Le moyen de parvenir, tome 1/3
IV. Axiome.
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IV. Or entendez, belles petites mignonnes ames, qui venez ici succer les rainceaux du rameau d'or, pour savourer la science, que nous sommes, nous qui parlons de ce tems. Nous y sommes, en tenons & y vivons, si ne sommes trompés; & la plupart de ceux du tems passé ont vécu leur siecle, comme nous au nôtre, & vous au vôtre; & parce que nous sommes gens qualifiés, notre assemblée a été réparée de menus suffrages de la magnifique mélodie de l'antiquaille & nouveauté, congreageant ainsi le plus célebre, scientifique & vénérable Sénat qui fut jamais, & jamais sera: & de fait la gloire de l'antiquité, remembrance des gestes & parure de l'enfance, & autres âges du tems, n'a fait que feuille à notre congrégation, y apportant une gelée de sagesse, qui, resplendissant par-tout, nous a fait triomphamment agir. Madame, qui est l'unique entre les sages, la perle des entendues, & le parangon de perfection, (reconnoissez-là par ces épithetes, & ne vous enquêtez plus qui elle est) nous fêtoyoit, & prenoit grand plaisir de nous avoir pour son contentement, sans quoi les dames jamais n'en feroient rien, tant soient-elles ferues du desir de science.
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V. Quand nous fûmes assemblés, qu'on fut prêt, le vin dans les vaisseaux plongés en l'eau fraîche pour se rafraichir, (aussi le pratiquer autrement, seroit boire à cloche-pied) la soif étant appétit de froid & d'humide. O qu'il est dangereux pour le corps & pour l'ame, (pour le corps, à cause de la fievre, pour l'ame, à l'occasion de la colere) de fréquenter ces malheureux, qui boivent tiede. Ils sont pires que Pharisiens, vu qu'ils trompent manifestement. Ceci vous fera souvenir de deux sortes de sots. Foin, il m'est échappé; je cuidois prononcer honteux; je n'en veux pourtant point quereller: je dirai comme notre vieux Curé, qui disoit en son prône: il y en a qui ont des pantoufles qui vont faisant flique flaque, & chantent: revange-moi, prens ma querelle. Et qui veux-tu qui te revange? Va, prens une échelle, & t'en va à tous les diables. Ces doncques troublés des documens de honte paysanne, ils n'osoient demander à boire frais, ni en demander davantage, si on leur en verse trop peu, ou si on leur baille un reste; mais le reçoivent comme corbeaux qui béent. Ils n'osent demander du meilleur, ou de celui de Monsieur; mais se contentent de ce qu'un malotru valet leur apportera. Hé! grosse pécore, grande pécude, animal irraisonnable, est-ce là le peu d'état que tu fais de ta conscience que tu ne crains point de la laver indiscrétement? Les autres sont des messieurs sages & entendus, c'est-à-dire, sots d'honneur, ou honorables, qui étant venus voir quelque Seigneur ou homme d'affaire, après avoir discouru & mis en avant la disposition du tems, qu'un chacun sait aussi bien qu'eux, soit chaud, ou froid, & puis ayant conté au-delà de ce qu'ils savent, demeurent là fichés & esto, & muets vont traversant après les caprioles de leurs fantaisies; & se tenant ès piéges d'ennui où ils se sont fourrés, n'ont pas l'assurance de dire adieu pour s'en aller, & cesser d'être importuns; mais, pour user la bienséance, demeurent là, tant que quelque changement les vienne relever de sotise, où ils sont en sentinelle. Jan il nous faisoit beau voir & bon ouir; &, si étoit chose meilleure, de regarder les flacons en état. Que vous apprendrez ici de bonnes doctrines! Les sots, qui viennent se mettre en état, se laissent envelopper; & puis on les gâte. O la belle distinction! La bouteille en état n'est point prisonniere; ains retient en soi, & enveloppe le vin: mais hélas! pauvre vin, où es-tu? Je vous prie, ôtez-moi ces bouteilles, d'autant qu'elles sont sujettes à être cassées: ayez de bons flaccons, pour y trouver, par leur moyen, la vérité, comme fit Démocrite, qui la trouva au fond du puits. Le roi avoit fait faire un puits, qui répondoit à une vieille carriere, où Démocrite alloit souvent se rafraîchir. En ce puits, on rafraîchissoit le vin du roi. Démocrite s'en apperçut, & alla, avant que d'être aveugle, joliment prendre le bon vin gisant en flaccons dans l'eau du puits, & trouva que c'étoit la vérité; que le vin valoit mieux que l'eau. C'étoit une vie mystique que de notre fait. Nos flaccons étoient d'argent vivans, & pleins de leur vraie ame, joint que sans vin ils sont corps inanimés, les vaisseaux étoient dignement arrangés, selon leur mérite, ne plus ne moins que les vers des Sibylles, couvrant sous leur sainte cabale les plus savoureuses intelligences du bien futur. Mais encore notre maître, vous qui savez que le pain est plus ancien que le vin, d'où vient qu'étant le pain en la bouche, il est long-tems à se démener çà & là, avant que de trouver le chemin de la vallée; & le vin tout incontinent le trouve. Ce mystere n'est pas de votre religion. C'est parce qu'il y a plus d'esprit en une pinte de vin, qu'il n'y en a en un boisseau de bled. Voire, direz-vous, l'eau en fait bien autant. O lourdaut, mon doux & bel ami, c'est une folle que l'eau; elle se laisse tomber du haut en bas, elle court les rues, & fait devenir fols ceux qui l'aiment: & là-dessus, mon mignon, résolvez un peu à quoi il y a plus de réputation à se faire déclarer ivrogne, ou fou. Guette au paneau, & dis que tu en as. Je vous avertis, doctes buveurs, que vous ayez des flaccons; ils sont bons vaisseaux fermans à vis, vous serez en sûreté. Qui a, pensez-vous, été cause de la guerre de Troye, du siége de Babylone, de la ruine de Thebes, de la venue de l'antechrist, & de tant d'autres malheurs, dont les vraies & fausses histoires nous amusent? Bouteilles cassées, & vin répandu. A dire vrai, vin répandu ne vaut pas plein le cul d'eau nette, pour vous débarbouiller dans une écuelle percée. Et pour ce que l'on n'osoit pas, en paroles vulgaires, prophaner ce digne & excellent sujet; on le taisoit, & faisoit-on accroire aux bonnes gens qui ne savent pas les mysteres mystérieux du vin, comme nous autres philosophes, que les lanternes étoient vessies, & attribuoit-on ces malheurs à d'autres jolies causes, pour vous emmailloter l'esprit.