Le Lit A Baldaquin

Christopher Stork · Chapitre 1 sur 19

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Le Lit A Baldaquin

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Christopher Stork

 

Le Lit A Baldaquin

 

« ANTICIPATION

 

Fleuve Noir

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LE LIT A BALDAQUIN

CHRISTOPHER STORK

FNA-1522

COLLECTION « ANTICIPATION »

Fleuve Noir

6, rue Garanciére - Paris VI'

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CHAPITRE PREMIER

Il se nommait Benjamin Orp. Mais, sauf quelques rares personnes qui l’appelaient Ben, tout le monde l’avait baptisé « Pot de colle ».

Ce sobriquet, prononcé à la va-vite, était devenu Potkol et conférait à son porteur un faux air cambodgien. Orp s’y était si bien habitué qu’il répondait indifféremment à l’une ou l’autre de ces identités.

C’est aussi qu’il était d’un tempérament débonnaire et placide, pour tout dire un de ces « pauvres en esprit » auxquels le royaume des cieux appartiendra un jour mais qui, en attendant, ne possèdent pas grand-chose et surtout pas l’estime de leurs contemporains. Situation navrante et d’autant plus injuste qu’Orp mourait d’envie de mieux comprendre le monde où il vivait et les êtres qui peuplaient ce monde. Il harcelait ces derniers de « pourquoi », de « comment », de questions ingénues et donc embarrassantes, identiques en cela à l’enfant qu’il était resté sous l’apparence d’un adulte.

Et, tel cet enfant, il ne recevait en retour que des réponses goguenardes ou méprisantes qui témoignaient surtout de l’ignorance de ses interlocuteurs.

Précisons que, travaillant comme homme de peine dans une clinique, Ben Orp vivait en milieu médical, un groupe social dont les membres sont, par essence et définition, peu disposés au dialogue avec les profanes. Est-ce le sentiment aigu de l’incommunicabilité de leur science ou la crainte d’en dévoiler les lacunes?

Il serait vain d’en discuter ici.

Ajoutons, pour être complet, que la faiblesse mentale de Ben avait de quoi décourager les meilleures volontés. Car si, d’aventure, on tentait de satisfaire sa curiosité, il ne comprenait rien à ce qui lui était dit. Et si, par miracle, il avait compris, tout était oublié la minute d’après. Ce qui ne l’empêchait pas de revenir obstinément à la charge. D’où son surnom.

Sa manie aurait fait de Ben un jeune homme fort solitaire si la nature — parfois plus généreuse que l’on a tendance à le croire — ne lui avait donné d’une main ce dont elle l’avait privé de l’autre, c’est-à-dire un physique aussi réussi que sa cervelle l’était peu. Tête de pâtre grec sur un corps d’athlète complet, Ben Orp plaisait aux dames, en l’occurrence aux infirmières que ses diverses tâches l’amenaient à côtoyer à la clinique. Et, comme il y logeait, les occasions ne lui manquaient pas de poser des « pourquoi » fougueux et des « comment » passionnés à des partenaires ravies de pouvoir enfin lui fournir des réponses sommaires peut-être, mais éloquentes.

L’ennui, c’est que Potkol ne pouvait s’empêcher, après, d’interroger encore et encore, sans relâche, ses conquêtes. Celles-ci, comblées par le beau mâle, retrouvaient sans aucune joie l’idiot de village et le quittaient aussitôt. L’une d’elles pourtant, plus patiente ou moins égoïste, s’attacha à l’intarissable candide et parvint à le supporter même en dehors du lit.

Cette généreuse personne s’appelait Jenny Lace. C’était une blonde aux formes dodues mais agréables, vive d’esprit et ardente au plaisir. Elle avait très vite compris que le meilleur moyen de mettre un terme momentané à l’insatiable soif d’apprendre de son amant était de lui clore le bec d’un baiser. Mais un couple, si pétulant soit-il, ne peut ainsi vivre bouche à bouche. Et le moment venait toujours où Ben Orp retrouvait à la fois son souffle et la parole.

Bonne fille, Jenny l’écoutait et faisait de son mieux pour satisfaire la curiosité du jeune homme tout en sachant très bien que c’était là peine perdue et que ses propos glissaient sur la surface de cette intelligence engourdie comme la pluie sur une vitre. Il lui arrivait aussi, et souvent, d’être prise de court devant telle ou telle demande de Ben. Elle avait le rare courage d’avouer qu’elle ne savait pas. Ce que Ben refusait de croire.

