Le livre des lotus entr'ouverts
Le Silence des Masques
Quand nous sommes allés chez le collectionneur de masques, nous avons vu des samouraï, des empereurs et des dieux.
Certains visages avaient des cornes de métal et d’autres des barbes rouges et de longues dents aiguës.
Il y en avait qui ressemblaient à Vritra et d’autres à Ahi et d’autres qui étaient comme Naga le démon serpent.
Tu avais peur et tu tremblais au milieu de tous ces visages de laque et d’ivoire et tu demandais s’ils n’allaient pas s’animer et faire claquer leur mâchoire.
Mais le collectionneur de masques t’a dit: O mon enfant! Nous sommes dans le monde des apparences trompeuses, des passions immobiles, du mal inoffensif.
Je vis au milieu de ces figures parce que si elles sont terribles, elles sont muettes et que je préfère la fureur tranquille des masques à l’hypocrite bonté des visages d’hommes.
LE PRÊTRE UVASTRI
Il ne fallait jamais faire devant elle le récit d’un meurtre. Alors, elle se mettait à trembler, elle prononçait des mots incompréhensibles, ses prunelles devenaient fixes, elle suivait dans l’espace une mystérieuse scène tragique.
Le voilà le prêtre Uvastri! disait-elle avec épouvante. Il faut avoir pitié de moi. Et elle cherchait à s’enfuir ou elle s’avançait d’autres fois avec un visage menaçant. Et tournée vers la porte close, elle criait: Il vient d’entrer, le prêtre Uvastri se tient là.
Et le soir quand nous étions seuls elle s’arrêtait parfois de chanter, elle se blottissait contre moi, elle me serrait la main longuement et regardant obliquement la porte elle murmurait avec une voix de petite fille, elle murmurait comme en rêve: Est-ce que tu sais si les morts pardonnent?
Souvent je croyais le voir marcher autour de la maison. Il avait des yeux étrangement rouges dans un visage pâle et triste et ses dents luisaient entre ses lèvres. Il était tout de blanc vêtu et tirait un peu une jambe. Il semblait las et quand il se tournait je distinguais entre ses deux épaules la trace sanglante d’une blessure.
Et elle me disait, certains jours: O mon bien-aimé que la vie est belle quand on s’aime. Le prêtre Uvastri ne reviendra plus. Elle se trompait pourtant. On ne tue pas le passé d’un coup de poignard entre les deux épaules. Toujours il sera derrière la porte, ce triste, ce terrible, ce pitoyable prêtre Uvastri.
DANS CE VIEUX, CE TRÈS VIEUX JARDIN…
C’était un vieux, un très vieux jardin. L’automne en avait pris possession et s’y lamentait sans cesse avec le vent. Et là, les morts s’étaient accoutumés à venir errer.
Pourquoi avaient-ils choisi ce vieux, ce très vieux jardin? A cause du pourrissement des feuilles? des exhalations de l’étang? Je ne sais. Mais je les voyais de ma fenêtre.
Je voyais les morts dans les allées. Ils n’avaient pas l’air très malheureux. Ils se tenait immobiles regardant la terre avec obstination et ils semblaient privés d’intelligence.
Quelquefois ils trottinaient deux par deux. D’autres fois ils levaient les bras tristement. Je croyais qu’ils allaient se plaindre mais ils demeuraient silencieux comme la descente du crépuscule.
Les premiers temps ils m’avaient effrayé, mais je m’étais accoutumé à leur présence. L’absence de flamme de leur regard amenait dans mon âme l’absence de pitié.
Quelquefois je leur jetais des mies de pain comme aux oiseaux. Mais ils ne les ramassaient pas. Quelquefois je leur jetais des pensées amicales. Elles glissaient au milieu d’eux et ils ne s’en apercevaient pas.
Dans ce vieux, ce très vieux jardin, il y avait une fontaine pleine de jeunesse. Ils se détournaient en passant près d’elle et jamais ils n’allaient y boire.
Dans ce vieux, ce très vieux jardin, je cheminais au milieu des morts. Je les entendais s’éloigner quand je rentrais dans ma maison. Et il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre à quel point je leur ressemblais.
SOUS LE VOILE DU SOMMEIL SIMULÉ
Elle s’était dévêtue et elle s’était endormie auprès de moi. Son corps me paraissait plus long qu’à l’ordinaire. J’avais perdu la raison en voyant ma bien-aimée dévêtue et endormie auprès de moi.
Je n’osais pas bouger de peur de l’éveiller. La lampe avait perdu la raison comme moi, car elle jetait de grandes flammes qui dansaient sur les étoffes de soie et sur le corps nu de ma bien-aimée.
Comme moi-même et comme la lampe, ma bien-aimée était enivrée par le sommeil car soudain, d’un geste machinal et négligent, elle parcourut mon corps avec la main.
Et les étoffes, le lit d’acajou et les étoiles à la fenêtre devinrent ivres à leur tour et tourbillonnèrent autour de moi quand je vis que ma bien-aimée ne dormait pas et que ses prunelles luisaient entre ses paupières demi fermées.
LA VRAIE PURETÉ
Tu me dis que je ne dois pas m’habiller avec des vêtements de laine blanche parce que je ne suis pas assez pur. Mais, ô charmante, la vraie pureté n’est pas dans les actions, mais dans le cœur.
Quand je me suis tenu un soir sur le seuil de la porte avec des yeux légèrement troubles, tu t’es écrié: «Mon Dieu, tu viens encore de voir danser les bayadères!» Et pourtant, ô délicieuse, j’étais enveloppé par l’essaim des célestes pensées qu’inspire la danse.
Comme je remuais dans un vase de terre des milliers de minuscules coquillages tu en as pris une poignée que tu as fait retomber au soleil et tu as dit: Ils sont aussi nombreux que tes péchés. Et j’ai répondu: ô parfaite, comme mes péchés alors, sont propres et purs!
Et le soir où je t’ai trouvée endormie et nue sur la natte et où je t’ai éveillée en baisant tes lèvres, ton premier mouvement a été pour t’enrouler dans ton voile. Je t’ai demandé pourquoi et tu m’as dit simplement: «C’est pour que tu aies le plaisir de le dérouler.» O sincère, la vraie pureté n’est pas dans les actions, mais dans le cœur.
LA LOUANGE DES ANNÉES
Comme le vin qui en vieillissant se dépouille de ses âcretés, comme le palmier qui laisse choir chaque année un cercle de branches séchées pour faire jaillir vers le ciel une gerbe plus fraîche et plus jeune, ainsi mon âme rejette ses pensées impures au contact régénérateur des années et elle lance vers le ciel de la mort le juvénile bouquet des aspirations idéales.
La vieillesse n’est pas terrible. Elle pose sur le front de l’homme sage une couronne de roses cueillies au jardin mystique de la pensée. La vue des yeux physiques diminue, mais on aperçoit des jardins insoupçonnés, des fleuves d’argent, le déroulement des vallées et des montagnes du pays intérieur. L’on entend moins bien la résonnance des voix humaines mais la perception vient de toutes les mystérieuses paroles qui sont dites dans l’au-delà.
O puissance que j’ai redoutée quand je ne te connaissais pas, tu es bienveillante comme l’affection, tu es féconde comme la force du blé, tu es transformatrice comme le printemps. Tu m’as donné la connaissance de la mesure, tu m’as appris la valeur de l’amitié, tu m’as fait peser les actions humaines dans la balance du pardon. Tu es le trésor de l’homme pauvre, la clairvoyance de l’aveugle, la légèreté du paralytique.
Je me réjouis de m’avancer dans ta voie inéluctable où chaque pas que je fais me rend le cœur plus léger et où je contemple une lumière de plus en plus pure. C’est grâce à toi que j’avance dans la connaissance de moi-même, que je me dépouille des voiles inutiles, des masques trompeurs et que je contemple les choses sous leur double aspect de bien et de mal. C’est grâce à toi que j’atteindrai la porte étroite de la mort, purifié par le pardon, illuminé par l’intelligence.
LA MINIATURE DE L’AMOUR
Chapour peignait en Perse des miniatures si délicates que l’on distinguait sur les robes des rois qu’il représentait le dessin de chaque fil de tissu avec sa forme particulière.
Et on voyait aussi sur le visage des favorites chaque grain de la peau comme un univers féerique ombragé par un duvet nain.
Ainsi je voudrais te peindre une miniature de mon âme avec mes pensées d’amour qui s’enroulent comme des fils de soie et mes espérances plus ténues que des duvets.
Mais je ne suis pas comme Chapour qui regardait la substance matérielle de la forme avec un verre grossissant. A travers mon propre esprit je suis mille couloirs ténébreux et je me perds dans le palais souterrain des choses spirituelles.
Je possède pour toi de tendres sentiments que je ne te dévoile pas et le trésor de mon amour, tu ne le connaîtras jamais et tu n’en recevras même pas de moi une miniature délicate.