Le livre d'Eon

Frank Dartal · Chapitre 3 sur 11

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Le livre d'Eon

Chapitre II

 

Au bout d’une dizaine de jours, Neal était arrivé à une certitude : l’alcaloïde de la gummite, c’était le nom de la plante dont il était extrait, ne pouvait être incriminé. Au premier abord, il avait pensé à une mutation, puis à une variation de dosage et, dans ce cas, la faute incombait à l’ordinateur. Mais un ordinateur ne se trompe jamais. Peu à peu, il en était arrivé à cette conclusion que c’était lui qui avait changé.

Pour en avoir la preuve, il avait absorbé des doses de plus en plus fortes de gum jusqu’à dépasser le seuil d’élimination. Ses sens ne furent pas atteints. La drogue ne lui procurait plus cette satisfaction sans borne, ce grand bonheur que rien ne vient troubler.

Pire, une espèce d’allergie à son état naissait dans son subconscient. Au début, cette modification s’était faite lentement, sournoisement. Il pouvait maintenant en mesurer les époques par des éclairs de lucidité qu’il avait pris pour des cauchemars. L’aboutissement avait été cette brutale révélation, lors du passage des condamnés. Le choc s’était produit à ce moment-là.

Heureusement, car quelques minutes plus tôt, dans le confessionnal, il n’aurait pu conserver son sang-froid et Gude en aurait tiré des conséquences tragiques pour son avenir.

La garce électronique ne badinait pas avec les mutations incontrôlées. Peut-être aurait-il mieux valu qu’elle sache tout alors qu’il était encore dans cette semi-inconscience... Ainsi, il n’aurait pas eu à supporter cette impression de solitude angoissée, ce vide glacé, qui étaient son lot depuis qu’il savait.

De toute façon, il était trop tard pour retourner en arrière. Bon gré mal gré, il devait continuer à vivre et défendre cette existence qui ne servait à rien dans ce monde endormi.

Jusqu’à maintenant, il pensait ne pas avoir commis d’impair. A part, peut-être, en pénétrant par la ruse et le mensonge dans les laboratoires qui jouxtaient les champs hydroponiques. Là, se jouait le mystère de la transformation de la gummite et de sa distribution.

Etait-il passé inaperçu au cours de ses visites prolongées?... Certainement pas. Ici comme ailleurs, les caméras électroniques surveillaient tout ce qui se passait et les traces de son passage devaient être enfermées dans une quelconque mnémothèque de la Cité. Le principal était que le directeur du laboratoire ne soit pas interrogé sur les raisons de sa présence.

Drôles de raisons !

Il s’était présenté avec les insignes de technicien supérieur cousues sur sa tunique et avait déclaré, d’un ton important, que la Mère désirait connaître, dans ses moindres détails, la fabrication du gum.

Le chef de labo, un vieux d’environ trente-cinq ans, n’avait aucunement mis sa parole en doute. Pourquoi l’aurait-il fait?... Ils étaient tous conditionnés pour croire aux plus grosses balivernes. Son assistante, celle qui devait le remplacer un jour, s’inclina aussi et se mit à sa disposition.

— Dois-je faire un rapport? demanda-t-elle toute joyeuse de rendre service à l’envoyé de celle qu’elle considérait presque comme une sainte.

— Non, avait déclaré le visiteur, je dois constater par moi-même et rendre compte de vive voix.

— Voilà qui est parfait ! s’était exclamé le directeur du laboratoire en levant les bras. Notre vénérable Mère daigne s’intéresser à ce que nous faisons. Qu’Eon la protège et l’inspire!

— Ainsi soit-il, fit l’assistante pieusement en baissant les yeux.

Il y eut un court moment de silence que Neal Eard respecta, puis : — Mademoiselle Min va vous piloter dans notre petite usine, déclara le chef de labo avec onctuosité.

L’assistante s’inclina.

— Veuillez me suivre. Je vais vous indiquer la meilleure façon de procéder pour comprendre les diverses phases de transformation de la gummite.

Mademoiselle Min souriait. Tout le monde souriait. Le chef aussi; il lui fit même un signe de la main lorsqu’il quitta le bureau pour suivre la femme.

Tous ces bienheureux étaient agréables à fréquenter. Pas du tout contrariants et toujours prêts à rendre service.