— Allons, Jenny, allons ! protestait-il en riant ; il est impossible que tu ignores pourquoi il y a tant d’étoiles dans le ciel et pourquoi elles ne tombent pas.

Cette scène se déroulait, comme on pense, par une splendide nuit d’été, dans les jardins de la clinique où le couple se promenait après une étreinte particulièrement haletante. Jenny en était encore toute remuée et, par conséquent, plus encline que jamais à l’indulgence envers son fastidieux compagnon. Elle fit un effort pour rassembler ses souvenirs d’école, lesquels se réduisaient pour l’heure à l’image incompréhensible d’une pomme chutant sur le crâne d’un homme.

— Elles sont liées les unes aux autres, murmura-t-elle enfin.

— Avec quoi ? insista Potkol ; des bouts de ficelles peut-être ? Tu te moques de moi !

Ils étaient arrivés à la grille du parc, ouverte sur la route que bordait un petit bois plein d’ombre où Ben Orp allait, à l’occasion, poser des collets.

— En tout cas, remarqua-t-il, le visage toujours levé vers le ciel, si elles sont liées, comme tu dis, il y en a une qui l’a cassée, sa ficelle.

Parmi la myriade de points lumineux qui palpitaient au-dessus de leurs têtes, l’un d’eux venait en effet de se mettre à grossir de manière spectaculaire.

— C’est une étoile filante, assura l’infirmière.

— Elle file drôlement vite ! s’exclama le jeune homme ; et on dirait qu’elle vient droit sur nous.

Le corps céleste s’approchait à une allure stupéfiante et il ne fut plus question, bientôt, de le prendre pour une étoile. Sa forme était celle d’un disque aux bords étincelants, surmonté d’une coupole hémisphérique d’où s’échappaient, à intervalles réguliers, des rayons multicolores. Jenny resserra la main sur le bras de Ben.

— Je n’aime pas cela, souffla-t-elle ; rentrons...

— Pourquoi? C’est joli à voir...

— Ben, j’ai peur ! Je ne crois pas aux soucoupes volantes mais...

— Si tu n’y crois pas, pourquoi en as-tu peur ?

— Cesse de poser des questions idiotes, Potkol, et partons !

Mais il était déjà trop tard. La soucoupe s’était immobilisée à quelques dizaines de mètres du couple. Un des rayons se posait sur lui, le nimbait d’une phosphorescence laiteuse, le paralysait.

— Ben, gémit Jenny, je ne peux plus bouger.

— Moi non plus, répondit Ben ; je me demande bien pourquoi...

Puis ils perdirent tous deux conscience.

Quand ils revinrent à eux, ils se trouvaient étendus côte à côte sur une surface tiède et molle qui était faite de rien du tout. Ce que remarqua aussitôt Ben Orp en palpant de la main le matelas invisible dans lequel il enfonçait.

— J’aimerais pourtant savoir, grommela-t-il, comment je puis être couché sur un lit qui n’existe pas.

Il releva la tête, son champ de vision s’agrandit et il ajouta d’un ton moins bourru : — Et pourquoi nous sommes tout nus.

Jenny tressaillit, vérifia d’un coup d’œil que Ben disait vrai et voulut recouvrir ses charmes dévoilés. Mais ils étaient trop abondants pour que deux mains puissent y suffire.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? se moqua le jeune homme ; ce n’est pas moi qui te gêne, quand même !

— J’ai l’impression qu’on nous observe, riposta l’infirmière avec nervosité.

Ben regarda autour de lui et haussa ses larges épaules. Jenny et lui flottaient au centre d’un cube aux parois opalines, aussi nues qu’ils l’étaient eux-mêmes.

— Comment veux-tu qu’on nous observe ?

demanda-t-il ; et pourquoi ?

— Assez de questions ! cria Jenny, au bord de la crise de nerfs ; ce n’est pas le moment de parler, mais d’agir si tu es un homme !

« Ma foi, se dit Ben, je ne vois pour l’instant qu'un seul moyen d’agir en homme... » Il l’employa, non sans mal au début, Jenny se montrant quelque peu réticente. Mais son amant usa de si bons procédés qu’elle témoigna bientôt son accord de la voix et du geste.

