Le Lit A Baldaquin

Christopher Stork · Chapitre 9 sur 19

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Le Lit A Baldaquin

Chapitre IX

Dès qu’il eut pénétré sous la coupole du Grand Conseil, Yom se rendit compte qu’une atmosphère particulière régnait sur l’assemblée.

Debout sur son estrade, le Grand B tonnait de toute sa puissance, mais certains de ceux qui l’écoutaient manifestaient une nervosité inhabituelle.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Yom en s’installant à côté d’Ura.

Ce dernier hocha son casque à visière dorée.

— Le Grand B est en train de nous annoncer son intention de proclamer cette femelle terrestre, Jenny, comme sa favorite et de la faire entrer dans le groupe des succubes, chuchota-til ; mais écoutez plutôt...

La voix caverneuse faisait trembler les parois de la salle.

— ... Et, à cette occasion, j’ai décidé de donner un Sabbat auquel vous êtes tous conviés à participer activement. J’ai dit...

Un lourd silence s’établit puis des rumeurs naquirent çà et là et un scaphandre se dressa. Il s’inclina en direction de l’estrade avant de prendre la parole.

— Grand B, dit-il, je suis Bat, descendant de Batraal, le lieutenant préféré de votre ancêtre Belzébuth...

— Quelle audace ! souffla Ura ; ce lieutenant préféré était Urakabarameel, le chef de ma lignée !

Yom ne répondit pas, mais n’en pensa pas moins.

— C’est à ce titre, poursuivait Bat, que je me permets de vous poser une question. Croyezvous vraiment que le moment soit bien choisi pour proclamer une favorite, une Terrestre qui plus est, et pour organiser un Sabbat ? Notre arche se remplit et sera bientôt prête à partir.

La guerre peut éclater là-haut d’un instant à l’autre et menacer notre existence. Ne serait-il pas préférable de nous mettre en sécurité avant de songer aux plaisirs et aux fêtes ?

Un bourdonnement s’éleva, venant de plusieurs sièges à la fois. Un autre scaphandre intervint.

— Ai-je besoin, Grand B, lança-t-il avec assurance, de vous rappeler mon nom? Sar, issu de Sarakmyel, le vrai bras droit de votre ancêtre, je dois reprendre Bat sur ce point.

Mais, pour le reste, je m’associe aux questions qu’il vient de vous poser et j’y ajoute celles-ci : comment nos sœurs, les succubes, tolérerontelles la présence, dans leurs rangs, d’une femelle terrestre, fût-elle favorite ? Ne craignez-vous pas qu’elles en prennent ombrage et que ceci ne provoque parmi nous un malaise déplorable dans les circonstances actuelles ?

— Qui d’autre ? gronda le Grand B ; qui d’autre à quelque chose à dire ?

— Moi, Grand B, répondit Tam ; je ne discuterai pas avec mes frères sur le point de savoir qui était le meilleur lieutenant de Belzébuth, mon opinion est faite à ce sujet. Je ne souhaite pas non plus vous poser de questions mais vous faire une proposition : embarquonsnous immédiatement dans l’arche, donnez le signal du départ et nous pourrons ensuite célébrer le Sabbat comme vous le désirez.

Cette fois, les signes d’approbation furent nombreux et explicites. Le Grand B les fit taire d’un geste.

— Vous êtes, semble-t-il, bien pressés de partir, mes frères, ricana-t-il, et votre hâte est presque indécente. La guerre sur Terre est imminente, c’est vrai, mais elle n’est pas encore déclarée et, avant que les hostilités ne s’étendent jusqu’ici et ne nous mettent en danger, nous disposons d’un certain temps. D’autre part, l’arche ne se prête pas aux festivités que j’ai en vue. Dans cet espace confiné, elles manqueront d’ampleur et de majesté. Enfin, pour ce qui est des succubes, ils n’ont qu’à m’obéir comme ils l’ont toujours fait et à accepter parmi eux la nouvelle sœur que je leur impose. Car tel est mon bon plaisir...

Sur ces mots, le Grand B ouvrit ses ailes gigantesques et s’envola, suivi d’un groupe de conseillers. Les autres se rapprochèrent de Tam qui s’exclama avec amertume : — Le Grand B n’en fait vraiment qu’à sa tête et ses caprices risquent de nous coûter cher !

— C’est vrai, dit Bat, d’un ton grave ; le Grand B ne songe qu’à lui et ne tient plus aucun compte de nos avis.

— L’a-t-il jamais fait ? maugréa Ura en secouant son casque ; aussi loin que je me souvienne, il s’est occupé de son bon plaisir, comme il dit, avant tout le reste. Passe encore quand nous étions en paix. Mais, aujourd’hui, l’heure est grave et nous avons besoin d’un chef qui se soucie des intérêts de tous.

