Le livre d'Eon

Frank Dartal · Chapitre 4 sur 11

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Le livre d'Eon

Chapitre III

 

Il en avait pris son parti et se laissait faire. Après tout, ces hors-caste connaissaient leur travail et elles étaient d’humeur joyeuse. Non pas de cette joie de commande, inspirée par la drogue, qui fleurissait sur tous les visages, mais d’une joie plus abrupte, plus saine, presque normale. Si leurs plaisanteries paraissaient un peu lourdes au premier abord, lourdes et licencieuses, c’est que leur état le leur permettait. Ne devaient-elles pas conditionner leurs patients ?

Enfin, lavé, brossé, peigné, massé, parfumé, le corps enduit d’onguents régénérateurs, les reins ceints d’un pagne assez court, Neal fut poussé dans une salle silencieuse où chacun de ses pas produisait une résonance feutrée. Au centre de la voûte, un énorme lustre de cristal laissait filtrer une lumière rose qui éclairait d’une manière saisissante des statues d’albâtre translucides.

Grandeur nature, elles représentaient des couples en train de faire l’amour. Certaines, d’une plastique très réaliste, étaient seules. Ici, comme partout dans le Vaisseau, l’élément féminin dominait l’homme qui se trouvait réduit au rôle passif, et le jeune néophyte qui traversait cette salle comprenait très bien, tant les poses étaient suggestives, le personnage qu’il devait jouer et ce que les femmes attendaient de lui. Neal n’avait jamais contrevenu à la loi, mais il savait. Bien souvent, il avait épié des couples dans les champs. D’ailleurs, dans ces étreintes furtives, faites au hasard des rencontres, derrière un bac ou un buisson, les femmes étaient moins agissantes et moins dominatrices. Tout cela provenait sans doute du lieu et de la crainte qu’elles avaient de se faire prendre en flagrant délit.

Il continuait d'avancer lentement entre les statues qui donnaient l’impression de diffuser toutes les passions humaines. Elles étaient d’une sensualité exaspérante.

Tout au fond, se dressait un autel dédié à Gude.

Toujours elle.

Ici, elle se taisait, mais sa position valait un long discours.

Entièrement nue, elle était assise sur le ventre d'un homme dont le phallus la pénétrait.

Seule concession de l’artiste qui avait concocté cette œuvre magistrale, le plaisir intérieur de la Sainte était souligné par la pointe de ses seins dressés vers la voûte. Rien d’autre.

Le visage conservait toujours cette sérénité doucereuse qui abrutissait la foule.

« Hypocrite ! » pensa Neal.

Il plaignait l’homme écrasé sous ce derrière puissant et dont le visage torturé par une indicible émotion se trouvait renversé sur la table des sacrifices.

Mais... Que se passait-il?... Etait-ce un effet de la lumière?... Il avait eu soudain l'impression que l'esclave de Gude le regardait en souriant... Comme s'il était heureux.

Probablement une illusion.

Il s’approcha pour mieux voir.

— Par le Diable! murmura-t-il entre ses dents. C'est moi !

Aucun doute, ce visage était le sien.

De quoi troubler, encore plus, un cerveau drogué. Que pouvait, en effet, penser un malheureux bourré de gum, devant ce truquage savant ?

Il eut soudain la nette sensation que des statues le regardaient et ricanaient dans son dos.

Il avait beau se dire que tout ceci était fait pour impressionner, cette désagréable sensation persistait.

Il se retourna lentement.

Rien n’avait bougé... Si, peut-être, la lumière diminuait imperceptiblement. Il remarqua des coins d’ombre qui n’existaient pas. La résonance de l’air avait aussi changé.

C’est alors que l’une des statues représentant une femme parla :

— Comment le trouvez-vous, mes sœurs ?

— Très bien, très bien... Très bien, répondirent plusieurs voix légères. Et l’écho répéta : « Très bien ».

Sur l’autel, l’esclave mâle redevint ce qu'il était : un bloc de matière inerte.

