Le Palais des rêves

Kadaré Ismail · Chapitre 3 sur 7

Pages du PDF

Le Palais des rêves

III L’interprétation

III

 

L’INTERPRÉTATION

 

Bien plus tôt qu’il ne s’y attendait, avant même que le printemps n’eût donné le moindre signe de son approche (il s’était dit qu’il passerait pour le moins ce printemps-là et même l’été suivant à la Sélection), bien avant donc que la nouvelle saison ne se fût fait sentir, Mark-Alem fut muté au secteur de l’Interprétation.

Un jour, avant la sonnerie marquant la pause du matin, on l’avisa de se présenter à la Direction générale. C’est à quel sujet ? s’enquit-il auprès du messager, mais, ayant cru déceler une ombre d’ironie aux commissures de ses lèvres, il s’en repentit sur l’instant. De toute évidence, au Tabir Sarrail, on ne posait jamais ce genre de questions.

En parcourant le couloir, toutes sortes de doutes et de suppositions s’emmêlaient dans son esprit. Aurait-il commis quelque faute dans son travail ? Quelqu’un ne se serait-il pas arraché du fin fond de l’Empire pour venir frapper à toutes les portes, aller de bureau en bureau, de vizir en vizir, et réclamer son rêve injustement jeté dans la corbeille à papiers ? Il tenta de se rappeler les rêves qu’il avait écartés ces derniers jours non sans une certaine hésitation, mais il ne se souvenait d’aucun d’eux. Peut-être ne s’agissait-il pas de cela. Peut-être l’appelait-on pour tout autre chose. Du reste, il en était presque toujours ainsi : quand on vous convoquait, c’était presque toujours pour un motif que vous n’auriez jamais imaginé. Divulgation de secret ? Mais il n’avait rencontré aucun de ses camarades depuis sa nomination. Tout en demandant son chemin au fil des couloirs, il eut de plus en plus l’impression d’avoir déjà arpenté cette aile du Palais. Il se dit qu’il avait peut-être cette impression du fait que tous les couloirs du bâtiment se ressemblaient comme deux gouttes d’eau, mais quand il se retrouva finalement dans la pièce au brasero où, derrière une table en bois, se tenait l’homme au visage oblong, au regard braqué en permanence sur la porte, il eut la confirmation que c’était bel et bien aux bureaux de la Direction générale qu’il avait frappé le tout premier jour de son arrivée au Tabir Sarrail. Absorbé dans son travail, il en avait oublié totalement l’existence, et même à présent, il ignorait quelle était la fonction, au Palais des Rêves, de l’homme au visage oblong qui l’avait reçu ce jour-là. Était-ce l’un des nombreux sous-directeurs, ou le directeur général en personne ?

Debout devant lui, comme pétrifié d’angoisse, Mark-Alem attendait que l’autre lui adressât la parole. Mais les yeux du haut fonctionnaire continuaient de contempler la porte, à hauteur de la poignée, et, quoique désormais familiarisé avec cette manie de son interlocuteur, Mark-Alem, l’espace d’un instant, crut qu’il attendait encore quelqu’un avant de lui exposer le motif pour lequel il l’avait fait venir. Mais le fonctionnaire finit par détacher ses yeux de la porte.

— Mark-Alem…, dit-il à voix très basse.

Celui-ci fut couvert d’une sueur froide. Il ne savait pas quelle contenance prendre, s’il devait dire à vos ordres, prononcer quelque autre formule de respect ou bien attendre, immobile, la sinistre nouvelle. À cet instant, il était convaincu de n’avoir été convoqué là que pour quelque chose de fâcheux.

— Mark-Alem…, répéta l’autre. Comme je te l’ai dit le premier jour de ton arrivée ici, tu nous conviens.

Ô mon Dieu ! fit Mark-Alem à part soi. De nouveau, ce bout de phrase étrange qu’il avait cru ne plus devoir entendre…

— Tu nous conviens, reprit le haut fonctionnaire, et c’est pourquoi, à partir d’aujourd’hui, tu es muté à l’Interprétation.

Il sentit ses oreilles bourdonner. Machinalement, ses yeux se portèrent sur le brasero placé au milieu de la pièce, dont la braise à moitié recouverte de cendres lui parut éclairée d’un sourire sardonique, comme en ébauchent certains en fermant à demi les yeux. C’était cette même braise qui, le jour mémorable de son arrivée, avait consumé sa lettre de recommandation, et qui semblait à présent retranchée dans une sorte d’indifférence.

— Tu as raison de ne manifester aucun signe de satisfaction, fit la voix de l’autre.

Et Mark-Alem s’interrogea aussitôt : Comment suis-je en train de réagir ?

