Le livre d'Eon

Frank Dartal · Chapitre 7 sur 11

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Le livre d'Eon

Chapitre VI

 

L’entrée de la salle des archives se trouvait au fond d’un cul-de-sac. Elle était défendue par une porte massive qu’il suffisait de pousser.

Aucune garde n’en interdisait l’accès. Seulement un écriteau : « Réservé à l’Equipage » lut Neal en s’approchant.

Naturellement, cela suffisait pour que personne n’y mette les pieds.

Après avoir jeté un coup d’œil circulaire, il entra.

L’intérieur était mieux éclairé que le dehors. Une débauche de lumière qui tombait sur des rayons bourrés de documents et d’appareils que personne ne venait consulter. L’aération se faisait mal, car une odeur de renfermé stagnait. La poussière s’accumulait sur les dossiers.

Contre les murs étaient fixées une vingtaine de visionneuses électroniques dont la plupart ne fonctionnaient plus depuis longtemps.

Il avançait entre les rayons sans trop savoir vers quel endroit se diriger, lorsqu’au détour d’une allée, il faillit heurter le vénérable gardien des lieux.

Celui-ci qui, comme d’habitude, ne s’attendait à aucune visite, fit un bond en arrière.

— Par sainte Gude! s’écria-t-il avec horreur en remettant précipitamment ses lunettes qui avaient glissé de son nez. Qui êtes-vous ?... Que voulez-vous ?

L’examen de son interlocuteur parut le rassurer.

— Vous ne savez pas que la salle des archives est interdite aux habitants de la Cité ?... A tous, précisa-t-il en appuyant sur le dernier mot. Il n’y a que les hommes de l’équipage qui peuvent entrer id.

Il ajouta en gonflant ses joues avec importance.

— Vous n’avez pas lu l’écriteau ?

— Je le connais depuis ma plus tendre enfance, répliqua Neal en joignant ses mains sur sa poitrine, et j’ai toujours rêvé d’y entrer.

— Vous êtes fou ! Il n’y a rien ici qui intéresse les jardiniers. Retournez à vos plantes, mon ami.

— Pourquoi?... Vous y êtes bien, vous.

— Hein ? Que voulez-vous dire ?

— Vous n’êtes pas un homme de l’équipage.

Le gardien se gratta le front entre les sourcils. Ce que venait de dire le jardinier était juste. Tous ces jeunes avaient une manière bien à eux de détourner le règlement par des arguments captieux.

Pendant qu’il se plongeait dans un abîme de réflexions, Neal en profita pour mieux l’examiner.

Il l’avait probablement déjà vu, mais n’y avait pas prêté d’attention. D’ailleurs tout ce qui se rapportait à sa période « bienheureuse », comme il avait pris l’habitude de l’appeler, était enveloppé de brume. Il reconnaissait les visages, les lieux, mais ne pouvait se rappeler les actes ou les propos. Son rêve s’effaçait peu à peu, chassé par la sombre réalité. Cet homme, en face de lui, avait joué un rôle dans son rêve, mais lequel ? Il était vieux. Il devait avoir entre trente-cinq et trente-huit ans, c’est-à-dire pas très loin du convertisseur. Un front dégagé, ridé. Des cheveux rares et gris. Un peu de poils au menton. C’était la première fois que Neal voyait un homme avec des poils à cet endroit. Curieux ! De sa personne se dégageait une impression de fragilité extrême. Il était enveloppé dans une tunique de teinte brune, pleine de trous.

— J’ai été désigné par notre vénérable Mère pour garder et classer ces trésors, dit-il.

D’un geste large il embrassa les rayons qui les entouraient.

— Ici, continua-t-il, se cristallise la somme du savoir scientifique de la Cité. Un savoir de haut niveau technique. Même avec la marge habituelle d’erreur due à l’insuffisance de notre information, cela représente la science globale de plusieurs siècles, au moins quatre y compris la période obscure de la Genèse.

Neal regarda autour de lui et ne put s’empêcher de sourire ironiquement. Tout était tellement poussiéreux. Il était si visible que ces dossiers et ces caisses n’avaient pas été déplacés depuis très longtemps, que le gardien des archives devait s’illusionner sur l’importance de son travail et celui de ses prédécesseurs. Mais rien ne pouvait plus l’étonner.

— Où en êtes-vous ? demanda-t-il.

— Au début du quatrième siècle. Juste après la Révolution qui vit la fin de la prédominance de l’équipage. C’est d’ailleurs à partir de cette époque qu’a été créé le poste de gardien des archives.

— Vous en êtes sûr ?

— Evidemment ! Je connais l’histoire de la révolution par cœur, jeune homme. Et d’abord, qui êtes-vous?... Je n’ai pas à vous fournir de renseignements sans un ordre de la Mère.

— Rassurez-vous, je suis le mari d’une conseillère. La conseillère Lilium, précisa-t-il en montrant le dos de sa main.

L’archiviste se pencha.

— Hum ! Oui, grommela-t-il, je reconnais ce sceau. Il est classé dans le Grand Livre.

— Je m’appelle Neal Eard et je suis technicien horticulteur. Je suis chargé par la Mère de rechercher si, dans un passé lointain, il n’y avait pas une forme de culture aujourd’hui disparue.

Le vieil homme n’avait aucune raison de ne pas le croire, le mensonge était pratiquement inconnu dans la Cité.

— Si j’avais été prévenu de votre visite, assura-t-il plus amène, je vous aurais évité un dérangement inutile. Il n’y a rien ici qui concerne votre département. Les champs hydroponiques ont probablement le même âge que le Vaisseau. Ils ont été créés pour assurer indéfiniment la subsistance de trois cents individus dans un espace clos de cinq cents mètres de long sur quarante de haut et ayant la forme d’une ellipse. L’hérédité de ces individus n’ayant pas varié depuis l’origine, leurs besoins sont restés les mêmes, principalement en nourriture. Donc, les plantes et les méthodes pour les cultiver n’ont subi aucun changement. Voyez-vous, les transformations ne sont pas rapides dans le Vaisseau. Il est encore tel qu’Eon l’a fait.

— Cependant, il change, dit Neal. Imperceptiblement, mais il change. Que faites-vous de l’usure des choses ?

L’archiviste eut l’air un peu embarrassé.

— Je dois l’admettre, avoua-t-il, rien n’a encore été trouvé dans les textes sacrés qui pourrait expliquer ce phénomène. Beaucoup pensent que l’usure totale marquera la fin de notre voyage et le commencement d’une ère nouvelle, mais ce n’est qu’une hypothèse entre tant d’autres. Pour ma part, je nie l’usure.

— Trop facile.

— Pourquoi?... Tout n’est qu’apparence dans le Vaisseau. N’avez-vous jamais éprouvé cette sensation d’immatérialisme ? Je pense que ce que nous percevons ne sont pas les objets, mais les modifications qu’ils produisent en nous par l’effet de notre imagination. Ce ne sont que des sensations qui n’ont et ne peuvent avoir de réalité qu’en nous et par nous. Il s’ensuit que ce que nous appelons corps n’est en somme qu’une collection de sensations. Il s’ensuit aussi qu’en croyant connaître un monde extérieur à nous, nous ne connaissons, en réalité, que nous-mêmes et nos propres états de conscience. Seul l’esprit infini d’Eon est. Manifestement, l’usure ne peut s’attaquer à des formes qui n’existent pas, donc nous pouvons nier l’usure.

Neal était un peu soufflé d’entendre cet exposé de cosmologie irrationnelle. Il reconnaissait le langage de Gude placée devant un fait qu’elle devait expliquer à n’importe quel prix. Certes, la Sainte n’y avait pas été carrément comme l’archiviste, mais elle avait su l’amener à cette conclusion par d’habiles suggestions. Du grand art !

La décrépitude des choses devait être un sujet tabou et si cet idéalisme arrivait à s’imposer, il expliquerait bien des pannes et des réparations douteuses.

A son avis, ce problème ne devait pas exister depuis longtemps. Il avait dû commencer avec la mise à l’index de l’équipage.

— Auriez-vous l’amabilité de développer votre théorie? demanda-t-il en tendant à l’archiviste un flacon rempli d’une liqueur ambrée.

Le vieil homme but sans méfiance. Il était surtout enchanté d’avoir fait un nouvel adepte.

Il s’essuya énergiquement la bouche avec un pan de sa tunique et commença un long exposé dans un langage ésotérique que sainte Gude n’aurait pas désavoué.

Les mots succédaient aux mots. Un ronron continuel, entrecoupé d’exclamations et de tirades grandiloquentes.

Neal n’écoutait pas. Il attendait avec impatience le résultat de son nouveau mélange qu’il avait fait fabriquer au laboratoire, toujours par ordre de la Mère. Comme on le connaissait déjà, la chose n’avait souffert aucune difficulté.

Ces gens étaient si faciles à tromper qu’il en éprouvait des remords.

La drogue agissait. L’archiviste commençait à chercher ses mots. Ses idées se brouillaient.

Soudain, à bout d’arguments pour finir de convaincre son interlocuteur, il cessa de parler et demanda avec ahurissement :

— Que disais-je ?

Il se frottait le front.

— Très simple, enchaîna Neal avec aplomb. Vous vous prépariez à me confier les plans du Vaisseau et à me montrer les archives sur la Genèse.

— Vraiment?

— Oui. Rappelez-vous... Je vous ai remis, tout à l’heure, un ordre écrit signé de la Mère.

— Où ai-je la tête ? s’écria le vieil homme en levant les bras. Je ne me rappelle même plus à quel endroit j’ai rangé cet ordre.

— Aucune importance. Qu’il vous suffise de me fournir ce que je vous demande. Quant à l’ordre, vous le retrouverez plus tard.

L’archiviste donnait l’impression de dormir debout. Un moment Neal se demanda s’il n’avait pas été trop fort avec la drogue. Mais non, l’homme reprit le dessus.

— Vous avez raison, déclara-t-il.

Puis il plongea dans un immense coffre et se redressa en brandissant un épais rouleau de papier qu’il étala sur une table en le faisant tenir à l’aide d’objets suffisamment lourds.

— Voici le plan ! annonça-t-il.

Neal se pencha au-dessus.

— Où sommes-nous ?

— Ici.

Un index à l’ongle sale tapota le centre de la feuille.

— C’est le seul à notre disposition, continua-t-il. Il a été dressé par mon prédécesseur et n’est évidemment pas complet. Il ne concerne que cet étage : la Cité, les champs, les laboratoires, quelques bâtiments dans la zone étroite et des passages interdits qui mènent vers les profondeurs. Ces passages sont fermés et indiqués en rouge sur le plan. Vous direz à la Mère d’y faire très attention, car je n’ai pas de copie.

— Je n’y manquerai pas, dit Neal en commençant à plier soigneusement la grande feuille et en la dissimulant dans l’une de ses larges manches. Vous êtes très aimable et je vous remercie.

— Ne me remerciez pas ! fit l’archiviste en étouffant un bâillement. Nous devons nous entraider, nous autres, pauvres hommes ; autrement ces garces n’hésiteraient pas à nous écraser. Croyez-moi, jeune homme, il faut nous tenir les coudes. Si je vous disais que je connais trois conseillères qui ont largement dépassé l’âge du convertisseur, me croiriez-vous ?

— Impossible ! Ce serait mettre en doute l’efficacité de l’ordinateur.

— Qui parle de l’ordinateur?... L’ordinateur est toujours aussi efficace. Le seul ennui c’est qu’il ne peut pas agir.