Le visage de Gude était toujours le même.

Le brûle-parfum qui se trouvait devant laissait échapper une vapeur enivrante. Une odeur lourde, aphrodisiaque, stagna dans la salle.

Plusieurs rires cristallins montèrent et elles furent là, près de lui, souples comme des lianes, entièrement nues. Vivantes et tièdes.

La sélection impitoyable avait fait d'elles des êtres superbes, presque sans défaut. Toutes les femmes de la Cité étaient belles, mais celles-ci... Des mains souples parcouraient son corps. Son pagne fut enlevé.

— Viens, dit celle qui avait déjà parlé.

Elle était blanche. Son corps paraissait nacré dans la pénombre. Ses yeux d'acier dégageaient un magnétisme extraordinaire.

Sans s’en apercevoir, il se trouva allongé sur un divan moelleux. Une bouche s’empara de la sienne. Une vitalité attirante, fascinante, déferla sur lui comme une vague furieuse, l’emporta dans un tourbillon. Au hasard, ses mains avides caressaient des seins et des croupes.

Les fresques allégoriques peintes sur les murs s'animèrent à leur tour, des jambes et des ventres se mirent à danser la lente, puis furieuse sarabande de la possession.

Des voix vibrantes chantaient l’exaltation de l’Amour, pénétraient son cerveau qui n'était plus qu’une harpe aux sons mélodieux.

Les voix qui le subjuguaient procédaient par hypnose, c’était certain, mais elles ne savaient pas qu’il pouvait résister s'il le désirait.

Pour l’instant il n’en éprouvait pas l'envie et se laissait emporter avec ravissement.

L'exultation primitive, sauvage, de la bataille, s'intensifia en lui. Il brûla comme une torche et perdit contact avec ce qui l'entourait.

Emois. Extases contradictoires. Douleur des morsures. Son ventre n'était plus qu'un tambour sur lequel les Amazones battaient la charge.

Le vide... Il eut l'impression de flotter dans un espace sans fin, en dehors du Vaisseau, puis tout tournoya vertigineusement et il sombra dans le néant.

Quand il reprit conscience, il était allongé sur un lit dans une chambre inconnue.

Il ne se rappelait pas comment il y était parvenu et cela l’inquiétait, car il venait de comprendre qu'il n’y avait pas que le gum qui procurait cet état d’euphorie. Qu’avait-il pu raconter?...

Il avait mal au crâne et se sentait d’une faiblesse extrême. Peut-être était-ce l’effet des boissons fortes et des stimulants sexuels qu’il avait absorbés...

Une musique douce lui parvenait.

Il se souvint vaguement d’une salle brillamment éclairée avec des corps nus, enlacés, un peu partout.

Et toujours ce visage auréolé de cheveux blonds, ces yeux bleu acier, ce sourire découvrant des dents éclatantes.

Il préféra ne plus penser.

Quelqu’un avait posé ses vêtements à côté du lit.

Il allait se lever, quand un bruit d’eau venant de la pièce voisine le fit réfléchir. Aucun doute, il se trouvait toujours au gynécée, car il n’y avait qu’à cet endroit que l’eau, si précieuse, pouvait être employée de cette façon.

Si, au cours de son état léthargique, il avait eu le malheur de laisser échapper des propos maladroits, c’est que personne n’y avait fait attention ou n’avait rien compris.

La porte de la salle d’eau s'ouvrit toute grande et elle parut.

Il la reconnut immédiatement.

Cette fois, elle était correctement habillée d’une tunique blanche et n’avait plus l’air d’une bacchante déchaînée. Ses cheveux étaient serrés en chignon sur sa nuque au lieu de tomber sur ses épaules, mais c’était bien elle, l'expression de ses yeux d'acier n'avait pas changé.

Elle parut surprise de le voir éveillé.

— Vous semblez avoir plus de résistance que les autres, remarqua-t-elle en s'approchant, ce n'est pas pour me déplaire. Savez-vous qui je suis et ce que nous avons fait ensemble ?