Un monde idéal inspiré par la drogue?... Non, pas tout à fait, car la nature humaine transparaissait. Ne fallait-il pas conserver quelques vices pour donner du relief à la perfection?... Car tout devait être parfait selon les lois de fer de la religion. Mais cette perfection devait être ennuyeuse à la longue. Il fallait la contrebalancer par des soupapes de sûreté.

Il avait peine à croire qu’il avait été comme eux, mais de vagues réminiscences le lui rappelaient. D’ailleurs, tout dans ses gestes comme dans ses paroles le lui criait. Bien souvent, son attitude allait à l’encontre de sa pensée. Heureusement pour lui, car il n’aurait pas tardé à se faire arrêter.

Pendant trois jours, il dut subir les explications exaltées d’une vingtaine de laborantins, laborantines et professeurs, tous persuadés qu’ils œuvraient à la conservation de l’espèce.

D’un certain sens, Neal admettait qu’ils avaient raison, car le gum était sans doute l’unique moyen de supporter cette étincelle de vie enfermée dans ce microcosme et de l’abandonner ensuite dans le convertisseur en chantant un cantique.

Au bout de ces trois jours, il savait comment extraire l’alcaloïde de la gummite. C’était très simple. Il pourrait le faire dans sa cellule s’il le désirait ou mieux, en subtiliser quelques paquets, ici-même, dans la réserve.

Comme il l’avait supposé, la drogue était mélangée à la nourriture par l’intermédiaire d’un constituant de synthèse fabriqué dans le laboratoire à côté. C’était une pâte molle, transparente, colloïdale, de teinte jaunâtre et contenant des holoprotéides. Elle passait lentement, sur une chaîne sans fin. La machine vaporisait le gum au-dessus d’elle et elle poursuivait son chemin vers une perfection alimentaire qui la transformerait peu à peu en viande, en farine, ou en tout autre substance propre à la consommation.

Au départ, la dose semblait être la même pour tous, et pourtant...

Un observateur attentif pouvait s’apercevoir que les femmes étaient plus vives, moins hébétées que les hommes. Que dans la hiérarchie des fonctions, des dignités, des pouvoirs, celui qui était placé au-dessus paraissait moins béat que celui qui vivait tout en bas, chez les hors-caste par exemple. Tout cela était étrange.

« A se demander, pensa Neal, si le Conseil est vraiment drogué?... Et l’équipage?... Il lui fallait quand même conserver un certain bon sens pour mener l’astronef à bonne destination.»

Quelque part, à un endroit bien déterminé de la chaîne de distribution, quelque chose faussait l’égalité des sexes en avantageant les femmes au détriment des hommes. Quelque chose faussait l’égalité des citoyens en imposant une hérédité semblable à celle fixée par Eon, au moment de la création, dans la nuit des temps.

Il y avait toujours eu un Eard dans les champs hydroponiques. Il y en aurait toujours un.

Pourtant, un jour, il y avait bien eu une révolution de palais.

Neal Eard avait entendu raconter cette histoire par des anciens qui étaient morts depuis. Mais peut-être que cette révolution, si révolution il y avait eu, avait été déclenchée par ce quelque chose qui ne pouvait être que... Que quoi ?... Eon ou l’ordinateur ?... Eon ou...

— Qu’avez-vous? demanda avec inquiétude la douce voix de mademoiselle Min. Etes-vous souffrant ?

Décidément, il n’avait pas encore assez l’habitude de dissimuler et son nouvel état d’homme à l’esprit libre le gênait.

Il s’en voulut d’avoir laissé ses pensées l’absorber à tel point. Ce n’était pas le moment de se faire remarquer. Surtout par une femme technicienne qui en savait suffisamment sur la gummite pour en déduire certaines choses. Ces filles, malgré la drogue, n’étaient pas totalement idiotes.

— Veuillez m’excuser, dit-il très sérieusement en faisant semblant de reprendre contact avec la réalité en éprouvant beaucoup de difficulté. Je viens d’avoir une vision.

— Oh ! fit l’assistante impressionnée. Je croyais que cela n’arrivait pas au technicien supérieur. Qui était-ce ?

— Sainte Gude.

— C’est elle qui apparaît le plus souvent. Elle veut vous avertir de quelque chose. Savez-vous interpréter ce signe ?

— J’ai bien peur que...

Quelques-uns avaient entendu. Ils faisaient déjà cercle. Les hallucinations de ce genre étaient assez courantes. Chacun aimait les interpréter à sa manière. De toute façon, sainte Gude avait la réputation de porter chance. Par ricochets, ceux qui se trouvaient à proximité en profitaient.

