Le livre d'Eon
Chapitre IV
Lilium habitait un appartement de plusieurs pièces dans la ville haute. Rien de commun avec les cubes des champs hydroponiques. Il était luxueusement meublé et décoré, l’eau y coulait en abondance et la nourriture des distributeurs y était plus fine. Mais là aussi le vieillissement des objets commençait à se remarquer. Les tapis étaient usés jusqu’à la trame. Les fauteuils et les rideaux ne valaient guère mieux.
« Etrange qu’elle ne pense pas à les renouveler », se dit-il.
N’importe, tel quel, ce logement faisait encore illusion. C’était certainement l’un des plus beaux de la Cité.
Sainte Gude n’hésitait pas à distribuer des privilèges à ses fidèles servantes.
La jeune femme était habillée d’une longue robe blanche. Ses cheveux blonds, lumineux sous la clarté opalescente des lustres, tombaient en cascade sur ses épaules.
Elle semblait plus humaine, plus proche de lui qu’au gynécée. Plus fragile aussi.
— J’avais besoin de votre présence, déclara-t-elle. Quand vous le voulez, vous savez être amusant.
Sincèrement, Neal se demandait comment il avait pu paraître si amusant... Peut-être dans ses propos décousus.
— Désirez-vous boire quelque chose ?
— Merci, refusa Neal qui regardait toujours autour de lui avec curiosité, je tiens à conserver mon sang-froid.
— Comme vous voudrez.
Elle ajouta après un court silence :
— Un autre homme aurait considéré mon offre comme un ordre.
— Faut-il vraiment que je boive pour vous faire plaisir ?
— Surtout pas... J’aime bien que l’on me résiste un peu. Cela me donne l’impression de discuter avec une personne de mon rang.
— Il aurait été plus sage, pour vous, de prendre époux dans une caste supérieure.
— Je ne le crois pas. En général tous les hommes sont bêtes. Principalement ceux qui me touchent de très près, et ils sont vieux.
Une sonnerie d’alerte retentit dans le cerveau de Neal. Il allait devoir surveiller sa conversation. S’il continuait ainsi, il n’allait pas tarder à passer pour un phénomène et il savait trop où ça pouvait le mener.
— Ainsi l’a voulu Eon, déclara-t-il pieusement.
— Oui... Peut-être... Venez vous asseoir ici au lieu de tourner en rond.
Neal fit un geste circulaire du bras.
— J’admire ce qui m’entoure, dit-il, jamais je n’ai vu un cube d’habitation comme celui-ci. Je croyais qu’ils étaient tous pareils.
Un sourire amusé effleura les lèvres de Lilium pendant que son mari prenait place à ses côtés. Elle lui tendit un verre plein.
— Eh bien vous vous trompiez, déclara-t-elle, le logement devient de plus en plus spacieux chaque fois que l’on grimpe dans la hiérarchie. Celui de la Mère est une vraie splendeur, mais on s’y ennuie aussi bien que dans un autre. Que je suis bête!... Je vous parle de l’ennui alors que vous ne savez pas ce que c’est. Il n’y a que les pauvres femmes comme nous, membres du Conseil, qui nous ennuyons.
Neal faillit étouffer en avalant son verre d’un trait. La chose était-elle possible?... Les membres du Conseil seraient-ils normaux ?... Ce que venait de dire la jeune femme était presque un aveu.
Non, c’était impossible, il ne pouvait exister une seule femme agissant en pleine conscience dans ce Vaisseau. Elles étaient toutes endoctrinées. Autrement elles seraient devenues folles ou auraient tenté de changer les choses, même au prix de la perte d’une partie de leur autorité. Du moins, c’est ce qu’il supposait.
« Qu’en sais-tu ? disait une petite voix tout au fond de lui-même. Continue de lui poser des questions et tu sauras. »
L’espèce de breuvage qu’il venait d’ingurgiter lui montait déjà à la tête. Qu’espérait Lilium ?... Agissait-elle par simple curiosité?... Désirait-elle faire l’amour ?... Ou était-ce l’habitude d’offrir ces boissons fortes à chaque visiteur ?
« Danger, danger, danger », répétait la voix de la raison.
« Dans ce cas, reprenait l’autre d’une manière pressante, attends qu’elle ait terminé son verre et fais-lui boire un deuxième. Si tu veux savoir, il faut oser. »
Neal opta pour cette solution. Il fut brillant sans effort et n’eut pas besoin de dépenser des trésors d’imagination pour arriver à ses fins, car ce fut elle qui lui demanda de remplir son verre et il sut profiter d’un moment d’inattention de sa part pour vider le sien dans un vase. Elle en but même plusieurs après celui-là.