— Qu’en pensez-vous, mon bon Yom ?

demanda Tarn.

Yom réfléchit longuement avant de répondre.

— Ce n’est pas un chef qu’il nous faut, murmura-t-il enfin, mais un Grand Conseil digne de ce nom. Nos opinions sont à peine écoutées, pour ne pas dire qu’elles sont méprisées, et c’est cela que nous devons changer de toute urgence.

— Bien dit ! approuvèrent plusieurs voix.

Quelques scaphandres, pourtant, gardaient le silence. Tarn les interpella rudement.

— Eh bien, Aki ? Azk ? Zav ? Tur ? Et vous, Ast ?

Le dernier nommé se mit debout avec difficulté.

— Je suis très vieux, chevrota-t-il, le plus vieux d’entre vous et sans doute irai-je bientôt rejoindre mon ancêtre Astaroth qui fut, lui et nul autre, le meilleur second de Belzébuth...

Pourtant, malgré mon âge, je ne me souviens pas d’un Conseil qui ait osé contester les décisions du Grand B comme vous le faites...

— C’est que ces décisions mettent en péril notre race tout entière ! cria Tarn, furieux.

— Nous avons juré fidélité et obéissance au Grand B, insista le vieil Ast en branlant du casque.

— Sauf si son comportement était contraire à l’harmonie qui doit régner entre nous, fit remarquer Yom ; et il me semble que c’est le cas...

— La faute en est à cette maudite Terrestre, ragea Sar ; c’est d’elle que nous devrions nous débarrasser !

— Elle n’est en rien responsable de la situation, affirma Tarn avec véhémence ; le Grand B l’a sondée de force !

— Je crois avoir entendu dire qu’elle s’était offerte, remarqua Ura.

— Calomnies ! gronda Tarn ; on cherche à faire retomber sur cette malheureuse les fautes du Grand B en personne !

Ils se turent tous avec ensemble. Puis un scaphandre souffla : — Nous tenons des propos bien dangereux, il me semble...

— C’est vrai, dit Tarn avec un regard circulaire ; allons chez moi. Nous y serons protégés par le champ de forces que j’ai installé. Qui m’aime me suive !

Il s’éleva d’un coup d’ailes et tous suivirent, sauf Ast, retombé sur son siège et qui semblait perdu dans des pensées moroses...

*

* *

Sur le grand lit à baldaquin, qui n’était pas celui de Jenny, mais sa reproduction dans une dimension différente, Lil bavardait comme une pie aux côtés d’un Ben épuisé.

— Tu as été merveilleux, mon beau pâtre, disait le succube, enchanté ; et je ne m’attendais pas, vraiment, à ce que tu digères aussi vite et assimiles aussi bien les leçons que tu as avalées... Sais-tu que ton degré d’intelligence me sidère ?

— C’est Yom qui l’a développée, marmonna le jeune homme que la fatigue rendait imprudent.

— Tiens donc ! fit Lil, en passant ses doigts menus mais agiles dans les boucles de Ben ; pourquoi Yom a-t-il fait une chose pareille?

— J’étais idiot quand il m’a cueilli, expliqua Ben ; il a craint d’être critiqué pour avoir ramené chez vous un échantillon de Terrestre aussi mal dégrossi.

— Et il a suractivé tes neurones ! s’exclama Lil avec ironie; je comprends maintenant...

Mais Yom a été trop loin en faisant de toi un génie et il risque bien pire que d’être critiqué...

Voilà évidemment la raison pour laquelle il souhaite que je t’implante un barrage mental.

— Comment comptes-tu procéder ?

— De la manière la plus simple, répondit le succube dont les doigts couraient maintenant sur la poitrine du jeune homme ; quand ton esprit fonctionne, il met en branle un groupe d’images psychiques ou, si tu préfères, un train de pensées qui va d’un concept à un autre à une vitesse plus ou moins grande. Pour qu’un observateur extérieur ne puisse déterminer, par sondage, la direction suivie par ce train et ce qu’il transporte, il suffit de camoufler celui-ci derrière un deuxième... et c’est le cas de dire qu’un train peut en cacher un autre, ajouta Lil en riant.

— Amusant, bien qu’un peu facile, marmonna Ben, mais je ne suis pas certain de te suivre...

— Rien ne vaut une démonstration, assura le succube ; concentre-toi sur une idée bien abstraite...