— Vous regardait-elle bien en face ou légèrement sur le côté ? se renseigna un garçon qui avait l’air de s’y connaître.

— Je crois que...

— Attention, il ne faut pas se tromper, dit un autre, ou l’avertissement peut se retourner contre vous. C’est déjà arrivé.

Neal se rappela que Gude, dans le confessionnal, ne montrait jamais son profil. Elle regardait droit devant elle ou légèrement à gauche et à droite.

— Maintenant que vous me le faites remarquer, s’entendit-il répondre, je suis sûr qu’elle regardait à droite. Comme ceci.

— Donc, elle fixait votre gauche ?

— Euh! Oui... Evidemment.

— Avait-elle son voile noir sur la tête? Ce voile laissait-il voir la racine de ses cheveux sur le front ?

S’ensuivit une discussion passionnée sur les positions du voile et la meilleure façon de comprendre l’oracle.

Tout cela était d’une tragique naïveté.

— Il laissait voir les cheveux, assura Neal, pressé d’en finir.

— Dans ce cas, s’écria le garçon d’un ton triomphant, vous allez éviter une catastrophe de justesse.

Le tout était de savoir ce qu’il entendait par catastrophe, mais Neal préféra ne pas le lui demander. D’ailleurs, il n’était pas loin de penser qu’il venait de l’éviter.

Il remercia comme s’il était brusquement soulagé d’un poids. Il n’oublia pas, non plus, de faire les signes conventionnels : se frapper la poitrine trois fois ; et de marmonner une courte prière pour remercier la prophétesse aussi, car tout prenait de l’importance quand il s’agissait de Gude.

— Vous voilà averti, dit le garçon qui l’avait aidé.

— Vous interprétez très bien les gestes sacrés, constata Neal.

— J’ai l’habitude. Je tiens ça de mon père. Gude possède dix positions différentes de la tête et son voile n’en a que cinq. Quant aux expressions, il y en a des centaines. Chaque sourire, chaque frémissement des lèvres, chaque battement de paupières, sont des poèmes. Dans ma famille, depuis plusieurs générations, nous sommes spécialisés dans l’étude du visage de la sainte. Elle m’apparaît souvent, principalement quand je suis seul, enfermé dans ma cellule, et que je fais tourner le disque à prière.

Par le néant! La voilà l’explication... Pourquoi n’avait-il pas songé plus tôt au disque à prière ? Il y en avait un dans toutes les cellules et seuls les hommes avaient le droit de s’en servir... Un privilège spécial accordé par Eon... Certains disaient que c’était parce qu’il était du même sexe qu’eux. Plus on le faisait tourner vite, plus la divinité était satisfaite. Le surplus de drogue absorbé par les mâles de la Cité devait être distribué par l’intermédiaire de ce disque.

Bien sûr, ce n’était encore qu’une hypothèse, mais il ne tarderait pas à savoir si son raisonnement était juste.

Cela faisait maintenant trois jours qu’il se promenait dans le labo en s’informant. Il savait ce qu’il désirait savoir et il était grand temps qu’il disparaisse du secteur. L’assistante qui, de part sa condition, était moins intoxiquée que les autres, commençait à se poser un tas de questions. C’était visible sur son visage.

Il profita de l’une de ses courtes absences pour subtiliser quelques tablettes de gum qui n’avaient pas encore été comptabilisées et, quand elle revint, lui annonça son départ car sa mission était terminée.

— Vous direz à la Mère que j’ai été très heureuse de l’intérêt qu’elle nous porte, murmura-t-elle en le reconduisant.

— Je n’y manquerai pas, mais vous-même, n’allez-vous pas la rencontrer bientôt ?

— Sans doute à la prochaine réunion du Conseil, répondit-elle, dans trois ou quatre mois.

Neal respira mieux. D’ici là on l’aurait oublié.

Mademoiselle Min s’arrêta brusquement à la limite de son secteur. Elle aurait bien voulu aller plus loin, malheureusement elle risquait de transgresser la loi et de s’attirer les foudres de sainte Gude.

— A bientôt, dit-il avec regret.

Elle se dressa sur la pointe des pieds et embrassa l’envoyé de la Mère sur la bouche, avec une certaine passion semblait-il, puis elle resta immobile jusqu'à sa disparition derrière un bouquet d’arbustes fleuris.

« Ça lui passera, pensa Neal en évitant un gros œil électronique qui surveillait le chemin qu’il suivait. Dans quelques heures elle va être reprise par le système et ne pensera plus qu’à son travail. »

C’était vrai, le dogme du travail et de la prière était si fort qu’il laissait peu de place aux sentiments.

Depuis que la drogue n’agissait plus sur son ego, l’espace avait singulièrement rétréci autour de lui. Les champs hydroponiques n’étaient plus immenses. La Cité n’était plus qu’un tas de vulgaires cubes en matière plastique, entassés et soudés les uns sur les autres. Les rampes lumineuses n’étaient plus des soleils. Jusqu’à la transparence de l’air qui n’était plus la même. La vraie dimension du navire apparaissait. Il n’était pas très grand comparé à ses fausses impressions. Le gum embellissait tout, donnait à chaque chose une dimension qu’elle n’avait pas. Hélas, la réalité était tout autre.

Peu à peu, Neal Eard prenait conscience de cette réalité.

Par moments, il s’arrêtait dans ses recherches prudentes et tâtonnantes, regardait autour de lui avec une étrange appréhension. Voyait-il vraiment les choses comme elles étaient ou faisait-il un cauchemar atroce?...

Et toujours il se répétait les mêmes questions.

« Neal, pourquoi ne ressembles-tu pas aux autres ? Pourquoi t’arranges-tu toujours pour détourner la loi ? Neal, tu ne peux pas changer le monde. Les règles sont là parce qu’elles sont nécessaires. Si tu n’y crois plus, il faut faire semblant, ou alors... Ou alors pourquoi ne pas aller tout raconter à la Mère ?... Elle te comprendrait peut-être. Je ne veux pas mourir... pas mourir », répétait le subconscient d'Eard. Et il continuait de chercher une réponse dans la grise monotonie de sa nouvelle vie. Il se sentait captif, pris au piège, dans ce Navire au fond de l’espace. Ce monde ordonné, où chaque brin d’herbe avait son importance, le rejetait, le poussait peu à peu vers le convertisseur. Il n’était pas conforme.

Soudain, il se courba, rampa presque derrière un buisson. Son geste avait été instinctif. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu à temps la statue de la Mère. Elle se dressait à quelques mètres de lui. Il y en avait plusieurs de ce genre dans le Navire. Et les yeux de la Mère étaient très attentifs à ce qui se passait autour.

Il attendit que le regard de la statue se soit porté ailleurs et courut vers son secteur.

Une fois passé la limite, il ne risquait plus rien.

Ce fut avec soulagement qu’il retrouva, près des bacs, les deux apprentis qu’il y avait laissés. Les deux jeunes garçons attendaient sagement son retour assis sur le rebord d’un bac et plaisantaient entre eux.

Ils avaient terminé leur travail depuis un bon moment et paraissaient en être fiers.

Les rayons ultra éclairaient violemment leurs visages que des ombres de feuilles caressaient doucement.

Ils se ressemblaient : les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds implantés dans le même sens, la même taille et le même son de voix.

Presque des sosies.

Cependant, ils n’avaient pas le même âge ni les mêmes parents.

Il leur sourit tout en espérant que son absence ne leur avait pas paru trop longue, mais il se trompait, car le plus âgé lui demanda :

— Que devrons-nous dire à l’autre professeur pour notre retard à son cours ?

Bon sang ! il avait oublié que ces enfants devaient prendre une autre leçon après la sienne. Qu'allait-il pouvoir inventer ?

— Vous lui direz que j'ai eu un problème avec la gummite, dit-il précipitamment.

— Est-ce grave, maître ?

— Je ne le crois pas. Les nouveaux plants qui viennent du labo ont une carence assez mystérieuse des racines. J’essaye de trouver la cause.

— Est-ce que nous pourrons vous aider ?

— Plus tard, à condition de bien apprendre. Et maintenant vous pouvez disposer. Ne vous amusez pas en chemin.

— Non, maître. Qu’Eon vous bénisse, maître.

Les apprentis s’inclinèrent cérémonieusement, puis s’éloignèrent rapidement.

Neal les regarda pensivement disparaître derrière les longues rangées de plantes. Il espérait qu’ils n’avaient pas remarqué ses faux insignes de technicien supérieur. Il ne le croyait pas, car ils étaient encore trop jeunes pour attacher de l’importance à une certaine hiérarchie. N’importe, deux erreurs dans la même journée c’était trop. Il allait devoir s’imposer une discipline.

Une discipline... Alors qu’il croyait s’être libéré de celle du Navire... Tout devenait vraiment risible.

Il aurait dû examiner attentivement le travail des apprentis, mais il préféra s’enfermer dans sa cellule : un cube en plastique de trois mètres sur trois, monté sur quatre pieds, en plein milieu des champs. Par l'ouverture, qui servait en même temps de porte et de fenêtre, il pouvait voir les illuminations de la Cité qui se trouvait au centre du Vaisseau. Leurs colorations changeaient au cours de la journée, car les hommes vivaient toujours au rythme de vingt-quatre heures. Il y avait le jour et la nuit. L’aube toute rose et le crépuscule mauve. Le midi éclatant. Au soir, les » rampes s’éteignaient progressivement. Il ne restait bientôt plus que des lumières furtives au coin des rues ainsi que celles des cubes habités. C'était assez agréable à regarder.

Neal Eard aimait s'y promener avant, pendant les jours de congé, il y en avait deux par semaine, mais maintenant il préférait rester dans sa cellule à réfléchir.

La Cité lui faisait peur.

Il avait peur de ses fantasmes, de ses yeux électroniques et de ses jeux barbares qui faisaient s'entre-tuer plusieurs personnes au centre d'une arène. Moyen commode pour se débarrasser de hors-caste bruyants ou de gens qui en savaient trop, comme lui.

Les champs hydroponiques étaient plus sympathiques. Quand il voulait les oublier tous, il se glissait sous un bac, et là, l'oreille collée contre la terre, il écoutait le chant rassurant des propulseurs ioniques. C'était comme un sourd grondement venant des profondeurs. Une énergie fantastique, partout présente, qui projetait le Navire vers son inimaginable devenir.

Les temps étaient proches, il le sentait. Lui-même n’en était-il pas la preuve? D’autres pouvaient avoir changé aussi ou changeraient bientôt. Aucune raison pour qu’il soit le seul.

Pourquoi pas ?... Il se grisait de cette idée.

En attendant de les rencontrer il devait vivre.

Sa cellule était, comme toutes celles de la Cité, d'une rigoureuse simplicité. A droite en entrant : une sorte de lit de camp qui se repliait automatiquement quand on avait fini de s’en servir. Dans le fond : le distributeur de nourriture et une plaque chauffante à côté. A gauche, soudé dans la paroi, unique luxe : le disque à prière. Dessous il y avait un prie-Dieu en une matière qui imitait le bois. Il était usé et éraflé aux endroits qui servaient le plus. L’accoudoir était creusé et luisant. Combien de générations d’Eard avait-il fallu pour polir ce meuble ?... Vieux réflexe... Il s’y agenouilla machinalement, puis se releva vivement quand il s’en aperçut.

Il n’allait quand même pas retomber dans ses erreurs passées, occasionnées par la drogue. Ou alors...

Il sortit de sa poche l’une des tablettes volées, hésita une seconde, et se mit à la croquer lentement. Goût fade, écœurant.

D’après ses calculs, la dose était assez forte pour le plonger dans une catathymie exagérée, ou une extase sans fin, ou le rendre fou.

De toute façon, au point où il en était, il valait mieux tenter le tout pour le tout plutôt que de rester dans l’incertitude.

Il s’allongea et attendit.

Heureusement, rien ne se produisit. Le lit ne flottait pas. Les choses conservaient leur forme habituelle.

Son organisme assimilait le gum comme une simple nourriture et ne s’en trouvait nullement incommodé.

Pour plus de sûreté, il alla s’agenouiller sur le prie-Dieu. Le disque à prière se trouvait juste à hauteur de ses yeux. Il était orné de prismes cristallins et de signes cabalistiques difficilement interprétables. Il le fit tourner d’un geste brusque, à toute vitesse.

Aussitôt, il eut l’impression d’un soleil qui s’élargissait. En son centre naissait une image. Celle de l'inévitable Gude.

Il en comprit le fonctionnement en le faisant tourner plusieurs fois. C'était les signes qui, en se mélangeant sous l'effet de la vitesse et en se reflétant dans les prismes, donnaient cet effet d'apparition. Un bon truquage, sans plus. Mais aussi un bon hypnotique.

Il fallait obtenir une certaine vitesse de rotation pour voir apparaître la Sainte et, surtout, observer le disque sous un certain angle.

Pendant cette opération, une légère vapeur, qui se diluait très vite, s'était dégagée de l'appareil.

Rien qu'à l'odeur il comprit ce que c'était.

Ainsi, il avait deviné juste.

Tout cela lui semblait tellement fantastique que même en ce moment, alors qu'il avait eu largement le temps de réaliser, il avait beaucoup de mal à croire qu'aucun homme ne s'était encore aperçu de la supercherie. Il est vrai qu'ils étaient tous sous contrôle hypnotique. Il se rappelait ses courtes périodes de lucidité où il croyait faire des cauchemars... Non, la désintoxication de l'esprit était moins rapide que celle du corps. Ceux qui, dans le passé, s'étaient trouvés dans le même état que lui, avaient dû parler et avaient été éliminés.

Quant aux femmes, si elles connaissaient les effets du disque à prière, et ce n’était pas certain, elles devaient penser que cela ne les regardait pas, elles s'en désintéressaient par prudence, surtout par égoïsme. D'ailleurs, le pouvoir absolu n'était entre leurs mains qu'à ce prix et elles ne s’en portaient pas plus mal, au contraire.

La journée se termina dans le calme.

Personne, à part les espions électroniques, ne semblait avoir remarqué ses bizarres allées et venues. Si l’ordinateur avait enregistré ses faits et gestes, il n’en avait tiré aucune conclusion dans l’immédiat. Tout cela ressortirait plus tard des mnémothèques si le Conseil demandait une enquête sur lui. Mais il faudrait qu’il contrevienne à la loi. Jusqu’à maintenant, on ne pouvait lui reprocher que ses promenades. Il n’y avait pas que lui qui passait d’un secteur à l’autre ; il y avait les gardes femelles à la recherche d’un amant, puis tous les couples non autorisés qui essayaient de se retrouver. Il n’était pas rare d’en rencontrer au détour d’un buisson, allongés sur l’herbe. Le tout était de ne pas être dénoncé, car à partir de ce moment le Conseil ne pouvait plus fermer les yeux.

Vers huit heures du soir, le distributeur de nourriture synthétique fit entendre sa sonnerie habituelle. Il mangea avec appétit une côtelette qui donnait l’illusion d’avoir appartenu à un animal au nom oublié, mais qui provenait tout simplement de l’un des laboratoires.

N’importe, depuis des temps et des temps, cette côtelette apparaissait tous les quinze jours sur la table du distributeur. Neal n’avait qu’un seul reproche à lui faire : son os en plastique était trop mou.

Les légumes étaient cuits à point et parfumés. Eux aussi étaient synthétiques, car les champs hydroponiques ne produisaient que des éléments de base qu'il fallait ensuite grouper pour obtenir des variétés.

Il jeta les restes de son repas dans le récupérateur et sortit.

Les rampes lumineuses commençaient à s’éteindre au-dessus des parcs. Une pluie fine tombait. Energiquement brassé, l’air paraissait plus frais. Là-bas, les quelques lumières de la Cité brillaient, laissant dans l'ombre la plupart des structures.

L’eau, qui continuait de glisser dans les bacs pour aller se régénérer ensuite, faisait un bruit de soie froissée.

Neal frissonna et sentit l’angoisse lui serrer la gorge.

Quelque part, dans cette nuit artificielle, existait une puissance aveugle, foncièrement méchante.

Cette force mystérieuse, inconsciente, inexorable, avait besoin du concours de la vertu et du dévouement des individus pour conserver sa force; aussi, par l’instinct, par les penchants, par l’amour, par la religion, par la drogue, elle les poussait à agir, à se sacrifier dans l’intérêt de l’espèce. Et l’individu obéissait, s’épuisait à conserver, à développer, à propager la vie dans un bonheur illusoire. Il ne s’apercevait pas qu’il était dupé, exploité, qu’il se sacrifiait en pure perte.

Le but désigné ne valait pas la peine qu’il se donnait, car enfin, quel était-il ce but ?...

Sans trop s’en rendre compte, Neal versait dans un pessimisme désespérant et s’il avait été encore sous l’emprise du gum, il se serait précipité vers un confessionnal.

Il connaissait déjà la réponse de sainte Gude.

— Mon très cher Neal Eard, aurait-elle dit avec un sourire doucereux, tu ne dois avoir ni présomption, ni découragement. Ce monde n’est ni un paradis ni un enfer, il est un lieu d’épreuves, une arène, où le bien et le mal se trouvent mélangés; et notre tâche est précisément, par la lutte et par l’effort, de resserrer sans cesse les limites du mal et d’étendre le domaine du bien. Travaillons à réaliser en nous et autour de nous la plus grande somme de biens dont nous sommes capables, afin de concourir au progrès qui est la loi. Pour cela il faut extirper le mal et le brûler dans le convertisseur. Rentre chez toi, mon enfant, et implore la grâce d’Eon devant ton disque à prière.

Bien sûr il aurait obéi et le lendemain la garde serait venue le chercher pour l’interroger. Il connaissait la suite.

Seulement Neal n’alla pas se confesser. Il préféra se jeter sur son lit où il s’endormit d’un sommeil sans rêve.

Les jours qui suivirent, il travailla normalement en essayant de garder sur ses lèvres ce sourire heureux qui était le propre des habitants de la Cité.

Aucun signe extérieur ne dénotait de changement.

Il paraissait le même Neal Eard, grand, assez bien fait, un peu maladroit dans ses gestes et solitaire.

Mais Neal avait été poussé hors de lui, et tout cela n’était pas de sa faute. Quelqu’un ou quelque chose avait pris une décision à son endroit. Il était maintenant condamné à la monotonie des jours.

L’avenir s’était fermé brutalement, inexorablement. Il se sentait dans une prison.

Très bien.

Puisqu’il ne pouvait plus vivre selon les lois d’Eon, à partir de maintenant, il ferait ses propres lois.

Il n'avait pas de plan bien défini. Il n’était pas habitué à penser en dehors du contexte communautaire.

Il savait seulement qu'il devait agir, se fixer un but, faire des recherches, et qu'il n'y avait qu'un seul endroit où il pourrait commencer : la salle des archives.

Il savait qu'était gardé le couloir qui y menait, mais d'une manière sporadique, pas très sérieusement. Qui, en effet, aurait osé transgresser l'ordre qui était inscrit sur la porte :

 

Réservé à l’Equipage

 

Naturellement, personne de l'équipage n'y allait plus depuis longtemps.

Pourquoi ?

Il était interdit aux autres membres du Vaisseau d'y pénétrer.

Pourquoi ?

Ce mot informulé se répétait trop souvent en ce moment dans son cerveau. C'était la question fatale, celle qui faisait naître les révolutions et renversait les empires.

Mais Neal ne savait pas au juste ce que voulaient dire les mots révolution et empire. Ils n'étaient pas dans le vocabulaire habituel de la Cité.

— Maître, pourquoi cette racine est-elle tordue ainsi ?

Neal se pencha vers la petite Nora. C'était une gentille fillette de quatre ans à peine qui venait de sortir de la nurserie. Sa taille lui permettait de voir dans les bacs des tas de choses que les adultes ne voyaient pas. La racine était en effet malade et il allait devoir soigner la plante énergiquement. Il creusa le support, arrangea la racine d'une certaine façon et jeta une poudre dessus.

En travaillant, il expliquait ce qu'il faisait, montrait les autres racines, comment elles se nourrissaient dans le liquide, l'action des ultraviolets, etc.

— Va-t-elle mourir ? s'inquiéta la petite.

— Hum... je ne crois pas, mais il faudra la surveiller.

Il parlait machinalement, sans passion. Les réponses arrivaient toutes seules, sans effort. Les enfants l’écoutaient sans remarquer la différence.

Son cours fut brusquement interrompu.

— Qu’Eon vous protège, dit une voix forte.

— Qu’il soit avec vous, répliqua-t-il en levant la tête.

Une garde le contemplait avec intérêt et jouait machinalement avec sa baguette neuronique.

La panique s’empara de lui. Pendant une seconde, il pensa sauter par-dessus le bac et fuir n’importe où... Il réussit à se contenir, acheva de remettre le terreau en place et se redressa lentement en prenant l’attitude humble et soumise qui convenait en la circonstance.

La femme le détaillait curieusement, sans plus.

Neal commença à se rassurer.

— Vous êtes bien le numéro 180 B ?

— Heu... fit-il en avalant sa salive et en louchant sur l’insigne qui ornait la poitrine avantageuse de la garde. Oui, lieutenant.

— Génotype 324, groupe CX ?

— En effet.

— Vous vous appelez Neal Eard ?

— Oui, lieutenant. Puis-je savoir...

— Montrez-moi votre carte magnétique, coupa la femme.

Docilement, Neal montra le rectangle de métal qu’il portait attaché à son cou et la garde put comparer les renseignements qu’il donnait avec les siens.

