Le Palais des rêves
V les Archives
V
LES ARCHIVES
Aussitôt après la pause du matin, Mark-Alem fut prévenu que le surveillant le demandait. Marchant sur la pointe des pieds pour ne pas faire de bruit, il se dirigea vers le bureau de son supérieur ; à quelques pas, il reconnut d’emblée, posé dessus, le dossier qu’il lui avait remis ce matin-là.
— Mark-Alem, lui dit l’autre, je pense que tu ferais bien, pour l’un de ces rêves… (les doigts du surveillant feuilletèrent rapidement le dossier) Tiens, le voici… je pense donc que pour l’un de ces rêves, plus précisément pour celui-ci (il tira la feuille du tas), tu ne ferais pas mal de descendre aux Archives, consulter l’Interprétation qui a été donnée jusqu’ici de ce type de songes…
Mark-Alem considéra un moment le feuillet au bas duquel était inscrite sa propre explication du rêve, puis releva la tête vers le surveillant.
— Tu feras comme tu veux, reprit ce dernier, mais je pense que tu devrais suivre mon conseil. J’ai l’impression que ce rêve est important et, généralement, dans des cas de ce genre, il est avisé de se référer à l’expérience acquise.
— Oui, certainement, je ne mets pas votre parole en doute. Cependant…
— Tu n’es jamais allé aux Archives ? le coupa le surveillant.
Il eut un geste de dénégation de la tête. Le surveillant sourit.
— C’est très simple, dit-il. Il y a là-bas des gens spécialement chargés de cela. Tu n’auras qu’à leur dire de quelle nature est le rêve à propos duquel tu viens les consulter. Dans ce cas, c’est particulièrement facile : les rêves faits à la veille d’affrontements sanglants sont tous regroupés ensemble. Je suis sûr qu’un regard jeté sur quelques-uns d’entre eux t’aidera à résoudre plus correctement celui-ci – et le surveillant tapota du doigt le feuillet qu’il tenait devant lui.
— Assurément, fit Mark-Alem en tendant la main pour le récupérer.
— Les Archives sont en bas, au sous-sol, dit le surveillant. Tu rencontreras bien dans les couloirs quelqu’un pour t’indiquer le chemin.
Mark-Alem sortit à pas mesurés. Une fois dans le couloir, il inspira profondément avant de décider quelle direction il allait emprunter. Mais il se rappela qu’il lui fallait d’abord descendre au rez-de-chaussée et, de là seulement, entreprendre ses recherches.
C’est ce qu’il fit. Il lui fallut près d’une demi-heure pour atteindre enfin le sous-sol du palais. Et maintenant ? se dit-il lorsqu’il se retrouva seul dans une longue galerie voûtée, faiblement éclairée de lanternes qui en jalonnaient de chaque côté les parois. Il crut entendre des pas non loin de lui et pressa l’allure pour rejoindre l’inconnu, mais les pas de l’autre s’accélérèrent à leur tour. Il s’arrêta, l’autre fit de même. Il s’aperçut alors que ces pas étaient les siens. Mon Dieu, se dit-il, c’est toujours la même histoire dans ce maudit palais ! Qu’est-ce que ça aurait coûté de placer quelques petits écriteaux pour indiquer la direction des différentes sections ? Maintenant, il avait l’impression que cette galerie était de forme circulaire. Par moments, il croyait encore entendre des pas éloignés, mais ce pouvait être aussi bien l’écho de l’écho de ses pas, ou les pas de gens marchant à d’autres étages. Étrangement, pourtant, il se sentait tranquille. De toute façon, il finirait bien par sortir de là, comme il l’avait fait les autres fois. Il était maintenant habitué à ce genre de mésaventures. Poursuivant sa marche, il découvrit que cette galerie circulaire était coupée d’autres couloirs plus ou moins larges, mais, craignant de s’égarer davantage encore, il n’osa s’engager dans aucun. Au bout d’une demi-heure, il eut l’impression d’être revenu à son point de départ et se dit : Je tourne en rond comme un cheval sur l’aire… Il s’arrêta un moment, inspira profondément, puis se reprit à avancer avec une résolution affermie. Cette fois, il s’engagea dans la première galerie adjacente qui se présenta à lui. Il s’en félicita aussitôt. Au bout de quelques pas, il vit une porte se dessiner dans l’une des parois. Plus loin s’en ouvrait une autre. Voici donc où se trouvent ces sacrées Archives, se dit-il avec soulagement, sans pouvoir décider à quelle porte il allait frapper. Il continua d’avancer ; d’autres portes s’ouvraient l’une après l’autre dans chacun des deux murs. Il s’approcha de l’une d’elles, mais se retint à nouveau de frapper. J’essaierai à la prochaine, se promit-il, mais, là encore, sa résolution s’évanouit. Comment pouvait-il faire ainsi irruption quelque part en ignorant où il se trouvait ? Il ferait peut-être mieux d’attendre que l’une de ces portes s’ouvrît d’elle-même et qu’il en sortît quelqu’un capable de le renseigner. Il s’immobilisa, ne sachant quel parti prendre. Mais si quelqu’un venait à passer et, le voyant planté là comme un piquet, lui demandait : Eh, toi, qu’est-ce que tu fabriques ici ?… Quelle barbe ! se dit-il, et il reprit sa marche. Toujours la même histoire : il avait maintenant l’impression que, depuis sa nomination à ce Palais, il ne faisait qu’errer dans les couloirs sans trouver ce qu’il cherchait Au diable les hésitations et à Dieu vat ! se dit-il finalement, et il heurta de manière intempestive la première porte qui se présenta devant lui. Aussitôt sa main se rétracta et, l’eût-il pu, il aurait même tenté d’effacer les coups qu’il avait assénés, mais, hélas, ils avaient bel et bien retenti de l’autre côté. Il attendit quelques secondes ; aucune voix ne lui parvint de l’intérieur. Alors il se décida et frappa une seconde fois, puis tourna la poignée, mais la porte ne s’ouvrit pas. Elle est fermée à clef, pensa-t-il, toutes mes hésitations étaient vaines. Il avança un peu plus loin, et, moins timidement cette fois, frappa à une autre porte. Celle-ci aussi était fermée. Il essaya encore à d’autres portes. Toutes étaient closes. Mais où suis-je donc ? se demanda-t-il, ce ne sont pas les Archives ?
Agacé, il pressa le pas et, tout en marchant, à gestes brusques, sans plus frapper, avec un certain dépit dont il ne s’expliquait pas l’origine, il appuyait sur chacune des poignées métalliques. Il avait une folle envie de bourrer de coups de pied ces portes muettes. Et il l’aurait sûrement fait si, au moment où il ne l’escomptait plus, l’une d’elles ne se fût soudain ouverte. Il l’avait poussée avec un tel élan qu’il fut presque propulsé en avant. En un éclair, sa main se rétracta pour tenter de rattraper la poignée et la tirer en arrière, mais il était trop tard. La porte s’était ouverte en grand et, comme si ce n’était pas assez, deux yeux stupéfaits, par la brusque irruption de cet individu à l’air hagard le dévisagèrent froidement.
— Que se passe-t-il ? fit une voix s’élevant depuis le fond de la pièce.
Les yeux froids de l’homme continuaient de le scruter.
— Excusez-moi, fit Mark-Alem en reculant d’un pas. Je vous prie de m’excuser… (Son front était perlé de sueur.) Je vous demande pardon !
— Aga Shahin, que se passe-t-il donc ? répéta la voix qui venait du fond.
— Rien d’important, répondit l’autre, et, les yeux toujours rivés sur l’importun, il lui demanda : Que cherches-tu ?
Mort de confusion, Mark-Alem ouvrit la bouche sans trop savoir ce qu’il allait dire. Par bonheur, sa main se logea dans la poche où il avait fourré la feuille de papier.
— Je suis venu consulter les dossiers… comme on le fait habituellement… pour un rêve, dit-il d’une voix hésitante. Mais j’ai l’impression que je me suis trompé de porte. Excusez-moi, c’est la première fois…
— Mais tu ne t’es peut-être pas trompé… – C’était la seconde voix, celle qui, au début, s’était élevée de derrière quelques rayonnages et qu’il ne localisait qu’à présent. Un visage familier, avec des yeux clairs et rieurs, finit par se montrer.
— Vous !… fit-il à mi-voix en se rappelant aussitôt son mémorable premier matin à la buvette du Tabir Sarrail, où il avait fait la connaissance de cet homme. Vous travaillez ici ?
— Oui. Alors, tu te souviens de moi ? dit l’autre en le considérant avec sympathie.
— Bien sûr. Mais, depuis cette fois-là, je ne vous ai plus jamais rencontré.
— Moi, je t’ai aperçu un jour à la sortie, mais tu ne m’as pas remarqué.
— Ah oui ? Je devais être distrait… J’aurais eu plaisir à…
— Tu n’avais pas l’air dans ton assiette. Comment marche ton travail ?
— Bien.
— Toujours à la Sélection ?
— Non, j’ai été muté à l’Interprétation.
— Vraiment ? fit l’autre, étonné. Tu es vite monté en grade. Félicitations ! Je m’en réjouis sincèrement.
— Merci. Ici, ce sont les Archives ?
— Oui, les Archives. Tu es venu pour une consultation ?
Il acquiesça de la tête.
— Je vais t’aider.
L’archiviste chuchota quelques mots à son compagnon dont les yeux, jusque-là empreints de froideur, exprimèrent une vive curiosité.
— Dans quel secteur veux-tu entreprendre des recherches ? s’enquit l’archiviste.
Mark-Alem haussa les épaules.
— Je ne sais. C’est la première fois que je descends ici.
— Je vais te donner un coup de main.
— Je vous en saurai gré.
L’archiviste quitta la pièce et Mark-Alem lui emboîta le pas.
— Je pensais bien que je te rencontrerais un jour, lui dit l’autre tandis qu’ils arpentaient la galerie.
— Je ne vous ai plus revu à la buvette.
— Comment aurais-tu pu m’apercevoir avec la cohue qu’il y a là-bas…
Leurs pas résonnaient à un rythme régulier.
— C’est vraiment aussi vaste que cela, les Archives ? questionna Mark-Alem en désignant de la tête les nombreuses galeries qui se jetaient perpendiculairement dans celle où ils avançaient.
— Oui. C’est un véritable labyrinthe. On peut s’y perdre.
— J’ai eu de la chance de vous rencontrer ; sans vous, je ne sais vraiment pas comment j’aurais fait.
— Un autre t’aurait aidé, lui répondit l’archiviste.
Il marchait, précédant Mark-Alem qui se tourmentait à l’idée de ne pas trouver les mots justes pour lui témoigner sa reconnaissance.
— Oui, il se serait sûrement trouvé quelqu’un d’autre pour te venir en aide, répéta l’autre ; mais moi, je vais te faire visiter toutes les Archives.
— Vraiment ? fit Mark-Alem qui se sentit submergé d’un flot de gratitude. Mais vous avez peut-être à faire, ajouta-t-il à voix basse, je ne voudrais pas vous importuner…
— Mais pas du tout ! Je suis trop heureux de pouvoir rendre un petit service à un ami.
Confus, Mark-Alem ne savait quoi lui répondre.
— Si le Tabir Sarrail est comme le sommeil par rapport à la vie réelle, reprit l’archiviste en poussant une porte, les Archives sont comme un sommeil encore plus lourd à l’intérieur du sommeil du Tabir.
Mark-Alem pénétra à sa suite dans une pièce ovale aux murs couverts jusqu’au plafond de hauts rayonnages.
— Il y a des dizaines de salles comme celle-ci, dit l’archiviste en montrant du doigt les rayons. Tu vois ces dossiers. Ils se comptent par milliers, pour ne pas dire pas dizaines de milliers.
— Et tous sont pleins ?
— Naturellement, répondit l’archiviste en ressortant. Mais nous allons passer dans toutes les pièces, et tu pourras le constater de tes propres yeux.
Ils marchaient maintenant dans une étroite galerie dont le sol parut légèrement en pente à Mark-Alem. Elle était faiblement éclairée par une lumière lointaine provenant probablement des lanternes d’autres galeries ou de la galerie circulaire.
