Le Lit A Baldaquin

Christopher Stork · Chapitre 3 sur 19

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Le Lit A Baldaquin

Chapitre III

Ben, passablement ivre, reposait aux côtés de Jenny, repue, quand il se sentit soudain aspiré par une sorte de succion géante. Le temps de s’étonner et il se retrouva dans le cube aux parois opalines que striaient maintenant de longs filaments lumineux. « J’ai dû forcer sur le pinard », se dit-il en sentant remuer sous lui le matelas de rien du tout.

— C’est incontestable, répondit la voix qu’il avait déjà entendue ; mais nous allons arranger cela...

Un des filaments se détacha de la paroi et vint se poser sur le front du jeune homme. La brume qui lui remplissait le crâne se dissipa aussitôt.

— Ça alors ! s’exclama-t-il ; me voilà frais comme un gardon ! Il est génial, votre truc !

— Ce n’est pas un truc, rectifia la voix ; c’est un amplificateur cyclique de phosphodiestérase, mais peu importe. Je vais maintenant procéder à une nouvelle exploration de vos vésicules synaptiques et les... disons : les déboucher...

— Les déboucher ! grommela Ben ; vous me prenez pour un lavabo ? Qui êtes-vous d’abord ?

— Vous pouvez m’appeler Yom.

— Drôle de nom !

— Potkol n’est pas mal non plus.

— Ce n’est pas mon vrai nom, riposta Ben, hargneux ; on m’a appelé ainsi parce que... J’ai oublié...

— Voilà votre problème, dit Yom ; j’ai détecté chez vous une immense soif d’apprendre, la marque des esprits supérieurs, une cascade ininterrompue de pourquoi et de comment qui sont les mots clés de l’intelligence.

Encore faut-il, pour qu’ils soient efficaces, comprendre ce que l’on vous répond et retenir ce que l’on a compris. Or c’est là que, chez vous, le bât blesse. Vous comprenez peu ou mal et vous oubliez tout. Mais il existe un remède à cela... Décontractez-vous et laissez-vous sonder. Vous n’avez d’ailleurs pas le choix...

— Je voudrais quand même savoir... commença Ben.

Puis il s’interrompit car quelques filaments, venus de la paroi, s’étaient glissés dans son cerveau. Horrifié, le jeune homme eut l’impression que plusieurs mille-pattes rampaient le long de ses méninges et les griffaient de leurs crochets aigus. Mais une sensation de bien-être remplaça très vite son malaise. Il lui sembla qu’une sorte de courant d’air s’établissait à l’intérieur de sa tête, en chassait le brouillard qui y stagnait depuis si longtemps et lui rafraîchissait, littéralement, les idées.

— Potkol, dit-il, je sais ! C’est la contraction de « Pot de colle », un surnom que l’on m’a donné parce que je ne cesse de poser des questions idiotes.

— Il n’y a pas de questions idiotes, assura Yom, il n’y a que des répondeurs stupides. La plus naïve des interrogations peut contenir en germe de quoi refaire le monde et le « pourquoi » d’un innocent est capable de remettre en cause les sciences les mieux établies... Essayezen un, pour voir...

— Pourquoi suis-je ici ? demanda Ben.

Yom eut un léger couinement.

— Voilà qui s’appelle aller droit au but, approuva-t-il ; je veux bien vous répondre mais, avant, j’aimerais que vous fassiez un effort personnel. Vous n’avez pas une petite idée, vraiment ?

Des idées, Ben en avait dix, cent ou mille.

Elles surgissaient de partout à la fois, tombaient dru comme une pluie d’orage, ruisselaient en tous sens sur la surface naguère inculte et aride de l’esprit du jeune homme.

— Holà ! fit Yom, surpris par ce débordement qu’il avait pourtant provoqué ; pas trop et pas trop vite, je vous prie, mon cher Potkol, ou vous allez être submergé ! Concentrez-vous sur la question que vous m’avez posée : pourquoi êtes-vous là ?

Ben hésita puis se lança en butant d’abord sur les mots.

— L’arche... l’arche de Noé... le déluge, balbutia-t-il, le déluge qui doit tout détruire...

sauf les êtres vivants que l’on a embarqués par couples pour qu’ils puissent assurer leur reproduction...

— Fort bien, encouragea Yom ; mais cela, c’est Jenny qui vous l’a suggéré en bonne partie.

Tâchez maintenant de penser pour votre propre compte et de me donner une réponse personnelle.

Le front de Ben se couvrit de sueur.

— Ceci est une arche d’un genre nouveau, murmura-t-il, mais son usage est le même...

