Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 16 sur 21

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Le joug: roman

Troisieme Partie

 

 

I

 

Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité, s’apaisaient momentanément dans une certitude.

C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.

Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en signification, en résultats.

Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa présence. Elle n’osait plus le regarder: il lui semblait que son fils lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.

Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin, il s’était levé:

—Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.

Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:

—Tout est-il prêt?

Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:

—Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!

Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser sans trouver d’issue. Enfin, il dit:

—Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.

Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:

—Vous auriez besoin...

Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:

—D’un bon domestique.

Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en restaient assourdies. La première, Berthe se remit:

—Et alors? dit-elle avec quelque insolence.

—Et alors, je connais le métier, tout le monde vous le dira. Vous n’avez qu’à vous informer...

Fanny songea: «Sans nom!»

Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses. Enfin, elle dit:

—Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous «n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.

Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt le rideau de ses paupières.

—Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à vot’ compte.

—Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.

Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts, tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»

—C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...

—Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.

Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un rayon d’intelligence. Il continua:

—Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!

Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:

—De l’argent...

Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.

—Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!

Il tendit la main, sa main durcie de paysan-soldat. Et Fanny, pour la première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.

Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!

L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux mouillés. Le gars regardait Berthe.

Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:

—On vous écrira.

Le gars enregistra gravement:

—Bon.

Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était venu:

—Berthe! cria-t-elle.

Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On arrangeait tout pour elle.

Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.

—Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un peu égaré.

Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:

—Mais, à propos, comment l’adresser?

Du seuil, il se retourna:

—Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.

—Oui, mais...

A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que toute sa ruse n’avait pas prévu.

Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise évidente.

Sa ruse à lui était dépassée.

—Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.

Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.

Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:

—Toute l’adresse, c’est comment?

Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:

—Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie, Lisieux.

—Ah! cria Fanny.

Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait afin de couvrir celle de sa sœur:

—C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.

Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.

—On m’appelle comme ça, fit-il.

Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»

Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix ajouta tout haut:

—Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.

Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.

—C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit Malandain».

Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:

—Mon nom, c’est...

Et, se ravisant tout à coup, il termina:

—Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront bien.

Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la porte.

Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:

—Un bon domestique qu’il vous faut ici.

Et il s’en alla pour de bon.

C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.

Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si, puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde devant cette décision soudaine; l’opposition certaine de l’oncle Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à obéir.

 

Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:

«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»

La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son étonnement.

—Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.

Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un jour d’autrefois.

Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui, elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.

Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.

Les amis disaient entre eux:

—Elle rajeunit, Berthe!

Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou une certitude.

L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.

Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette conversation dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.

Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret:

—Comme ça, vous êtes allées à Paris?

Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation.

—Oui, on voulait toujours: on s’est décidé.

Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause.

—C’est beau, murmura Berthe.

—Oui, dit-il. Il y a à voir.

—Sûr, approuva-t-elle.

—Plus qu’ici.

D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de nouvelles que goutte à goutte.

Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.

—Je vais vous faire du thé, dit-elle.

L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui était jamais désagréable.

Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles qui auraient pu être douces. Demain, ce seraient celles des étrangers, peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun serre si fort contre soi...

Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité. Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en réfléchissant:

—A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?

Elle le regarda avec surprise.

—Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.

Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père, ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme une insulte.

Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route. Enorme, il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je n’arriverai à le remuer.»

Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il l’abandonnait.

Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf, sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture. Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore, caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du temple. Le culte se déroulait selon la liturgie immuable; tout ici était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!

Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches. Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait des yeux.

Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné. Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais, tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa. Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.

—Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à Saint-Antoine, et me v’là.

—Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui tamponnait sa figure rouge et suante.

—Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait tiré en arrière tout le long du chemin.

L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.

—On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.

Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps, et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.

M. Le Brument commença avec le dessert:

—Alors, ma fille, dit-il en s’adressant à Fanny, comme ça, tu veux aller à la Hêtraye?

L’entretien se renouait au point exact où il s’était rompu. C’était de bon protocole normand.

Elle dit en hésitant:

—Je veux, c’est-à-dire nous croyons que ça vaut mieux pour le moment.

Il opina, débonnairement, de toutes ses petites boucles d’argent.

—Oui, c’est sûr.

Et il laissa aux paroles de Fanny le temps de vivre et de mourir dans l’air avant d’en ajouter d’autres.

—Vous croyez, reprit-il, vous croyez, mais si c’est pour le monde... C’est-il pour le monde?

—Bien sûr! fit Berthe complaisamment en commère qui place une réplique.

—Eh bien, ça étant, tu n’as peut-être pas raison.

—Comment? demanda Fanny, déroutée.

Il eut l’air de réfléchir et son grand nez en bec de rapace s’inclina vers la nappe. Puis il dit lentement:

—Faudrait que ça soit toi qui y ailles, à la Hêtraye avec ce gars, pour l’apaiser.

—Moi? Comment, moi?

—Oui, toi, toute seule.

—Sans Berthe? cria-t-elle avec une véhémence si inaccoutumée qu’un instant ils lui livrèrent leurs yeux surpris, tels qu’ils étaient.

—Oui, sans Berthe. Comme ça, on n’aurait pas à trouver drôle que vous laissiez votre maison d’ici, car ça le semblera, drôle!

Elle restait abasourdie. Jamais cela ne s’était présenté à son esprit. Et, marquant son avantage, le vieillard continua:

—Et puis, toute seule, c’est «bien de révisé» si tu n’arrives pas à le dompter, le gars! Il y en a d’aucuns qui sont ambitionnés à ne pas céder devant un autre que leur maître. J’ai vu des chevaux comme ça!

Le ridicule de la comparaison ne frappa même pas Fanny. Elle songea seulement avec désespoir: «Dompter quelqu’un! Comme si je le pouvais!»

Et, tout de suite, un souci lui revint:

—Et Berthe?

Le bonhomme gratta son grand nez sec.

—Elle restera ici, je te dis. Elle...

Il s’interrompit, comme s’il se trouvait devant des mots trop lourds à prononcer. Et, instinctivement, Fanny, si peu perspicace, mais si sensitive, fut certaine que tout ce qui avait été dit jusque-là n’était rien et que tout n’avait été dit que pour en venir là. Et elle reprit, d’un ton machinal, comme si le dernier mot eût été un levier pour soulever les autres:

—Elle...?

Le père Oursel entra avec le café. Avec ses mouvements d’automate, il posa la cafetière—car on n’avait jamais pu l’habituer à l’usage du plateau— et il disparut sans qu’une fois son regard eût croisé celui des autres.

M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe:

—Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas ce qui se passe sous son nez!

Berthe dit, dédaigneusement:

—L’ père Oursel? Rien, c’est rien.

En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment. Enfin le vieillard commença:

—M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence?

—Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure.

—Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment?

Personne ne répondit. Il reprit:

—Comment? C’est bien drôle, ça!

Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait sincère.

Il y eut un silence, puis il continua:

—C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié.

Il regardait Berthe. Elle dit seulement:

—Ouat!

Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea:

«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.»

Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution:

—Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison.

Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante.

D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes.

—Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps.

Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit: «Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau:

—Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt.

Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école.

Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une espèce d’arrogance qui masquait autre chose:

—Faut bien en finir!

Fanny mit sa main à sa gorge.

—Finir quoi?

Une expression nouvelle parut sur la grosse figure de la cadette. Elle posa la main sur le bras de sa sœur.

—Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon sens!

Elle l’attira dans la pièce.

—Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route?

Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes, qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et c’était le commencement de sa reddition.

Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença:

—Ecoute...

Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle figure hallucinée de Fanny.

—Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer. Tu comprends?

Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non.

Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée:

—Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça?

Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son visage étonné.

—La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas toute seule...

Elle fit un geste violent:

—Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça?

Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe reprit:

—Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi qui n’y suis pour rien (elle accentua cruellement), je reste ici, avec...

Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit.

—Avec...? fit-elle sourdement.

Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi un argument.

—Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura montré.

Fanny dit seulement:

—C’est l’oncle Nathan qui a...

Berthe inclina la tête.

—L’oncle Nathan est allé lui parler, oui.

Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit:

—Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille. Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour courir après.

Fanny étendit la main.

—Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix étranglée. Tu sais bien ce qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour.

Berthe parut chercher.

—Ce qu’il a dit?

Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle. Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse définitive.

Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien.

Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer et de les poursuivre, Berthe reprit alors:

—Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger par la figure que tu avais en revenant...

La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit.

Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne dirait rien, c’était trop difficile, elle ne savait pas reprocher, prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai bientôt plus rien.»

Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur, inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux. Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front contre les carreaux pour épier le retour du vieillard.

Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées.

Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son chapeau à larges bords.

—Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors!

Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait:

—Eh bien, mon oncle?

Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment.

—Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut.

 

Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité sans laquelle on ne peut le goûter. Au premier sentiment de triomphe, ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir marcher.

Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi d’une façon encore inconnue.

Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir, Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance, car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les étouffait, debout et se mesurant du regard.

—Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que je suis là; je vous ai suivie.

—Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action connue par ouï dire seulement à Beuzeboc.

—Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et les usages d’une petite ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a votre bonheur et le mien.

Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de passer la première! Mais il parlait toujours, il disait:

—Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant, je sais, je vois clair...

Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre:

—Vous êtes bon.

Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin:

—On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue.

Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du linge mouillé sur une brouette.

—Marchons, souffla Fanny.

Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté. Ils s’arrêtèrent encore.

—Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer nos fiançailles. Et même, Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je vais vous dire.

Elle étendit la main.

—Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous savez...

Il dit sourdement:

—Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer. Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un... qu’on a choisi, sans que...

Un geste coupa l’air.

—Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny, vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous.

Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle; Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux.

—Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli.

Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny, bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et elle dit d’une voix tremblante:

—Je ne peux pas, je ne peux pas.

—Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne!

Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa certitude:

—De personne.

Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son fils, et elle dit:

—Si, moi, je ne suis pas seule.

M. Froment fit un geste violent.

—Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges!

—Ce n’est pas ma sœur.

Il ouvrit les yeux.

—Je ne vois pas, alors...

Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne comprenait-il pas?

—Vous savez bien ce qui est entre nous.

Elle se reprit:

—Celui qui est entre nous.

Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps.

—Celui?...

Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle dit:

—Mon fils.

Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés.

L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint.

—Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de vouloir de vous.

Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.

—Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu comment il prendra ça.

Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il fallait dire.

Et elle reprit:

—Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant avec vous?

Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur, elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.

Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.

—Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule voie qui vous mettrait à l’abri.

Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur d’eau qui a servi.

Silas s’approcha encore.

—Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons, il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...

Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.

—Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.

Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus qu’une.

—Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.

Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.

Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté. Quelle douceur!

Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle dit:

—Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.

Avec un douleur infinie, il répliqua: