Le livre des lotus entr'ouverts
Le Juge et le Bourreau
Tu levais le brûle-parfum et tu l’abaissais tour à tour et tu poursuivais de tes bras ouverts les belles fumées mauves et bleues qui tournoyaient avec lenteur et se perdaient mystérieusement dans les ténèbres du plafond.
Et tu me disais en riant, mais avec un peu de crainte pourtant en me montrant l’air parfumé: «Regarde! Il y a un juge avec une longue robe rouge et un turban noir et derrière lui portant une épée recourbée, je vois le bourreau du roi des Mahrattes.»
Et je t’ai répondu: «Il y a bien longtemps que je suis suivi par un juge, un juge au turban noir derrière qui un bourreau se tient. Même quand le soleil couchant ne rougit pas le bleu des fumées, il est toujours à côté de moi, ce juge éternel.
«Celui que tu me montres se dissipera tout à coup si tu ouvres la fenêtre et si tu fais pénétrer le vent du soir. Mais mon invisible juge demeurera et le bourreau du remords mille fois plus impitoyable que celui du roi des Mahrattes me tourmentera avec son épée.»
LE PASSAGE DE L’OISEAU SIMOURGH[1]
[1] L’oiseau Simourgh était chez les soufis de la Perse et de l’Inde le symbole de la pensée divine.
L’oiseau Simourgh qui habite au sommet du mont Kaf en Perse ne passe qu’une seule fois dans la vie sur la demeure de l’homme. Heureux celui qui, à cette minute, a le visage tourné vers le ciel!
N’est-ce pas son plumage d’or, ô ma bien-aimée, qui vient de frôler le palmier? Il ne faut pas fermer la fenêtre car on ne peut voir le ciel à travers les carreaux de nacre.
Une seule fois et puis c’est fini. L’oiseau miraculeux ne revient jamais. Sera-ce par une nuit criblée d’étoiles ou dans l’éclat du soleil levant? Dois-je placer un vase de lait au sommet de l’eucalyptus pour qu’il y vienne se désaltérer.
Lorsque je m’assieds le soir sur la terrasse à côté de toi, je m’incline toujours vers ton visage et il est impossible de détacher mes yeux des tiens. Je suis bien sûr que l’oiseau Simourgh choisira ce moment pour passer à travers mon ciel. J’entendrai le bruit de ses ailes. Lèverai-je la tête?
LE GÉNÉREUX ENLUMINEUR DE LIVRES
Votre père Bétab l’enlumineur de livres, m’a dit en m’accueillant: «Tout ce qui est dans ma maison entre ces quatre piliers de bambou noir, sous le manteau du toit blanchi de chaux, ô mon hôte, vous appartient.
«Voici le vin qui contient la pensée de dieu et le gâteau de farine où il y a la substance intime de la terre matérielle. Voici les coussins, voici les bijoux réunis par l’amour que les hommes ont pour les pierres précieuses. O mon hôte, tout est à vous.»
Et un peu plus tard il m’a dit, quand j’ai voulu jouer de la cithare pour lui plaire, et charmer la fin de la soirée: «C’est bien dommage que mes filles ne puissent venir s’asseoir à côté de vous sur le tapis afin de voir l’hôte jouant de la cithare.
«Elles vous écouteront, au haut de l’escalier, derrière cette gaze d’or. Ne vous offensez pas si elles chuchotent et si vous entendez les froissements de leurs babouches d’argent tissé quand elles s’éloigneront.»
Et c’est pour vous que je ne voyais pas, que j’ai joué de la cithare. Vous avez chuchoté derrière la gaze d’or, vos babouches ont glissé sur des étoffes et je me suis senti du génie.
Et plus tard quand j’ai été seul dans la chambre de l’hôte, la porte a tourné silencieusement et sans chuchotements et sans froissements de babouches vous êtes venues toutes les deux vous blottir à côté de moi.
La lampe était morte et je continuais à ne pas vous voir. Vous disiez: «O joueur de cithare, sens-tu comme mes lèvres sont tièdes! Sens-tu comme mon sein est dur sur le tien!» Et la nuit miraculeuse jetait par la fenêtre des bouffées d’enchantement.
Mais avec tristesse j’ai caressé votre front de la main et j’ai répondu: «Certes j’aurais voulu prendre à votre père l’enlumineur de livres le plus précieux de ses biens, mais il m’a tout donné d’un cœur si généreux! Allez jeunes filles. Le joueur de cithare dormira cette nuit auprès de la confiance respectée.»