— Tu es gentil, balbutia-t-elle tout à coup en posant sa tête sur son épaule, si je pouvais te faire venir habiter avec moi, je le ferais. Hélas, c’est interdit. Tu es jardinier, tu dois rester jardinier.
— Je le regrette, murmura-t-il en caressant ses cheveux.
— Tu n’aimes pas ton travail ?
— Tout le monde aime son travail, protesta-t-il, seulement si la condition de l’homme et de la femme n’était pas fixée définitivement, j’aurais peut-être pu grimper les échelons et posséder un appartement comme le tien.
Elle se redressa péniblement.
— Que veux-tu dire ?
— Dans le Navire, tout est figé depuis des temps immémoriaux. Rien ne bouge. Tout doit rester en état comme si ce serait un crime de changer les choses. Exemple : ton tapis.
Elle ouvrit de grands yeux.
— Qu’est-ce qu’il a mon tapis ?
— Il est usé.
— C’est vrai ! Maintenant que tu me le dis... Mais ils sont tous comme ça, même ceux du Temple. N’importe, ils doivent rester comme il en a été décidé par Eon à l’origine.
— Ne serait-il pas plus sage de penser que les choses ont été faites pour durer un temps déterminé et qu’une fois hors d’usage, on devrait pouvoir les changer. Ce ne sont que des objets.
Il la sentit frémir contre lui.
— Comme tu y vas ! Des objets fabriqués par une main divine ! Seul Eon a le droit de détruire ce qu’il a créé.
Neal préféra ne pas insister sur les objets qui étaient tous d’origine sacrée et revint à la condition de l’homme, mais à peine venait-il de terminer sa première phrase que Lilium éclata de rire.
— Oh, oh, oh! faisait-elle en se comprimant l’estomac à deux mains. Que tu es drôle! Personne ne pourrait changer de qualification à ce point. Je dois avouer que la chose serait distrayante, mais je ne me vois pas du tout à la place d’un membre de l’Equipage.
— Pourquoi?
— Parce qu’il en est ainsi. Le rôle de chacun est défini par l’hérédité. Je suis membre du Conseil et je ne me sens pas la vocation d’un commandant de bord.
— Connais-tu le commandant ?
— Non.
— Connais-tu un membre quelconque de l’équipage?
— Je ne fréquente pas ces gens-là.
— Mais connais-tu quelqu’un qui s’entretient couramment avec eux ?
Elle réfléchit un moment.
— Non, dit-elle enfin. Aucun membre du Conseil n’est en relation avec l’équipage. A quoi bon d’ailleurs, ce sont des révolutionnaires, des gens peu recommandables.
— Comment le sais-tu ?
— Je le sais, comme tous ceux de ma caste le savent, c’est-à-dire par l’intermédiaire des archives sonores. A cette époque, l'équipage était composé en majorité d’hommes et une grande partie d'entre eux se sont révoltés. Aveuglés par le démon, ils répandaient de fausses nouvelles dans le Navire : « Ce voyage est un non-sens! criaient-ils. Il est devenu inutile! Nous devons retourner en arrière, retrouver l'endroit d'où nous sommes partis et contacter d’autres vaisseaux comme le nôtre. »
Lilium soupira en secouant mélancoliquement sa chevelure blonde.
— Les pauvres ! D’après eux nous nous étions perdus dans l’espace. C’était admettre l’échec de notre société si nous acceptions de les écouter. Pire encore : l’infaillibilité de la Mère était mise en doute.
« Celle qui régnait alors sur la Cité était une femme énergique, mais son pouvoir était limité, elle n’avait aucun droit sur l’équipage. Eon suscita une vision qui lui fit comprendre ce qu’allait être le destin des habitants de la Cité si les mutins triomphaient, en même temps il lui suggéra un plan de bataille. Aidée par ses gardes et ses prêtresses, elle pénétra de nuit dans la partie du Navire réservée à l’équipage, s’empara des armes et triompha des mutins qui furent envoyés au convertisseur après un jugement où ils furent convaincus d’hérésie. Depuis ce jour, l’équipage est définitivement isolé. Nous préférons cela, car ce sont des gens grossiers, habitués à vivre dans la crasse des profondeurs. Rien de comparable avec notre monde. Seule la Mère a le droit d’entrer en communication avec leur chef.
