Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 18 sur 21

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Le joug: roman

Chapitre III

La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la possession d’un document important et à la conversation finale de La Hêtraye.

A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la pauvre Fanny désarmée et tremblante.

—Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce que je vais aller faire à La Hêtraye?

En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement, inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur elles.

Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.

 

III

 

Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir. Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa reprendre un peu d’espoir.

Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que, peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.

C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.

La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité. Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du «Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en distraire.

Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.

Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché, avec le dandinement habillé des jours chômés.

Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage. Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière surnaturelle qui dénude alors les êtres.

Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations banales.

Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.

—Eh bien, lui avez-vous parlé?

Fanny détourna ses yeux craintifs.

—Non, pas encore.

Il s’arrêta:

—Comment!

Elle le pressa:

—Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.

Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif. Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.

—Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque gracieusement.

—Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir prévenues. Mais je suis revenu...

Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.

L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.

Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée bien loin déjà dans le siècle disparu.

Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était franchement congestionnée.

—Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, du moment.

Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait deux fois l’an.

Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du feu ardent de l’automne.

Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en arrière.

—Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.

Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple examinait l’arbre.

—Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.

—Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...

Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle apercevait la bouleversait. Elle répéta:

—Berthe n’est pas...

Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.

—Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai donné le temps...

Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant, selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont disparaître. Fanny fit un effort:

—Non, dit-elle, je n’ai pas pu.

Il s’étonna:

—Comment, depuis le temps!

Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour détourner les yeux.

—Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.

—Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.

Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.

Il saisit son bras:

—Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en irai pas sans cela.

Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à sangloter.

Maintenant, à travers les hêtres de pourpre pure, on apercevait la Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs, étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien. Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:

—Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!

Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.

—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est, dites-moi comment vous souffrez.

Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors d’elle-même, comme à pleines mains.

—Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de lui seulement. Ni son nom, ni même...

Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le sentit et baissa la voix.

—Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en ont fait un catholique... Mon fils!

Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé! Il dit seulement:

—Mais pourquoi?

—Est-ce que je sais! Une fois Marthe disparue, il a été avec ces Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...

Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:

—Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est possible.

Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une main, qu’il saisit:

—Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.

Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait, voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient pas. Fanny répondit enfin:

—C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à sa naissance, sans rien me dire.

La tête détournée, il questionna:

—Où était-ce?

—A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.

—Oui, c’est vrai.

Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:

—Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?

—Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...

—Mais alors, êtes-vous sûre?...

Il hésita, puis se décida:

—...qu’il ne porte pas votre nom?

Saisie, elle fit:

—Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?

—Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est jamais une obligation légale.

Elle demanda craintivement:

—Vous connaissez tout ça?

—Oui, j’ai été secrétaire de mairie.

Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de la chose comme d’un événement passé. Elle reprit:

—Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner de nom...

Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina tout haut la sienne:

—Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».

Fanny se leva.

—Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas fait ça!

Il lui prit les mains.

—Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.

Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant lui.

Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.

—Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.

Elle sanglota:

—Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été comme moi. Je ne sais ni le nom ni la religion de mon fils!

Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève désemparé:

—Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que vous m’écoutiez.

Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il continua:

—Félix sait-il quelle est sa mère?

—Non.

—Comment! il n’a pas encore deviné?

—Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.

—Mais comment vous appelle-t-il?

—Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet instant.

Il dit en rêvant:

—C’est incroyable, incroyable!

Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les renvoyaient en flamboiements.

Fanny se leva.

—Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.

Il l’imita.

—Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah! vous êtes bien gardée, Fanny!

Ils reprirent, sans parler, le sentier montant. Quand le sommet fut atteint, Silas dit encore:

—Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez: je veux. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission, avertissez-le de nos projets.

Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:

—L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?

Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot, descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de l’automne.

Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait, tant la sincérité possède une lumière d’illumination.

Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.

Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.

—Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!

Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent soufflait dans les corridors...

Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission, dit enfin de sa voix rocailleuse:

—Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?

Berthe le regarda avec étonnement.

—Pourquoi?

Il dit:

—Vous savez bien pourquoi...

Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que d’entendre le bonhomme parler le premier.

Berthe cria:

—Je ne crains personne, moi!

Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:

—On verra.

L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du taciturne et le son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.

Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent, reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose, peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une présence dont on ne pouvait plus venir à bout.

Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.

«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»

Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite, allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un air faussement affairé.

Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne firent les premiers pas. Berthe, tacitement, acceptait la situation, se contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement d’une porte.

Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait. C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny: une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour parler.

—Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?

Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.

Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?

Et ce fut lui qui commença:

—Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des dames.

Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était révélé.

Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:

—Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux, j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.

Il eut un rire de suffisance.

«Tout à fait bien, oui!»

Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la sienne. Et elle dit malgré elle:

—Mais pourquoi que vous me dites ça!

Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur l’autre:

—Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.

Elle ne comprit pas encore.

—Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de moi?

—Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux blancs.

L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:

—Moi aussi, mon petit, moi aussi.

Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme transfigurée.

Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:

—Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme vous.

En disant cela, il la regardait d’une façon si peu équivoque qu’elle comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et impérieuse de la nuit horrible.

Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de folle, en le repoussant des deux mains: