Le livre des lotus entr'ouverts
Le Jeune Homme Nu
C’était un jeune homme nu qui venait de se baigner et qui s’avançait au soleil vers nous sur le sable de la Jumna. Il était très beau, il agitait négligemment une liane et il souriait en regardant Padmani.
«Pourquoi ce jeune homme te sourit-il?» ai-je demandé. «De quel jeune homme parles-tu? répondit Padmani. Je ne vois personne autour de moi.» Et elle écarquillait les yeux du côté du beau jeune homme qui passait près d’elle.
«Je parle de ce jeune homme qui vient de passer à côté de toi avec une liane à la main.» Et Padmani, baissant tardivement les yeux a répondu: «Sans doute les dévas ont obscurci ma vue un instant. Cela arrive quelquefois.»
Mais le lendemain, comme je l’avais mécontentée par mon humeur taciturne, elle s’était assise devant la porte de la maison et elle regardait une allée déserte dans le jardin avec une singulière et joyeuse fixité. «Que regardes-tu si attentivement, Padmani, dans l’allée déserte?»
«Sans doute les dévas ont obscurci ta vue, a-t-elle répondu, avec un peu d’impatience. Je regarde un beau jeune homme nu qui s’avance dans l’allée en agitant négligemment une liane.»
Et j’ai dit: «Je le vois aussi. Il est là depuis que nous sommes au bord de la Jumna. Comme il est heureux d’être beau cet invisible jeune homme nu.» Et Padmani s’est levée avec une moue de tendresse, elle a montré du doigt le chemin, en disant: «Regarde. Il se sauve en courant et il ne reviendra plus.»
LES TROIS COUPS DE LA CRÉATURE IMPATIENTE
Quand on a frappé trois coups à ma porte je ne me suis pas hâté d’ouvrir. J’ai bouché le flacon de rose et j’ai fermé le manuscrit du poète Mir que j’étais en train de lire. Qui saura jamais si j’ai eu tort de ne pas me hâter?
Il n’y avait personne sur le perron de ma maison. Une créature impatiente avait frappé et était repartie sans attendre. Mais doit-on courir lorsque le bonheur se présente et comment distinguer d’ailleurs les trois coups du bonheur des trois coups du malheur?
Et la rue était presque déserte. J’ai demandé à un porteur d’eau qui passait s’il n’avait vu personne s’éloigner. Mais il s’est contenté de sourire sans répondre. Était-ce une occasion que j’avais perdue ou un chagrin à qui j’avais donné le temps de s’éloigner?
Pourtant, je ramassai parmi les herbes sauvages des pavés une rose qui avait été perdue. Je la respirai et elle ne dégagea aucune odeur, comme si elle se refusait à trahir le secret de celle qui l’avait portée.
Je suis rentré et j’ai rouvert le manuscrit du poète Mir à l’endroit où je l’avais marqué avec le signet. Mais j’étais distrait et les poésies volaient autour de moi sans m’atteindre. J’écoutais les bruits de la rue silencieuse. J’ai fermé le manuscrit et j’ai remplacé le signet par la rose. Ah! comment distinguer les trois coups du bonheur des trois coups du malheur?