— C’est bien ça, murmura-t-elle, vous allez me suivre.

Il ne lui restait qu’à s’incliner sans faire de commentaire. Il renvoya les enfants qui attendaient sagement, puis suivit la femme qui avançait d’un pas égal en faisant balancer sa baguette neuronique au bout de son bras. Sous l’ondulation de ses fortes hanches, la jupe à grosses mailles de son uniforme scintillait et crépitait curieusement, comme si elle contenait une force au repos.

Pour la première fois, Neal pensa qu’il s’agissait d’un champ magnétique qui devait la protéger en cas de besoin.

Comme ils allaient pénétrer dans la Cité, la forte fille s’arrêta et se retourna.

— Vous remercierez la Mère de la bonté qu’elle a pour vous, déclara-t-elle en souriant. Dans sa grande sagesse, elle a jugé que le temps de vous marier était arrivé. Vous resterez enfermé au gynécée pendant huit jours. Vous y trouverez certainement une épouse qui daignera s’occuper de vous.

Neal respira mieux. Il préférait être enfermé en compagnie de jolies femmes plutôt qu’avec des condamnés. Il avait entendu dire que les épouses n’étaient pas tellement gênantes, surtout quand elles possédaient plusieurs hommes. Il serait astreint à une visite conjugale tous les huit ou quinze jours, cela dépendrait des ardeurs de la dame, mais cela ne le gênerait pas trop pour ce qu’il comptait faire, peut-être même que cela lui faciliterait les choses.

Cette fois, personne ne s’étonnerait de le voir circuler en dehors de son secteur.

Le recteur des champs hydroponiques y regarderait à deux fois avant de lui faire une remarque sur son absentéisme. Toutefois, une bonne partie de sa complaisance allait dépendre de la position de sa future femme dans la hiérarchie.

Si seulement il avait eu le droit de choisir !... Ou de refuser jusqu’à ce que l’oiseau rare se présente... Malheureusement il n’y avait que les femmes qui possédaient ce droit et il risquait de tomber sur une technicienne de seconde catégorie qu’il devrait accepter sans protester.

Le gynécée se dressait au centre de la Cité, pas très loin du Temple où trônait la Mère. On y accédait par un réseau de petites ruelles, les plus étroites de l’agglomération. C’était une énorme bulle de plastique bleu, qui comportait deux étages de chambres luxueuses, des galeries qui se perdaient en méandres capricieux vers des paradis érotiques, un rez-de-chaussée ne formant qu’une salle immense bourrée de distributeurs, de fauteuils profonds et de panneaux mobiles pour isoler les couples qui le désiraient. Le service était assuré par des hors-caste femelles de taille imposante. D’un geste énergique, la garde pointa sa baguette vers Neal.

— Vous allez m’attendre ici, intima-t-elle.

Obéissant, Neal s’assit sur une marche devant l’entrée. A cette heure, il n’y avait presque personne dans les rues.

Il n’attendit pas longtemps, la garde fut de retour quelques secondes plus tard.

— Entrez, déclara-t-elle en riant. Vous avez une drôle de chance, Neal Eard. Cinq femmes sont du même groupe que vous.

— Cinq femmes ! s’effraya le garçon.

— Oui, s’esclaffa la fille en se tenant les hanches et en faisant tressauter ses seins tellement elle riait. J’espère que vous saurez être à la hauteur.

Elle le prit par le bras et l’entraîna à l’intérieur.

Neal se trouva brusquement au centre d’un vestibule, en face de trois matrones qui le regardaient comme si elles allaient le manger.

— C’est lui ? demanda la plus forte.

— Oui, dit la garde.

— Approche, Neal, fit la matrone d’un ton doucereux. Nous ne te voulons aucun mal.

Comme il hésitait, elles s’approchèrent vivement et commencèrent à lui enlever ses vêtements malgré ses faibles protestations.

— C’est l’habitude, ici, déclara fermement celle qui semblait commander.

Neal se sentait rougir de honte. Derrière lui, il entendait la garde qui riait toujours tout en faisant des remarques flatteuses sur son anatomie. Très vaguement, il l’entendit qui disait encore:

— Qu’Eon vous protège, jeune homme ! Soyez un bon serviteur pour celle qui vous choisira. N’oubliez pas que sainte Gude vous regarde.

— Ainsi soit-il, eut-il le temps de murmurer avant d’être projeté dans une vasque pleine d’une eau parfumée.

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