Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 21 sur 21

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Le joug: roman

Chapitre VI

La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui répondit:

—Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté comme ça.

Elle ajouta après quelques secondes:

—Il fera ce que je voudrai.

Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»

La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:

—On est d’accord sur tout.

Alors l’oncle demanda:

—Et quand qu’ vous allez faire ça?

—Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...

Elle pausa un instant:

—On invitera M. Froment, termina-t-elle.

 

VI

 

La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.

Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire sans reflets—une vraie toilette de mère de marié—marchait dans l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.

Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût d’inceste s’achevait ce soir.

Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là, mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après jour, Félix faire le galant auprès de la grosse fille amoureuse, être obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme, attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait, intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte, pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette horrible chose?

Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui, cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière, lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte.

Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union?

La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait pourtant le rôle de mère du marié.

A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier, près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire:

«D’une part,

«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés.

«Et, d’autre part,

«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...»

De mère non dénommée et elle était là, elle, vivante et martyrisée, et elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa parenté et son pays.

Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils avaient tout su!

Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps.

A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et leurs mines de circonstance. Et toute sa pudeur et son tact étaient hérissés sur elle comme un manteau d’épines.

Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline escarpée.

 

Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.

Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.

C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de se décider à recommencer sa vie:

«Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne voulez pas braver le scandale.»

Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils vivraient inconnus et heureux.

 

«Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas solide.

«Et ne dites pas que cette fuite sera aussi un scandale. Le scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus, je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa naissance.

«Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude? Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.»

Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion:

Quoi de plus simple?

«Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de prendre. Car vous serez libre, si vous voulez être libre, mais il faut le vouloir.»

Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du hêtre gigantesque.

Et il terminait:

«Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.»

Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent disponible.

Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un enfant révolté:

«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...»

Pour la première fois de sa vie, elle sentait le goût de la liberté à laquelle elle avait tant songé ainsi qu’à une chose délicieuse, et elle n’en ressentait que frayeur et chagrin. Comme le prisonnier à vie qui se voit gracié, elle clignait des yeux à la lumière, et ne reconnaissait pas le grand air.

Dans le chemin qui bordait la cour vers le bois, quelqu’un marchait. Elle se retourna. Le père Oursel se promenait lentement, avec cette sorte de jouissance ennuyée des travailleurs désœuvrés. Il regarda sous le pommier. Et, comme malgré elle, il fallut que Fanny sortit.

On eût dit que le père Oursel l’attendait car il ne parut pas étonné mais s’arrêta seulement.

Il portait un ancien complet redingote de drap noir de M. Le Brument, vaguement remis à sa taille, et un chapeau haut de forme aux poils rougeâtres. Le long repas et la beuverie ne semblaient point avoir entamé sa sobriété coutumière, car aucun indice ne le montrait ivre ou seulement excité comme les autres convives de la journée.

Quelque chose, pourtant, était différent en lui sans qu’elle pût le définir. Et, tout à coup, elle s’aperçut qu’il la regardait, ce qu’il n’accordait d’habitude à aucun être humain, et que c’était son regard inconnu qui le changeait ainsi.

Quittant le sentier, il s’approcha d’elle, et ils entrèrent sous le pommier qui faisait une tonnelle fleurie et secrète.

Fanny le considérait avec étonnement. Il était si nouveau de voir le vieux domestique rechercher la société! Et puis ses yeux, ses yeux qui la regardaient et dont, vraiment, elle ne connaissait ni la couleur, un brun de noisette comme ceux de certains chiens, ni le regard pareil aussi à celui d’un compagnon humble et fervent. Et elle ne savait que dire. Enfin, gênée par le silence, elle prononça des mots quelconques:

—Te voilà bien beau, père Oursel.

Le tutoiement de son enfance lui revenait sans qu’elle sût pourquoi, car les sœurs l’avaient abandonné depuis longtemps.

Le vieux la regardait parler. Sa surdité intermittente devait être plus forte ce soir. Et sa voix rocailleuse de taciturne prononça:

—Une commission qu’j’ai pour vous.