— Ici, il y a tout, dit l’archiviste en ralentissant le pas. Tu comprends ce que je veux dire : si le globe terrestre disparaissait un jour, si, par exemple, la Terre venait à heurter une comète, si elle était réduite en miettes, qu’elle s’évaporât ou simplement sombrât dans l’abîme, si donc notre globe s’évanouissait sans laisser d’autre trace que cette cave remplie de dossiers, eh bien, elle suffirait pour faire comprendre ce qu’il fut. (L’archiviste tourna la tête comme pour vérifier que ses mots avaient produit leur effet sur son compagnon.) Tu vois ce que je veux dire ? Aucune histoire, aucune encyclopédie, pas davantage tous les livres saints et assimilés mis ensemble, aucune académie, aucune université ou bibliothèque ne sont à même de fournir la vérité de notre monde de manière aussi condensé qu’elle ressort de ces Archives.
— Mais cette vérité n’est-elle pas quelque peu dénaturée ? se risqua à objecter Mark-Alem.
De profil, le sourire de l’archiviste lui parut encore plus ironique qu’il ne l’eût été de face.
— Qui peut dire que ce n’est pas ce que nous voyons les yeux grands ouverts qui est dénaturé, et qu’au contraire, ce qui est décrit ici n’est pas la véritable essence des choses ? (L’archiviste ralentit le pas devant une porte.) Tu n’as jamais entendu des vieillards soupirer : Ah, la vie n’est qu’un songe…
Il poussa la porte et entra le premier. C’était une salle extrêmement longue. Tout comme l’autre, ses murs étaient couverts jusqu’au plafond de rayonnages bourrés de dossiers. Une pile, apparemment faute de place, avait même été posée sur le sol. Deux hommes s’affairaient devant les rayonnages du fond.
— De quoi était-il question dans ton rêve ? demanda l’archiviste.
Mark-Alem toucha de la main le feuillet plié dans sa poche.
— Il laissait prévoir la perte à la guerre de beaucoup de vies humaines.
— Ah, il s’agit alors des rêves faits à la veille de grandes tueries. Ils sont rangés dans un autre secteur, mais ne t’inquiète pas, nous allons les trouver. Ces rêves-ci (l’archiviste désigna les rayonnages sur sa gauche) sont ceux des peuples assombris, et ceux-là, en face, ceux des peuples radieux.
Mark-Alem fut tenté de l’interroger sur ce que cela voulait dire, mais il n’osa pas. Il suivait l’archiviste qui sillonnait les étroits passages entre les étagères. L’autre s’arrêta devant un rayon qui s’incurvait sous le poids des dossiers.
— Ici se trouve la fin du monde selon les peuples qui pâtissent d’hivers très venteux.
Il effleura le rayon de la main comme s’il avait voulu le redresser, puis, se tournant vers Mark-Alem : Parfois, lui dit-il, les interprètes qui descendent aux Archives sont pleins de suffisance et importuns. Toi, tu me plais bien, car tu es gentil et j’ai vraiment plaisir à tout te montrer.
— Je vous remercie, fit Mark-Alem.
Cette longue salle communiquait par une porte très basse avec une autre salle attenante. L’odeur de vieux papier se faisait de plus en plus prenante et Mark-Alem eut l’impression qu’elle le gênait pour respirer.
— La Résurrection des morts…, dit l’archiviste. Allah, quelles horreurs n’y a-t-il pas ici !… Enfin, allons un peu plus loin. Voici le Chaos : la Terre et le Ciel confondus dans tous ces rayons. La vie-mort ou la mort-vie, c’est comme tu voudras… Projets de vie à origines féminines. À origines masculines… Allons encore plus loin. Les rêves érotiques : toute cette salle et celles qui lui sont contiguës en sont remplies. Crises économiques, dépréciations des monnaies, rentes foncières, banques, faillites, tout est rassemblé ici. Tiens, voilà aussi les complots. Les coups d’Êtat étouffés dans l’œuf. Les intrigues gouvernementales…
Mark-Alem avait l’impression que la voix de l’archiviste se faisait de plus en plus lointaine. Par moments, surtout dans les galeries qu’ils empruntaient pour passer d’une salle à l’autre, il ne distinguait pas bien ses mots. La voûte en renvoyait un écho tremblant :
— Maintenant, nant… nant…, nous allons voir… oir… oir… les rêves de captivité… apti.. apti… vité… vité…
À chaque grincement de porte, Mark-Alem tressaillait jusqu’à la moelle des os.
— Les rêves de la première période de servitude…, fit l’archiviste en désignant les rayonnages correspondants, ou, comme on les appelle encore, les rêves de la première servitude, pour les distinguer des rêves postérieurs, c’est-à-dire de la captivité profonde. En fait, ils sont très différents les uns des autres. C’est comme les premières amours, qui diffèrent des suivantes. Et d’ici jusqu’au fond de cette salle sont classés les dossiers des grands délires.
Les grands délires…, se répéta Mark-Alem sans pouvoir détacher ses yeux des rayons, jusqu’où continuerait-il d’errer à travers cet enfer ?
— Hier, les préposés au Maître-Rêve ont fait ici des recherches jusque tard dans la nuit, lui confia l’archiviste en baissant la voix. Il ne faut pas s’en étonner, car on peut y trouver réunies les plus grandes calamités, à commencer par celles que certains peuples se sont mis récemment à appeler renaissance nationale. Il s’agit, comprends-tu, non pas de la résurrection d’un mort, mais de celle d’une nation entière, le genre de choses dont on n’oserait même pas prononcer le nom… Les rêves faits à la veille d’effusions de sang, m’as-tu dit ?
— Oui, c’est cela.
— En voici les dossiers. Dans l’ensemble, il s’agit des rêves faits à la veille de grandes batailles, voire, pour une partie d’entre eux, à l’approche de l’aube… La bataille de Kerk-Kili… La bataille de Bayazit Yeldrem contre Tamerlan. Les deux campagnes de Hongrie…
— Y a-t-il ici la bataille de Kosovo ? s’enquit-il à très faible voix.
L’archiviste leva les yeux.
— Tu veux parler de la première, celle de 1389, livrée, si je ne me trompe, contre tous les Balkans réunis ?
— Oui, justement.
— Elle doit sûrement y être. Attends un moment.
Il lui tourna le dos et disparut parmi les rayonnages qui ployaient sous le poids des dossiers, apparemment pour rechercher l’employé préposé à ce secteur. Il ne tarda pas à s’en revenir avec lui.
— C’est ici que se trouvent les quelque sept cents rêves la concernant, faits la veille du jour fatal, dit l’archiviste en regardant tour à tour Mark-Alem et l’employé du secteur, dont la tête aux traits émaciés acquiesçait à chacun de ses mots.
