Le Lit A Baldaquin

Christopher Stork · Chapitre 8 sur 19

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Le Lit A Baldaquin

Chapitre VIII

Jenny s’étira longuement et examina son image dans le miroir qui surplombait le lit à baldaquin. « Eh bien, ma fille, se dit-elle, te voici au fait de toutes les turpitudes qui peuvent se commettre entre un diable et une Terrestre.

Parfait, ce Grand B... qui est loin d’être grand, d’ailleurs ! Mais il supplée à sa petite taille par une technique, une invention... Ah! Si Ben en possédait le quart... Où est-il passé, ce Potkol?

S’il était là, je lui apprendrais volontiers une partie au moins de ce que j’ai découvert au cours de ces dernières heures... Mais non! Je suis trop lasse et je ferais mieux de dormir...

Elle ramena le drap sur elle, ferma les yeux et les rouvrit presque aussitôt en sentant une main se poser sur son épaule et la secouer avec force.

Un scaphandre était là et la voix de Tarn en sortit, très évidemment irrité.

— Alors ? dit-il ; malgré ce qui s’est passé entre nous et les projets que nous avons formés, tu as cédé au Grand B !

— Le moyen de faire autrement ! répliqua la jeune femme d’un ton vif; il est le maître ici, n’est-ce pas? Et il voulait sonder Ben, ce qui aurait pu être fort embarrassant pour Yom et pour toi. J’ai préféré me sacrifier...

— Et te laisser sonder à sa place, ricana Tarn avec amertume ; j’espère au moins que tu as profité des leçons que je t’ai données et satisfait le Grand B...

— Il paraissait content de moi, admit Jenny, non sans une certaine fatuité.

— Encore heureux ! grommela Tarn ; mais te rends-tu compte, Jenny, de la situation dans laquelle tu t’es mise ? Te voilà devenue la favorite du Grand B !... Oh ! ne prends pas cet air vaniteux ! Tu ne le resteras pas longtemps car il aime la diversité, ce Grand Bouc. L’ennui, c’est que, même lorsqu’il aura cessé de s’intéresser à toi, tu resteras sa propriété exclusive.

Personne ne pourra t’approcher...

— Vraiment? dit Jenny d’un air de défi.

— Vraiment ! A moins de risquer le pire...

Le Grand B n’acceptera pas non plus de te laisser retourner sur la Terre. Te voilà donc condamnée à vivre avec nous. Mais, quand elles sauront ce qui s’est passé, nos sœurs, les succubes, refuseront de t’admettre parmi elles.

Elles seront bien trop jalouses. Tu resteras donc une Terrestre exilée dans notre monde et...

bref, tous nos plans sont à l’eau... A moins que...

— A moins que ? répéta Jenny en se dressant sur un coude.

Le scaphandre se pencha sur elle.

— A moins, murmura-t-il, que tu ne nous aides à venir à bout du Grand B. Nous sommes quelques-uns, ici, à nous plaindre de la dictature qu’il exerce sous prétexte qu’il descend d’une illustre famille. Après tout, nous aussi, nous avons des ancêtres, et non des moindres !

Le mien s’appelait Tamiel et n’était autre que le lieutenant préféré de Belzébuth. Cela crée des droits, non ?

La jeune femme ne put retenir un bâillement prolongé.

— Pardon, dit-elle, mais je suis un peu fatiguée...

— Et pour cause ! s’exclama Tarn d’un ton acerbe ; j’espère qu’il est fatigué, lui aussi !

— Je le pense.

— Eh bien, c’est en cela que tu peux nous être utile. A votre prochaine rencontre, fatigue-le tant et tant qu’il finisse par s’endormir. Pui préviens-nous. Nous profiterons de son sommeil pour nous emparer du pouvoir et mettre le Grand B hors d’état de nuire.

— Qu’est-ce que vous allez lui faire ?

demanda Jenny, les yeux écarquillés par la peur.

— Rien de terrible, sois tranquille. Il suffira de déconnecter quelques-uns de ses circuits neuronaux pour qu’il devienne incapable de nous surveiller comme il le fait.

— Et qu’en diront ses partisans ? Car il doit en avoir...

— Nous nous occuperons d’eux en temps utile, assura Tarn.

— Et ce sera la guerre ! s’écria la jeune femme ; la guerre comme chez nous !

Elle vit le scaphandre tressaillir.

— C’est vrai, dit enfin Tarn d’une voix étranglée; nous allons nous faire la guerre...

à cause de vous, Terrestres ! C’est à croire que vous la transportez dans vos gènes, dans vos gamètes, dans vos chromosomes, la guerre, et que vous la communiquez à ceux qui vous approchent, telle une maladie honteuse ! Et il en va de même pour l’amour, cette autre maladie dont nous ne savions rien avant de vous connaître, et qui m’a conduit, moi, là où j’en suis !

— Ce n’est pourtant ma faute... commença Jenny.

— Même pas ! interrompit Tarn avec désespoir ; il t’a suffi d’apparaître et de te comporter naturellement pour que le... reste s’ensuive comme par un effet de la fatalité. Une maladie, te dis-je ! Et, bien que me sachant malade, je demeure incapable de faire un geste pour me guérir... Je ne le désire pas, d’ailleurs, et c’est bien là le pire !

Emue, Jenny tendit les bras au scaphandre.

Mais Tarn recula d’un pas.

— Vade rétro, Satanas ! gronda-t-il ; je commence à me demander si les hommes ne sont pas plus diaboliques que les diables... Je pars. Tu sais ce que j’attends de toi.. Je te préviendrai quand l’heure sera venue...

Il s’élança vers le miroir qu’il traversa d’un bond. La surface argentée se troubla un instant, pareille à l’eau d’un lac sous le choc d’une pierre, puis reprit son rôle de miroir. Et Jenny se rendormit aussitôt.

Journal intime de Yom « Tarn est fou ! Il veut renverser le Grand B et

mettre fin à ce qu’il appelle « son insupportable dictature ». Il m’a offert de me joindre à son mouvement qui, selon lui, groupe déjà bon nombre des nôtres, surtout parmi les descendants des lignées illustres, ce qui est mon cas, puisque je suis issu de Yomael, le lieutenant préféré de Belzébuth.

« En fait, Tarn crève de jalousie depuis que le Grand B a sondé Jenny et qu’elle est devenue sa favorite provisoire. Moi-même, j’ai peu apprécié la désinvolture avec laquelle le Grand B s’approprie qui bon lui semble et, particulièrement, Jenny. Mais de là à provoquer une révolution et peut-être une guerre, au moment où les Terrestres s’apprêtent fébrilement à commencer la leur, il y a de la marge !

« Car le complot de Tarn pourrait fort bien entraîner une lutte armée. Le Grand B a ses partisans inconditionnels (qu’il s’attache, diton, en leur permettant d’approcher certaines de ses anciennes maîtresses, et si cela est vrai, c’est honteux !) qui se lèveront comme un seul diable au cas où leur Maître serait menacé. Je l’ai fait remarquer à Tarn qui m’a répondu par une formule typiquement terrestre : « Nous nous compterons ! » Soit ! Mais je préfère, en ce qui me concerne, faire mes comptes avant qu’après !

« Si le Grand B triomphe du complot fomenté contre lui, la situation actuelle demeure, sans doute un peu plus tendue, et franchement désagréable pour Tarn et ses partisans qui seront, à coup sûr, déconnectés et peut-être décervelés. Sort horrible dont la seule idée me terrifie et me donne l’envie de courir dénoncer les conjurés... Mais n’allons pas trop vite et pesons posément les deux termes de l’alternative.

« Le Grand B demeure au pouvoir, rien n’est changé pour moi... et Jenny continue à m’être inaccessible, idée qui (je ne l’avouerais qu’ici) continue à m’être difficilement supportable. A moins, bien entendu, que le Grand B ne me l’attribue en échange de mes services... A retenir... Reste le danger potentiel que représentent Ben et son intelligence surdéveloppée.

Que le Grand B la découvre — malgré le barrage mental dont Lil doit l’entourer — et je me retrouve accusé de forfaiture avec toutes les conséquences pénibles que cela comportera pour moi. Et cette menace persistera aussi longtemps que le Grand B lui-même...

« Supposons maintenant que Tarn et ses amis l’emportent. Ils établissent aussitôt une direction collégiale, (c’est, en tout cas, ce que Tarn m’a garanti) dans laquelle je trouverai, bien entendu, ma place. Dès lors, j’aurai le droit de réclamer Jenny, ou, du moins, de la partager avec Tarn comme nous l’avions convenu au départ. Si Tarn refuse, qui m’empêchera de l’accuser, à mon tour, de dictature ? Et plus personne ne sera capable de percer le barrage mental de Ben, tel que Lil l’aura établi...

« A ce propos, une idée me vient : Lil ne pourrait-elle devenir, dans tout ceci, une alliée précieuse ? Elle souffre certainement de la jalousie du Grand B et de la surveillance que celle-ci entraîne, encore qu’elle la déjoue sans peine, semble-t-il. Débarrassée de cette contrainte, elle sera en mesure de donner libre cours à ses fantaisies les plus échevelées et, avec elle, les succubes dont elle est la maîtresse. (La phrase est ambiguë mais, après tout, Lil l’est aussi.

« Ou coup, je m’appuierais sur une force considérable, mais mal utilisée jusqu’à présent ; celle de nos sœurs lesquelles m’aideront sans nul doute contre le Grand B qui les brime et contre Tarn, le cas échant... Oui, c’est là le jeu à jouer, difficile peut-être mais à ma portée... Et je vais de ce pas me rendre au Grand Conseil pour voir si certains de ses membres veulent le jouer avec moi... »

 

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