raconterez tout ce que vous vous rappelez de Max?

—Hélas! madame, nous avons vécu peu de jours ensemble. Mais cela m’a suffi pour constater quel camarade charmant il était; quel soldat témérairement brave, avec une juvénile et si française insouciance du danger...

Oh! cet hommage rendu à mon aimé!... Je presse un peu le pas pour que Guisane puisse me dire, à moi seule, les choses que je veux, en ce moment, être seule à entendre. Et je pense tout haut:

—Les lignes que vous lui avez consacrées me sont si précieuses que, toujours, je vous en demeurerai reconnaissante!

—Madame, je n’ai fait que dire ce qui était...

—Et vous l’avez dit de façon telle que tous ceux qui liront votre récit ne pourront plus l’oublier. Ainsi mon pauvre Max, dans la mort, demeurera vivant. Si souvent me revient cette pensée de Maeterlinck, «que les morts ne cessent vraiment d’exister que quand nul ne songe plus à eux...»

—Vous la trouvez bien vraie, n’est-ce pas, madame?

—Oh! oui!...

Nous nous taisons tous les deux; et, dans la paix du crépuscule, résonnent le gazouillis de Jean qui parle à son grand-père et le bruissement lointain de la mer. Et puis, avec un accent d’amicale conviction, j’entends Guisane reprendre:

—La paix est bien signée entre nous... Ne le pensez-vous pas, madame?

J’incline silencieusement la tête.

Nous sommes devant l’hôtel.

Pour la première fois, peut-être, depuis mon malheur, j’éprouve l’étrange douceur de savoir que je puis compter sur une protection d’homme... Pourtant j’avais père... Et Bernard...

 

3 août.

Maman m’a dit:

—Ah çà! tu as donc changé d’humeur pour Guisane? Tout à coup, tu as l’air de lui parler très volontiers. Comme tu deviens capricieuse, ma pauvre petite.

J’ai simplement expliqué:

—Il a écrit sur Max des choses qui m’ont été très bienfaisantes... Alors, je lui en témoigne ma gratitude.

—Oui, ton père m’a dit avoir lu de lui un article remarquable. Il faut que je trouve un moment pour le voir, moi aussi.

Et elle n’a pas autrement insisté. Ma mondaine maman n’a guère de loisirs pour la lecture.

J’avais dit hier à Guisane:

—Venez me parler de Max chez moi... Je serai très raisonnable... Ne craignez pas de scène!... L’autre jour, je vous l’ai dit, c’était l’effet de la surprise...

Il m’a regardée d’un air de reproche:

—Ce n’est pas là parler en amie, madame. Et si je me froissais!... Et si je ne venais pas?

J’ai souri un peu:

—Je sais bien que vous n’auriez pas une telle méchanceté!... A demain, voulez-vous?... Dans la matinée?

Et il est venu. C’était un jour doucement tiède, trempé de pluie, qui faisait toute grise la mer, que je voyais frémir jusqu’à l’horizon, par delà les arbres du jardin...

Ah! quelle heure j’ai encore vécue là! Pour être sûre de demeurer bien maîtresse de moi-même, j’ai peu questionné, mais surtout écouté, les lèvres closes, mes deux mains serrées pour bien tendre ma volonté. Par moments, quand j’avais trop mal, je fermais les yeux afin de plus enfermer ma souffrance dans le secret de mon cœur.

Guisane m’a raconté tous les détails, les plus menus faits de ces quelques jours où le hasard les avait réunis, Max et lui... Et il a tellement le don de créer la vie même, par sa parole ou son style, qu’en l’écoutant, moi aussi, j’étais là-bas, à Verdun. Je voyais Max, trempé par sa rude existence, animé de cet entrain qu’il avait au moment où il s’est proposé pour la mission qui l’a tué.

Guisane a achevé, une vibration émue dans sa voix d’ordinaire si ferme:

—Votre mari, madame, me faisait vraiment l’effet d’un jeune frère. J’ai appris ce qu’il avait résolu, trop tard pour le retenir en lui rappelant qu’un père de famille ne s’expose pas ainsi sans l’obligation d’un devoir. Il faut laisser cela aux célibataires. Mais il n’a pas consenti à...