Elle répéta, surprise:

—Une commission?

Le vieux haletait un peu comme quelqu’un qui a marché vite. Ses souliers étaient blancs de poussière.

—C’en est une journée, ça! dit-il.

Elle vit bien qu’entre son humeur et son infirmité elle n’obtiendrait rien de plein gré. Et elle hocha la tête sans rien dire.

Après tout, Silas ne pouvait pas être là avant une demi-heure encore et une diversion l’aiderait à passez le temps. Le vieux reprit:

—Ça r’mue tout. Les choses d’autrefois. Longtemps que j’suis chez vous! Il y aura vingt-huit ans le 10 de juin.

Il s’arrêta comme pour laisser à ces paroles importantes le temps de se fixer. Fanny étonnée, répéta:

—Vingt-huit ans, c’est vrai!

Il la comprit aussitôt, cette fois.

—Et quatre-vingts qu’ j’ai eus le vingt-quatre de décembre, la veille de Noël.

Il répéta:

—La veille de «Nouël».

—Quatre-vingts ans, s’écria Fanny. Est-ce bien sûr, mon père Oursel?

Vingt-cinq minutes encore la séparaient du moment où définitivement, elle allait orienter sa vie, et cette chose passée, sans but, l’âge du vieux domestique, était capable d’absorber son intérêt. Un peu de l’ironie de cela l’effleura fugitivement, comme un de ces souffles de la mer qui venaient, par instants, mourir auprès d’eux en effeuillant toute une branche fleurie.

Le bonhomme marmotta:

—Quatre-vingt-un que j’aurai à «Nouël» prochain, si j’ suis encore là.

Il s’arrêta comme pour trouver une transition et reprit:

—Défunt maît’ Alfred Bernage, il aurait quatre-vingt-cinq, lui. Quand il m’a pris, il en avait cinquante-sept. Et il est mort deux ans après, le huit de novembre.

Perdue sous ces nombres, Fanny opinait vaguement, songeant: «C’est pas possible, c’est le cidre!»

Il continua:

—Après mon accident à la fabrique qu’il m’a pris. A cinquante-trois, on n’est plus bon à rien. «A la maison, qu’il a dit, allez, mon père Oursel, tu n’as personne, viens-t’en chez moi.» Ça s’appelle la charité, ça; la charité chrétienne.

Stupéfaite, Fanny l’écoutait. On ne parlait jamais de ces choses du passé chez elles. L’avait-elle su?

Elle dit d’une voix songeuse:

—Je me rappelle pas...

Il eut une espèce de sourire.

—La mère ne voulait pas. L’accident c’était de sa faute. Elle avait voulu qu’on me mette là, à la «chauffe».

Il montra son côté où, sans doute, une vieille cicatrice se cachait.

—J’y en veux pas. Mais lui, l’père, c’était un homme, un homme du temps jadis. Cette journée-là, j’ai dit comme ça: «Oursel, tu le r’payeras en une fois.»

Sans transition, le temps, seulement, de respirer, il ajouta:

—Faut pas partir, Fanny.

Elle recula, hors d’elle, par un étonnement qui, vraiment, passait toute mesure. Et aucune parole ne lui vint qui pût la traduire.

Le taciturne continuait:

—Quand le malheur est arrivé.

Il vit qu’elle formulait:

—Tu l’as su?

Ses yeux de bon chien firent «oui», et il continua:

—J’ai rien dit. Y’ avait pas moyen. C’était quand t’es partie en voyage avec ta mère. Il était trop tard. Et puis moi, qu’est-ce que c’est? moi qu’a seulement pas pu t’défendre. Il s’interrompit un instant, comme oppressé par ce souvenir.

Et puis, il reprit:

—Mais j’ai bien vu tout sur ta pauv’figure de tourment.

«Et pi, j’ai pu rien su, jusqu’au jour où il est arrivé, lui, le gars. Ton portrait qu’il a sur les épaules.»