Neal allait dire qu'il la reconnaissait et se rappelait très bien tout ce qui s'était passé entre eux. Heureusement, il se souvint qu'il devait jouer un rôle.

Mais qu'aurait répondu un Neal drogué se trouvant dans la même position ? Il fit un effort de mémoire.

— Eh bien ! s’impatienta la femme, trompée par son air stupide. Parlez, c'est un ordre.

— Je vous ai déjà vue, fit Neal comme s’il sortait d’un rêve, mais j’ignore totalement ce que nous avons de commun. Qu’Eon soit avec vous.

Deux expressions totalement différentes se mélangèrent sur le visage fin et attentif penché au-dessus de lui : le soulagement et le dépit.

Evidemment, elle ne tenait pas à partager le souvenir de ses débordements avec un être jugé inférieur. C’était la règle.

— Tous des idiots, remarqua-t-elle avec dédain. Vous avez cependant cet avantage sur mes deux autres maris, c'est que vous me semblez moins bête qu'eux.

Il se frappa le front.

— Mari ! s'écria-t-il. J'ai été mené au gynécée par une garde pour être marié.

— Ah ! Vous réalisez enfin ! Rassurez-vous, vous êtes toujours au gynécée et vous avez été marié selon le rite de sainte Gude.

— Vous voulez dire que nous sommes, hum... vous et moi...

Il avait peur. Il ne trouvait pas les mots et n'arrivait pas à se remettre dans son ancienne peau.

Que pouvait-il dire?... Que pouvait-il faire?...

Il n’avait pas connu suffisamment d'hommes mariés. Que se passait-il entre eux et leurs femmes ?

Devait-il montrer un certain détachement ou une béatitude et une piété excessives ?

Qu'allait-il arriver s'il montrait trop de compréhension?

L'alcaloïde de la gummite agissait suivant la quantité ingurgitée et l'hérédité. De toute évidence, sa femme appartenait au même génotype que lui, mais ses gènes pouvaient avoir été trafiqués de façon à l'orienter vers un travail bien déterminé. Plus celui-ci était important, plus la compréhension des événements devenait nécessaire et, à ce stade, la religion devenait un moyen.

Son intérêt n'était pas de tomber sur une femme trop intelligente qui ne tarderait pas à le démasquer.

Elle se pencha un peu plus.

— C'est cela, répondit-elle, nous sommes unis par la volonté de Gude et nous le resterons jusqu'à ce que je décide du contraire.

— Hum! Je suis assez surpris... Honoré... Très honoré... Tout a été si vite que...

— A vrai dire, votre physique me plaisait assez. Vous aviez l'air de comprendre certaines choses. Dites-moi que vous compreniez.

Il avait éveillé sa curiosité sans s'en douter. Une erreur à ne pas refaire. Peut-être lui tendait-elle un piège ?

Il respirait son parfum. Admirait la naissance de sa gorge. Ses yeux paraissaient plus doux que pendant leurs étreintes.

Un geste instinctif de sa part serait sans doute nécessaire s'il voulait donner le change.

Soudaine, une bouffée de désir s’empara de ses sens. Il la saisit à la taille et voulut la renverser sur le lit, à côté de lui.

Mais elle était plus vive et plus forte qu’il ne le pensait.

Elle le frappa de son poing fermé au visage, plusieurs fois, avec férocité, puis elle éclata d’un rire hystérique.

— Espèce d’esclave impudent ! cria-t-elle. Quand j’aurai besoin de vos services je vous ferai signe, mais n’essayez jamais de porter la main sur moi sans mon accord.

Elle tremblait de colère.

Neal prit une attitude contrite qu'il était loin de ressentir.

— Pardonnez-moi, marmonna-t-il. Pardonnez-moi... J’ai péché contre la loi. Périsse le jour qui me vit naître et celui qui annonça : « Un mâle vient d’être conçu. Ce jour-là qu’il soit ténèbre. »

Il se leva d’un bond et commença à s’habiller.