—A vous céder sa place... Car je suis bien certaine que vous le lui avez offert!

Il se dérobe à une réponse précise:

—C’eût été tellement mieux ainsi... Mais j’ai bien compris son refus. Comme lui, le danger m’attire et me grise!... Je l’ai quitté à la dernière minute, quand il est parti...

Guisane s’arrête une seconde; sa voix s’assourdit plus encore pour me raconter les derniers instants.

—... Il était très gai; confiant comme toujours en sa bonne étoile, le pauvre enfant... Quelques minutes avant de s’éloigner, il m’a dit...

—Quoi?... Que vous a-t-il dit?

—Il m’a encore une fois parlé de vous pour me demander de vous répéter, si... il ne revenait pas et si la destinée me rapprochait de vous... que pas une femme ne lui avait été chère comme vous, qui étiez son amour même...

Lourdement, de nouveau, mes paupières s’abaissent pour que je recueille mieux en moi cette affirmation suprême de mon mari. Est-ce la réponse à la mystérieuse question concernant Maud et lui, que mon cœur a vainement murmurée tant de fois?...

Oui, je le crois, j’en suis sûre! il n’a aimé aucune autre, comme il m’aimait moi, l’amoureuse petite compagne de sa jeunesse... Mais... mais... puis-je être sûre que d’autres aussi ne l’ont pas... charmé... alors que j’étais sa femme?

J’ai le cœur si serré, que je ne pourrais même pas pleurer, tant ma volonté de rester maîtresse de moi a pétrifié ma sensibilité extérieure. C’est au fond de mon âme que les sanglots me brisent; et, dans mon calme glacé, je peux dire à Guisane, qui attache sur moi un regard affectueusement inquiet:

—Et puis?...

—Et puis, nous nous sommes serré la main. La lumière d’une lanterne éclairait son visage énergique et souriant. Dans ses yeux, je le voyais sans un atome d’appréhension, tout au plaisir de tenter une sorte d’escapade dont la difficulté l’attirait. Il m’a dit en riant:

—Et maintenant, à la grâce... Au revoir!

Je lui ai répété encore:

—Surtout, soyez prudent!

—Mais oui... mais oui! Au revoir, mon ami.

Et il s’est détourné... Je ne l’ai plus revu que quand on l’a ramené...

Guisane se tait.

Que demanderais-je de plus?... Le reste, je le sais... J’entends Guisane me dire, de cet accent grave et chaud, si différent de sa voix habituelle:

—Vous pouvez être fière de lui, madame.

J’incline la tête.

Oui, je suis fière du souvenir qu’il a laissé. Mais ce Max que Guisane vient ainsi de me révéler, je ne l’ai pas connu. Ce n’est pas mon mari amant. Ce n’est pas le beau cavalier flirt que le monde grisait, dont l’hommage rendait les femmes fières. Ce n’est pas le Max dont j’essayais, si douloureusement quelquefois, de capter la pensée ondoyante, attirée par toutes les féeries, le cœur que je voulais profond pour que le mien puisse s’y abîmer... Le Max que Guisane a vu en pleine guerre, c’est celui que ses lettres me faisaient pressentir... Celui qui ne voulait pas, à Paris, parler du danger dont il vivait désormais enveloppé; celui dont ses chefs et ses camarades m’ont raconté l’endurance, l’inaltérable bonne humeur, la bravoure audacieuse.

Quel viatique c’est pour moi de penser qu’il a été l’homme dont Guisane vient de dire:

—Vous pouvez être fière de lui, madame.

Guisane, maintenant, est, comme moi, silencieux; il devine combien ces souvenirs évoqués m’entourent, m’isolant tout à coup du reste du monde.

Une pluie chaude s’est mise à tomber. J’entends les gouttelettes ruisseler sur les branches... Et puis, c’est Kate qui appelle Jean, encore dans le jardin. La petite voix fraîche répond; la voix qui, bien autrement enfantine, lors de la dernière permission, commandait, joyeuse:

—Papa, venez jouer avec moi! s’il vous plaît.

J’ai un frisson, et je reprends, d’un accent de prière:

Continuer : partie 2 sur 3