Tous ces mots, tous ces mots qu’il savait! L’étonnement démesuré de Fanny se heurtait autant à ceci qu’à la découverte soudaine des intelligences cachées qu’il possédait de toute sa vie secrète. Ainsi toujours, toujours, ce bonhomme sans importance les avait jugées! Cela la gênait d’une singulière façon nouvelle pour ce passé. Et cet étonnement et cette gêne l’empêchaient de trouver les paroles qu’il aurait fallu pour l’arrêter ou le faire continuer. Mais il semblait au delà des interruptions et des encouragements et il continua:

—Les v’là mariés tous les deux qui t’ont fait tant de mal. Et faut pas leur céder la place! T’es chez toi! Restes-y. T’as pas besoin d’en prendre un que tu ne connais pas pour te commander.

Elle cria presque:

—Comment! vous saviez ça aussi?

—Et pi, écoute-moi, comme si c’était l’père Bernage qui t’parle. T’en va pas; y a pas un homme qui vaut la peine qu’une fille comme toi se mette folle de son corps.

Peu à peu, elle se montait au diapason de l’étrange et passionné monologue du taciturne. Et elle dit:

—Si, il m’aime, lui!

Il secoua sa tête que le haut de forme couronnait singulièrement. Et, comme si, abandonnant un argument, il en prenait un autre, il prononça avec une espèce d’autorité:

—A c’t’heure, y’a pu qu’ toi d’ Bernage sur leur bien. Faut y rester. Qui qu’ tu ferais sur les routes, quand t’as ta place, et ta maison, et ton bien? Reste, ma Fanny.

Elle dit, moins assurée déjà:

—Non, personne n’a besoin de moi, personne ne m’aime ici.

Le vieux suivait attentivement les paroles sur ses lèvres.

—Y en aura qu’auront besoin de toi. T’en feras des gars comme ton père, des enfants à Berthe. Des bons huguenots. Y’en a pas d’aut’ que toi qui peuvent faire ça.

Il touchait juste, cette fois. Elle balbutia:

—Des pauvres enfants sans nom...

—Il est «dit Malandain»; il sera «dit Bernage», c’est bien de révisé!

Eblouie, elle répéta:

—Bernage, tu crois?

Le jour baissait sous le pommier. Elle mit sa tête dans ses mains pour réfléchir. Et tous les raisonnements se détachèrent d’elle encore une fois.

—Il va m’attendre. Il faut que j’y aille.

Mais le vieillard lui barra le chemin fleuri des branches traînantes.

—Non, ma Fanny, y va pas!

Cette résistance lui parut surnaturelle. Et une illumination subite de son esprit lui fit soudain comprendre. C’était un chagrin qu’il voulait lui éviter! Et elle cria:

—Vous l’avez vu! Tu l’as vu. C’était ça, ta commission?

Il ne répondit rien. Mais ses yeux de chien dévoué disaient dans la pénombre verte: «Frappe! Frappe!»

Alors, accrochée aux détails infimes comme tous ceux qui ont à découvrir la vérité, elle questionna, éperdue:

—Mais quand l’as-tu vu?

—C’t’après-midi. J’ai parti après la soupe.

—Comment! comment! Tu es allé et revenu, tout ce chemin, comme ça. Mais pourquoi?

Comme il ne répondait pas, elle reprit, plus directe, cette fois, par nécessité:

—Et qu’est-ce que tu lui as dit?

—J’y ai dit: «Quittez-la, vous lui feriez encore du mal. Quittez-la.»

Elle resta muette devant la grandeur totale des simples mots qui résumaient si parfaitement les circonstances.

—Et qu’est-ce qu’il a répondu?

—Rien. Il m’écoutait bien honnêtement, avec un air de penser en lui-même.

Le vieillard fit une pause et continua:

«—Je y’ai dit: «C’est-il pour l’mariage?» Il m’a dit: «A’ n’ veut pas. Y’ a le mauvais gars qui lui ferait honte, si a’ m’ prenait.» Alors, j’y ai dit: «C’est la pure vérité, vous n’ mentez point, il la mettrait plus bas qu’ la terre, aussitte que c’est sa mère. Mais si c’est pas pour l’ mariage, ça n’ se peut pas.» Alors il a dit: «Et pourquoi donc ça?» Parce que c’est pas une fille à ça, que j’y ai dit. Y’ en a jamais eu chez les Bernage, elle reviendrait ou elle se ferait périr.»