— Je vais immédiatement aller me confesser.

— Du calme, dit son épouse, il n’est pas nécessaire d’aller vous confesser à Gude. Elle sait déjà ce que vous avez tenté de faire. Rentrez plutôt chez vous, le disque à prière suffira. Vos réactions sont imprévisibles et je suppose que le stimulant est trop fort pour votre organisme. C’est toujours ainsi la première fois.

— Je ferai ce que vous désirez, car votre sagesse est grande.

— Bon, bon, fit-elle avec une certaine impatience dans le ton, j’ai eu tort de me fâcher, voilà tout. Moi-même j’ai oublié qu'il fallait être patiente et compréhensive envers les inférieurs. Tout ceci est de ma faute. Un moment j’ai espéré que...

Elle s’interrompit brusquement.

— Que ? fit Neal.

— Rien... Vous ne pourriez pas comprendre.

Des rumeurs lointaines parvenaient jusqu’à eux : rires étouffés, gémissements de plaisir ou de douleur, chants, cris aigus.

Le gynécée poursuivait sa vie secrète entrecoupée de drames rapidement étouffés. Ici comme ailleurs, l’homme ne possédait aucun droit. Pire, il était considéré comme une bête à plaisir et devait assurer ses fonctions à l’aide de drogues violentes qui le menaient parfois au convertisseur.

Le gynécée était l’une des étapes les plus dangereuses de sa courte vie.

— Je m’appelle Lilium, dit la femme, et je suis conseillère. A partir de maintenant aucune fille n’a le droit de vous approcher. Si l’une d’entre elles insiste, n’hésitez pas à lui montrer ma marque.

— Votre marque, Eminence ?

— Elle est tatouée sur le dos de votre main droite.

Neal porta vivement sa main droite devant ses yeux.

En effet, il y avait un signe dessiné sur la peau : un cercle noir et, à l’intérieur, trois autres cercles plus petits.

— Et ne m’appelez plus Eminence, continuait son épouse.

— Je le dois, Eminence, puisque vous êtes membre du Conseil.

— Appelez-moi Lilium. Du moins, quand nous serons seuls. Quand nous serons en compagnie d’autres personnes, vous vous tairez.

— Très bien, Lilium.

— Parfait. Soyez heureux.

— Soyez heureuse.

Lilium s’en alla après un dernier regard lancé à son époux. Il n’y avait rien de particulier dans ce regard. Ni tendresse ni dédain ni colère ni indifférence ; sans doute un peu de curiosité, mais c’était normal. Un nouvel époux offre toujours des particularités, quoique... ses deux autres maris en avaient aussi. Surtout Alan. Alan était le premier et elle était certaine qu’il l’aimait à sa façon. Quant à Gorce, ce n’était pas la même chose... Une vraie brute... Elle avait surtout désiré faire l’amour avec un tas de muscles... Eh bien, il allait retourner dans l’arène, et elle lui ferait l’honneur d’assister à son premier combat. Histoire de voir s’il avait conservé la forme depuis qu’il avait interrompu son entraînement et se complaisait dans des combats de troisième ordre. Tuer des malheureux terrifiés n’avait rien de bien glorieux.

Neal Eard était resté immobile devant la porte refermée. Machinalement, il caressait le dos de sa main droite. Il n’avait eu conscience de rien et la peau n’était même pas irritée. Depuis combien de temps était-il enfermé dans ce gynécée?... Le temps semblait avoir passé à une vitesse extraordinaire. Il regrettait de ne pas avoir demandé un peu plus d’explications à Lilium, mais faire preuve de curiosité était considéré comme un péché. A vrai dire, il y avait peu de choses qui n’était pas considéré comme péché. Et il fallait ajouter à cela les superstitions.

Quand il sortit de l’établissement, le regard narquois des matrones le suivit. Elles ne se gênaient pas pour faire des remarques moqueuses à haute voix. N’importe, malgré sa colère, il fit plusieurs courbettes en passant devant elles et s’empressa de filer.

L’une d’elles lui cria :

— A bientôt, mon joli ! La prochaine fois, je m’occuperai particulièrement de toi.

Ouf ! Il avait réussi à se dominer. Ce n’était pas si mal. Il avait dupé les démons de la Cité. Ces heures passées dans le gynécée l’avaient convaincu de sa force toute neuve.

Une certitude : si la gummite était le plus sûr moyen d’asservir les cerveaux pendant une longue durée, il devait exister d’autres drogues contre lesquelles il n’était pas immunisé.

Toutefois, sa résistance était plus forte.

Car, à de vagues réminiscences, il comprenait qu’on l’avait interrogé. Qui?... Probablement Lilium et ses sœurs.

En tout cas, elles en avaient été pour leurs frais.

Sans doute, ses réponses les avaient surprises. Peut-être quelques soupçons les avaient-elles effleurées, mais sans fondement, car toujours il avait conservé son contrôle.

Impossible de l’accuser de déviationnisme.

Donc, tout allait bien pour lui. Jamais, même dans ses rêves les plus insensés, il n’aurait espéré appartenir à un membre du Conseil. Cela lui ouvrait de larges perspectives. D’autant plus, qu’il avait la nette impression de plaire à son épouse, ce qui n’était pas tellement courant. Assez satisfait, il poursuivait sa route en prenant son temps.

Il eut cependant un choc quand il arriva à la limite de la Cité.

Là, se trouvait un espace libre serré entre les cellules d’habitation et les champs hydroponiques. Des espaces de ce genre il y en avait très peu dans le Vaisseau, à part l’arène.

Une cinquantaine de personnes pouvaient y tenir à l’aise. Pour l’instant il y en avait une vingtaine, surtout des hommes, qui se pressaient autour d’un personnage hirsute et sale. Celui-ci parlait d’une voix forte en faisant de grands gestes pour donner plus de poids à son discours. Il devait être monté sur une estrade improvisée, car il dominait ses auditeurs. Un peu à l’écart, dissimulées derrière un bac, deux gardes le surveillaient en faisant tourner négligemment leur fouet neuronique entre leurs mains expertes.

Neal s’approcha pour mieux entendre.

— Soyez heureux, dit l’un des hommes qui écoutait en se mettant de côté pour lui faire de la place.

— Qui est-ce ? demanda-t-il.

— C’est un prophète, répondit l’homme qui portait la tunique grise des travailleurs. Il parle très bien, mais il faut interpréter ce qu’il dit. Certains signes annonçaient sa venue. Avez-vous remarqué que l’air est plus frais depuis quelque temps et que plusieurs rampes se sont éteintes dans la basse ville ?

Neal respira l’air avec force et le trouva semblable aux autres jours. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement, car s'il avait changé, cela aurait été le signe qu’un appareil s’était mis en panne et l’équipage serait intervenu immédiatement.

Le prophète parlait toujours. C’était sans doute un de ces illuminés, il y en avait toujours, qui se croyaient particulièrement désignés par sainte Gude pour propager la bonne parole.

Il ne tarda pas à s’apercevoir qu'il se trompait. Si cet homme était inspiré, il l'était d'une façon peu orthodoxe.

— Que les sourds m'entendent ! braillait-il en levant un poing vengeur. Que les endormis s'éveillent ! Surtout vous, mes frères, car vous dormez et rêvez sans le savoir. Regardez-moi, bande d’abrutis... Ecoutez. Je suis un hors-caste, un moins que rien, une chose que les femmes rejettent avec horreur. Mais n’oubliez pas, il fut un temps où les hommes régnaient dans ce Vaisseau, où nous étions les maîtres, où les femmes étaient considérées par nous comme des objets sans valeur. Ecoutez ma voix... Je suis l’homme qui vient de s’éveiller. Eon a consumé ma chair et ma peau, rompu mes os. Il a cerné ma tête de fatigue. Il m’a fait habiter les ténèbres, chez les morts de jadis. Il m’a emmuré vivant avec des rêves sans fin. J’étais un homme semblable à vous, qui croyait connaître la joie, alors qu’elle n’existe pas, pas ici. Maintenant je sais, j’ai compris... Idiots que vous êtes, ne voyez-vous donc pas la réalité ? Vous n’êtes que des prisonniers mis là pour assurer la continuation de l’espèce, rien de plus. Le travail que vous faites ne sert à rien et les machines le feraient mieux que vous au lieu de perdre leur temps à rattraper vos erreurs, mais il fallait vous donner l’illusion de l’utilité au sein d’un grand bonheur que rien ne vient troubler...

— Nous sommes heureux, cria une voix.

— Oui, oui, c’est cela répétèrent plusieurs autres, nous sommes heureux et rien ne viendra nous troubler. Gloire à Eon !

— Sots ! hurla plus fort le prophète. Je suis là, moi, pour donner de grands coups de pied dans votre bonheur stupide. Regardez autour de vous. Allons, regardez... Tout est pourri... Certains immeubles tombent en ruine et ne peuvent être reconstruits. A cet endroit il y avait autrefois des cellules d’habitation. Tout est vieux, usé. Que ferez-vous quand les machines cesseront de fonctionner?... Même la matière qui sert à la fabrication de vos vêtements n’est plus si solide qu’avant. Ils se déchirent, tenez...

Joignant le geste à la parole, le prophète hors-caste se mit à déchirer sa tunique qui ne tarda pas à être en lambeaux. Il la jeta ensuite sur le sol et commença à la piétiner.

Neal ne le voyait plus, mais il l’entendait qui criait toujours:

— En vérité, je vous le dis, tout ne sera bientôt plus que poussière et pourriture de poussière. Sainte Gude est un démon femelle qu’il faut renverser. N’allez plus vous confesser, mes frères.

Cette fois il avait été trop loin. Des imprécations commencèrent à fuser. L’homme à la tunique grise s’indigna.

— Il est fou ! dit-il. Ou c’est un suppôt du diable ! C’est lui le démon !

Tout en espérant que l’affaire se tasserait pour le prophète, Neal faisait chorus avec les autres. Il avait en effet remarqué que les deux gardes venaient de sortir de leur fausse indifférence et avançaient vers le groupe. Leur casque bourdonnait et l’antenne émettrice de chacun d’eux était sortie.

— Que se passe-t-il ici ? demanda la première garde tandis que sa compagne s’approchait du prophète à moitié nu.

Tout le monde voulut parler à la fois.

— Silence ! s’impatienta la représentante de l’ordre. Ne parlez pas tous en même temps... Vous, là-bas, commanda-t-elle en pointant vers Neal sa baguette neuronique, approchez.

Le jeune homme qui se préparait à s’esquiver obtempéra immédiatement. Il s’inclina devant la femme.

— Qu’Eon soit avec vous.

— Qu’il vous bénisse, répondit l’autre machinalement.

— Ainsi soit-il, conclut l’homme à la tunique grise en joignant les mains sur sa poitrine.

— Expliquez-moi dans le détail ce qui s’est passé, reprit la garde.

Neal ouvrait la bouche, mais il n’eut pas le temps de sortir un son, car son voisin prit la parole.

— Je suis plus au courant que lui, protesta-t-il avec importance, j’étais là avant et je sais interpréter les signes.

— Je vous écoute.

L’homme brandit une dextre accusatrice vers le malheureux discoureur qui était en passe de devenir un martyr.

— Cet homme est un faux prophète ! clama-t-il. Il est habité par un démon. Tout le monde sait que les démons sortent des profondeurs quand l’air est plus frais... Respirez l’air, mes amis... Respirez bien... Lentement... N’est-ce pas qu’il est plus frais?