— Et s’ils se révoltent une nouvelle fois ?
— Tu oublies qu’ils dépendent de nous pour la nourriture.
— Mais...
Elle l’interrompit en collant ses lèvres contre les siennes.
— Tais-toi... Vas-tu m’ennuyer encore longtemps avec ces questions ridicules ?... Je t'assure que ces gens ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux.
— Par sainte Gude ! Ce sont pourtant ces gens qui doivent un jour poser le Vaisseau quelque part.
— Cela a si peu d’importance... Si peu d’importance, chéri. Nous serons au convertisseur depuis longtemps.
Elle avait probablement raison. Pourquoi l’ennuyer avec un tas de problèmes qu’elle ne connaîtrait jamais.
Il se promit de ne plus la questionner.
Lilium était jolie, très jolie. Sa peau avait la douceur de celle d’un fruit et ses étreintes étaient ardentes.
Qu’importait le reste.
Son rôle de conseillère, dont elle exagérait l’utilité, n’était qu'un titre héréditaire. Sans doute était-elle un peu plus intelligente que la moyenne, mais c’était une intelligence parfaitement contrôlée, suffisante pour l'emploi qu’elle était censée tenir. Cependant, malgré ce luxe de précautions, l’ordinateur n’arrivait pas à tout faire. Il y avait des tentatives de révolte et des loupés, comme lui, Neal.
Peut-être qu’en tentant de désintoxiquer Lilium, puis en la mettant en face de la réalité, il arriverait à la faire avancer sur la voie de la raison et il ne serait plus seul.
A quoi bon?... Une désintoxication trop brutale pourrait être mortelle. Comment supporterait-elle sa nouvelle vie?...
Non, Lilium avait besoin de sa religion et de sa drogue. L’une n’allait pas sans l'autre. Elle était comme tous les autres habitants du navire. Heureux ceux qui croient, car le bonheur leur appartient. Pour eux l’ignorance n’a pas de sens car Eon explique tout.
Tout est parfait dans leur univers, même si cet univers n’est qu’un minuscule astronef voguant dans le cosmos, à la poursuite d’un but lointain et indéfinissable.
Où était la vérité?... Il devait y avoir une raison à tout cela. S’il y en avait une, peut-être la trouverait-il parmi les membres de l’équipage... Si ceux-ci existaient encore.
Il allait devoir chercher le passage qui menait à leur monde.
Après l’amour, Lilium devenait distante, arrogante, presque méchante, comme si, un moment, elle avait eu peur de perdre ses prérogatives de femme libre et dominatrice.
— Je sors ce soir, décida-t-elle brusquement, vous me tiendrez compagnie. Elle venait d’abandonner le tutoiement des tendres épanchements pour en revenir à sa froideur habituelle quand elle s’adressait aux hommes. Son ivresse de tout à l’heure avait disparu. Elle ajouta :
— Oubliez donc ce que je vous ai dit au sujet de l’équipage, cela ne vous regarde pas. Pourquoi posez-vous toujours des questions qui ne sont pas en rapport avec votre condition ?
Neal s’inclina humblement.
— J’admire beaucoup les gens des castes supérieures.
— Cela doit être, mais n’allez pas trop loin. La curiosité est un péché.
— Je le sais, Excellence. Il est placé dans la catégorie A et classé dixième dans la catéchèse de sainte Gude.
— Parfait ! Vous devriez vous rappeler plus souvent votre instruction religieuse. Eon n'aime pas beaucoup les fantaisistes.
— Je n'y manquerai pas, Excellence. Où allons-nous ce soir?
— Aux arènes.
Les arènes !... Neal Eard se souvenait d'y avoir été plusieurs fois en compagnie d'une foule joyeuse, exubérante.
Des gardes, des hurlements sur les gradins, puis, dans le cercle éblouissant qui attirait tous les regards, deux hommes nus qui combattaient. Il n'était pas si sûr que le spectacle lui plairait autant.
— Veuillez m'excuser, dit-il faiblement, mais j'ai beaucoup de travail en ce moment. Je crois que j'ai un peu négligé mes devoirs envers la communauté depuis que nous sommes mariés et...
Elle l'interrompit sèchement.
— Vos devoirs passent avant tout par moi. J'ai décidé que vous m'accompagnerez et, d'après la loi, il n'y a que la Mère qui pourrait vous en dispenser. Je suppose que vous ne tenez pas à la déranger pour si peu?