Neal mit un doigt sur ses lèvres.

— Chut ! Quelqu’un pourrait nous entendre.

Le Vieux baissa la tête en regardant craintivement autour de lui, mais les allées étaient toujours désertes.

Il se rassura.

— C’est rare quand quelqu’un vient me voir, murmura-t-il d’une voix chevrotante, mais on ne sait jamais... C’est rare aussi quand je parle sans réfléchir. J’espère que vous garderez pour vous ce que je viens de vous confier.

— Rassurez-vous, déclara Neal. Je sais tenir ma langue. Je peux même tenir tête à Gude. Cette folle ne me fait pas peur et je suis de votre côté.

Le gardien n’en demandait certainement pas tant, car il pâlit, verdit, et si Neal n’avait pas été à côté de lui pour le soutenir, il tombait à la renverse.

— Seriez-vous malade ?

— Hum ! Seulement un léger malaise. Cela m’arrive parfois. A mon âge... Vous comprenez?

— Je comprends. Bon... Eh bien passons aux archives de la Genèse si vous le voulez bien.

— Il n’y a pas d’archives écrites, annonça l’archiviste faiblement, seulement des archives sonores. Vous ne pourrez pas les transporter avec vous.

— Ah ! fit Neal déçu par ce contretemps. Tant pis, je vais les étudier ici. Vous n’aurez qu’à me montrer comment il faut se servir des visionneuses.

— Elles sont gravées sur cristaux, insista encore le Vieux en parlant des archives, et très fragiles. Beaucoup sont abîmées. Je tiens à vous prévenir qu’elles sont incompréhensibles. Personne n’y attache plus d’importance.

Il se dirigea vers une armoire qu’il ouvrit à l’aide d’une clé magnétique et ne tarda pas à revenir avec un coffre de faible dimension qu’il posa devant Neal.

Il l’ouvrit avec le respect dû aux choses sacrées et légendaires.

— Voilà, dit-il.

A l’intérieur, bien alignés, serrés les uns contre les autres, il y avait une dizaine de cylindres creux, taillés dans du cristal. Leur transparence n’était aucunement troublée. On ne distinguait absolument rien à l’intérieur. Cependant, chacun d’entre eux devait contenir une somme importante de renseignements visuels et sonores.

L’archiviste désigna à Neal un fauteuil défoncé qui faisait bloc avec tout un système électronique.

— Autrefois, expliqua-t-il, il suffisait d’appuyer sur un bouton pour avoir les renseignements demandés, mais maintenant nous sommes obligés de chercher et de faire la moitié du travail de la machine.

Il expliqua ensuite à son visiteur comment il devait procéder, puis s’excusa brièvement et courut s’affaler sur un canapé qui se trouvait dans un coin. Il n’en pouvait plus.

Neal, qui n’avait plus besoin de lui, éclata de rire.

Il fit glisser le premier cylindre dans un logement conçu à cet effet, tourna deux boutons et abaissa une manette.

Il ne lui restait plus qu’à attendre.

Pas longtemps.

En face de lui, sur le mur, l’un des grands écrans s’illumina et les lumières de la salle s’assombrirent graduellement. Il ne tarda pas à être dans une pénombre bleutée.

Brutaux, des sons discordants s’élevèrent autour de lui et l’emportèrent dans un tourbillon.

C’était des sons qui venaient de très loin, d’un autre monde, et qui ne trouvaient pas leur place dans le silence du Vaisseau. Des sons faits pour un monde aux horizons déployés. Ils évoquaient une nature détruite, à jamais disparue. Quelque chose de poignant. Comme un hymne à la gloire des Temps révolus. Comme une dernière plainte lancée à travers le Cosmos.

Un regret ou un remords.

Fasciné, Neal écoutait et regardait.

Ses nerfs étaient tendus.

Ses mains se crispaient sur les bras du fauteuil.

Brusquement, l’écran sembla se déchirer et sa lumière envahit toute la salle. C’était plus que de la lumière. C’était la vie.

Neal ferma à demi les yeux.

Le choc de la lumière avait été presque physique et l’avait plaqué en arrière contre le dossier de son siège.

Dans un rugissement déchirant des formes surgirent de l’écran, explosèrent dans une débauche de couleurs et de fumée.

La poussière envahit tout.

Une voix parla, éraillée, comme si le temps l’avait abîmée, parfois inaudible, parfois puissante comme une tempête de violence.

— Terrien, voici... planète. Regardez-la... méditez et...

Neal regarda.

Il vit un désert immense, jaune et ocre, peuplé d’arbres rabougris, sans feuillage, et de maisons en ruine. Une étendue morte où la vie semblait impossible. L’illusion était parfaite et le relief saisissant. Partout la désolation et la mort au sein d’une poussière impalpable. Partout cette lueur triste d’un astre rouge.

Des cités ravagées par un maelström inconnu, leurs bâtiments éventrés, leurs ponts coupés. Des corps desséchés, se penchant par les fenêtres. Des corps mourants tentant de se mettre à l’abri d’un pan de mur. Des silhouettes humaines errant au milieu des décombres, vêtements en lambeaux, visage torturé, balafré de plaies sanglantes, les yeux vides.

— Guerre ! Guerre ! Guerre ! criait la voix en reprenant de l’ampleur. Bombes à hydrogène! Bombes bactériologiques ! Bombes à neutrons ! N’oubliez pas... N’ou... Vous... descendants de ces monstres qui ont détruit leur système... Attention!... Nous, les survivants, avons fait ce que nous avons pu... Nous avons construit le Vaisseau.

Silence...

Neal reprit son souffle et se détendit.

L’image de cauchemar s’effaça pour faire place à un champ d’étoiles. Au premier plan, nimbé d’une lumière ardente, le Navire apparut.

C’était la première fois que Neal voyait son monde de l’extérieur. Sensation étrange... Comme il lui semblait petit dans l’infini du cosmos ! Plus beau aussi. Presque une merveille en comparaison de ce qu’il pouvait toucher et voir en dedans.

La voix, hachée, déformée par l’usure du temps, parfois tumultueuse et vibrante, continuait de débiter son message.

Elle tentait d’expliquer, la voix... Du mieux qu’elle pouvait.

Hélas ! Sans savoir qu’elle s’adressait à une bande de drogués et d’ignares qui interprétaient très mal ses paroles.

— Je suis ...éon... technicien qui a créé le Vaisseau sur... vous allez partir à la recherche... paradis...

Cette phrase tronquée, accompagnée d’un nom incomplet, avait suffi pour faire naître un nouveau dieu et une nouvelle religion.

Ensuite, plusieurs générations s’étaient ingéniées à développer ce mythe et le fanatisme n’avait pas tardé.

— Rappelez-vous! Souvenez-vous de ce qui est arrivé sur la planète Terre. Vous devrez recommencer avec prudence.

Dans son ensemble, le Navire était un système écologique parfait, capable de conserver la vie pendant des générations. Mais, curieusement, tout en conservant la vie, il était devenu une tombe.

En écoutant avec attention les autres cylindres et en faisant un rapide calcul, Neal put se faire une idée approximative du temps déjà écoulé depuis le départ : Quatre cent quatre-vingt-dix-huit ans.

Ce nombre lui martelait le crâne.

Si le Navire n’avait pas encore trouvé le paradis qu’il cherchait, il ne le trouverait plus.

Il n’y aurait pas de recommencement.

Le voyage ne s’achèverait jamais.

Le Navire continuerait indéfiniment de voguer dans l’océan noir de l’univers jusqu’à ce qu’il s’arrête un jour, explorateur fatigué des constellations nouvelles, au bord du néant.

D’autres, comme lui, avaient certainement compris et mis en place le système de la drogue. Il était trop perfectionné pour n’avoir pas été créé par des êtres intelligents.

Pourquoi n’avoir pas tout fait sauter ?

Sans doute un dernier scrupule... Une dernière hésitation...

Peut-être un jour... s’étaient-ils dit.

Et ce jour n’était pas venu.

Un vent de panique s’empara de l’esprit du jeune homme au fur et à mesure qu’il comprenait.

Il regrettait presque d’être venu jusqu’ici; d’avoir osé soulever une partie du voile.

Cinq cylindres restaient encore dans le coffre.

Pour ceux-là, l’archiviste ne s’était pas trompé.

Trop usés, ils étaient incompréhensibles.

Les voix s’étaient éteintes. Les images déformées. Des lignes, des traits, des points, des nuages colorés desquels surgissaient d’étranges silhouettes. C’était tout... Les prophètes de jadis avaient eu beau jeu pour y déployer tout leur art divinatoire.

Neal n’eut pas la patience d’aller jusqu’au bout.

Il remit en place les cylindres et, avant de s’en aller, se pencha sur le vieil homme qui ronflait.

Il était l’image même de la sérénité. Aucun doute ne l’assaillait. Lui, au moins, avait la chance de pouvoir vivre son rêve jusqu’au bout. Même quand les flammes du convertisseur mordraient dans sa chair pour disperser ses éléments, il chanterait encore un cantique à la gloire d’Eon et ne sentirait pas la douleur.

Heureux ceux qui croient.

Point n’est besoin de s’acharner désespérément à trouver le bonheur, puisqu’il est en nous.

En s’éveillant, il ne se rappellerait de rien, ou il croirait avoir fait un rêve.

Peut-être aurait-il un doute en s’apercevant de la disparition du plan, mais si léger...

— Que Gude soit avec vous, murmura-t-il en se redressant.

C’est alors qu’il la vit.

Par tous les diables du Navire, il aurait dû l’apercevoir plus tôt !

Elle était là... En buste... Un buste posé sur une colonne d’environ deux mètres, magnifiquement ouvragée.

Ses yeux de porcelaine luisaient comme des escarboucles et elle paraissait assez satisfaite de l’avoir trouvé en faute.

Elle ne perdait pas un seul de ses mouvements.

Quand il bougea, la tête pivota dans sa direction.

La caméra qui se trouvait à l’intérieur avait certainement tout enregistré : ses paroles, ses gestes. Surtout la phrase peu flatteuse qu’il avait lancé tout à l’heure à l’intention de la Sainte.

L’ordinateur devait être au courant. Qu’allait-il se passer?...

Probablement rien dans l’immédiat, mais si quelqu’un réclamait une enquête sur son comportement, et cela pouvait arriver à n’importe quel moment, tout serait déballé et la décision incomberait au Conseil.

A lui de faire attention.

Quand il sortit, il eut la chance d’apercevoir juste à temps la silhouette d’une garde qui se profilait à l’entrée du passage.

Que faisait-elle à cet endroit ?

Etait-ce pour lui ?

Inquiet, il s’enfonça dans une encoignure du porche et s’accroupit.

Le temps avait passé très vite dans la salle des archives. Maintenant les rampes indiquaient la nuit.

Il pouvait se dissimuler assez facilement dans l’ombre.

Il attendit ainsi une bonne demi-heure, jusqu’à ce que la garde se décide à s’en aller. Elle partit sans même jeter un coup d’œil dans le passage. Elle n’était pas là pour lui et il avait cédé à une peur irraisonnée. Décidément, il allait devoir mieux se contrôler à l’avenir.

Furtivement, il se glissa dans les rues en choisissant les coins mal éclairés et put regagner, sans autre rencontre, son cube d’habitation au milieu des champs.

Personne ne viendrait le déranger ici.

Il s’enferma, étala sur le sol le plan volé et commença à l’étudier.

Les passages condamnés étaient bien signalés en rouge comme le lui avait fait remarquer l’archiviste.

Il ne se rappelait pas les avoir remarqué du temps de sa période « bienheureuse ».

Peut-être étaient-ils parfaitement dissimulés.

Il est vrai qu’à cette époque il ne remarquait pas grand-chose et se contentait de suivre la règle.

Il irait à leur recherche le lendemain.

En attendant, il devait s’efforcer de dormir et d’oublier. Mais le sommeil se refusait, ou alors, lorsqu’il allait y plonger, il se dressait en sueur, terrorisé par il ne savait quel cauchemar.

Tout se mélangeait dans son esprit : les images de la Genèse, son existence heureuse de technicien horticulteur qui ne servait absolument à rien, et sa condition présente qui le menait au bord d’un gouffre. Il y avait aussi cette voix qui lui parvenait de la nuit des temps.

— Guerre! Guerre! Guerre!... Bombes à hydrogène...

Qu’est-ce que c’était que les bombes à hydrogène ?... Il ne savait pas. Il ne pouvait pas comprendre, mais il avait vu le résultat. C’était une arme terrible qui avait détruit une planète. La planète des hommes. Des hommes comme lui, car il était leur descendant.

Comment vivaient les anciens ?

Il ne pouvait imaginer la vie sur une surface aussi immense. Le peu qu’il en avait vu l’effrayait. Cela lui semblait trop vaste. Et il revoyait les tourbillons de poussière, les cités énormes, les fleuves, les routes et, surtout, cet astre rouge qui déversait sa lumière funèbre.

Désolation !

Non, il ne pouvait s’imaginer la vie sans les parois lisses et courbes du Vaisseau, sans les rampes à ultras, sans ce courant d’air parfaitement réglé et sans cette pluie fine qui tombait quand il le fallait.

Comparé à ce qu’il avait vu, le Vaisseau lui semblait un refuge de paix. Un refuge qui le protégeait contre le vide hostile à la vie, contre cette mer sombre, glacée, de l’Extérieur.

La nuit, quand les lumières étaient en veilleuse, il sentait cette mer, avec ses vagues éternelles, qui glissait contre la coque.

Il se leva d’un bond et colla son oreille contre le sol.

Le bruit des machines. Ce bruit si rassurant se faisait toujours entendre. L’équipage saurait peut-être lui redonner cette paix de l’âme qu’il avait perdue.

La paix !... L’homme avait-il jamais été en paix avec lui-même et le cosmos ?... Il en doutait.

Si l’équipage restait insensible à ce qui se passait dans cette partie du Navire, c’est qu’il avait ses raisons. Rien ne prouvait qu’il allait l’accueillir à bras ouverts.

Peut-être même serait-il rejeté comme paranoïaque.

Car l’équipage savait. Comment pourrait-il en être autrement?... Il contrôlait la machinerie complexe du bord. Sans lui tout s’arrêterait. Il devait être au courant de la gummite, de son emploi, de ses effets. Il avait dû trouver un moyen de l’éliminer de la nourriture ou alors... Il frissonna malgré lui.

Ou alors il n’y avait que lui de raisonnable à bord.

Et face à ce problème que pouvait faire la raison d’un homme seul.

Il rejeta de toutes ses forces cette réflexion qui l’avait plusieurs fois effleuré et s’endormit.

Le retour à l’activité le trouva au même endroit, allongé sur le parquet, avec des maux de tête qui le faisaient ressembler à un somnambule.

Machinalement, il dissimula le plan sous son lit, fit des ablutions rapides qui le remirent en place et sortit.

L’ordinateur avait jugé que les plantes avaient besoin d’eau sur cette partie des champs hydroponiques, car il pleuvait avec abondance.

L’eau ruisselait sur le cube, s’égouttait sur les larges feuilles, glissait le long des troncs, clapotait dans les rigoles de récupération et allait se perdre sous les bacs où elle retrouvait ses propriétés pour recommencer un autre cycle.

Neal restait immobile sous la douche. Cela lui faisait du bien de se sentir à nouveau dans son élément. Reposant en tout cas.

L’eau coulait dans son cou, rafraîchissait son corps brûlant.

Deux petites silhouettes surgirent de derrière un immense bac plein de fleurs rouges.

C’était des néophytes. Il les reconnut à leur tunique. Les deux enfants coururent vers lui.

Deux visages radieux se levèrent. Des visages certainement familiers, mais dont il se souvenait à peine. Où les avait-il rencontrés?... Dans quel monde?...

Il ne savait plus. La coupure était totale.

« Que vais-je leur dire ? » pensa-t-il, inquiet.

Mais il s’inquiétait à tort.

— Maître! s’écria le plus jeune en lui prenant la main. Nous vous attendions avec impatience.

Il s’adressait à lui comme s’il l’avait quitté la veille.

— Je sais, fit Neal. Tellement de choses se sont passées pendant ces derniers jours... Je me suis marié...

— Nous le savons, dit l’autre. Beaucoup le savent. Les rampes se sont éteintes une cinquantaine de fois depuis votre départ. On dit que votre femme est très jolie et membre du Conseil.

— Elle est tout cela, en effet.

— Soyez bon avec elle, comme elle a été bonne envers vous en vous choisissant. Vous avez de la chance, maître.

Sans transition, les néophytes passèrent à un sujet qui les intéressait beaucoup plus.

— Que pensez-vous de notre travail ? demandèrent-ils en chœur. L’avez-vous examiné ?

— Certainement, certainement, dit Neal en cherchant vainement ce qu’il leur avait commandé de faire. Je suis très satisfait et vous pouvez continuer dans ce sens. Si quelque chose vous semble anormal, n’hésitez pas à vous adresser au contremaître. Et maintenant, allez surveiller vos bacs.

— Soyez heureux, maître.

— Que votre travail vous remplisse de joie.

Les deux enfants s’éloignèrent en pataugeant dans l’eau, tout joyeux d’avoir été félicités, assurés de leur importance.

Qu’allaient-ils faire en réalité?... Sans doute nettoyer quelques allées, cueillir quelques fruits, surveiller deux ou trois machines de distribution d’engrais, et rêver.

Plus tard, on leur en demanderait un peu plus, mais pas beaucoup.

Et le temps passerait sans qu’ils s’en rendent compte. L’âge du convertisseur arriverait vite.

La pluie argentée cessa de tomber d’un seul coup. Une rafale de vent parcourut les champs en agitant les feuillages et en jouant avec les tuniques colorées des hommes, puis s’engouffra dans un tunnel situé à l’extrémité du Navire.

Neal se remit en marche.

— Que sainte Gude soit avec vous ! lui cria une voix joviale de derrière un gros buisson. Vous allez bien, Neal?

Il répondit sans chercher à savoir qui l’avait interpellé.

Aucune importance.

Tous ces gens si aimables, avec des sourires plaqués comme des masques sur leur visage, n’étaient que des robots programmés pour le bonheur et la reproduction.

Le lien qui les reliait encore à leurs ancêtres était devenu si fragile qu’il allait bientôt se rompre et il n’y aurait plus rien d’humain en eux.

Et lui... Qu’était-il pour se permettre de juger aussi vite?

Il s’arrêta brusquement au centre d’une petite clairière.

Oui... Qu’était-il?

Alors qu’il ne possédait aucun point de référence, comment pouvait-il avoir la certitude d’être dans le vrai ?... Il n’était qu’un homme pensant autrement que les autres, voilà tout. Les déviationnistes n’étaient pas nombreux à bord, mais ils existaient depuis toujours.

En définitive, c’était peut-être ces gens qu’il appelait, avec dédain, des robots, qui avaient la raison de leur côté... et lui qui serait fou. Pourquoi pas ?

Impossible !

Bien sûr, mais pourquoi pas quand même.

Il haussa les épaules. Le mieux était de continuer ses recherches. Il allait reprendre sa marche vers le passage interdit qu’il s’était promis d’explorer, lorsqu’une voix douce le cloua sur place.

— Qu’Eon soit avec vous, mon ami. Auriez-vous l’amabilité de m’aider ?

Neal se retourna lentement et eut un éblouissement.

Devant lui se trouvait la plus adorable prêtresse du Temple jamais vue.

Il est vrai que les autres, quand elles passaient accompagnées de la Mère, tous les regards se baissaient et les bustes s’inclinaient.

Jamais Neal n’avait osé regarder une prêtresse en face. Maintenant il le regrettait, car celle-ci était vraiment jolie.

L’expression admirative peinte sur le visage de l’inconnu parut troubler la jeune déesse. Elle rougit jusqu’à la racine de ses cheveux.

— J’ai voulu me mettre à l’abri sous cet arbuste, expliqua-t-elle nerveusement, ensuite il y eu un coup de vent et mon voile s’est accroché là-haut. Je ne voudrais pas le déchirer en tirant dessus.

En effet, le voile arachnéen, que les prêtresses posaient sur leur tête afin de dissimuler leurs traits au commun, était en mauvaise posture.

Comme toute chose venant du Temple, le voile était sacré et aucun mortel n’avait le droit d’y toucher.

Embarrassé, Neal regarda autour de lui. Il n’y avait personne.

— Etes-vous seule, Noble Dame ? demanda-t-il.

— Oui. Je me suis éloignée de mes compagnes qui doivent m’attendre.

— Etes-vous certaine que je peux toucher ce voile sans être instantanément transpercé par les feux d’Eon?

— Evidemment, s’impatienta la prêtresse, puisque je vous en donne l’autorisation. Et je n’ai jamais vu personne foudroyé pour avoir touché mon voile. Toutes ces croyances populaires sont stupides.

— On nous les apprend à l’école par radiation hypnopédique.

— Je le sais, mais ensuite il faut savoir interpréter.

— Je ne suis ni devin, ni prophète, pour savoir interpréter les signes, ironisa Neal, mais je vais quand même détacher votre voile.

Dommage qu’il n’ait pas su interpréter les signes, car il aurait peut-être évité le grain de sable qui allait mettre à bas tous ses plans.

Il est vrai que Léna Orsine était un bien joli grain de sable aux yeux verts et à la chevelure flamboyante.

Quand il eut récupéré le voile il touchait presque la jeune fille et sa main effleura sa joue par mégarde.

Ce fut comme un choc. Un courant qui passa entre eux et les laissa sans force, sans voix, sans aucune notion de temps et d’environnement.

Plus rien n’existait à part eux.

Léna savait qu’elle aurait dû fuir à toutes jambes, mais elle restait immobile, le souffle court, captive de ses sens, bouleversée par cette émotion qui faisait trembler son corps.

Elle avait été élevée, ainsi que ses compagnes, pour le plaisir de la divinité. Elle attendait depuis trop longtemps. Elle ne pouvait pas résister à cet appel.

Les mains de Neal se posèrent doucement sur ses épaules, puis sur sa taille gracile.

Elle ferma les yeux et tendit ses lèvres.

Instinctivement, elle s’accrocha à l’homme comme une noyée et poussa un sourd gémissement quand elle se sentit soulevée, renversée sur l’herbe tendre et humide.

Des mains impatientes qui la parcouraient. Des soupirs. Des baisers éperdus. Des lueurs fugitives entre les feuilles. Un corps sur le sien. Et, tout à coup, un hurlement indigné : la voix de la Mère.

Le charme était rompu. Le rêve enchanteur se désagrégeait.

Plusieurs cris de filles effarouchées.

Encore la voix de la Mère.

— Laissez-la, espèce de sale profanateur !

Puis un ordre bref, immédiatement suivi du crépitement caractéristique d’un fouet neuronique.

Le corps, près d’elle, sembla se tordre, puis ne bougea plus.

Elle ouvrit les yeux et vit un cercle de têtes au-dessus d’elle.

— Elle vit, dit une voix d’homme. Peut-être vaudrait-il mieux la porter jusqu’au Temple.

— Je sais ce que j’ai à faire, dit la voix rêche de la Mère.

Le cercle des visages disparut et il n’y eut plus que celui de la Mère. Un visage froid comme le marbre. ;

— Dites-moi, ma fille. Est-ce que ce sauvage a abusé de vous ?

— Non, s’entendit-elle répondre d’une voix incertaine, mais...

— Taisez-vous, l’interrompit sèchement la Mère. Vous parlerez plus tard, quand on vous interrogera. Pour l’instant, reposez-vous.

Léna Orsine crut lire un avertissement dans les yeux qui la fixaient et elle comprit qu’elle devait se taire. Evidemment, il y allait de sa vie si elle se laissait emporter par la confidence. Elle ne comprenait pas encore son abandon, ce vertige qui l’avait saisie, ce plaisir coupable qui s’était emparé d’elle... Une prêtresse d’Eon ne pouvait agir de cette façon. On avait usé de sorcellerie à son égard.

Elle se mordit les lèvres et fit un effort pour reprendre son calme.

— Punissez-moi, murmura-t-elle avec humilité. Je suis fautive de m’être séparée du groupe de mes sœurs.

— C’est cet homme qui sera puni, dit la Mère lentement en appuyant sur chaque mot, il a tenté de vous violer. Dès notre arrivée au Temple vous irez vous confesser.

Léna Orsine se releva et tenta de remettre un peu d’ordre dans ses voiles mouillés. Elle se sentait ridicule et en voulait maintenant à celui qui l’avait mise dans cet état.

Où était-il ?

Trois hommes s’étaient emparés du corps inanimé de Neal et l’emportaient vers la Cité.

Ses compagnes se précipitèrent pour l’aider, mais les dommages faits à ses vêtements étaient si importants qu’il valait mieux renoncer à la promenade.

— Une vraie brute ! s’écria l’une d’elles. Il a mérité cent fois la mort et un séjour prolongé chez les démons.

La Mère restait silencieuse. Elle regardait pensivement le groupe d’hommes, conduit par une garde, disparaître entre les bacs.

Que serait-il arrivé si l’un de ces témoins n’était pas venu la prévenir à temps ?

Oser porter la main sur une prêtresse d’Eon !

C’était la première fois qu’un tel sacrilège était commis à bord.

La punition serait en fonction de la faute. Mais quelle punition?...

Il n’y avait pas de précédent et les textes sacrés n’avaient rien prévu.

Une garde qui portait, bien en évidence, l’insigne d’officier, s’approcha après avoir salué.

— Que voulez-vous, Lona ?

— C’est au sujet de cet homme, Mère Vénérable.

— Oui?

— Il serait préférable pour tout le monde de le faire exécuter dans les plus brefs délais.

— Son cas dépasse la Juridiction ordinaire. Seul le Conseil a le droit de prononcer la sentence.

La dénommée Lorane s’inclina.

— Je connais ce genre de jugement, murmura-t-elle comme si elle désirait n’être entendue que de la Mère.

— Ce qui veut dire ?

— Ces jugements rendus par le Conseil sont trop longs, c’est comme si chaque membre éprouvait le besoin de couper les cheveux en quatre. Trop de détails sont évoqués.

La Mère scruta le visage rond de la fille. Bien sûr, elle n’y lisait que le désir de lui être agréable. L’ennui, c’est que si elle éprouvait ce désir c’était tout simplement parce qu’elle avait découvert quelque chose. Lorane commandait à toute la garde. De ce fait, elle était plus intelligente que tous les membres du Conseil réunis et avait le droit de comprendre certaines choses. Pas toutes.

Si jamais elle apprenait que les prêtresses d’Eon n'étaient pas soumises à la drogue depuis leur naissance dans les oosphères jusqu'à leur départ du Temple, elle en ferait un drame.

— Nous verrons, dit-elle en agitant sa main. Pour l'instant je veux une enquête serrée sur les antécédents de ce jeune technicien. Son attitude envers Léna me paraît très étrange. Pas à vous ?

L'officier fronça les sourcils.

— Vous voulez parler de cette tentative de viol ?

— C'est cela, il s'est laissé emporter par un instinct primitif. S'il avait été correctement conditionné et endoctriné, il ne se serait pas conduit de cette façon. Par peur de commettre un péché mortel, il aurait su se dominer.

Lona éprouva le besoin de tousser.

— Même en ayant été provoqué? demanda-t-elle avec un certain courage.

— Que voulez-vous insinuer ?

— Je connais les femmes et leur manière de procéder. Après tout, ce technicien est beau garçon.

La voix de la Mère devint froide et se fit aussi unie qu'une lame d'acier.

— Une prêtresse d'Eon n'est pas une femme ordinaire. Elle est destinée à porter la semence divine.

La garde s’inclina.

— Ce n’était qu’une supposition, Vénérable.

— Votre supposition est un blasphème. Toutefois, étant donné votre position, je vous comprends et vous donne mon absolution. Vous vous dispenserez donc d’une autocritique publique. Ceci dit, même ayant été provoqué par la plus belle fille du Vaisseau, je crois que votre beau technicien serait resté de marbre. Vous n’êtes pas sans ignorer que, dans certains cas, nous sommes obligées d’employer des aphrodisiaques violents pour éveiller l’appétit sexuel de ces messieurs.

— En effet ! Mais...

Lona s’interrompit brusquement. Elle venait soudain de comprendre et était effrayée par les ennuis qu’elle entrevoyait.

— Vous y êtes, ricana la Mère. Notre système d’endoctrinement ne fonctionne plus très bien ou bien nous sommes à la veille d’une nouvelle ère.

— C’est incroyable !

— Pourquoi ? Il y a déjà eu des changements à bord. Certains prophètes ont annoncé ces changements. Il y en a eu plusieurs dernièrement.

— Des fous! s’écria la garde. Des détraqués qui sont passés au convertisseur une fois découverts.

— Combien?

— Trois. J’ai moi-même ordonné leur exécution.

La Mère leva les yeux et marmonna une vague prière.

— Tous nos prophètes, tous nos devins, finissent ainsi, dit-elle enfin en soupirant hypocritement. Il faut croire que c’est là leur destin. Je ne voudrais pas être à votre place, ma chère Lona.

— Pourquoi, Vénérable ?

— Avez-vous songé une seconde à la vie éternelle que vous vous préparez ?

— Euh!... Oui... Evidemment.

— Je vous plains, car c’est vous la responsable de tous ces massacres. Quand vous serez de l’autre côté, je crains fort que tous ces faux prophètes ne vous demandent des comptes.

Lona savait que la Mère aimait plaisanter et que ses plaisanteries étaient assez caustiques, mais cette fois elle dépassait les bornes. La religion dominait la vie quotidienne du Vaisseau, elle était partout présente, on ne devait pas la prendre à la légère.

Elle cacha son trouble.

— Je ne fais qu’appliquer la loi d’Eon, répliqua-t-elle brièvement.

— Oui, la loi, grommela la Vénérable. Il y a plusieurs manières d’appliquer la loi... Reste à savoir laquelle est la bonne. Rassurez-vous, je n’essaye pas de rejeter sur vous des fautes commises par le Conseil, mais d’y voir un peu plus clair dans cette affaire.

— Vous voulez dire que cette profusion de prophètes et ce qu’a tenté de faire ce jeune technicien...

— Oui, tout cela est lié. Je soupçonne ces bandits de l’équipage de nous jouer un mauvais tour.

La garde sursauta. C’était la première fois qu’elle entendait parler de l’équipage, comme cela, de but en blanc. D’habitude on s’y prenait avec précaution.

— Il se tient tranquille, dit-elle. Personne, depuis la Révolution, n’a vu un homme des profondeurs. A croire qu’ils sont tous morts.

— Ils veulent nous tromper sur leurs intentions. Je suis certaine qu’ils ont profité de tout ce temps pour augmenter le nombre des naissances chez eux. Ils ont maintenant des combattants.

— Comment auraient-ils pu ?... Les oosphères sont chez nous.

— Mais l’ordinateur est chez eux et ils peuvent le programmer à leur manière. Je sais que c’est très difficile et que le Créateur a pris ses précautions pour qu’un fou ne puisse bouleverser l’équilibre génétique ; toutefois, en trafiquant sur les circuits secondaires, on peut toujours obtenir quelques modifications de l’individu. Cela ne va pas très loin. Quelques faux prophètes et un horticulteur en rut qui se jette sur une prêtresse pour la violer. Ils sont vite repérés par les gardes et passent au convertisseur, mais ils ont agi et parlé suffisamment de temps pour troubler les esprits... Ce ne sont que des suppositions que je fais, car je ne connais aucun membre de l’équipage.

— Vraiment, Vénérable ? fit la garde, étonnée.

— Vraiment. Ah ! N’oubliez pas non plus que les enfants peuvent se faire dans le ventre de la mère et que ce moyen est plus rapide.

— Oh ! s’écria Lona, outrée. Aucune femme n’accepterait d’être déformée de cette façon. Elle préférerait passer sous les radiations stérilisantes. De toute façon, il y a Gude, et personne ne peut échapper à sa surveillance.

La Mère haussa ses maigres épaules avec impatience.

— Quel âge me donnez-vous? demanda-t-elle en soulevant son voile et en mettant son visage en pleine lumière.

Interdite, la garde contemplait ce visage dont les fards n’arrivaient plus à dissimuler les rides. Oui, la Mère était vieille. Plus très loin du convertisseur.

— Allons, allons, insistait la Mère. Quel âge me donnez-vous?... N’hésitez pas.

— Pas loin de quarante ans, Mère Vénérable.

Le voile retomba et un rire amer s’échappa de dessous.

— Ne soyez pas idiote ! Je viens d’avoir soixante ans et votre Gude n’en sait rien.

Lona préféra se taire et rester en dehors des petits secrets du Conseil. Elle regrettait même d'avoir entendu cette confidence. Cela pouvait être dangereux, plus tard, pour elle. Elle aurait voulu quand même savoir quelle était la durée exacte de la vie humaine, mais peut-être avait-elle tort. En tout cas, elle se souviendrait de cette journée.

Déjà, la Mère rassemblait ses filles pour retourner au Temple.

Elle suivit machinalement le groupe qui s'éloignait lentement.

Les jeunes prêtresses étaient terrifiées par ce qui était arrivé à l'une des leurs. Elles essayaient de réconforter Léna Orsine qui ne comprenait pas encore très bien. Leurs voiles légers volaient autour d'elles les faisant ressembler à de grandes fleurs.

Tout à l'heure, elle ferait interroger le profanateur en même temps qu'elle ordonnerait une enquête à la mnémothèque de l'ordinateur. Tous les faits et gestes de l'intéressé lui seraient rapportés. Elle saurait s'il était vraiment un complice de l'équipage, même complice inconscient comme avait l'air de le supposer la Mère.

L'équipage... Elle frissonnait rien qu'à l'énoncé de ce nom. Toutes les sombres légendes refaisaient surface.

Oui, il parlerait de gré ou de force.

La Mère dut comprendre ce qui se passait dans la tête de son chef des gardes, car elle se retourna.

— Attention, Lona, prévint-elle, je veux que le prisonnier arrive en bon état devant le Conseil.

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