Le livre des lotus entr'ouverts

Maurice Magre · Chapitre 27 sur 29

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Le livre des lotus entr'ouverts

La Descente du Fleuve

Nous n’arriverons jamais! Allez plus vite, rameurs! Sous la toiture en bambous de mon bateau, à force d’avoir bu du vin, je ne vois qu’un morceau circulaire du ciel où dansent les étoiles. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.

Où allons-nous! Je ne sais pas bien. Mais allez plus vite, rameurs. Sous la toiture en bambous de mon bateau, je ne vois, à force d’avoir bu du vin, qu’une partie de mon âme où dansent des souvenirs. Descendez, descendez le fleuve, rameurs. Nous n’arriverons jamais!

Là-bas, il y a une maison où m’attend une femme belle comme un morceau de jade blanc. Allez plus vite, rameurs. J’ai tellement bu de vin que je n’arriverai pas à la reconnaître. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais!

C’est elle! Elle me fait signe. Elle trouve que je suis en retard. Allez plus vite, rameurs! Mais j’ai tellement bu du vin qu’il me semble que son visage est changé et que je suis en présence de Siva le destructeur des formes. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.

Toutes les lanternes s’éteignent sur la rive. On entend au loin crier les panthères. Allez plus vite, rameurs. Il y a un endroit solitaire où commence la forêt. Vous me déposerez là et je m’en irai droit devant moi car la sagesse m’attend au pied d’un banian. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.

 

LES YEUX BLEUS SONT DES MIROIRS MORTS

 

J’ai peur des yeux bleus parce qu’ils me font penser à des saphirs et que le saphir est un fragment d’un univers antérieur à la terre, qu’on ne reverra jamais plus.

J’ai peur des yeux bleus parce qu’ils rappellent un vin mélangé de feuilles que de belles filles me firent boire à Bagdad et que l’ivresse de ce vin, je ne la connaîtrai jamais plus.

J’ai peur des yeux bleus parce que ce sont ceux des âmes fermées et qu’ils reflètent les beaux paysages ensoleillés sans les voir et l’amour sans l’éprouver.

J’ai peur des yeux bleus parce que ce sont ceux que je regarde sans cesse dans le visage de ma bien-aimée, et qu’à l’inverse des autres yeux humains, ces yeux mortellement bleus ne reflètent pas mon image et sont pareils à des miroirs morts.

 

SUR LES RIVES DE LA JUMNA

 

Sur les rives de la Jumna, j’ai vu une femme qui pleurait. Elle jetait des pétales de fleurs sur un berceau où reposait un enfant mort. Le berceau était sur les flots et commençait à s’en aller.

C’est mon enfant, dit cette femme, mon enfant bien-aimé qui est mort. Je ne comprenais pas pourquoi il regardait toujours le ciel avec des yeux si grands et si tristes et pourquoi il se détournait du visage des vivants. Je le comprends maintenant.

Mais ce que je ne comprendrai jamais, c’est pourquoi il est né pour mourir si vite, c’est pourquoi il était si beau afin que grandisse dans mon cœur un amour d’autant plus tendre, ce que je ne comprendrai jamais, c’est l’injustice du dieu unique.

Et avec un geste désespéré elle lançait des pétales de fleurs vers le berceau qui s’éloignait. On ne voyait pas l’enfant mort. Le berceau fut arrêté par une branche. Des nénuphars l’enveloppèrent et semblèrent étendre sur lui l’étoffe pieuse de leurs feuilles et puis il disparut au loin.

Et je pensais en suivant les rives de la Jumna: Moi aussi j’ai perdu une enfant bien-aimée. Elle se détournait souvent de mon visage et elle regardait le ciel avec obstination. Mais je n’ai pu la mettre dans un berceau et la couvrir de pétales de fleurs.

Car si elle est morte pour moi, elle est vivante pour les autres. La rivière sur laquelle elle vogue est plus impétueuse que la Jumna. Elle est pleine de musiques qui jouent et de baisers d’amour. C’est la rivière de la vie où ma bien-aimée est partie en chantant et je suis tout seul sur le rivage.

Nous ne savons pas pourquoi les enfants sont arrachés aux bras des mères, pourquoi il y a cette attirance dans les visages qu’on va perdre, pourquoi celui qui aime n’est pas aimé également. Le dieu unique est peut-être injuste. Mais je t’envie, toi qui peux jeter des fleurs sur l’enfant mort que tu as perdu.

 

LES TROIS JEUNES FILLES ET LE LOTUS

 

Les trois jeunes filles venaient de se baigner dans l’étang et l’eau qui mouillait leur corps en s’évaporant au soleil, leur faisait une auréole de buée bleuâtre.

Quand elles m’aperçurent parmi les asokas, la première, la plus svelte, poussa un cri et fit le geste de se voiler avec une tunique invisible et elle était comme un roseau qui se plie sous le vent.

La deuxième, la plus grande, se mit à rire et elle continua à marcher tranquillement avec un je ne sais quoi d’impudique dans le mouvement des épaules et elle était comme l’arbre Ban quand, à midi, il fend son écorce avec la force de sa sève.

Mais la troisième, la plus petite, me regarda de loin sans me voir. Elle se baissa, cueillit un lotus et elle le tendit vers le ciel comme si elle faisait l’offrande de son cœur.