— En effet, en effet, approuvèrent les cinq femmes qui se trouvaient là. Les hommes suivirent immédiatement en reniflant de plus belle.

— Il a raison !

— Ah ! triompha l’homme à la tunique grise. Donc, cet homme est habité par un démon qui est venu nous tourmenter, nous troubler dans nos convictions religieuses. Son charme n’a pas agi sur nous alors il s’est mis en colère et a proféré des injures contre sainte Gude la bienheureuse.

Les deux gardes regardèrent le faux prophète d’un air horrifié.

— Est-ce vrai ?

— J’ai dit la vérité, tas d’imbéciles.

Les deux gardes femelles sursautèrent.

Selon toute vraisemblance, c’était la première fois que quelqu’un osait les insulter devant témoins. Surtout un homme.

Elles en étaient les premières étonnées.

Le faux prophète ricana et cracha à leurs pieds.

— Maintenant vous pouvez faire ce que vous voulez, dit-il d’une voix plus sourde, j’en ai marre de vous, de votre société, et surtout de votre Gude qui n’est qu’une projection aidée par une bande enregistreuse. Je serais curieux d’examiner de près ses restes dans le Temple.

— Voilà qui peut vous coûter cher, stupide vieillard, dit l’une des gardes en levant les yeux vers le ciel des champs hydroponiques. Je me demande ce que je vais faire de vous. De toute façon, vous avez mérité une punition exemplaire. Qu’Eon daigne m’apporter ses lumières !

Hommes et femmes tombèrent à genoux et frappèrent trois fois le sol de leur front en psalmodiant des prières.

Chacun s’attendait à voir paraître Eon en pleine majesté, assis sur un trône de nuage, brandissant un faisceau d’éclairs dans sa main droite pour anéantir le blasphémateur.

Rien ne se produisit et tout le monde fut soulagé en même temps que déçu. L’homme qui savait interpréter les signes se releva.

— Puis-je donner mon avis? demanda-t-il avec respect.

Sur un signe affirmatif des gardes, il déclara :

— Eon veut que la justice de la Mère soit appliquée.

— C’est évident, dit une femme.

— Oui, oui, oui, approuvèrent les autres.

Neal regarda l’homme. Tout à l’heure, une garde l’avait traité de vieillard stupide et elle avait eu raison. Au lieu de rester tranquillement chez lui pour réfléchir à sa nouvelle condition, puis de jouer la comédie, il s’était cru investi d’une mission sacrée qui le portait à clamer la vérité sur la place publique. Il avait oublié qu’il était seul à comprendre ce qu’il disait. C’était lui l’idiot.

Impossible de tenter de défendre un individu aussi exalté dans ses convictions, ce serait se compromettre définitivement. Neal Eard le regrettait évidemment. Il aurait bien voulu discuter avec lui, savoir comment la révélation de sa véritable personnalité lui était venue. Si le processus avait été le même. Enfin, si d’autres ressentaient ce phénomène.

Rien de tout cela n’était possible. Il le comprenait à l’attitude des deux femmes qu’il devinait attentives aux ordres reçus par l’intermédiaire de leur casque.

Soudain, tout se passa rapidement : celle qui se trouvait à proximité de l’homme leva sa baguette, un éclair en jaillit, et le malheureux s’écroula comme un pantin désarticulé, le corps agité de tremblements, l’écume à la bouche. Il n’était pas mort, mais son état pourrait durer plusieurs heures à la suite de quoi il serait interrogé, puis subirait un lavage de cerveau pour être ensuite conduit au convertisseur.

Rien ne pouvait le sauver.

Dans sa chute, il avait cassé la branche d’un jeune arbre et Neal en éprouvait une certaine angoisse. C’était comme si une personne chère venait d’être blessée devant ses yeux sans qu’il puisse lui porter secours. S’il avait cédé à son premier mouvement, il se serait précipité vers l’arbre pour le soigner, et l’ennui qu’il éprouvait à ne pas le faire prouvait qu’il était encore fortement conditionné par le milieu et que le mal était plus profond qu’il ne l’aurait cru.