Vous y avez chargé des échantillons de toutes les espèces, y compris celle de l’Homo sapiens que nous représentons, Jenny et moi... mais pourquoi ? Etes-vous un nouveau Noé ? Un autre déluge menace-t-il le monde ?

Il parlait maintenant à toute vitesse mais trop lentement encore pour exprimer tout ce qui lui venait à l’esprit.

— Il ne court plus, il galope ! s’exclama Yom, enchanté et ironique ; là, tout doux, mon bon Potkol, ou vous risquez de vous claquer quelques terminaisons axoniques. Vous avez déjà découvert, par vos propres moyens, plus que vous n’êtes censé en savoir. Arrêtons là pour l’heure et reposez-vous.

— Je ne peux plus m’arrêter, gémit Ben ; depuis que vous avez débouché mes... comment déjà? Ah oui! mes vésicules synaptiques, ça gicle, ça fuit, ça dévale, c’est un déluge, encore un ! Je suis noyé par mes propres idées !

— Il vous faudra apprendre à les canaliser, les trier et les répartir, mon cher Ben. C’est cela, l’intelligence. Mais vous avez assez pensé pour cette fois et un peu de sommeil ne vous fera pas de mal.

Un nouveau filament vint s’ajouter aux autres et Ben se mit aussitôt à ronfler.

*

* *

Dans le grand lit à baldaquin, Jenny se réveilla brusquement et aperçut, penchée sur elle, une forme qui lui fit pousser un hurlement strident.

— N’ayez pas peur, murmura la forme ; je n’ai aucune mauvaise intention envers vous, au contraire... Calmez-vous, de grâce...

La jeune femme se sentit à l’instant envahie par des ondes si pacifiantes qu’elle sourit spontanément à son étrange visiteur.

— Oui êtes-vous? demanda-t-elle.

— Je m’appelle Tarn, répondit la forme, et je suis l’un de ceux qui vous ont fait venir ici avec votre compagnon...

Jenny examina sans la moindre frayeur l’être qui se trouvait auprès d’elle.

— Que vous êtes grand ! dit-elle ; vous mesurez au moins trois mètres, n’est-ce pas ?

La voix de Tarn accusa soudain un certain embarras.

— Tout est relatif, marmonna-t-il, et il ne faut surtout pas se fier aux apparences.

— Vous ressemblez un peu à un cosmonaute, continuait Jenny, avec ce scaphandre étincelant et ce casque dont la visière dorée cache votre visage. Mais à quoi servent les aigrettes qui le surmontent... et ces espèces d’ailes que vous portez dans le dos ? Vous êtes un extraterrestre, j’en suis sûre.

Tarn laissa échapper un couinement bon enfant.

— Ce n’est pas exactement le terme dont je me servirais, dit-il, mais s’il vous met à l’aise...

— Et vous nous avez emmenés, Ben et moi, dans votre soucoupe volante, insista la jeune femme.

— Ceci est plus exact, admit Tarn.

— Où allons-nous ? Quelle est votre planète ?

— Il m’est malheureusement impossible de vous le dire.

— Dommage, soupira Jenny ; enfin... J’aurai la surprise... En attendant, que faites-vous dans cette chambre ?

Le scaphandre de trois mètres se balança d’une jambe sur l’autre avec une gêne évidente.

— Je... je voulais vous revoir, balbutia enfin Tarn.

Nous aimerions pouvoir écrire : « C’est seulement alors que Jenny prit conscience de la tenue dans laquelle elle se trouvait. » Mais cette phrase serait mensongère et doit être rectifiée de la façon suivante : C’est seulement alors que Jenny fit semblant de prendre conscience de la tenue dans laquelle elle se trouvait. La jupe troussée jusqu’à la taille, le corsage largement ouvert, elle exhibait ses charmes les plus secrets d’une manière dont on ne sait s’il faut l’appeler luxurieuse ou impudique. Les deux peut-être...

Elle fit mine de rabattre un pan de drap sur elle, mais Tarn arrêta son geste avec une grande douceur.

— Laissez, murmura-t-il ; vous êtes si belle, ainsi, si...

Il s’interrompit un instant puis émit un son singulier qui ressemblait à un gazouillement.

Jenny n’en comprit pas le sens propre mais l’intonation était assez éloquente pour qu’elle se mît à rougir.

— Voyons, Tam, dit-elle d’un ton réprobateur tout en battant des cils ; je ne suis qu’une Terrestre, après tout, un être d’une espèce inférieure... Que peut-il y avoir de commun entre nous ? Nous sommes tellement différents, ne fût-ce que par la taille !

— Vous ne croyez pas si bien dire, gémit Tam.

Son ton était à ce point désolé que la jeune femme en fut émue.

— Vous êtes beaucoup trop grand, souffla-telle avec regret.