— Il a dû y en avoir davantage, mais ils ont probablement été égarés, fit l’employé d’une voix fluette. Au demeurant, bon nombre de ceux qui restent sont tronqués, comme peuvent l’être les rêves transcrits en hâte au petit jour.
— Vraiment ? ne put s’empêcher de s’exclamer Mark-Alem.
Il avait souvent entendu parler chez lui de cette tragique bataille.
— Le Maître-Rêve a été lui aussi choisi en toute hâte pour être porté dès le lever du jour jusqu’à la tente du Sultan.
— On a eu le temps de choisir le Maître-Rêve ? demanda Mark-Alem, l’air ébahi.
— Bien entendu. Comment faire autrement ?
— Et il se trouve ici ?
— Non, celui-là est conservé avec les autres dans la salle des Maîtres-Rêves, fit l’employé.
— Nous nous y rendrons aussi, ne t’inquiète pas, intervint l’archiviste.
— Je puis à peu de chose près vous le décrire, dit l’employé d’une voix encore plus ténue. Naturellement, si cela vous intéresse…
— Oui, bien sûr !
L’archiviste le considéra un instant et baissa les paupières en signe de compréhension. Comment ne serais-tu pas intéressé, disait son regard, toi qui es un Quprili…
— Un soldat avait vu en rêve un compagnon à lui, mort quelque temps auparavant, qui l’invitait à le rejoindre derrière un talus. Eh, que fais-tu, toi, là-bas, tout seul ? lui avait-il dit. Tu ne t’ennuies pas ? Pourquoi ne nous rejoins-tu pas ? C’est de ce côté-ci que sont la plupart d’entre nous…, raconta l’employé d’une voix qui paraissait vraiment d’outre-tombe. Cela voulait dire que la journée serait particulièrement sanglante, ce qu’elle fut effectivement.
— Par Dieu, ce ne fut pas une plaisanterie ! renchérit l’archiviste. C’est là que fut réduit à néant l’ensemble balkanique.
Mark-Alem considéra tour à tour chacun de ses deux interlocuteurs.
— Aujourd’hui encore, au bout de cinq siècles, les Balkaniques rêvent souvent de cette bataille, fit l’employé. C’est ce que m’a dit un ami à moi qui travaille aux peuples assombris.
— Rien là que de compréhensible, observa l’archiviste dont le regard demeurait rivé sur Mark-Alem.
— Voulez-vous que nous ouvrions les dossiers ? demanda l’employé.
— Non, pas maintenant, fit l’archiviste. Nous allons revenir dans un moment, n’est-ce pas ? dit-il en se tournant vers son jeune compagnon. Visitons d’abord toutes les Archives, après quoi tu pourras revenir ici et y rester autant que tu voudras.
— D’accord, acquiesça Mark-Alem.
Ils regagnèrent la galerie où la voix de l’archiviste lui parvenait dédoublée par l’écho.
— Maintenant… nant… nous allons… voir…ons…oir …ons…ons… oir… les archéorêves…êves… ottomans… mans…
— Comment ça ? demanda Mark-Alem quand, une porte ayant été franchie, l’archiviste parut avoir recouvré son élocution normale.
— Les anciens rêves ottomans, répondit-il. Les premiers rêves des fondateurs de l’Empire, ou archéorêves, comme on les appelle aussi.
— On les a conservés ?
— D’une certaine manière, oui, dit l’archiviste, tout autant que peuvent l’être de très vieilles peintures murales. Ils sont là dans ces dossiers.
Mark-Alem salua d’un signe de tête l’employé silencieux qui avait surgi d’entre les rayons.
— Ils sont peu nombreux, et, pour cette raison même, d’autant plus précieux, poursuivit l’archiviste. En fait, ils nous sont parvenus si mutilés que l’on ne saurait y découvrir que bien peu de chose. En dépit des restaurations successives dont ils ont fait l’objet, à l’instar de vieilles fresques, ils sont plus ou moins restés en l’état, celui de visions décousues, sans liens entre elles. Ils n’en sont pas moins sacrés, dans la mesure où ils ont servi de fondements à l’État. Les interprètes actuels descendent souvent les consulter pour s’inspirer de la manière dont on les a expliqués. N’est-ce pas, Fouzoul ? dit-il en s’adressant à l’employé.
— C’est juste, dit l’autre. Hier soir encore, plusieurs d’entre eux sont restés ici assez tard.
— Des interprètes de notre section ? s’enquit Mark-Alem.
— Du Maître-Rêve. C’est là que vous travaillez ?
Mark-Alem rougit.
— Non, je travaille à l’Interprétation.
— Les proposés au Maître-Rêve semblent décidément avoir été partout, hier soir, remarqua l’archiviste d’une voix que son compagnon crut chargée de sous-entendus. Merci, Fouzoul, lança-t-il à l’employé.
Il sortit le premier.
— On a du mal à comprendre quoi que ce soit à ces archéorêves, même après qu’ils ont été restaurés, reprit-il en s’adressant à présent à Mark-Alem. J’en ai vu quelques-uns et ils m’ont paru totalement délavés, comme ces vieilles tapisseries sur lesquelles on ne distingue plus aucun dessin. Pourtant, les interprètes passent des heures et des heures à se pencher dessus. (L’archiviste rit à part soi.) Mais je veux bien être pendu s’ils y comprennent quelque chose ! Ils restent là en pure perte, faisant semblant de se creuser la cervelle pour en découvrir les significations cachées, alors qu’en réalité ils ne pensent qu’à leurs petits soucis familiaux, à leur traitement insuffisant, ou à je ne sais quoi d’autre. Ah, voici enfin les Maîtres-Rêves…
Mark-Alem frissonna comme si l’autre lui avait montré un nid de vipères – sauf que ceux-ci avaient depuis longtemps craché leur venin. Pourtant, même ainsi, ils n’en paraissaient pas moins redoutables.
— Il y en a quelque quarante mille en tout, dit l’archiviste et il soupira : Allah !
Mark-Alem soupira lui aussi.
— Et maintenant, reprit l’autre, allons voir les rêves des Souverains.
Mark-Alem s’attendait à pénétrer dans une salle particulièrement imposante, mais elle était identique aux autres. Les rayonnages et le reste étaient semblables, à cette différence près que les dossiers portaient sur leur couverture le sceau de l’Empereur. Au-dessus était inscrit le nom de chaque Souverain : er Sommeil du Sultan Murat I, Sommeil du Sultan Bajazet, Sommeil du Sultan Mehmet II, Sommeil du Sultan Soliman le Magnifique. Et ainsi de suite…
— Ces dossiers ne peuvent être ouverts que sur ordre du Souverain, murmura l’archiviste. Quiconque enfreint cette règle a la tête tranchée. Et il fit glisser horizontalement le plat de sa main sur le devant de son cou.
Ils passèrent ensuite en d’autres salles où se trouvaient entreposés les
rêves des peuples giaours(4), ceux de la servitude profonde, les angoisses, qui occupaient trois grandes pièces, les hallucinations – on avait longuement discuté sur le point de savoir si elles devaient ou non être examinées au Tabir Sarrail –, ainsi que le sommeil des aliénés dans la toute dernière salle.
— Eh bien, je pense que tu t’es fait maintenant une idée de ce que sont les Archives, dit l’archiviste comme ils quittaient cette ultime pièce.
Mark-Alem le regarda avec des yeux qui semblaient implorer pitié. Ils retournèrent jusqu’aux rayons où était remisé le dossier de la bataille de Kosovo, et c’est là qu’ils prirent congé l’un de l’autre.
— Quand tu en auras fini, lui dit l’archiviste, suis ce couloir jusqu’à ce que tu parviennes à la galerie circulaire. Une fois là, tu peux aller dans un sens ou dans l’autre : tu finiras par tomber sur l’escalier.
L’employé du service lui proposa de s’installer à une petite table et posa devant lui le dossier qui l’intéressait. Avec des doigts gourds, Mark-Alem se mit à feuilleter les vieilles pages cartonneuses, d’une sorte de papier que l’on n’employait plus depuis très longtemps. Presque toutes étaient constellées de taches. L’encre avait déteint, et nombre de mots étaient à peine lisibles. Mark-Alem éprouva subitement un violent élancement dans la tête, comme si on lui avait asséné un coup de hache. Des mouches voletaient devant ses yeux. Il les garda fermés un moment, le temps de les reposer, puis les rouvrit. Il se mit alors à lire lentement, sans pouvoir se concentrer. Quelque chose éloignait le sens du texte de son esprit, le faisait vibrer comme l’écho des propos de l’archiviste quand ils passaient tous deux sous les voûtes des galeries. Il se força néanmoins à se concentrer. La langue était ancienne, beaucoup de vocables lui étaient incompréhensibles ; surtout, l’ordre des mots dans la phrase n’était pas naturel : un vrai panier de crabes ! Mais il devait se contenter de ce dont il disposait. C’était la première fois qu’il consultait des textes aussi anciens, datant de cinq siècles. Peu à peu, encouragé par la satisfaction de comprendre çà et là quelque chose à ce qu’il déchiffrait, il progressa de plus en plus aisément dans sa lecture. La plupart des rêves étaient décrits très brièvement, en deux ou trois lignes, certains même en une seule, de sorte que la consultation du dossier n’était pas aussi pénible qu’il l’avait cru d’emblée. Sans l’Interprétation qui figurait au bas du texte, toute cette lecture n’aurait été que l’affaire de quelques heures.
Bizarrement, Mark-Alem sentit sa fatigue se dissiper. Ses yeux s’habituaient de mieux en mieux à ce type de lettres depuis longtemps inutilisées. Désormais, l’ordre insolite des mots l’attirait. Peu à peu, ces lignes parcimonieuses, mutilées, tronquées, l’absorbèrent dans leur univers. La plaine du Kosovo, en Albanie du Nord, où il n’avait jamais mis les pieds, se déploya progressivement dans son imagination, vision onirique et confuse comme peut l’être un décor conçu par plusieurs centaines de cerveaux assoupis. Et comme si cela ne suffisait pas encore, ces visions brumeuses, vides de sens, s’accompagnaient d’une interprétation qui les rendait encore plus immatérielles. Pourtant, peut-être à cause de la commune angoisse des rêveurs avant l’aube du jour fatal, peut-être aussi à cause de celle des gens désignés pour prendre note des rêves en toute hâte, ce produit commun de centaines de cerveaux assoupis chacun dans son coin, ce tableau bariolé présentait une étrange unité. Avant l’aube déjà, alors que la plaine n’était encore humide que de rosée, dans le sommeil des soldats elle s’était remplie de grandes flaques d’un sang qui s’épaississait et s’assombrissait avec la tombée du jour, et dans les mares les plus anciennes venaient se déverser des ruisseaux de sang nouveau d’une couleur plus claire, qui tendait à s’obscurcir peu à peu, mais pas au point de se confondre avec le sang plus ancien. Puis c’était la fin des combats au crépuscule, la défaite des Balkaniques, la mise à mort du Sultan au moment même où il se réjouissait de sa victoire. Puis la tente où l’on transporte le corps du Sultan assassiné, dont la mort a été cachée à l’armée, et les Vizirs réunis en petit comité, enfin le messager qui est allé chercher l’un des deux fils du Sultan, Jakub Tchelebi : Viens, ton glorieux père te mande… Le prince qui s’avance vers la tente où il croit que son père l’a vraiment appelé, son entrée sous la tente, et sa propre mise à mort, de sang-froid, à coups de hache, par les vizirs soucieux d’éviter toute lutte pour le pouvoir entre son frère et lui…
Mark-Alem se frotta les yeux comme pour ôter le voile qui les recouvrait. Quelle était donc la vérité, pouvait-on même la découvrir quand ses fondements s’enracinaient ainsi dans le rêve ? D’autant qu’aucune frontière bien définie ne séparait le rêve de la réalité, et que tout ce qui avait trait à cette plaine – topographie, intempéries, événements, témoignages – se trouvait comme enchevêtré. Les âmes blanches de trois cent mille Balkaniques, dans les dernières affres avant de quitter ce monde, formaient comme une neige immense qui voltigeait, voltigeait au-dessus du sol. Pourquoi le Grand Sultan courait-il, l’air hagard, au milieu de leur tourbillon démentiel, comme s’il voulait s’enfuir avec elles ? Où vas-tu ainsi, Padichah ? Ressaisis-toi ! s’était écrié dans son sommeil le janissaire Selim qui, à son réveil, s’était hâté d’aller raconter son rêve. Plus loin, le prince Jakub Tchelebi, ensanglanté, courait encore à travers la plaine sous les apparences d’un cheval dépouillé de sa crinière. Et, de nouveau, des mares de sang, et l’été, et l’hiver, les saisons mêlées, et sur cette plaine tout à la fois la pluie et le soleil, la neige et la verdure, les fleurs et la désolation hivernale. Il faudrait qu’il pleuve des semaines entières, voire des mois, pour laver tout ce sang ; puis il faudrait que la neige vienne tout blanchir pour que cette détresse paraisse enfin recouverte. Mais, au printemps suivant, quand les ruisselets se mettraient à couler à travers la couche immaculée, ils charrieraient des caillots de sang, comme si la neige avait été blessée. C’est ainsi, ô Allah, que par n’importe quel temps, hiver comme été, sous le vent ou la pluie muette, cette plaine, là-bas en Albanie du Nord…
Mark-Alem se rappela soudain que, ce soir-là, il était invité chez le Vizir avec sa mère. C’était le dîner traditionnel au cours duquel on entendait les rhapsodes venus des Balkans. À coup sûr, avec les Bosniaques, il y aurait aussi, cette fois, les rhapsodes albanais conviés par Kurt.
Il referma les dossiers et se leva. Il avait mal à la tête d’avoir trop lu, ou peut-être à cause des émanations de charbon qui se sentaient davantage au sous-sol qu’aux étages supérieurs. Il salua d’un signe de tête les employés du service et sortit. Ses pas retentirent dans la galerie. Quelle heure pouvait-il être ? Il n’en avait aucune idée. Là-haut, ce pouvait aussi bien être l’heure de déjeuner que le plein après-midi ou même le soir. L’espace d’un instant, il fut saisi d’une inquiétude : et s’il était en retard pour le dîner ? Mais il se rassura. Le temps ne pouvait avoir passé aussi vite. Ce dîner lui paraissait appartenir à un autre univers, situé quelque part, tout là-haut, presque dans les nuages, cependant que, sur sa droite et sur sa gauche, se dressaient les murs sourds des galeries derrière lesquels reposait dans des milliers et des milliers de dossiers tout le sommeil du monde. Il sentait ses propres paupières s’alourdir. Qu’est-ce qui me prend ? se demanda-t-il. Qu’était-ce que cette somnolence qui gagnait chacun de ses membres ? Il frémit de terreur, mais se rassura aussitôt : c’était sûrement l’effet des émanations de charbon… Eh, que fais-tu, toi, là-bas, tout seul ? Pourquoi ne nous rejoins-tu pas ? C’est de ce côté-ci que sont la plupart d’entre nous…
Mark-Alem pressa le pas pour déboucher au plus vite dans la galerie circulaire, mais elle n’apparaissait toujours pas à sa vue. Plus il avançait, plus il avait l’impression de s’égarer. Et s’il venait à s’effondrer et qu’il s’endormît dans ces couloirs déserts ? À nouveau, il sentit ses paupières peser comme du plomb. Qu’est-ce qui m’a pris de descendre ici ? se dit-il. Il accéléra l’allure, puis se mit à courir. Le bruit de ses pas, démultiplié par l’écho, ajoutait encore à sa frayeur. Je ne m’endormirai pas ! s’ordonnait-il à lui-même. Non, je ne tomberai pas dans votre piège !
Dieu sait combien temps il aurait poursuivi cette course folle si, à un croisement, un homme n’avait brusquement surgi devant lui.
— Qu’y a-t-il ? demanda l’autre d’une voix peu rassurée. Que s’est-il passé ?
— Rien, répondit Mark-Alem. Où est la sortie ?
— Mais, dis-moi, tu es tout pâle. À-t-on su ce qui s’était passé ?
— Quoi donc ? Je cherche la sortie…
— Je t’ai demandé si tu étais au courant de quelque chose. Tu as le visage couleur de cendre…
— Peut-être à cause du charbon…
— C’est qu’en te voyant, j’avais pensé…
— Par où sort-on ?
— Par ici, fit l’autre.
Mark-Alem fut tenté de lui répliquer : Toi aussi, tu es livide, pourquoi ma mauvaise mine te frappe-t-elle tant ? Mais il n’avait guère envie de s’attarder là, ne fût-ce qu’un instant. Pourvu que je sorte d’ici au plus vite, gémissait-il en lui-même. Que je remonte de ce puits !
Finalement, l’escalier apparut devant lui et il se mit à en gravir les marches trois à trois, voire quatre à quatre. Il se retrouva au rez-de-chaussée, le souffle court. Il crut entendre un bruit. Il se retourna et, à son étonnement, aperçut un groupe d’hommes vêtus de longues pèlerines qui s’éloignaient promptement dans les profondeurs du corridor.
Au premier étage, il croisa un autre groupe d’individus à l’air sombre. Du fond des galeries parvenaient d’autres bruits de pas. Qu’étaient-ce donc que ces allées et venues ? se demanda-t-il, et il se rappela alors l’homme sur lequel il était tombé dans les galeries des Archives. Il avait le sentiment qu’il était en train de se passer quelque chose à l’intérieur du Palais. Il pressa l’allure pour regagner au plus vite l’Interprétation. Aux mornes tonalités qui tapissaient les vitres, il se rendit compte que le jour commençait à décliner.
— Où étais-tu passé ? s’enquit son voisin de table. Où as-tu disparu toute la journée ?
— J’étais aux Archives.
L’autre avait écarquillé les yeux. Il n’y avait qu’une semaine qu’on l’avait installé là, à travailler à côté de lui, mais Mark-Alem avait eu tout le temps de se convaincre que son voisin était avant tout féru d’indiscrétions, surtout de caractère politique, chuchotées de bouche à oreille, interdites et dangereuses, le risque étant le piment qui les rendait d’autant plus savoureuses. On pouvait même trouver étrange qu’il n’eût pas encore appris qu’il était un Quprili.
— Il se passe quelque chose, fit-il en penchant tout son buste du côté gauche, vers Mark-Alem. Tu ne le sens pas ?
Celui-ci haussa les épaules.
— Oui, j’ai bien remarqué une certaine agitation dans les couloirs, mais je ne sais rien de plus, se borna-t-il à répondre.
— On a appelé notre chef à trois reprises, et, les trois fois, il est revenu avec une mine épouvantée. On vient de le rappeler pour la quatrième fois, mais il n’est pas encore réapparu.
— De quoi peut-il bien s’agir ?
— Sait-on jamais ? Ce peut être tout et n’importe quoi.
Mark-Alem fut tenté de lui parler de l’homme au visage effrayé qu’il avait croisé aux Archives, mais cela n’aurait fait qu’alimenter entre eux un nouveau flot de chuchotements. Les propos de l’archiviste sur les recherches que les préposés aux Maîtres-Rêves avaient menées toute la nuit durant aux Archives lui revinrent en mémoire. À l’évidence, il se passait quelque chose.
— On peut s’attendre à tout, murmura son voisin. – Pour ne pas se faire remarquer, il s’efforça de parler sans tourner la tête vers lui, en tordant seulement le coin de la bouche, comme pour imprimer la bonne direction à son chuchotement. – Tout peut arriver, répéta-t-il, depuis la révocation de fonctionnaires jusqu’à la fermeture du Palais lui-même.
— La fermeture du Tabir Sarrail ?
— Pourquoi pas ? Une agitation pareille… Ce va-et-vient suspect dans les couloirs… Il y a des années que je travaille ici, et j’ai fini par connaître les habitudes de la maison. Mais le cours de cette journée ne me dit rien qui vaille. Par une journée pareille, on peut s’attendre à tout…
— Le Tabir a-t-il jamais été fermé ? interrogea Mark-Alem d’une voix frémissante.
— Hum, quelle question ! marmonna l’autre entre ses dents. Si on devait en arriver là, malheur à nous tous !… De fait, j’ai été témoin de certaines périodes sombres où le Souverain, par décret spécial, a suspendu toute consultation des rêves. Mais cela n’arrive que rarement, très rarement même, tu comprends ? Dans ces cas-là, on ne tient compte que des rêves du Souverain. Le Tabir Sarrail est alors comme frappé de deuil. On dirait une ruine où les employés errent comme des âmes en peine au long des couloirs. Tout semble sur le point de s’éteindre, de rendre le dernier soupir. Les sangs glacés, chacun n’attend plus que la fermeture. Du reste, de cet état de deuil à la fermeture, il n’y a qu’un pas…
Mark-Alem sentit une boule d’angoisse monter du creux de son estomac jusqu’à sa gorge. Il se souvenait confusément des paroles du Vizir. N’était-ce pas l’éventualité qu’il avait évoquée sans pour autant vouloir préciser davantage sa pensée ? Son voisin continuait de pérorer, mais il ne l’écoutait plus. Ses tempes battaient à se rompre, ses idées s’embrouillaient inextricablement… Au cours de ses interminables conversations sur le Tabir Sarrail, ainsi que lors de son dernier entretien, si confus, avec le Vizir, il avait cru comprendre que plus les choses tourneraient mal pour le Palais des Rêves, mieux elles iraient pour les Quprili. Plus ce jour se révélerait funeste pour le Tabir, plus inversement, lui-même aurait matière à se réjouir. Or, il n’en était aucunement ainsi. L’incertitude qui l’entourait ne suscitait en lui aucune joie, au contraire, elle ne le faisait que trembler davantage.
Il prêta l’oreille au marmonnement de son voisin, mais il avait du mal à en discerner la moindre bribe. L’autre semblait plutôt parler pour lui-même. Il se remémora ce jour où il avait demandé à sa grand-mère : Grand-maman, pourquoi donc te parles-tu ainsi à voix haute ? Elle lui avait répondu : Pour faire deux, mon petit, pour ne pas me sentir toute seule… Mark-Alem éprouva l’envie de soupirer très fort, lui aussi, comme sa grand-mère autrefois. Ils étaient si seuls, à ces tables froides sur lesquelles se déployaient les visions quasi démentielles de cerveaux inconnus, sans lien aucun les uns avec les autres…
— Mais pourquoi ? fit Mark-Alem en interrompant d’une voix presque éteinte la clabauderie de l’autre. Pourquoi cela se produit-il ?
— Pourquoi cela arrive ? (Il eut l’impression que le coin déformé de la bouche de son voisin dirigeait vers lui, au lieu de mots, le jet d’un rictus glacial.) Bon Dieu, comment peut-on poser la question pourquoi ? entre les murs de ce palais ? Peut-on jamais savoir le pourquoi des choses, ici ?
Il soupira. Les vitres, à présent totalement assombries, laissaient deviner que la nuit était bel et bien tombée. La lumière des lampes éclairait faiblement les fronts penchés sur les tables.
— Tiens, voici le chef, fit la voix de son voisin. Il est enfin de retour.
Mark-Alem regarda dans la direction que l’autre avait indiquée.
— Je ne trouve pas son visage aussi défait que tu me l’avais laissé entendre, fit-il dans un filet de voix.
— Ah ? lâcha l’autre, puis, au bout d’un silence, il ajouta : Au fond, tu as raison. À moi non plus, il ne paraît plus avoir cet air-là. Espérons que les nouvelles sont bonnes.
Mark-Alem sentit l’angoisse lui contracter douloureusement l’estomac.
— Il a même l’air plutôt réjoui, dit-il.
— Je n’irais pas jusque-là, mais, de toute façon, il a le visage plus ouvert.
— Vivement que cette journée s’achève ! fit Mark-Alem, les yeux rivés sur son chef. Il crut déceler dans son regard un éclat fiévreux. Que Dieu nous protège ! ajouta-t-il.
— La journée finira, elle, mais nous, est-ce qu’on pourra s’en aller ?
— Comment ça ?
— Un jour pareil, tu comprends bien qu’il pourrait nous arriver de passer ici une nuit blanche.
Mark-Alem se souvint qu’il était invité ce soir-là chez le Vizir, et il fut sur le point de s’en ouvrir à son voisin. De toute façon, songea-t-il, je demanderai la permission de m’en aller. Oseraient-ils l’empêcher d’aller dîner chez son puissant oncle ? Il se frotta le front de la paume de sa main. Et si tout cela n’était que le produit d’une imagination débridée ? En fin de compte, ce n’étaient là que des suppositions qui ne reposaient encore sur rien de concret. Des gens dans le couloir, la figure du chef tour à tour défaite et ouverte : comment diantre peut-on en venir à se fonder sur de tels indices ! Son voisin était vraiment cinglé, et Mark-Alem se demanda comment il avait pu se laisser entraîner par ses élucubrations.
La sonnerie annonçant l’arrêt du travail le fit sursauter. Son voisin et lui s’entre-regardèrent et Mark-Alem faillit lui lancer : Crétin, tu m’as fait faire du mauvais sang pour rien ; c’est un jour comme les autres, voilà la sonnerie qui retentit à l’heure habituelle. Qu’est-ce qui t’a pris, idiot, de me flanquer une frousse pareille ?
Son voisin referma le premier son dossier et, lui jetant un coup d’œil comme pour lui signifier : Va-t’en vite sans demander ton reste ! – lui-même s’en fut en toute hâte. Mark-Alem le suivit. Les couloirs et les escaliers fourmillaient de monde. Le martèlement des pas, sourd, anonyme, semblait ébranler le bâtiment jusque dans ses soubassements. Il glissa ses propres pas parmi la multitude piétinante avec le soulagement de l’homme apeuré qui se dissimule dans la foule. À deux ou trois reprises, il eut l’impression que c’était une fin de journée tout ce qu’il y a d’ordinaire, mais, aussitôt après, il éprouva le sentiment radicalement contraire. Du coin de l’œil, il scrutait le profil des gens, croyant déceler sur leurs pommettes l’éclat de quelque fièvre, reflet d’une incandescence profondément enfouie dans leur crâne. Non pas une banale exaltation, mais un bouillonnement d’impatience devant l’inconnu. Balivernes, se dit-il peu après : il n’y a rien de tel dans ces visages fanés par la fatigue et les divagations des rêves. Ce sont mes propres nerfs qui lâchent…
Après avoir franchi le portail extérieur, il se détacha de la foule des employés, et, au fur et à mesure qu’il s’éloignait d’eux, ses appréhensions lui parurent de plus en plus absurdes. C’est ce maniaque qui m’a fait tourner en bourrique, se dit-il. La scène qui s’était déroulée entre eux deux était vraiment du plus haut comique.
Il chercha des yeux un fiacre pour rentrer plus vite chez lui. Il tenait à ne pas être en retard à son dîner. Il leva deux ou trois fois la main pour héler une voiture, mais les cochers, soit qu’ils ne l’entendissent pas, soit qu’ils fussent occupés, ne s’arrêtaient pas. Mark-Alem n’était pas de ceux qui osent crier depuis le bord de la chaussée : Hep, cocher ! Il préférait aller à pied, sous la pluie ou la neige, plutôt que d’attirer l’attention sur lui. Heureusement que les passants sur les trottoirs étaient plus rares que d’habitude : il pouvait avancer plus vite. Si tout le chemin jusqu’à chez lui était ainsi, à demi-désert, il aurait tout le temps de se changer, voire de prendre un bain avant le dîner.
Abîmé dans ses réflexions, il en avait presque oublié ses craintes antérieures quand quelque chose dont lui-même, sur l’instant, ne réalisa pas exactement ce que c’était – un petit cri de surprise, un pas précipité, un chuchotement à ses côtés ? – lui fit lever la tête et regarder en direction du carrefour. Deux patrouilles étaient postées en plein milieu, examinant les passants d’un regard soupçonneux. Que se passait-il ? Il n’eut pas le temps d’échafauder la moindre hypothèse, apercevant un peu plus loin une autre patrouille, puis une autre encore. Il y a des soldats partout, constata-t-il. L’angoisse dont il s’était cru délivré au sortir du Palais des Rêves le reprit. Les autres passants lorgnaient eux aussi du coin de l’œil les patrouilles. Certains tournaient même la tête tout en s’éloignant, pour les observer une dernière fois.
Au bout de quelques instants, ayant fait un bout de chemin sans apercevoir de nouveaux uniformes, il se dit : Peut-être n’est-ce qu’un hasard ? Les gens entraient et sortaient des petits estaminets disséminés le long de la rue, et nulle part on ne remarquait le moindre signe d’alarme. Voilà aussi le café Les Nuits du Ramadan où, comme à l’accoutumée, se faisait entendre de la musique. Oui, se dit-il pour la dixième fois, c’est sûrement un hasard. Et puis, n’avait-il pas déjà vu une autre fois des patrouilles sur cette place ? Il se souvenait même qu’elles vérifiaient l’identité des passants. Oui, c’est manifestement un hasard, se répéta-t-il. D’autant que la Banque centrale était toute proche : qui sait, peut-être redoutait-on une attaque à main armée, ou n’était-ce là qu’une simple mesure de précaution…
Devant le ministère des Finances, Mark-Alem eut l’impression qu’on avait augmenté le nombre des factionnaires, mais il n’eut pas le courage de tourner la tête pour s’en assurer. Les réverbères émettaient une lumière blafarde et il grommela : Qu’ils aillent donc au diable ! sans trop savoir lui-même à qui s’adressait cette malédiction. Le tremblement qu’il s’était efforcé de maîtriser l’avait repris. Quand il arriva devant le Palais du Cheikh ul-Islam, il s’était persuadé que rien, dans cette agitation insolite, n’était dû au hasard, et qu’il se passait vraiment quelque chose. Un important rassemblement de soldats et de policiers, près d’un demi-bataillon, était massé devant les grilles de fer forgé. Il se passe quelque chose, murmura-t-il. Quelque chose… mais quoi ? Complot ? Tentative de coup d’État ? État de siège ? Il voulut presser le pas, mais en fut incapable. Angoissé, il se sentait les jambes en coton. Vite, se répéta-t-il, plus vite, mais il sentait que tout effort était vain. Il songea à son dîner et à cette vieille coutume, dont il était même question dans leur geste, selon laquelle, chez les Quprili, on n’annulait jamais un dîner.
Sur le pont du Croissant, il aperçut à nouveau des soldats casqués, mais il était désormais dans un état d’âme que rien n’était plus susceptible d’aggraver ni d’alléger. Voilà qu’il atteignait enfin sa rue aux sombres châtaigniers, qu’il entrevoyait les lumières du premier étage, chez lui. De loin, il distingua devant sa porte la forme d’une voiture, et, s’en étant approché, il parvint à discerner, sculptée sur la portière, la lettre Q. Soulagé, il respira et entra.
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