— Hum ! Certainement pas, Excellence.
— Je suppose que ce travail vous pourrez le faire demain ou un autre jour ?
— Evidemment, mais...
— Ou dire à quelques novices de s'en charger. Je sais qu'il y en a beaucoup dans les champs hydroponiques.
— Bien sûr ! Je n'avais pas pensé aux novices.
Elle sourit avec condescendance.
— Mon cher Neal, vous pensez quelquefois trop, quelquefois pas assez. Ce n'est rien, juste un petit travers des castes inférieures. Heureusement, j’ai l’habitude et je connais par cœur le règlement du mariage. Je suis responsable de vos actes. Vous avez mérité une punition, n’est-ce pas ?
— Heu!... Si vous le croyez...
— J’en suis sûre.
— Dans ce cas...
Neal croyait qu’on allait lui demander de faire un stage d’une heure ou deux dans un confessionnal, ce qui l’ennuyait assez, car il ne tenait pas à entretenir de nouvelles relations avec Gude, mais il se trompait lourdement.
Le visage de Lilium se durcit soudainement. D’un geste vif, elle brandit vers lui un petit fouet neuronique.
Neal s’en aperçut trop tard et ne put éviter le jet des radiations. Une douleur fulgurante lui traversa le cerveau, tout se brouilla, il tomba sur le tapis en proie aux convulsions.
Quand il reprit conscience, il était allongé sur un canapé. Une lampe était posée sur un meuble à proximité et un visage inconnu était penché sur lui.
Sa vue était encore brouillée, mais il jugea qu’il avait affaire à un homme.
Il ne sentait plus la douleur, seulement une extrême faiblesse dans ses membres.
Il fit un effort.
— Soyez heureux, réussit-il à balbutier.
— Qu’Eon vous garde, grogna l’homme en continuant à le soigner sans douceur.
Il frottait son front et ses tempes avec énergie à l’aide d’une sorte d’éponge humide qui répandait un parfum agréable.
— Vous avez eu de la chance, continua-t-il, si elle avait été réellement en colère, vous auriez eu droit à la forte dose de radiations et vous seriez encore immobilisé.
— Combien de temps suis-je resté sur le tapis? demanda Neal en passant une main hésitante sur son front.
— Quelques minutes. Je n’ai pas de conseil à vous donner, mais vous feriez bien de faire attention. Son Excellence n’aime pas beaucoup être contredite.
— Mais je n’ai pas..., commença Neal, puis il s’interrompit car il venait d’oublier qu’il parlait à un béatifié et que celui-ci ne pouvait lui donner raison. Oh ! fit-il en tentant de se redresser. J’ignorais qu’elle possédait une baguette neuronique.
— Toujours. Elle est nécessaire à une femme qui possède trois maris.
— En effet.
— Restez un moment allongé, ne bougez pas, et vous vous sentirez mieux après. Ce fouet est très douloureux, mais ses radiations ne sont pas mortelles.
— Il suffit de s’y faire. Je suppose que vous êtes l’un des maris de Lilium ?
— Le premier, assura l’autre avec une certaine importance dans le ton, elle a la faiblesse de tenir à l’humble technicien que je suis. Par contre, j’ai vu défiler pas mal de maris, vous êtes le cinquième.
— Que sont devenus les autres ?
— Disparus dans le convertisseur.
Neal eut un hoquet et retrouva d’un seul coup sa force et sa lucidité.
— C’est un sort enviable, assura-t-il avec une fausse conviction. Maintenant ils sont à la droite d’Eon en train de chanter les louanges de notre bienfaitrice.
— Ainsi soit-il ! s’écria le premier mari comme s’il venait de recevoir une brusque révélation. Un autre va bientôt les rejoindre.
— Vous voulez dire que moi..., s’inquiéta Neal en se redressant d’un seul coup et en tentant de se lever.
Une main ferme l’obligea à reprendre la position horizontale.
— Pas vous, mais Gorce.
— Gorce?
— Gorce est son deuxième mari, celui que vous remplacez, moi je suis Alan.
Neal regarda mieux son interlocuteur. Il lui parut sympathique. C’était un homme petit, beaucoup plus âgé que lui, avec un visage agréable. Ses yeux attiraient surtout l’attention — et sa chevelure — des yeux rouges et des cheveux blancs. Cela produisait un effet assez étrange. Lilium n’avait pas pu résister au désir de l’accrocher à sa collection pour épater ses amies.