Pourtant, lorsque, fourbus, ils se désenlacèrent sur leur couche immatérielle, la jeune femme geignit encore : — Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire... et nous ne sommes pas plus avancés.

Trouve le moyen de nous sortir d'ici.

Ben, un peu vexé, jeta un nouveau regard sur le cube, hocha sa tête frisée et marmonna : — Pour en sortir, il faudrait savoir où on est et comment on y est entré... Je ne vois pas de porte... C’est peut-être une espèce de salle de réanimation... A moins que nous ne soyons morts...

A cette seule idée, Jenny se mit à pleurer comme si elle conduisait son propre enterrement. Le jeune homme tenta de la calmer d’une voix et d’une main également caressantes.

— Nous n’étions pourtant pas si morts que ça, il y a deux minutes, fit-il remarquer avec un rien de suffisance.

C’est alors que le phénomène se produisit.

Quelque chose fit vibrer l’air non loin de leurs oreilles. Cela ne ressemblait à aucun son connu et moins encore à une parole articulée et, pourtant, cela s’exprimait : — Vous êtes bien vivants, Terrestres, et n’avez rien à craindre. Vous venez de faire l’objet d’un examen approfondi qui démontre que vous êtes... euh... bons pour le service...

euh...

Le message s’interrompit soudain, remplacé par une série de couinements aigus, puis il reprit avec une nuance d’embarras : — Non, ce n’est pas cela, excusez-nous... Il y a eu erreur de manipulation dans les translateurs verbo-iconiques... Vous êtes jugés dignes de monter à bord de notre arche et de faire partie de notre voyage en tant que mammifères primates, famille des Hominidés, espèce Homo sapiens. Soyez les bienvenus parmi nous. Vous allez être conduits dans...

— Un instant ! s’exclama Ben, les yeux écarquillés par la surprise ; qui parle ? Qui êtesvous ? Qu’est-ce que cette histoire d’arche et de voyage ? Où voulez-vous nous emmener ? Pourquoi...

— Toutes les explications nécessaires vous seront données ultérieurement, interrompit le message ; vous allez être conduits dans votre cage...

— Notre cage ! répéta Ben, indigné ; est-ce que vous nous prendriez pour des singes, par hasard ?

De nouveaux couinements s’élevèrent avant que le message ne rectifie : — Pardon ! Je confondais avec les anthropoïdes en effet. Il est vrai que la différence est si mince... Vous avez droit à une chambre. Un repas chaud vous y sera servi. Nos sondages indiquent que vous aimez surtout manger du cadavre d’animal, du lait pourri et boire du jus de raisin fermenté...

Ben, qui adorait le rosbif saignant, les fromages à pâte molle et le vin, eut un haut-lecorps suivi d’un haut-le-cœur. Le message poursuivit : — Si vous avez un autre désir à satisfaire, exprimez-le...

— Oui ! Foutre le camp ! hurla le jeune homme ; rendez-nous nos vêtements et déposez-nous là où vous nous avez pris... A la rigueur, nous nous passerons même de vêtements !

— Voyons, Ben chéri, protesta Jenny, nous ne pouvons pas rentrer à la clinique comme nous sommes...

— Cela est en effet tout à fait impossible, dit le message non sans une certaine ironie ; je parle de vous ramener à votre point de départ.

Nous en sommes actuellement éloignés de... je consulte la table des équivalences... d’une bonne dizaine de milliers de vos kilomètres...

Jenny poussa un cri aigu et recommença à pleurer. Furieux, Ben se mit à cogner des deux poings sur le matelas invisible.

— C’est un kidnapping ! gronda-t-il.

— Vous permettez ? dit le message ; il faut que je vérifie ce que vous entendez par là...

Ah ! Je vois... Non, Potkol, nous ne vous avons pas enlevés pour obtenir une rançon ni mettre vos vies en danger. En fait, ces vies, nous les avons préservées... Mais vous n’êtes pas encore en état de comprendre et votre agitation est telle que je me vois forcé, à regret, de vous déconnecter... Nous reprendrons contact un peu plus tard...

La vibration s’amplifia et devint bientôt si forte que Jenny et Ben portèrent leurs mains à leurs oreilles en grimaçant de douleur avant de retomber, inertes, sur leur couche de rien du tout.

 

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