Pas étonnant que ce pauvre type ait perdu à moitié la raison !

Il pensa qu’il ferait mieux d’obéir à cette impulsion irraisonnée. Après tout, il portait la tunique des techniciens horticulteurs et quelqu’un pourrait s’étonner de son indifférence.

Règle primordiale : ne pas attirer l’attention.

Il enjamba le corps du prophète et s’agenouilla dans la terre meuble au pied de l’arbre.

Le mal n’était pas bien grave. La branche était définitivement perdue, mais l’arbre ne donnerait son plein de fruits que dans une année ou deux. D’ici là, il aurait retrouvé toute sa vigueur.

Heureusement, il portait toujours sa trousse sur lui. C’était plus prudent; la preuve...

A l’aide d’un bistouri tranchant il coupa la branche abîmée, puis répandit sur la blessure un liquide spécial.

En même temps, repris par l’habitude, il marmonnait quelques conseils à l’intention de ceux qui pourraient l’entendre. Par la grâce d’Eon tous les conseils étaient bons. Tout était utile, même cette simple branche qu’il allait jeter dans le récupérateur.

Il se surprit à caresser les feuilles de l’arbre comme si c’était un jeune enfant malade.

Un chant le ramena brusquement à la réalité :

Rendez grâce à Eon,

Le Dieu de la Cité.

Béni soit son saint nom...

 

Il se redressa et suivit des yeux le cortège improvisé qui s’éloignait. Les ordres avaient été stricts. On emmenait l’illuminé au convertisseur. Deux hommes le portaient. L’un l’avait pris par les épaules, l’autre par les jambes.

Clic!

Quelque part une fiche venait de tomber.

Quelque pan une Gude effarouchée avait décidé de faire un exemple.

Neal Eard s’enfuit entre les bacs en direction de son cube d’habitation où il s’enferma.

Assis sur son lit, le crâne entre ses mains, il guettait en lui le retour de l’illusion.

Si seulement il pouvait reprendre son rêve !

Mais non... Le charme était rompu à nouveau.

Il soupira.

Ce que disait le prophète tout à l’heure était vrai. Tout s’usait, tout pourrissait. Certaines choses ne pouvaient être remplacées. Comme si les molécules de la matière, à force de recyclage, manquaient soudainement de force.

Qu’arriverait-il si l’air de la Cité devenait irrespirable?

Qu’arriverait-il si, un jour, la coque du Navire était atteinte par la pourriture ?

Il se jeta sur le sol et colla son oreille contre le parquet.

Il s’inquiétait à tort. Les rythmes profonds de la propulsion étaient toujours là. L’usure ne semblait pas pouvoir les atteindre. Tant qu’il entendrait ce bruit, il pourrait être tranquille.

Tranquille... C’était une façon de parler, car la véritable tranquillité, il ne la connaîtrait plus jamais.

Le lendemain, Abo, le contremaître, vint le voir à son travail. Il le félicita longuement de la faveur insigne dont il avait été l’objet en devenant l’époux d’une conseillère.

Il ne semblait pas s’être aperçu de son absence prolongée et ne tarissait pas d’éloges sur la manière dont son secteur était organisé.

A son avis, tout était parfait.

— Soyez heureux, conclut-il en s’en allant.

En se promenant, Neal s’aperçut que le plus gros du travail avait été fait par les néophytes, le reste par la machinerie complexe des bacs et par les robots.

Là aussi le prophète semblait avoir raison. Tels qu’ils avaient été construits aux temps fabuleux de la création, les champs pouvaient très bien se passer des hommes. Ils ne s’en porteraient que mieux.

Deux jours plus tard, une hors-caste vint le chercher de la part de Lilium. C’était une hors-caste jeune, soignée de sa personne et volubile. Au bout de trois minutes, Neal apprit qu’il tenait une place assez importante dans l’esprit sinon dans le cœur de sa maîtresse.

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