Alan devina le pourquoi de son étonnement.
— Ne soyez pas surpris, expliqua-t-il, dans ma lignée il y a un albinos tous les quinze ou vingt ans. Pour en revenir à Gorce, il n’est pas technicien comme nous. C’est un employé aux arènes — léger silence ponctué d’un sourire dédaigneux. C’est un lutteur, reprit-il. Une brute sans éducation. Je me suis toujours demandé ce que Lilium pouvait lui trouver.
— La prestance et le muscle, dit Neal.
— Peut-être, mais ceci ne nous regarde pas, n’est-ce pas?
— Pas du tout.
— En tout cas, le fait d’être marié à une éminente conseillère n’a pas porté bonheur à Gorce puisqu’il a un combat assez difficile ce soir. Il manque d’entraînement. Que sainte Gude soit avec lui !
— Elle le sera certainement s’il est en règle avec la loi. C’est donc ça! s’écria-t-il soudain. Lilium veut assister à ce combat dans l’espoir de s’amuser d’une défaite de son ex-mari en compagnie du nouveau.
— J’y serai aussi.
— Ce n’est pas très charitable de votre part ni de la part de notre femme. Vous ne pourriez pas lui faire comprendre qu’elle pourrait se passer de ma présence? Je n’aime pas ces combats sanglants.
— Pourquoi? demanda Alan avec innocence. Voir combattre l’hérésie est salutaire pour l’esprit. Ceux qui gagnent sont lavés de tout soupçon.
Neal hocha la tête.
— Avouez que ceux qui préfèrent le jugement de Dieu n’ont aucune chance d’en réchapper.
— Vous êtes trop sensible, mon ami. Croyez en mon expérience et ne montrez pas trop cette faiblesse. Lilium n’aime que la force.
— J’en sais quelque chose, se plaignit Neal en caressant son front toujours douloureux. Je vous accompagnerai, car je suppose que je ne peux faire autrement.
Alan fut soulagé. Il le fit comprendre dans un large sourire.
— L’obéissance est une noble vertu, assura-t-il en plagiant sainte Gude, elle fait éclore les grands sentiments !
Il montra le fouet neuronique dissimulé sous l’un des plis de sa tunique.
— Si vous aviez refusé, j’avais reçu l’ordre d’aller jusqu’au second degré avec vous.
— C’est-à-dire?
— Environ dix heures de souffrance.
— Lilium a une drôle de façon d’aimer.
— C’est une femme, de plus elle est membre du Conseil. Elle seule est juge de ses actes. D’ailleurs, ajouta Alan, je ne comprends pas très bien ce manque d’enthousiasme de votre part.
— Vous ne pouvez pas comprendre... Et pourtant, si vous le pouviez, cela me serait d’une grande utilité, mais c’est impossible. Nous sommes l’un et l’autre dans deux univers différents et j’arrive, parfois, à me demander si je suis dans le vrai.
Alan le regarda en fronçant les sourcils.
—Le fouet neuroniqle a parfois des effets curieux, difficiles à analyser. Levez-vous et marchez, commanda-t-il.
Neal soupira et fit ce qui lui était demandé.
— Stop ! cria Alan quand il fut arrivé à l’autre extrémité de la salle. Ce ne sera rien... Vous marchez droit. Probablement un malaise passager.
— Vous avez raison, mentit Neal. Un simple malaise. Avouez qu’il y avait de quoi.
— Vous êtes trop jeune, admit le premier mari de Lilium, vous ne supportez pas le dressage comme moi.
— Hélas !
— Vous verrez que l’on se fait à tout, même au mariage. Vous n’aurez qu’à écouter mes conseils.
Neal s’inclina en louchant du côté du fouet.
— Je ferai de mon mieux, dit-il avec humilité. Ce sera un grand honneur pour moi d’écouter chacune de vos paroles.
Cette soumission apparente flatta Alan et le satisfit amplement. Il abandonna toute méfiance à l’égard de cet inconnu qui venait lui disputer les faveurs de la belle Lilium.
— Tout ira bien entre nous ! s’écria-t-il. Cette soirée va être une fête. D’abord les arènes où nous assisterons, du moins je l’espère, à la mise à mort de Gorce. Que sainte Gude me pardonne ! Et ensuite la salle de jeux où nous pourrons rire un peu.
Neal Eard ne connaissait pas la salle de jeux dont l’entrée était interdite à certaines catégories.
Sa curiosité fut éveillée.
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