La voix de Tam passa de la plainte à l’espoir.

— Et si j’étais petit ? s’exclama-t-il avec feu ; si, en fait, je n’étais qu’un nain par rapport à vous ?

— Qu’est-ce que vous racontez ? demanda Jenny, interloquée.

— Je n’ai pas le droit de vous révéler ce secret, dit Tam qui s’exaltait de plus en plus ; mais tant pis ! Jurez-moi que vous ne parlerez jamais à personne de ce que vous allez voir...

— Je le jure, chuchota la jeune femme, les yeux fixés sur le scaphandre.

Elle le vit soudain se dégonfler comme une baudruche, retomber sur lui-même, mou et flasque. Un de ses plis s’ouvrit et une silhouette surgit, empêtrée dans l’étoffe scintillante. Jenny retint de justesse le cri qui lui montait aux lèvres. L’être qui se dressait devant elle avait bien une forme humaine mais la taille d’un enfant de treize ans. Son visage, toutefois, ne montrait rien de juvénile. Il était si plissé de rides qu’on aurait dit une vieille pomme et le crâne entièrement chauve, marbré de tavelures brunâtres appartenait à un vieillard. Une combinaison blanche dissimulait le corps chétif et sans doute cela valait-il mieux.

Les lèvres fripées de Tarn se retroussèrent en une grimace qui ressemblait à un sourire, ou l’inverse.

— Alors ? demanda-t-il d’un ton amer ; me trouvez-vous encore trop grand ?

L’infirmière luttait de son mieux contre une forte envie de rire, mêlée d’un écœurement attendri.

— Je... je ne comprends pas, bredouilla-telle.

D’un dernier coup de pied rageur, Tarn se dégagea du scaphandre.

— En langage humain, dit-il, cela s’appelle sauver la face, ou bien encore l’art d’accommoder les restes. Figurez-vous, ma chère enfant — j’ai le droit, malgré mes mensurations, de vous appeler ainsi car je pourrais être votre trisaïeul et il y a plus d’un de vos siècles entre nous —, figurez-vous qu’en un temps fort lointain, mes ancêtres remplissaient sans peine le vêtement que vous voyez, vivaient quatre à cinq fois plus longtemps que nous et disposaient à tous égards d’une robustesse proprement herculéenne.

Hélas, ils en usèrent et en abusèrent tant et tant avec les primates femelles dont vous descendez que notre race a dégénéré.

Il s’assit sur le bord du lit et posa une main parcheminée sur celle, fraîche et dodue, de Jenny.

— Nous avons engendré des demi-dieux, puis des tiers et des quarts de dieux, puis des hommes. Et ces hommes ont, à leur tour, ensemencé nos sœurs qui ont donné le jour à des avortons tels que moi. Mais il ne pouvait être question d’avouer notre déchéance et moins encore de l’exposer. C’est pourquoi nous continuons à porter, à l’aide de rembourrages et d’échasses, le vêtement de nos aïeux, tout comme nous gardons leur nom, mais amputé d’une ou plusieurs syllabes.

Ses yeux, dont la cornée était si pâle qu’elle semblait transparente, parcoururent avidement le corps en partie dénudé de la jeune femme.

— Il faut croire, dit-il d’une voix un peu rauque, que le tort qui nous est venu des femelles humaines n’a pas suffi à nous en détourner puisque leur seule vue continue à nous enfiévrer. Dès que je vous ai aperçue, Jenny, j’ai su que, coûte que coûte, je vous demanderais... ce que je vous demande.

Tarn accentua la pression de sa main d’une façon non équivoque et Jenny se sentit à la fois flattée et ébahie d’être ainsi convoitée par ce garçonnet de cent ans. La perspective de lui céder ne l’attirait pas plus que lorsqu’il mesurait apparemment trois mètres, ceci pour des raisons de sens contraire. Mais une vague — et malsaine — curiosité commençait à monter en elle : de quoi ce gringalet serait-il donc capable ?

— De beaucoup de choses, je vous assure, promit Tarn en se rapprochant de la jeune femme ; dans ce domaine, la carrure ne fait rien à l’affaire et votre étalon de Potkol n’est qu’un gamin pour ce qui est du raffinement et de Le lit à baldaquin l’imagination. Songez que je possède en moi des siècles et des siècles de science amoureuse et que ma constitution chétive m’a appris à suppléer à la quantité par la qualité.

Vaincue, Jenny s’abandonna et se trouva bientôt emportée par un tourbillon de sensations neuves et surprenantes que dominait, à vrai dire, une pensée assez mesquine : « Aimée par un extraterrestre ! C’est ça qui ferait enrager les copines ! »

 

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