«Il m’a regardé comme si il voyait la mort et il a fait deux fois comme ça: «C’est peut-être vrai... C’est peut-être vrai.»

Il y eut un grand silence entre eux. Et Fanny prononça enfin:

—Comment est-ce qu’il a dit tout ça à un vieux bonhomme comme toi, qu’il ne connaît seulement pas?

Le vieux dit simplement:

—Il m’a écouté parce que je parlais pour toi.

Elle cria encore, presque violemment:

—Mais il viendra!

Le vieux n’entendit pas, cette fois. Pourtant, il fit «non» en branlant doucement la tête.

Les larmes arrivaient. Elle sentait bien que c’était la voix de la raison et de l’honneur, du vieil honneur de son père, qui venait de parler. En répondant à cette voix qui chuchotait depuis si longtemps en elle: «Comment Silas t’aime-t-il et pourquoi?» qui, lorsqu’elle se voyait mariée, lui soufflait: «Un homme n’oublie jamais une faute comme la tienne»; et, quand elle songeait à la fuite romanesque, à la vie cachée sous un faux nom, criait: «Tu ne peux pas faire ça: une Bernage huguenote ne fait pas ça!»

Mais elle n’était pas encore tout à fait vaincue. Et elle dit:

—Tout ce malheur, tout ce tourment que j’ai souffert, alors, je ne pourrais jamais l’oublier?

Il parla pendant qu’elle parlait encore.

—T’as passé le plus dur. Quand on est vieux, on n’y pense plus.

Reprise de désespoir, elle gémit:

—Mais oui, vous êtes trop vieux pour me comprendre! Mais je veux aller voir. Il est là, j’en suis sûre.

Le frôlant sans qu’il bougeât, elle passa entre deux branches retombantes et franchit en courant la bordure d’herbe. Haletante, les yeux noyés, elle s’arrêta pour regarder par-dessus la barrière.

Le sentier dévalait entre les taillis de hêtres aux feuilles nouvelles d’or vert plantés dans le sombre tapis étoilé de blanc des anémones. Plus bas, l’arbre géant dressait son fût d’onyx. Mais Silas n’était pas là.

Toute son âme dans ses yeux, elle regarda un moment, à travers ses larmes sans cesse reformées, le sentier où mourait son espoir.

Alors, comme on réalise enfin la mort d’un être aimé, elle comprit que le vieux avait dit vrai, que Silas ne viendrait pas et que son absence resterait définitive, que c’était fini de sa vie de femme et qu’il lui fallait se tourner vers la vieillesse pour attendre d’elle le seul apaisement possible.

Et très étrangement, elle sentit glisser d’elle ce nouvel amour trop pesant qu’elle n’avait jamais bien supporté. La femme d’un seul homme, un seul instant, elle demeurait cela. Alors, du passé anéanti, le visage de l’homme qui avait changé sa vie, de l’inconnu d’un soir, le visage de Ludovic Vallée surgit un instant. Elle le vit apparaître, disparaître peu à peu et s’effacer enfin.

Elle regarda autour d’elle, comme lorsqu’on quitte un songe. Le père Oursel n’était plus là. Peut-être avait-il dépensé en une fois toutes les paroles du reste de son existence et n’entendrait-on plus jamais le son de sa voix.

Le ciel violet semblait supporté par les bras blancs des arbres. Elle soupira, s’essuya les yeux et, reprenant le sentier dans l’herbe haute, elle se dirigea, ni fille, ni femme, vers son triste destin de mère sans enfant, vers son avenir martyrisé de tante Fanny.

 

FIN

 

PARIS.—IMP RAMLOT ET Cⁱᵉ, 52, AVENUE DU MAINE.—25.

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