Le jeune homme n’eut que l’embarras du choix et se fixa enfin sur la formule suivante : « La 13e Conférence générale des Poids et Mesures a décidé, en 1967, que la seconde serait définie par la durée de 9192631770 périodes de la radiation correspondant à l transition entre les deux niveaux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133...

Au nom du ciel, Lil, qu’est-ce que tu fabriques ? »

Les doigts de Lil avaient poursuivi leur course descendante.

— Je mets un nouveau train sur les rails, expliqua le succube d’un ton rêveur, et, de toute évidence, il est prêt au départ... Aucun sondeur, fût-ce le Grand B en personne, ne pourrait retrouver une trace du césium 133 derrière ce qui se bouscule en ce moment dans ta cervelle, mon petit pâtre. Ah ! c’est trop beau et j’en profite !

Ben, qui jusque-là avait gardé les yeux fermés, les rouvrit et s’aperçut que Lil le contemplait à présent en perspective cavalière.

— Essaie, dit-elle d’une voix plus que jamais enrouée, essaie maintenant d’avoir ne fût-ce que l’embryon d’une pensée abstraite !

« Le principe d’incertitude d’Heisenberg... »

commença le jeune homme. Mais il fut incapable de pousser plus avant et revint au concret.

— Je croyais... que tu étais... un succube, haleta-t-il au rythme des cahots du train qui l’emportait.

— Oui... et alors? demanda Lil en accélérant la cadence.

— Le nom vient... du latin... Sub, sous... et cubare, coucher... Or tu as pris... nettement...

le dessus...

— Il faut... savoir... varier... les plaisirs...

Puis ils cessèrent de s’exprimer autrement que par onomatopées.

Quand le calme revint enfin, Lil se lova contre son amant.

— V es-tu ? demanda-t-elle.

— Où suis-je ? soupira Ben.

— Dans un lit, avec moi, le meilleur des barrages mentaux. Si le Grand B veut te sonder, tu n’auras qu’à évoquer cette image pour dissimuler tout le reste. Mais prends garde de ne pas m’y mêler, le Grand B en prendrait ombrage. Remplace-moi plutôt par Jenny... On dit qu’elle est très forte... Il faudra que je m’en assure...

— Que veux-tu dire par là ?

Lil n’eut pas le temps de répondre. Un scaphandre venait de surgir du miroir.

— J’espère au moins ne pas vous déranger, fit la voix de Yom.

— Non, mais c’est tout juste, répliqua Lil, acide ; que voulez-vous ?

— Vous parler.

— A moi ou à tous deux ?

— Oh ! Ben n’est pas de trop, au contraire, assura Yom ; son intelligence aiguisée ainsi que son bon sens de Terrestre pourraient bien nous être utiles dans la circonstance... Lil, ne trouvez-vous pas que le Grand B abuse un peu de son pouvoir, un pouvoir qu’après tout nous lui avons donné ?

— Mais encore ? interrogea prudemment le succube.

— Vous apprendrez, sans joie aucune je pense, qu’il va proclamer Jenny comme sa favorite et, à cette occasion, présider un Sabbat.

Le visage chiffonné de Lil s’empourpra.

— Nous remplacer par une Terrestre ! s’exclama-t-elle ; c’est contre nature !

— Et il veut que vous l’acceptiez parmi vous, qu’elle devienne votre égale.

— Jamais ! cria Lil en bondissant hors du lit et en revêtant son maillot ; nous enverrons plutôt cette femelle griller dans les laves du feu central !

— Holà ! protesta Ben ; ce n’est quand même pas la faute de Jenny si...

— Je suis de votre avis, interrompit Yom avec hâte ; Jenny n’est en rien responsable de la situation actuelle. Si elle a plu au Grand B, c’est grâce aux talents que Tarn lui a conférés...

— Voilà qui est bon à savoir, dit le succube d’un ton menaçant.

— Mais le vrai coupable, c’est le Grand B, ajouta Yom ; et nous sommes nombreux à trouver qu’il exagère.

Lil, qui avait remis son casque, tourna vers lui sa visière dorée.

— Ce qui signifie ? demanda-t-elle froidement.

— Que nous songeons à le déposer.

— Vous aurez affaire à forte partie !

— Nous le savons... et c’est pourquoi nous avons besoin de votre aide...

Ben eut un frisson, se leva et entreprit de se rhabiller. « Me voilà le complice d’une conspiration ! songea-t-il, angoissé ; où, diable, c’est le cas de le dire, tout cela nous mènera-t-il ? »

— Notre aide ? répéta Lil ; comment l’entendez-vous ?

Yom hésita un instant.

— Eh bien ? insista le succube.

— Tout doit se dérouler au cours de fêtes du Sabbat, commença Yom.

 

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