Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 9 sur 21

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Le joug: roman

Chapitre IV

 

Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»

Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: «Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.

Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.

Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait: «Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen de parler.

Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: «Je suis fiancée à M. Froment»?

Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»

Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.

 

Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au monde pour peindre la terre normande.

A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble rapiécé.

La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.

Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du rossignol descendit d’en haut sur la vallée.

Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.

—Mademoiselle! fit-il.

Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.

—Quoi donc?

Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le sentit.

—Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.

—A moi?

—Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche, là-haut.

Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:

—N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une commission.

Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.

—Une commission?

Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.

—Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.

—Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance. Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui diras de ma part...

Il hésitait. Berthe dit:

—Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.

Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de celle de son interlocutrice, il dit:

—Vallée...

Elle ne comprit pas tout d’abord.

—Vallée? Qui donc?

Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin bien allumée, elle questionna encore:

—Et d’où alors?

Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:

—Poissy. Centrale. Prison.

Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage le plus indifférent.

—Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait à ce malheureux. Je lui dirai.

L’autre leva la main.

—C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.

Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son bouleversement.

L’homme reprit:

—Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est tout.

Berthe répéta machinalement:

—Le bonjour? Bien.

Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en apprendre quelque chose elle ajouta:

—C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.

L’autre se mit à rire silencieusement.

—A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.

Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et, sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.

L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:

—Tu reviens déjà?

Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.

Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.

Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:

—Entre, j’ai à te parler.

Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien, peut-être...»

Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le clair-obscur de la chambre, commença brutalement:

—Fanny. Vallée est mort.

La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:

—Vallée, Vallée, tu dis?

—Qui, je te dis que Vallée est mort.

Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu, confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme meurtrie qui se débattait si près d’elle?

Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit, d’une voix essoufflée, la phrase attendue.

—Mais, comment as-tu su?

—Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!

Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un item sur son mémoire:

—Et il m’a dit qu’il avait une commission à nous faire de la part, donc, de ce Vallée.

Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît longtemps.

—Une commission?

Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:

—Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de sa part.» Et c’est tout.

Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour», cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.

Elle dit doucement:

—Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort, maintenant?

Berthe eut un rire sec.

—Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut dire que c’est un vrai débarras.

Fanny dit seulement:

—Oh! Berthe!

—Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où qu’il te l’envoyait, son bonjour?

La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait, comme dans le conte de fées.

—Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.

Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe entendit seulement sortir une plainte:

—Est-il possible, est-il possible?

Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment. Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.

Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue de cette coïncidence qui lui envoyait ce message au moment même où elle espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.

La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint encore la tourmenter au réveil.

Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin, quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.

Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:

—Berthe!

—Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.

—Si c’était lui?

—Lui?

—Oui, si c’était Vallée?

—Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite. Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.

Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.

Fanny dit tristement:

—Au bout de vingt-deux ans!

—Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne faut pas se mettre ça en tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.

Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et un peu d’espoir rentra en elle.

Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout cette illusion de rançon qu’il apporte.

Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et, timidement elle proposa à Berthe une promenade.

Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil, passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette intimité tranquille. Elle s’étonna.

—Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!

Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:

—Attendons quatre heures, toujours.

Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.

Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient en criant.

Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient, touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au moment où elles passèrent.

C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux, l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce qui était arrivé pour se mettre entre eux.

Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce jour-là.

Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont, rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:

—Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.

Berthe la regarda:

—Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par exemple?

Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.

—On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!

La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir, avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:

—C’est donc là?

Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.

—C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.

Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:

—Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.

Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce qu’il a dit.»

Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent tourné le coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à pleins bords entre les rives plates des prés.

—Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?

Fanny s’arrêta.

—Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.

Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.

—Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.

Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une figure embroussaillée et des bras mous.

Berthe cria:

—Un noyé!

Et elle se hâta vers le groupe.

Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:

—Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.

—Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.

L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla entre ses dents:

—Le courant est trop vif, mais, après tout, on ne sait pas, parce qu’y avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.

Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.

—Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.

L’homme prononça:

—Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».

Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.

Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta en riant:

—Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?

Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et, sans répondre, se tourna vers sa sœur:

—Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.

Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort, semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.

Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.

—Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.

Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par l’épouvante.

Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:

—Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.

Fanny s’arrêta au milieu de la route.

—Comment, l’homme d’hier soir?

—Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille route.

—Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?

—Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.

Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.

Elle dit doucement:

—Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!

—Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous, puisque ça y est, c’est tant mieux.

Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:

—Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.

Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.

—Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les demoiselles Seigneuret qui nous regardent!

Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre basse d’une maison bordant la rue, l’approche d’une tête à lunettes, qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.

—Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.

Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent la rivière entre deux haies ivres d’humus.

Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches disjointes, Fanny dit:

—Asseyons-nous un moment.

De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices, colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à fleur d’eau.

Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser: