Le Palais des rêves
II la Sélection
II
LA SÉLECTION
C’était un mardi après-midi. Les bureaux allaient cesser le travail dans une heure. Mark-Alem releva la tête de ses papiers et se frotta les yeux. Il était entré en fonctions depuis une semaine, mais il ne parvenait pas encore à se faire à la lecture prolongée. À sa droite, son voisin remua sur sa chaise, sans cesser pour autant de lire. Sur la longue table, on entendait le bruissement régulier des feuillets tournés. Les employés avaient tous les yeux rivés sur leurs dossiers.
On était en novembre. Les dossiers s’épaississaient de plus en plus. En cette période de l’année, le flux des rêves tendait généralement à grossir. C’était là une des principales constatations auxquelles Mark-Alem avait pu procéder au cours de cette première semaine. On continuerait de faire des rêves et d’en envoyer, et il en serait ainsi jusqu’à la fin des temps, mais leur nombre variait néanmoins d’une saison à l’autre. On était dans une phase montante. Il en arrivait des dizaines de milliers de tous les coins de l’Empire. Et ce rythme allait se maintenir jusqu’à la fin de l’année. Les dossiers gonfleraient, gonfleraient sans désemparer en même temps que le froid se ferait plus rigoureux. Puis, le Nouvel An passé, on observerait un certain reflux, jusqu’au printemps.
Mark-Alem jeta à la dérobée un nouveau regard vers son voisin de droite, puis vers celui de gauche. Lisaient-ils vraiment ou faisaient-ils semblant ? Il appliqua sa main droite contre sa tempe et baissa les yeux sur la feuille de papier posée devant lui, mais, au lieu des lettres, il avait l’impression de ne voir que des mouches perdues dans la grisaille. Non, il lui était impossible de continuer à lire. Ceux qui maintenaient leurs têtes penchées sur leurs dossiers ne lisaient probablement pas tous, mais, pour beaucoup, feignaient de lire. C’était vraiment un travail infernal.
Le front calé dans la paume de sa main, il s’employa à se remémorer tout ce qu’il avait entendu cette semaine-là, de la bouche des vieux fonctionnaires de la Sélection, sur le flux et le reflux des songes, sur les variations de leur nombre au gré des saisons, des précipitations, de la température, de la pression atmosphérique, de l’humidité de l’air. Les vétérans de la Sélection connaissaient bien tout cela. Ils en savaient long sur l’influence de la neige, des vents ou de la foudre sur les quantités de rêves, ils n’ignoraient pas non plus le rôle des secousses sismiques, de l’éclipse de lune ou de l’apparition des comètes. Le secteur de l’Interprétation comptait à coup sûr en son sein des maîtres prestigieux de l’analyse des songes, d’authentiques savants qui, derrière des visions où l’œil ordinaire ne percevait que les incohérents gribouillis du cerveau, savaient déceler des significations aussi étranges que dissimulées. Pourtant, dans aucun autre secteur du Tabir Sarrail on ne trouvait parmi les employés des vieux briscards comme ces anciens de la Sélection, capables de prévoir l’abondance ou la pénurie de rêves tout aussi facilement que les vieillards du commun pouvaient pressentir, à leurs douleurs rhumatismales, que le temps allait se détraquer.
Soudain, Mark-Alem songea à cet homme dont il avait fait la connaissance le premier jour. Où pouvait-il bien se trouver ? Depuis plusieurs jours, lors de la pause matinale, il l’avait cherché des yeux parmi la foule des employés, mais ne l’avait aperçu nulle part. Peut-être est-il souffrant ? se dit-il. Il pouvait aussi bien avoir été envoyé en mission dans quelque lointaine province ; c’était peut-être un des inspecteurs du Tabir, de ceux qui passaient le plus clair de leur temps en déplacements officiels aux quatre coins de l’Empire, tout comme ce pouvait n’être qu’un simple messager.
Il imagina les milliers de sections du Tabir Sarrail disséminées sur toute l’étendue immense du pays, les bâtiments sommaires, parfois de vulgaires baraques, qui les abritaient avec leurs deux ou trois employés encore plus modestes, besogneux, mal payés, qui se courbaient jusqu’à terre à la vue du plus modeste courrier du Tabir lorsque celui-ci venait emporter les rêves collectés, rampant et bredouillant devant lui uniquement parce que c’était l’envoyé du Centre. Dans certaines régions perdues, par des matinées pluvieuses, sur des chemins boueux, les habitants des sous-préfectures se mettaient parfois en route avant l’aube vers ces sections lugubres pour y rendre compte de leurs rêves. Sans prendre la peine de frapper, ils appelaient du dehors : Hadji, tu as ouvert ?
La plupart d’entre eux ne savaient ni lire ni écrire, et, pour ne pas oublier leur rêve, ils venaient là de très bonne heure, avant même d’aller prendre un petit verre à l’estaminet voisin. Ils le racontaient oralement, cependant que le copiste, les yeux ensommeillés, maudissant et le rêve et son auteur, transcrivait leurs dires. Ah, Dieu fasse que cette fois nous soyons plus heureux ! soupiraient certains, une fois le rêve consigné par écrit. Depuis longtemps courait une légende d’après laquelle un pauvre hère de quelque sous-préfecture ignorée avait, grâce à son rêve, sauvé l’État d’une affreuse calamité. En guise de récompense, il avait été convoqué à la capitale par le Souverain qui l’avait reçu dans son palais, l’avait prié de faire son choix parmi ses trésors et lui avait même offert pour épouse une de ses propres nièces, etc. Que Dieu fasse…, répétaient-ils avant de repartir sur le chemin boueux, sûrement en direction de l’estaminet, tandis que le copiste les suivait d’un regard ironique et, avant même qu’ils n’eussent atteint le coude du chemin, inscrivait sur sa feuille la mention nul.
Malgré la sévère consigne de bannir tout préjugé ou toute considération personnelle de l’appréciation des rêves, c’était pourtant ainsi que les employés procédaient au premier tri des matériaux. Ils connaissaient bien les habitants de la sous-préfecture, et, avant même que le nouvel arrivant eût franchi le seuil de leur bureau, ils savaient si c’était un bambocheur, un ivrogne, un bon à rien, ou s’il souffrait d’un ulcère. Cela avait souvent créé des problèmes, et on avait même décidé, quelques années auparavant, de priver les sections locales de cette compétence du premier tri. Mais la quantité de rêves envoyés directement à la Sélection s’étant de ce fait considérablement accrue, la décision avait été rapportée et, en dépit des inconvénients que pouvait présenter ce tri par les sections elles-mêmes, il leur fut de nouveau dévolu, le problème ne comportant pas d’autre solution.
Bien entendu, les faiseurs de rêves ignoraient tout de ces dessous. De temps à autre, ils venaient s’enquérir sur le pas de la porte : Alors, Hadji, y a-t-il quelque réponse au sujet de mon rêve ? – Non, pas encore, répondait Hadji. Mais tu es bien impatient, Abdul Kader ! L’Empire est grand et l’administration centrale, bien qu’on y travaille jour et nuit, ne peut examiner aussi rapidement la multitude de rêves qui lui sont envoyés. – Oui, bien sûr, tu as raison, répondait l’autre en portant son regard sur l’horizon, dans la direction où, selon lui, devait se situer le Centre. Comment pourrions-nous comprendre quelque chose aux affaires de l’État ?… Et il s’en allait, faisant traîner ses sabots de bois sur le chemin qui conduisait à l’estaminet.
Mark-Alem avait appris toutes ces choses-là la veille, de la bouche d’un inspecteur du Tabir avec qui il avait bu le café du matin. L’inspecteur venait de rentrer d’une province asiatique très reculée et se préparait à repartir, cette fois pour la partie européenne de l’Empire. Son récit avait laissé Mark-Alem interdit. Se pouvait-il que tout commençât de façon aussi banale ? Mais, comme s’il eût deviné sa déception, l’inspecteur s’était empressé de lui expliquer qu’il n’en allait pas partout de la sorte, que, souvent, les sections du Tabir Sarrail avaient pour sièges des bâtiments solides, dans des villes imposantes d’Asie et d’Europe, et que ceux qui venaient y apporter leurs rêves n’étaient pas de malheureux bougres de province, mais des personnages de haut rang, bardés de grades, de titres et de diplômes universitaires, à l’esprit subtil, à l’intelligence profonde et aux vastes ambitions. L’inspecteur s’était étendu un bon moment sur cet aspect, et Mark-Alem avait senti le Tabir Sarrail reprendre progressivement dans son esprit la place imposante qu’il y avait occupée. L’inspecteur s’était alors mis à lui narrer d’autres épisodes de ses voyages, mais la sonnerie avait interrompu son récit, et, à présent, Mark-Alem s’efforçait d’en imaginer lui-même la fin. Il songeait aux peuples qui vivaient sur le flanc gauche de l’Empire et à ceux qui en couvraient le flanc droit, aux peuples qui faisaient beaucoup de rêves et à ceux qui en faisaient peu, aux peuples qui racontaient volontiers leurs songes et à ceux qui s’y montraient fort réticents, comme les Albanais (l’esprit de Mark-Alem, très attaché à ses origines albanaises, enregistrait mécaniquement tout ce qui pouvait se dire sur ce pays). Il pensait aux rêves des peuples en état de rébellion, de ceux qui venaient d’être victimes de cruels massacres, voire de ceux qui traversaient des périodes d’insomnie. Ces derniers en particulier constituaient pour l’État une source de graves préoccupations dans la mesure où, après une telle période de veille, il fallait toujours s’attendre à un brusque regain. Aussi l’État prenait-il des mesures d’urgence pour prévenir le mal. Quand son interlocuteur avait évoqué cette insomnie des peuples, Mark-Alem l’avait regardé avec stupéfaction. Je sais que cela peut te paraître étrange, lui avait dit l’autre, mais il faut comprendre cela d’un point de vue relatif. Un peuple est réputé se trouver en état d’insomnie lorsque son volume global de sommeil a diminué sensiblement par rapport à la normale. Et qui, mieux que le Tabir Sarrail, peut déterminer ce rapport avec précision ? – En effet, c’est juste…, avait admis Mark-Alem. Il s’était remémoré ses récentes nuits blanches, mais en se disant aussitôt que l’insomnie de tout un peuple devait être quelque chose de bien différent de celle d’un individu.
Il se mit de nouveau à regarder à la dérobée sur sa droite et sur sa gauche. Tous semblaient plongés dans leurs dossiers, envoûtés comme s’il ne s’était pas agi de feuillets couverts d’écriture, mais de petits braseros où se consumait un charbon qui troublait les sens. Peut-être succomberai-je moi aussi petit à petit à cet envoûtement, songea-t-il, morose, et finirai-je par oublier le monde et le genre humain.
Cette semaine-là, conformément à la directive que lui avait donnée son chef, il avait passé une demi-journée dans chacune des salles de la Sélection, en compagnie d’un vieil employé, afin de s’initier à tous les aspects de son travail et d’enrichir son expérience, et lorsqu’il en avait eu terminé, il y avait deux jours de cela, ayant fait le tour des diverses opérations, il s’en était retourné à sa table, celle où on l’avait conduit le jour même de sa nomination.
En déambulant de salle en salle, Mark-Alem s’était instruit sur les grandes lignes du fonctionnement de la Sélection. Après l’examen des rêves dans la salle des Lentilles, ceux jugés sans valeur, empaquetés en grosses liasses, étaient portés aux Archives, tandis que ceux qui avaient été retenus étaient classés en plusieurs groupes, selon les types de questions concernés : sécurité de l’Empire et du Souverain (complots, trahisons, révoltes) ; politique intérieure (avant tout l’intégrité de l’Empire) ; politique extérieure (alliances, guerres) ; vie civile (exactions, abus, cas de corruption) ; indices d’un Maître-Rêve éventuel ; divers.
Le regroupement en divisions et subdivisions n’était pas chose facile. On avait même longuement discuté sur le point de savoir si cette tâche devait être confiée à la Sélection ou, pour l’essentiel, à l’Interprétation. En fait, elle aurait échu à l’Interprétation si ce secteur n’avait été aussi encombré. Finalement, on en était arrivé à une solution de compromis : la classification des rêves avait été laissée à la Sélection, mais son travail ne devait être considéré que comme une opération préliminaire, ayant plutôt valeur indicative. C’est ainsi qu’en tête de chaque dossier contenant les matériaux remis, on n’inscrivait pas Rêves concernant telle question, mais Rêves pouvant concerner telle question. En outre, alors que la Sélection assumait la pleine responsabilité de la répartition des rêves en nuls et en valables, elle n’en portait en revanche aucune pour ce qui était de leur classification. Tant et si bien que la tâche essentielle de la Sélection résidait en fait dans le tri. Le tri était la base de la Sélection, tout comme l’Interprétation était la base du Tabir Sarrail. Tu comprends maintenant que c’est nous qui commandons les portes d’accès par où arrivent tous les matériaux, avait dit le chef de son secteur à Mark-Alem le jour où celui-ci était revenu à son premier poste de travail. Au début, tu t’es sûrement dit que, dans la mesure où c’est par une opération de tri que commence le travail de la Sélection, et comme nous t’y avons affecté, ce devait être en bonne logique le moins important. Mais j’imagine qu’à présent, tu as dû comprendre que c’est là le fondement de tout le travail, et que nous n’y affectons jamais de débutants ! si nous avons fait exception pour toi, c’est parce que tu nous conviens.
Tu nous conviens… Cette phrase, Mark-Alem se l’était répétée mentalement des dizaines de fois, comme si cela avait pu l’aider à en pénétrer le sens. Or, elle était comme ça, fermée de toutes parts, énigmatique, polie comme une paroi lisse à laquelle on ne peut s’agripper pour tenter de la franchir.
Il se frotta de nouveau les yeux, voulut reprendre sa lecture, mais il en était incapable. Les lettres lui semblaient rougeâtres, comme éclairées par quelque reflet de feu ou de sang.
Il avait mis de côté une quarantaine de rêves qu’il avait jugés dépourvus d’intérêt. La plupart lui semblaient avoir été suscités par des soucis quotidiens, d’autres lui paraissaient fabriqués de toutes pièces, mais sans qu’il en fût tout à fait convaincu : il ferait bien de les relire. En vérité, il avait déjà lu chacun d’eux à deux ou trois reprises, mais, malgré tout, il n’était pas encore assuré de son jugement. Le chef lui avait bien recommandé de laisser au trieur suivant chaque rêve à propos duquel subsistait en lui quelque doute, en y accolant un grand point d’interrogation. Mais il avait déjà procédé ainsi pour bon nombre de rêves. En fait, rares étaient ceux qu’il avait jugé nuls et, s’il n’écartait pas non plus ces quarante-là, son chef serait en droit d’en déduire qu’il ne voulait prendre aucun risque et se délestait de tous les rêves sur les autres trieurs. Or, il exerçait lui aussi cette fonction et, à ce titre, sa tâche principale consistait précisément à sélectionner, non à se défausser sur les autres. De fait, que se passerait-il si tous les trieurs, pour se dérober à leurs responsabilités, transmettaient la majeure partie des rêves à l’Interprétation ? L’Interprétation finirait par en bloquer l’acceptation ou bien se plaindrait à la Direction. La Direction chercherait les causes de ces dysfonctionnements. Ah, me voilà dans un beau pétrin, soupira-t-il. Mais, après tout, à Dieu vat ! – et, avec une certaine rage, en se dépêchant, comme s’il eût redouté de changer d’avis, il inscrivit en tête de quatre ou cinq feuillets la mention nul, et y apposa son paraphe. En continuant de tracer la même mention sur les feuillets suivants, il éprouvait une joie vengeresse à l’encontre de ces malheureux inconnus qui, souffrant de coliques ou d’hémorroïdes, l’avaient tourmenté deux jours durant avec leurs rêves insensés, qu’ils n’avaient peut-être même pas faits du tout, mais simplement entendu raconter par d’autres. Crétins, bourriques, imposteurs ! grommelait-il à leur encontre, tout en inscrivant la formule de condamnation. Mais sa main se mouvait de plus en plus lentement, et elle finit par rester suspendue au-dessus du papier. Attends un moment, se dit-il, pourquoi t’emportes-tu comme ça ? En moins d’une minute, son accès de rage se trouvait de nouveau endigué par le doute.
En fait, ce travail n’était pas si simple, et ces misérables inconnus pouvaient même vous causer des ennuis. Les employés de tous les secteurs tremblaient rien que de penser au service qu’on appelait la Vérification. On lui avait raconté qu’un faiseur de rêves, à l’annonce d’un événement qui venait de se produire, avait écrit au Tabir Sarrail en prétendant qu’il l’avait prévu en songe. En pareil cas, on recherchait son rêve, on le retrouvait grâce au numéro d’enregistrement qui figurait à la Réception, on l’extrayait des Archives, et, si la plainte était fondée, on recherchait les employés coupables de n’en avoir point tenu compte. Les fautifs pouvaient être les interprètes, mais tout aussi bien les sélectionneurs qui avaient jugé le rêve nul, et, dans ce cas, leur faute était considérée comme plus grave encore, car l’erreur d’un interprète incapable de traduire correctement le signe annonciateur était plus justifiable que celle d’un sélectionneur qui n’en avait décelé aucun.
Maudit travail, se dit Mark-Alem, tout en étant le premier surpris par cet accès de rébellion de sa conscience. Mais, après tout, ajouta-t-il, tout cela pouvait bien aller au diable ! Il inscrivit la mention nul sur l’un des feuillets, mais, au suivant, il hésita de nouveau. Machinalement, ne sachant que faire de ce feuillet qui lui était resté entre les mains, il se mit à en relire le texte : Un terrain abandonné au pied d’un pont ; une espèce de terrain vague, de ceux où l’on jette les détritus. Parmi les ordures, la poussière, les éclats de lavabos brisés, un vieil instrument de musique à l’aspect insolite, qui jouait tout seul dans cette étendue déserte, et un taureau, apparemment mis en furie par ces sons, qui mugissait au pied du pont…
Affaire d’artiste, conclut Mark-Alem ; quelque musicien aigri, demeuré sans travail. Et il s’apprêta à inscrire la mention nul. Il n’en avait tracé que la première lettre quand son regard se porta sur les toutes premières lignes, qu’il avait sautées et où étaient mentionnés le nom de l’homme qui avait fait ce rêve, son métier et la date à laquelle il l’avait fait. Bizarrement, l’auteur de ce rêve n’était pas musicien, mais un marchand de quatre saisons de la capitale. Diable ! se dit Mark-Alem sans pouvoir détacher son regard de la feuille. Un maudit marchand de légumes sortait de son trou et venait vous plonger dans l’embarras ! De surcroît, il habitait la capitale, et il lui était donc éventuellement plus facile de se plaindre. Il effaça avec soin la lettre qu’il venait de tracer sur la feuille de papier et classa le rêve parmi les valables. Idiot ! murmura-t-il encore en jetant un dernier regard de travers à la feuille, comme à quelqu’un à qui l’on vient de faire une faveur imméritée. Il trempa sa plume dans l’encrier et, sans même les relire, inscrivit la mention nul sur plusieurs autres feuillets. Son accès de colère tombé, il se ressaisit. Il lui restait encore à examiner huit rêves, de ceux qu’à première vue il avait jugés dépourvus d’intérêt. Il les étudia posément un à un, et, à l’exception de l’un d’eux, qu’il fit passer parmi les valables, il laissa les autres là où ils étaient. Il n’était pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils trouvaient leur origine dans des bisbilles familiales, la constipation ou une continence forcée.
Ces heures de bureau lui paraissaient interminables. En dépit de la sensation de brûlure qu’il commençait d’éprouver aux yeux, il tira quelques autres feuillets du dossier des rêves non examinés et les plaça devant lui. Il eut l’impression de se fatiguer davantage à faire semblant de les lire qu’à les lire effectivement. Il choisit les feuillets portant les textes les plus courts, et, sans même regarder le nom de l’auteur du rêve, il lut ce qui était consigné sur l’un d’eux : Un chat noir avec la lune entre les dents courait, poursuivi par une multitude de gens, laissant derrière lui les traces sanglantes de l’astre blessé…
Oui, ce rêve-ci valait la peine qu’on s’y attardât. Avant de l’inclure dans la catégorie des valables, Mark-Alem le relut une nouvelle fois. C’était vraiment un rêve sérieux, que l’on devait prendre plaisir à analyser. Il en conclut que le travail des interprètes, pour difficile et délicat qu’il fût, devait être plein d’intérêt, surtout lorsqu’on avait affaire à des rêves pareils. Lui-même, malgré sa lassitude, sentit s’éveiller en lui le goût de l’interpréter. Au demeurant, cela ne lui semblait point trop ardu. Dès lors que la lune était le symbole de l’État et de la religion, le chat noir, lui, ne pouvait être à l’évidence qu’une force hostile agissant à leur détriment. Un tel rêve a toutes les chances d’être proclamé Maître-Rêve, se dit-il. Il regarda l’adresse de son auteur. Le rêve provenait d’une ville située sur les marches européennes de l’Empire. C’est de là que viennent les plus beaux songes, constata-t-il. L’ayant relu pour la troisième fois, il lui parut encore plus attachant, plus riche de significations. Un élément qui lui semblait présenter un intérêt tout particulier était cette foule qui rattraperait à coup sûr le chat noir et lui arracherait la lune des dents. Oui, ce rêve finira sûrement un jour par être consacré Maître-Rêve, se répéta-t-il, et c’est en esquissant un sourire qu’il contempla la feuille de papier ordinaire sur laquelle était décrit le songe, comme on regarde une jeune fille pour l’heure très effacée, mais qu’on sait promise à un destin de princesse.
Curieusement, Mark-Alem éprouva une sensation de soulagement. Il pensa d’abord lire deux ou trois feuillets supplémentaires, mais il y renonça, car il ne tenait pas à gâcher le sentiment de satisfaction que lui avait procuré ce rêve étrange. Il tourna la tête vers les grandes baies derrière lesquelles tombait le crépuscule. Il n’examinerait aucun autre rêve ce jour-là. Il se bornerait à attendre la sonnerie marquant la fin de la journée de travail. Bien que la lumière s’affaiblît de plus en plus, les têtes des employés restaient penchées sur leurs dossiers. Il ne faisait aucun doute que, même si la nuit ou les ténèbres éternelles étaient tombées sur cette pièce, ces têtes ne se seraient pas relevées avant que n’eût retenti la cloche.
Elle finit par sonner effectivement. Mark-Alem ramassa en hâte ses feuillets. De toutes les tables montait le bruit des tiroirs que l’on ouvrait pour y ranger les dossiers. Il ferma le sien à clé, et, bien qu’il fût l’un des tout premiers à quitter la salle, il lui fallut un bon quart d’heure avant de se retrouver dehors.
Dans la rue, il faisait froid. Débouchant des portails par grosses grappes, les employés se dispersaient dans des directions différentes. Sur le trottoir d’en face, comme chaque soir, un attroupement de badauds regardait la sortie des fonctionnaires du Palais des Rêves. De toutes les grandes institutions de l’État, y compris le Palais du Cheikh-ul-Islam et les bureaux du Grand Vizir, le Tabir Sarrail était le seul à susciter la curiosité du public, au point qu’il n’était presque pas de jour qu’on ne vît là des centaines de passants figés dans l’attente de la sortie des employés. En silence, avec leurs cols relevés à cause du froid, les gens observaient ces mystérieux fonctionnaires auxquels était confié le travail le plus énigmatique de l’État, ils les suivaient avec des yeux hagards, comme cherchant à retrouver sur leurs traits les traces des rêves qu’ils étaient chargés de déchiffrer, et ils ne s’éloignaient que lorsque les lourds portails du grand palais se refermaient en grinçant.
Mark-Alem pressa le pas. Les réverbères n’étaient pas encore allumés, mais ils le seraient à coup sûr avant qu’il eût atteint la rue où il habitait. Depuis qu’il avait été nommé au Tabir, l’obscurité éveillait en lui une certaine appréhension.
Les rues étaient pleines de piétons. De temps à autre passaient à vive allure des voitures aux fenêtres tendues de rideaux. Il songea qu’elles devaient certainement acheminer de belles courtisanes jusqu’à des rendez-vous secrets, et poussa un soupir.
Lorsqu’il arriva enfin dans sa rue, les réverbères étaient en effet allumés. C’était une artère tranquille, résidentielle, dont la moitié des constructions étaient entourées de lourdes grilles de fer forgé. Les marchands de marrons se préparaient à partir. Certains avaient déjà fourré leurs marrons, leurs cornets vides et leur charbon dans des sacs, et ils paraissaient attendre que leurs braseros surmontés de cribles en fer-blanc eussent refroidi quelque peu. L’agent de police posté là le salua avec respect. Du café du carrefour sortit, fin saoul, leur voisin Betch bey, ancien officier d’active, en compagnie de deux amis. À la vue de Mark-Alem, il leur souffla quelques mots. En les croisant, celui-ci se sentit dévisagé par leurs yeux remplis d’une curiosité craintive. Il hâta le pas. De loin, il put constater que le rez-de-chaussée et le premier étage de sa maison étaient éclairés. Il doit y avoir des visiteurs, se dit-il, mais il ne put réprimer un tressaillement. S’étant encore rapproché un peu, il aperçut, garée devant la porte, une voiture arborant la marque des Quprili, la lettre Q sculptée dans le bois des deux portières, mais, au lieu de le rassurer, cette vision ne fit qu’accroître son inquiétude.
Loke, la vieille servante de la maison, vint lui ouvrir.
— Que se passe-t-il ? fit-il en montrant d’un geste les fenêtres éclairées du premier étage.
— Tes oncles sont venus vous voir.
— Il est arrivé quelque chose ?
— Non, rien. Ils ne font que rendre visite.
Mark-Alem respira, soulagé. Qu’est-ce que j’ai donc ? se demanda-t-il en traversant la cour pour gagner la porte d’entrée. Il lui était souvent arrivé, quand il rentrait trop tard, de s’inquiéter en voyant toutes les fenêtres de la maison éclairées, mais jamais il n’avait été aussi troublé que ce soir-là. Ce doit être l’effet de mon nouveau travail, se dit-il.
— Deux de tes amis sont venus cet après-midi te demander, l’informa Loke qui marchait sur ses pas. Ils m’ont dit que tu ailles les voir demain ou après-demain à ce, ce… klab ou klob, comment diable appelez-vous ça ?
— Au club.
— C’est ça, au club !
— S’ils reviennent, dis-leur que je suis pris et que je ne pourrai y aller.
— Bon, fit la servante.
Dans le vestibule, Mark-Alem huma une bonne odeur de cuisine. Devant la porte du salon, il marqua un temps d’arrêt, sans trop savoir lui-même pourquoi. Finalement, il l’ouvrit et entra. Dans la grande pièce au sol entièrement recouvert de tapis se répandaient les senteurs familières du feu de bois. Il y avait là deux de ses oncles maternels : l’aîné, avec sa femme, et le cadet. Deux de ses cousins, l’un et l’autre vice-ministres, étaient aussi venus en visite. Il les salua tour à tour.
— Tu as l’air fatigué, lui dit l’aîné de ses oncles.
Mark-Alem haussa les épaules comme pour dire : Je n’y peux rien, c’est l’effet du travail… Il devina aussitôt qu’on venait de parler de lui et de sa nomination. Il observa sa mère qui était assise, jambes repliées de côté, près d’un des grands braseros en cuivre. Elle lui sourit légèrement et c’est alors seulement qu’il se sentit délivré de son anxiété. Il se plaça à un coin du divan, attendant que l’attention se détournât enfin de sa personne. De fait, au bout d’un instant, on s’était désintéressé de lui.
L’aîné de ses oncles reprit le fil du récit qu’avait, semblait-il, interrompu son arrivée. Il était gouverneur d’une des régions les plus reculées de l’Empire, et, à chaque fois qu’il revenait pour affaires dans la capitale, il rapportait de là-bas une foule d’histoires d’une singulière brutalité, que Mark-Alem trouvait en tous points identiques à celles qu’il avait déjà narrées lors de sa précédente visite. Son épouse, une femme d’apparence chétive, à la mine maussade, écoutait attentivement son mari en lançant de temps à autre un regard à l’assistance comme pour dire : Vous voyez où nous vivons ! Elle ne cessait de se plaindre du climat de cette contrée, du travail accablant de son mari, et, dans ses propos, on devinait une sourde et permanente rancœur envers son beau-frère, le second des trois frères, le Vizir, comme tous l’appelaient à présent. Du fait même de ses fonctions de ministre des Affaires étrangères, il était le plus haut placé de tous les Quprili, et elle, dans son for intérieur, lui en voulait de ne pas s’être suffisamment occupé de faire enfin revenir son frère à la capitale.
L’oncle cadet écoutait son frère aîné avec un sourire distrait. Quant à Mark-Alem, s’il se figurait le plus âgé de ses oncles comme un bronze recouvert d’une patine faite de toute la rudesse et du fanatisme de la vie de province, il sentait en revanche son inclination pour le plus jeune se renforcer de jour en jour. Blond, les yeux clairs, les moustaches roussâtres, et avec ce nom germano-albanais de Kurt, celui-ci passait pour la rose sauvage du clan des Quprili. À la différence de ses frères, il ne s’était jamais fixé à quelque poste important ; il s’était toujours adonné à des occupations bizarres qu’il ne tardait d’ailleurs jamais à délaisser : se consacrant tantôt à l’océanographie, tantôt à l’architecture, et ces derniers temps à la musique. Célibataire endurci, il montait à cheval en compagnie du fils du consul d’Autriche et entretenait, disait-on, une correspondance sentimentale avec plusieurs dames mystérieuses ; bref, il menait une vie aussi agréable que vaine, aux antipodes de celle de ses frères. Mark-Alem aurait rêvé de l’imiter, mais il s’en sentait bien incapable. À présent parfaitement rasséréné, tout en écoutant deviser ses deux oncles, il revoyait mentalement, garée devant chez lui, la voiture qui les avait amenés jusqu’ici, cette voiture qui, chaque fois qu’elle lui apparaissait, lui inspirait une joie mêlée de crainte, car c’était toujours elle qui avait apporté les bonnes comme les plus mauvaises nouvelles.
Le Palais, ainsi que les gens de la famille appelaient entre eux la résidence du plus prestigieux des Quprili, était doté de plusieurs voitures, mais toutes identiques, et, pour Mark-Alem, elles avaient fini par n’en constituer qu’une seule : la voiture, tour à tour faste ou néfaste, avec ce Q sculpté dans le bois des portières, qui acheminait de la maison mère aux autres demeures de la grande famille tantôt des arcs-en-ciel, tantôt de sombres nuées. Plus d’une fois il avait été question de remplacer la lettre Q par un K, conformément à l’orthographe officielle de l’ottoman – Köprülü –, mais la famille s’y était toujours refusée et elle avait conservé la lettre Q, de même que toutes les autres lettres de son patronyme appartenant à l’alphabet albanais.
— Alors, tu es entré au Tabir Sarrail ? lança à Mark-Alem l’aîné de ses oncles, qui avait enfin terminé son discours. Tu t’es finalement décidé ?
— Nous en avons décidé tous ensemble, dit la mère.
— Vous avez bien fait, fit l’oncle. C’est une fonction estimée, une situation importante. Mes meilleurs vœux de succès !
— Inch Allah, merci ! conclut la mère.
Les deux cousins se mêlèrent à la conversation. En les écoutant parler, Mark-Alem se remémora les interminables discussions auxquelles avait donné lieu son futur emploi avant que le choix ne se fût finalement porté sur le Tabir. Quiconque eût entendu leurs conversations du dehors en fût resté bouche bée : pouvait-on parler d’un ton si préoccupé de la recherche d’un emploi pour un rejeton des Quprili, cette illustre famille qui avait non seulement donné à l’Empire cinq premiers ministres, mais un nombre infini de ministres, d’amiraux, de généraux, dont deux avaient commandé les campagnes de Hongrie, un autre celle de Pologne, un autre encore l’invasion de l’Autriche ; cette famille qui, aujourd’hui encore, malgré son relatif effacement, demeurait l’un des piliers de l’Empire, la première à avoir lancé l’idée de la reconstruction du grand État sous la forme des E.U.O. (États-Unis ottomans), la seule famille, avec la dynastie impériale, à figurer dans le Larousse, et cela à la lettre K, avec la notice suivante : KÖPRÜLÜ : grande famille albanaise dont cinq membres furent, de 1666 à 1710, grands vizirs de l’Empire ottoman, famille à la porte de laquelle, enfin, venaient frapper timidement les hauts fonctionnaires de l’État pour solliciter protection, avancement, intercession en vue d’une grâce…
Voilà qui pouvait à première vue paraître étonnant, voire quasi incroyable, mais, aux yeux de ceux qui connaissaient plus à fond l’histoire des Quprili, il n’en allait pas du tout de même. Il y avait près de quatre cents ans que, dans la gloire insigne qui l’entourait, cette grande famille semblait également vouée à un malheur incessant. Aussi éclatante que ténébreuse, sa chronique comptait autant de hauts dignitaires, ministres, gouverneurs, premiers ministres, que de condamnés à la prison ou à la mort, de décapités ou de disparus. Nous autres Quprili, disait sur un ton mi-plaisant le benjamin des trois oncles, Kurt, nous sommes un peu comme ces gens qui travaillent la terre au pied du Vésuve. Tout comme eux, qui vivent à l’ombre du volcan, sont recouverts de cendres quand celui-ci entre en éruption et s’embrase, ainsi sommes-nous périodiquement frappés par le Souverain à l’ombre duquel nous vivons. Et de même que ces gens-là, en dépit de tous les malheurs que le volcan leur inflige régulièrement, n’en reprennent pas moins, dès qu’il s’est apaisé, le cours de leur existence, là, sur ces terres fertiles autant que dangereuses qui s’étendent à ses pieds, de même, malgré tous les coups que nous porte le Souverain, nous restons à son ombre et le servons avec fidélité.
Depuis son enfance, Mark-Alem se souvenait des allées et venues des domestiques, avant l’aube, dans leur grande maison, des chuchotements dans les couloirs, de ses tantes qui, la mine épouvantée, venaient frapper à la grand-porte, il se rappelait ces journées entières émaillées de sombres nouvelles, d’attentes, d’angoisses, jusqu’à ce que revînt l’apaisement avec les larmes placides versées sur le condamné dans son cachot, puis la vie reprenait son cours comme avant, dans l’attente d’une nouvelle phase de splendeur ou de quelque nouveau malheur. De fait, disait-on, dans la famille des Quprili, ou bien les hommes accédaient aux plus hautes fonctions, ou bien ils sombraient dans la disgrâce ; pour eux, pas de demi-mesures.
Heureusement que toi, au moins, tu ne portes pas le nom des Quprili, lui disait sa mère de temps à autre, sans trop croire elle-même à ses paroles de réconfort. C’était son unique enfant et, après la mort de son mari, la seule préoccupation de toute son existence avait été de protéger son fils contre la mauvaise part du destin des Quprili. Ce souci avait ajouté à son intelligence, à son autorité et, étonnamment, à sa beauté. Longtemps, dans son for intérieur, elle avait décidé de tenir Mark-Alem à l’écart de la carrière administrative. Mais, du jour où il eut grandi et terminé ses études, sa décision parut de moins en moins justifiée. Dans la famille des Quprili, il n’y avait pas de désœuvrés ; bon gré mal gré, il fallait lui trouver un emploi. Un poste où les possibilités de faire carrière fussent les plus grandes, et celles d’être jeté en prison les plus réduites possible. On en avait longuement discuté en famille : on avait songé à la diplomatie, à l’armée, à la cour, à la banque, à l’administration, on avait soupesé les bons et les mauvais côtés de chaque fonction, les chances de promotion ou de destitution, on avait épluché chaque poste ; on avait rejeté celui-ci, qui semblait peu indiqué, voire dangereux, pour en choisir un autre ; puis, pour les mêmes motifs, on avait également renoncé à celui-là, et pensé à un troisième qui, à première vue, semblait différer des deux premiers, mais dont on avait fini par conclure, après examen un peu plus approfondi, que, sûr en apparence, il était en fait plus dangereux que les autres ; à la suite de quoi on en était revenu au premier, à celui dont on avait dit au début : ô mon Dieu, n’importe où, mais surtout pas là ! – et on avait continué ainsi, jusqu’à ce que sa mère, excédée par toutes ces tergiversations, eût fini par dire : Il n’a qu’à aller où il veut, on ne peut échapper à ce qui est écrit !
Là-dessus, au moment où ils s’apprêtaient à laisser Mark-Alem choisir lui-même, son second oncle, le Vizir, qui jusqu’alors ne s’était guère mêlé à la discussion, avait finalement exprimé son avis. De but en blanc, ce qu’il proposait parut une idée si saugrenue qu’elle semblait devoir être accueillie avec le sourire, mais, sur le visage de chacun, tout sourire eut tôt fait de s’évanouir pour laisser place à une expression d’ahurissement. Le Palais des Rêves ? Comment ça ? Pourquoi donc ? Puis, peu à peu, à mieux y réfléchir, l’idée leur avait semblé couler de source. Au fond, pourquoi pas au Tabir Sarrail ? Quel mal y avait-il à travailler là-bas ? Non seulement il n’y avait aucun mal, mais c’était au contraire un bien meilleur emploi que la plupart des autres, tous truffés de pièges. Mais celui-ci ne recelait-il aucun danger ? Si, bien sûr, mais c’étaient de toute façon des dangers de rêve, dans un monde de rêves, comprends-tu, ce monde où les Anciens souhaitaient être transportés quand, se trouvant en détresse, ils disaient : ô mon Dieu, fais en sorte que ce ne soit qu’un songe !
Voilà comment les choses s’étaient passées. Peu à peu, l’idée du ministre s’enracina dans l’esprit de la mère. Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt ? se disait-elle. Le Tabir lui semblait la seule institution capable d’assurer le salut de son fils. Outre que cet organisme offrait des possibilités illimitées de faire carrière, l’avantage essentiel qu’elle y trouvait résidait dans son caractère vague et brumeux. Dans cette administration, la réalité se dédoublait, on accédait très vite au domaine de l’irréel, et ce brouillard lui semblait précisément l’élément susceptible de servir de meilleur refuge à son fils quand viendraient à éclater les orages.
Les autres aussi se rallièrent à son avis. Au surplus, se disaient-ils, si le Vizir y avait songé, ce n’était pas pour rien. Ces derniers temps, le Tabir Sarrail jouait un rôle accru dans les affaires de l’État. Les Quprili, naturellement enclins à regarder les vieilles institutions traditionnelles avec une certaine ironie, avaient quelque peu sous-estimé le Palais des Rêves. Des années auparavant, c’étaient même eux, affirmait-on, qui, sans réussir pour autant à le faire fermer, en avaient rabaissé notablement le pouvoir. Mais, pour l’heure, le Souverain l’avait rétabli dans toute son autorité d’antan.
Mark-Alem avait appris tout cela progressivement, au fil des longs débats auxquels se livraient ses proches sur l’emploi qui lui conviendrait le mieux. Naturellement, quand on disait que les Quprili avaient un peu sous-estimé le Tabir, cela ne signifiait nullement qu’ils n’y avaient pas leurs gens à eux. S’ils s’étaient montrés assez légers pour le négliger tout à fait, ils auraient depuis longtemps cessé d’être ce qu’ils étaient. Mais, apparemment absorbés par d’autres rouages de l’État, et surtout confiants qu’ils parviendraient de nouveau à neutraliser l’esprit de cette institution molle, comme ils la surnommaient en plaisantant entre eux, ils avaient relâché leur attention vis-à-vis d’elle. Et c’était, semble-t-il, cette négligence qu’ils s’efforçaient à présent de réparer. Ils y avaient certes leurs gens, et par dizaines, mais, malgré tout, on ne peut compter sur eux comme sur des personnes de son sang, avait dit le Vizir à sa sœur. Il était visiblement nerveux, et elle avait eu le sentiment que cette affaire le préoccupait plus qu’il ne voulait bien le montrer. Il avait sûrement à l’esprit quelque chose de plus que ce qu’il lui avait déclaré.
Cet entretien avait eu lieu deux jours avant que Mark-Alem ne se présentât au Tabir Sarrail. Durant toute cette période, son nom et celui du Palais des Rêves n’avaient cessé d’être indissociablement mêlés. À présent encore, on les accouplait et c’est la raison pour laquelle cette conversation l’agaçait. Il espérait bien qu’ils allaient changer de sujet en passant à table. Par bonheur, ils n’attendirent pas même cet instant-là. En fait, on continua de parler du Tabir Sarrail, mais sans plus le rattacher à lui, et il n’en fut que plus attentif à ce qui se disait.
— De toute façon, on peut affirmer aujourd’hui que le Tabir Sarrail a pleinement recouvré son autorité de jadis, fit l’un des oncles.
— Pour ma part, bien que je sois un Quprili, jamais je n’ai pensé que son autorité puisse être aisément ébranlée, observa Kurt. Ce n’est pas seulement une des plus vieilles institutions de l’État, c’en est aussi, à mon avis, en dépit de son appellation séduisante, une des plus redoutables.
— Ce n’est pas la seule, il en est d’autres, objecta un cousin.
Kurt sourit.
— Oui, mais la terreur en elles est manifeste, la peur qu’elles inspirent se voit de loin comme une fumée noire, alors que pour le Tabir Sarrail, il en va tout autrement.
— Et pourquoi, selon toi, le Palais des Rêves est-il si redoutable ? intervint la mère de Mark-Alem.
— Il ne l’est pas au sens où tu pourrais l’entendre, dit Kurt en regardant à la dérobée son neveu. Je pensais à un tout autre aspect. À mon avis, de tous les mécanismes de l’État, le Palais des Rêves est le plus étranger à la volonté des hommes. Vous comprenez ce que je veux dire ? C’est le plus impersonnel de tous, le plus aveugle, le plus fatal, donc, par là même, le plus étatique qui soit.
— Eh bien moi, j’ai le sentiment que lui aussi, d’une certaine manière, peut être tenu en mains, lança le second cousin.
Celui-ci était chauve, avec des yeux où l’intelligence se manifestait d’une manière bien particulière : à demi éteints, on eût dit qu’ils étaient précisément consumés par cette intelligence dont lui-même semblait volontiers disposé à céder une partie.
— Pour moi, reprit Kurt, c’est le seul organe de notre État par lequel la part de ténèbres dans la conscience de ses sujets entre directement en contact avec lui. (Il scruta tour à tour chacun des présents comme pour se rendre compte de l’effet produit par ses paroles.) Certes, poursuivit-il, les multitudes ne gouvernent pas, mais elles sont ainsi dotées d’un mécanisme à travers lequel elles influent sur toutes les affaires, les vicissitudes et les crimes de l’État, et ce rouage n’est autre que le Tabir Sarrail.
— Tu veux dire, s’enquit le cousin, qu’elles ont une certaine responsabilité globale dans tout ce qui se produit, et qu’elles pourraient en éprouver un certain sentiment de culpabilité ?
— Oui, répondit Kurt, ajoutant d’une voix plus ferme : d’une certaine façon, oui.
L’autre sourit, mais, comme ses yeux étaient à demi fermés, on n’aperçut qu’un bout de son sourire, comme un rai de lumière au bas d’une porte.
— Malgré tout, pour moi, c’est l’institution la plus absurde de tout l’Empire, dit-il.
— Elle serait absurde dans un monde logique, fit Kurt. Dans notre monde tel qu’il est, en revanche, je la trouve parfaitement normale !
Le cousin se mit à rire à gorge déployée, mais, voyant le gouverneur se rembrunir, il étouffa progressivement son rire.
— On entend pourtant murmurer un peu partout que les choses sont plus profondes que cela, lança l’autre cousin. Rien n’est jamais aussi limpide qu’il y paraît. Par exemple, qui peut savoir aujourd’hui ce qu’il en était réellement de l’Oracle de Delphes ? Ses archives ont été perdues ou, pour être plus exact, on les a fait disparaître. Et la nomination de Mark-Alem n’a pas été elle-même aussi simple…
Très attentive, la mère de Mark-Alem s’efforçait de ne pas perdre un mot de ce qui se disait.
— Vous feriez mieux de parler d’autre chose, intervint alors le gouverneur.
Ma nomination n’a pas été aussi simple…, se répéta Mark-Alem et, par bribes, défilèrent dans sa mémoire certaines scènes de cette première matinée où il s’était rendu au Tabir comme l’être le plus perdu qui fût au monde, mêlées aux dernières heures si fastidieuses de sa journée de travail à la Sélection. Dire qu’il pense sans doute que je suis entré au Tabir pour en faire la conquête ! se dit-il en riant amèrement au-dedans de lui-même.
— Allons, ne parlons plus de tout cela ! lança de nouveau l’aîné des oncles.
Sur ces entrefaites, Loke vint annoncer que le dîner était servi et tous se levèrent pour gagner la salle à manger.
À table, l’épouse du gouverneur se mit à parler des us et coutumes de la province qu’administrait son mari, mais Kurt, sans trop de respect, la coupa :
— J’ai invité des rhapsodes d’Albanie, dit-il.
— Comment ? firent deux ou trois voix.
Manifestement, ce comment ? voulait dire : D’où t’est venue une idée pareille ? Pourquoi ça ? Qu’est-ce que cette nouvelle lubie ?
— Je m’entretenais avant-hier avec le consul d’Autriche, reprit-il, et savez-vous ce qu’il m’a dit ? Vous autres, les Quprili, vous êtes aujourd’hui la seule famille d’illustre lignée en Europe et probablement au monde à laquelle soit consacrée une chanson de geste.
— Ah, fit l’un des oncles, je comprends !
— Selon lui, la geste qui nous est dédiée s’apparente aux Nibelungen et il a même précisé : Si l’on chantait encore aujourd’hui à propos d’une famille française ou allemande le centième de ce qu’on chante sur vous dans les Balkans, elle le claironnerait comme son plus haut titre de gloire. Alors que vous, les Quprili, c’est à peine si vous y prêtez attention !… Voilà ce qu’il m’a dit.
— C’est clair, reprit l’un des oncles. Seulement, il y a une chose que je ne comprends pas : tu as parlé de rhapsodes albanais, n’est-ce pas ? S’il s’agit de la geste que nous connaissons tous, que viennent faire ici des rhapsodes albanais ?
Kurt Quprili le regarda droit dans les yeux, mais ne lui répondit pas. La discussion sur la geste de la famille était aussi ancienne chez les Quprili que les antiques vaisselles précieuses, présents des souverains, que chaque génération recueillait pieusement de la précédente pour la transmettre à son tour à la génération suivante. Mark-Alem avait entendu parler de cette geste depuis sa tendre enfance. Au début, il avait imaginé l’epos (on l’appelait également ainsi) comme quelque chose de long, créature intermédiaire entre l’hydre et le serpent, vivant au loin dans quelque montagne enneigée et dont le corps, comme celui des monstres fabuleux, renfermait le sort de sa famille. Mais, en grandissant, il avait peu à peu compris – encore que de manière confuse – ce qu’était au juste cette geste. En fait, Mark-Alem s’expliquait mal comment les Quprili pouvaient vivre et tenir le haut du pavé dans la capitale impériale alors qu’au loin, à l’intérieur des étranges Balkans, dans la province nommée Bosnie, on chantait une geste à eux consacrée. Et son esprit avait encore plus de mal à concevoir que cette geste fût chantée non pas dans le pays natal des Quprili, en Albanie, mais en Bosnie, et, de surcroît, qu’elle n’existât pas dans leur langue maternelle, l’albanais, mais en serbe. Une fois l’an, au cours du mois de ramadan, venaient des rhapsodes de Bosnie. Plusieurs jours durant, ils étaient hébergés chez les Quprili pour chanter leurs longues chansons de geste en s’accompagnant d’un instrument de musique qui émettait un son plaintif. C’était là une coutume perpétuée depuis des centaines d’années et que les nouvelles générations de Quprili n’avaient osé ni rejeter ni même modifier. Réunis dans la grande chambre d’hôtes, ils écoutaient la voix traînante des rhapsodes slaves dont ils ne comprenaient pas un traître mot, hormis le nom de Quprili qu’ils prononçaient Tchuprili. Puis les rhapsodes recevaient leur rémunération coutumière et s’en allaient, laissant derrière eux une sensation de vide, d’énigme non résolue, suscitant pendant plusieurs jours d’affilée, chez les maîtres de céans, des soupirs immotivés pareils à ceux qu’engendre une brusque variation du temps.
Le bruit courait pourtant que le Souverain jalousait les Quprili précisément à cause de cette geste. Des dizaines de divans et de poésies avaient été composés à sa gloire par les poètes officiels, mais nulle part on ne lui avait consacré un epos semblable à celui inspiré par les Quprili. On disait même que cette jalousie était justement l’une des causes des foudres dont le Souverain frappait périodiquement les Quprili. Mais pourquoi n’offririons-nous pas cette geste au Sultan pour échapper une bonne fois à tous ces malheurs ? avait suggéré un jour le petit Mark-Alem après avoir entendu soupirer les adultes. – Tais-toi ! lui avait répondu sa mère. La geste n’est pas quelque chose dont on puisse faire cadeau, tu comprends, c’est comme les alliances ou les bijoux de famille, une de ces choses qu’on ne peut donner, quand bien même on le voudrait.
— Il m’a dit : Cela s’apparente aux Nibelungen, reprit Kurt d’un air songeur. Ces jours-ci, je n’ai cessé de me reposer la question qui fut si souvent formulée dans notre maison. Pourquoi les Slaves ont-ils composé une geste en notre honneur, alors que nos compatriotes albanais, dans leur épopée, se taisent à notre sujet ?
— Rien de plus simple, dit l’un des cousins. S’ils se taisent, c’est parce qu’ils ont attendu quelque chose de nous et qu’ils ont été déçus dans leur attente.
— Alors, selon toi, ce serait plutôt par dépit ?
— Tu peux l’entendre comme tu voudras.
— Moi, je me l’explique fort bien, intervint l’autre cousin. C’est un très ancien malentendu entre notre famille et les Albanais. Ils ont du mal à se faire aux dimensions impériales de notre famille, ou plutôt, c’est quelque chose qui ne leur paraît pas essentiel. Ils ne font guère cas de ce qu’ont accompli et continuent d’accomplir les Quprili pour l’ensemble de l’Empire dont l’Albanie n’est qu’une petite partie. Ce qui les intéresse, c’est seulement ce que nous avons fait pour cette petite partie-là, pour l’Albanie. Ils ont toujours attendu que nous fassions quelque chose de particulier pour eux.
Il ouvrit les bras comme pour dire : Voilà ce qu’il en est.
— Certains, reprit-il, jugent l’Albanie vouée au malheur ; d’autres, au contraire, pensent qu’elle est née sous une bonne étoile. Moi, je pense que son destin dépasse cette alternative. Elle ressemble par quelque côté à notre famille. Elle a vu fondre sur elle et les faveurs et les rigueurs du sultan.
— Et qu’est-ce qui, des faveurs ou des rigueurs, a pesé d’un plus grand poids ? demanda Kurt.
— Difficile à dire, répondit le cousin. Je n’oublie pas une réflexion que m’a faite un jour un Juif : Quand les Turcs se ruaient sur vous en brandissant leurs lances et leurs sabres, vous autres Albanais avez pensé à juste titre qu’ils venaient vous conquérir, alors qu’en fait ils vous apportaient en présent tout un Empire !
— Ha ! ha ! s’esclaffa Kurt.
Les yeux éteints du cousin semblèrent émettre un ultime brasillement.
— Mais, comme tout cadeau d’un insensé, précisa l’autre, il fut remis avec violence, et même dans l’effusion de sang.
— Ha ! ha ! rit Kurt, plus fort cette fois.
— Pourquoi ris-tu ? intervint son frère aîné, le gouverneur. Le Juif avait parfaitement raison. Les Turcs ont partagé le pouvoir avec nous, et cela, tu le sais aussi bien que moi.
— Naturellement, fit Kurt, les cinq premiers ministres appartenant à notre famille suffiraient à eux seuls à en témoigner.
— Ça n’a été là qu’un début, dit le frère aîné. Après eux sont venus des centaines de hauts fonctionnaires.
— Ce n’est pas pour cela que j’ai ri, fit Kurt.
— Tu as été trop gâté, lui lança l’autre d’un air grognon.
Une lueur s’alluma au fond des yeux de Kurt.
— Les Turcs, reprit le cousin en cherchant à retenir l’attention de l’assistance, nous ont apporté, à nous autres Albanais, ce qui nous manquait : les grands espaces.
— Mais aussi de bien grandes complications, dit Kurt. La vie d’un seul individu est déjà assez embrouillée lorsqu’elle se trouve engagée dans les mécanismes du pouvoir ; que dire alors du drame de tout un peuple pris dans de tels rouages !
— Que veux-tu dire par là ?
— Ne venez-vous pas de rappeler que les Turcs ont partagé le pouvoir avec nous ? Mais partager le pouvoir, ce n’est pas prendre sa part des épaulettes et des tapis. Je dirais que ça ne vient qu’après. Partager le pouvoir, cela veut dire avant tout partager les crimes !
— Kurt, on ne peut pas parler comme ça !
— De toute façon, ce sont les Turcs qui nous ont donné nos véritables dimensions, enchaîna le cousin. Et nous les en avons maudits.
— Non, pas nous. Eux ! intervint le gouverneur.
— Oui, pardon : eux, les Albanais de là-bas.
Il s’installa un silence tendu au milieu duquel Loke apporta des plateaux remplis de gâteaux.
— Ils conquerront un jour leur vraie indépendance, mais ils perdront toutes ces vastes possibilités, reprit le cousin. Ils perdront cet espace immense où ils pouvaient voler comme le vent, ils se renfermeront sur leur territoire étroit, leurs ailes seront entravées dans leurs mouvements et ils irons battre d’une montagne à l’autre comme ces oiseaux qui ne peuvent suffisamment prendre leur essor ; ils s’étioleront, se ramolliront et se diront en fin de compte : Qu’avons-nous gagné à cela ? Alors ils lèveront les yeux en quête de ce qu’ils ont perdu, mais pourront-ils jamais le retrouver ?
L’épouse du gouverneur inspira profondément. Nul n’avait touché aux gâteaux.
— N’empêche que pour le moment, ils font silence sur nous, objecta Kurt.
— Un jour, ils nous comprendront, fit le frère aîné.
— Nous aussi, nous devons les écouter.
— Mais s’ils se taisent, comme tu viens de le rappeler ?
— Écoutons leur silence, dit Kurt.
Le gouverneur s’esclaffa bruyamment.
— Tu es resté un excentrique, fit-il entre deux éclats de rire. Je te l’ai dit : la vie de la capitale t’a beaucoup trop gâté. Une année de service dans quelque lointaine province ne te ferait pas de mal.
— Dieu nous en garde ! s’exclama entre ses dents la mère de Mark-Alem.
Le rire du gouverneur avait dissipé la légère tension qui s’était installée quelques instants auparavant autour de la table, et tous allongèrent leurs fourchettes vers les plateaux de gâteaux.
— Si j’ai invité ces rhapsodes albanais, expliqua Kurt, c’est que j’ai souhaité entendre l’épopée albanaise. Le consul d’Autriche, qui en a lu des passages, m’a dit qu’il trouvait les gestes albanaises beaucoup plus belles que les bosniaques.
— Vraiment ?
— Oui, dit Kurt. (Ses yeux clignèrent, comme aveuglés par la réverbération du soleil sur la neige.) S’y trouvent évoqués des poursuites à travers monts, des combats singuliers, des rapts de femmes et de jeunes filles, des cortèges nuptiaux s’acheminant vers des noces pleines de
dangers, des khroushk(1) cloués sur place, pétrifiés d’avoir commis quelque erreur en cours de marche, des chevaux ivres de vin, des preux lâchement aveuglés sur leurs montures également aveugles cavalcadant à travers des monts qui retiennent leur souffle, des chouettes annonciatrices du malheur, des coups frappés la nuit aux portes d’étranges manoirs, un macabre défi à se battre en duel lancé à un mort par un vivant qui tourne autour de sa tombe avec une meute de deux cents chiens, les gémissements du mort qui ne parvient pas à se lever de sa tombe pour se mesurer avec son ennemi, hommes et dieux mélangés qui se querellent, se frappent, se marient entre eux, hurlements, combats, horribles malédictions, et, planant sur tout cela, un soleil froid qui éclaire mais ne chauffe pas.
Mark-Alem écoutait, comme envoûté. Une nostalgie inconnue, ou plutôt étrangère, pour cette lointaine neige d’hiver que ses pas n’avaient jamais foulée, l’envahit tout entier.
— C’est cela, l’épopée albanaise dont nous sommes absents, dit Kurt.
— Si elle est vraiment telle que tu viens de nous la décrire, on imagine mal, en effet, que nous y soyons évoqués quelque part, remarqua l’un des cousins. Elle s’apparenterait plutôt à une fièvre tragique !
— Alors que nous figurons dans l’épopée slave…, fit observer Kurt.
— Cela ne suffit-il pas ? répliqua le cousin au regard éteint. Tu as toi-même dit que nous sommes la seule famille en Europe et peut-être même au monde à être célébrée par un peuple dans une chanson de geste. Cela ne te paraît-il pas assez ? Tu voudrais peut-être que nous le soyons par deux peuples ?
— Tu me demandes si cela ne me suffit pas, fit Kurt, et moi je te réponds : Non !
Les deux cousins hochèrent la tête avec indulgence. Son frère aîné sourit lui aussi.
— Tu es resté un original, observa-t-il ; décidément, tu n’as pas changé.
— Quand les rhapsodes arriveront, reprit Kurt, je vous invite tous à les entendre. Ils chanteront entre autres la vieille Ballade du pont aux trois arches, dont dérive le nom de notre famille…
Mark-Alem écoutait, bouche bée.
— Ils chanteront cette fameuse ballade, poursuivit Kurt, mais, cette fois, dans sa version albanaise, je n’en ai encore rien dit au Vizir, mais je ne pense pas qu’il trouve à objecter à ce que nous les hébergions. Ils auront fait une longue route, sans compter l’embarras de devoir dissimuler leurs instruments de musique. Mais ça vaut la peine…
Kurt continuait à disserter d’un ton passionné. Il évoqua de nouveau le rapport existant entre leur famille, ici, et l’épopée balkanique, là-bas, de même que les relations entre l’administration et l’art, l’éphémère et l’éternel, la chair et l’esprit…
— Quoi qu’il en soit, parles-en tant que tu voudras entre ces quatre murs, mais garde-toi de le faire nulle part ailleurs, lui recommanda son frère aîné dont le visage s’était assombri.
Autour de la table s’abattit un silence que les derniers cliquetis des fourchettes contre la porcelaine des assiettes rendaient encore plus tendu.
Pour détendre l’atmosphère, le gouverneur s’adressa à Mark-Alem d’un ton enjoué :
— Dis-moi, mon neveu : depuis quelque temps, je ne t’entends jamais plus te mêler à la conversation. Apparemment, tu t’es plongé de la tête aux pieds dans le monde des rêves !
Mark-Alem se sentit à nouveau rougir. Voilà que l’attention de tous se concentrait à nouveau sur lui.
— Tu travailles à la Sélection, n’est-ce pas ? reprit son oncle. Le Vizir m’a demandé hier de tes nouvelles. La véritable carrière au Palais des Rêves, m’a-t-il dit, commence à l’Interprétation, car c’est seulement là que s’accomplit un travail vraiment créatif et que peuvent briller les capacités personnelles de chacun. N’est-ce pas ton avis ?
Mark-Alem haussa les épaules comme pour signifier que ce n’était pas lui qui avait choisi le secteur où il devait travailler. Mais, dans le regard de l’aîné de ses oncles, il lui sembla discerner comme une secrète lueur.
Bien que le gouverneur eût promptement baissé les yeux sur son assiette, cette lueur insolite n’avait pas davantage échappé à sa propre sœur. C’est avec une attention inquiète qu’elle se remit à suivre la discussion sur le Tabir Sarrail à laquelle tous, sauf son fils, participaient à présent.
Oui, sauf Mark-Alem qui se trouvait pourtant à présent au cœur même du Tabir… L’esprit de sa mère travaillait, comme en proie à quelque fièvre. Aurait-elle si longtemps veillé sur son fils pour le jeter finalement dans une cage aux fauves qui, en dépit de sa séduisante dénomination, n’était en réalité qu’un mécanisme aveugle, fatal, cruel, ainsi qu’ils venaient tous de le qualifier ?
Du coin de l’œil, elle contemplait le visage émacié de son fils. Comment son Mark-Alem s’orienterait-il dans ce chaos de rêves, dans ces brumeux flocons de sommeil, dans ces cauchemars aux confins de la mort ? Comment l’avait-elle laissé pénétrer dans un pareil enfer ?
Autour de lui, la conversation sur le Tabir Sarrail se prolongeait, mais il se sentait trop las pour la suivre. Kurt et l’un de ses cousins discutaient sur le fait de savoir si le regain de pouvoir du Palais des Rêves était un indice de la crise actuelle du super-État ottoman, ou simplement un hasard, tandis que le gouverneur s’évertuait à répéter : Allons, allons, parlons d’autre chose…
Finalement, les visiteurs se levèrent pour aller prendre le café au salon. Ils ne repartirent qu’assez tard, vers minuit. Mark-Alem gagna à pas lents sa chambre au premier étage. Il n’avait nulle envie de dormir, mais il ne s’en inquiétait guère. On l’avait informé que, les deux premières semaines, les employés nouvellement affectés au Tabir Sarrail souffraient généralement d’insomnie, mais qu’ils ne tardaient pas à retrouver ensuite le sommeil.
Il s’étendit sur son lit et resta un long moment les yeux ouverts. Il avait l’esprit très serein. C’était une insomnie exempte de souffrances, régulière et froide. Et cette insomnie n’était pas la seule chose à avoir changé en lui. Tout, dans son être, paraissait avoir subi une transformation. La grande horloge du carrefour sonna deux heures. Il se dit que vers trois heures, trois heures et demie au plus tard, il finirait bien par s’endormir. Mais, même si le sommeil le visitait, dans quel dossier allait-il choisir ses rêves de cette nuit-là ?
Ce fut sa dernière pensée avant de s’assoupir profondément.
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