De fait, il n’éprouvait aucune joie, et pourtant il sentait bien qu’il était tenu de remercier, d’autant plus que, peu auparavant, il était encore au comble de l’anxiété. Il ouvrit la bouche pour prononcer quelques mots, mais la voix du fonctionnaire l’interrompit :

— Je te comprends. Si tu n’exprimes aucune joie, c’est que tu as bien conscience de la responsabilité qui s’attache à tes nouvelles fonctions. L’Interprétation est qualifiée à juste titre de centre névralgique du Tabir. Les rémunérations y sont plus élevées, mais le travail aussi y est plus difficile (il te faudra souvent faire des heures supplémentaires) ; en outre, et c’est là l’essentiel, la responsabilité y est plus lourde. Tu dois néanmoins apprécier la faveur qui t’est faite. N’oublie pas que le chemin vers les cimes du Tabir Sarrail passe par l’Interprétation.

Pour la première fois, il posa son regard sur Mark-Alem, non point sur son visage, mais à mi-hauteur de son corps, là où aurait dû se trouver la poignée si son vis-à-vis avait été une porte.

Le chemin vers les cimes du Tabir passe par l’Interprétation, murmura à part soi Mark-Alem en se répétant la phrase qu’il venait d’entendre. Il s’apprêtait à répondre qu’il n’avait peut-être pas les capacités requises pour cette fonction si délicate qu’est le déchiffrement des rêves, mais l’autre, comme s’il avait lu dans ses pensées, le devança :

— L’interprétation des rêves au Tabir Sarrail est difficile, très difficile même. Rien à voir avec l’Interprétation banale qu’en fait le bon peuple : serpent égale mauvais présage, couronne, heureux augure, et autres clichés de ce genre. Rien de commun non plus avec tous les ouvrages sur la clé des songes. L’Interprétation, au Tabir, est d’un autre niveau, bien supérieur à tout cela. Elle obéit à une autre logique, à d’autres symboles ou combinaisons de symboles.

Je suis d’autant moins capable d’un tel travail, fut tenté de dire Mark-Alem. Déjà effrayé à l’idée d’avoir affaire à des symboles traditionnels, s’il s’agissait de symboles tout à fait nouveaux, ce serait encore bien pire ! Il s’apprêtait à ouvrir enfin la bouche, mais l’autre l’interrompit aussitôt :

— Tu te demandes peut-être comment tu feras pour apprendre les clés du déchiffrement. Ne crains rien, mon fils, tu apprendras, et même très vite. C’est ainsi, comme toi, avec hésitation et sans grande confiance en eux-mêmes, qu’ont commencé leur travail ceux-là mêmes qui, par la suite, sont devenus l’orgueil de l’Interprétation. Deux semaines, trois tout au plus, te suffiront pour t’en rendre maître. Ensuite (il lui fit signe d’approcher, et Mark-Alem avança d’un pas vers la table), tu n’auras besoin de rien de plus. En apprendre davantage serait même nocif, car tu risquerais alors de te muer en déchiffreur mécanique. L’Interprétation est au premier chef un travail créatif. L’étude des images et des symboles ne doit pas y être poussée à l’extrême. L’essentiel est de faire siens certains principes, comme en algèbre. Au demeurant, ces principes eux-mêmes ne doivent pas être pris de manière trop rigide ; autrement, ce travail perdrait son vrai sens. La grande interprétation commence là où finit la routine. La combinaison des symboles, voilà sur quoi tu devras faire porter avant tout ton attention. Un dernier conseil : tout le travail au Tabir forme un grand secret, mais l’Interprétation, elle, est le secret des secrets. Ne l’oublie pas. Et maintenant, va commencer ton nouveau travail. On a été prévenu de ton arrivée. Bonne chance !

Mark-Alem sortit en poussant d’un air ahuri la porte que les yeux du fonctionnaire s’étaient déjà remis à fixer. Il erra dans les couloirs, l’esprit absent, jusqu’au moment où il se ressaisit et se souvint qu’il cherchait l’Interprétation. Les corridors étaient totalement déserts. L’heure de la pause matinale avait dû passer alors qu’il se trouvait chez le haut fonctionnaire : cette tranquillité extrême ne pouvait s’expliquer autrement. Il reconnaissait là le silence qui se réinstallait généralement après cette pause. Il marcha longtemps dans l’espoir de croiser quelqu’un auprès de qui se renseigner. Mais personne en vue. Tantôt il croyait entendre des pas quelque part devant lui, après le coude que dessinait le couloir, mais, dès qu’il atteignait ce tournant, le bruit de pas semblait se perdre ailleurs, peut-être à l’étage supérieur, peut-être à celui du dessous. Et si je déambule ainsi toute la matinée ? songea-t-il avec inquiétude. On va dire que le premier jour, je me présente déjà en retard à mon travail. Son inquiétude ne cessait de grandir. Il aurait dû demander au sous-directeur – à moins que ce ne fût le directeur général, ou le diable sait qui ! – quel chemin emprunter pour se rendre là-bas.

Il poursuivit sa marche. Les galeries lui paraissaient tour à tour familières et étrangères. Il n’entendait pas même la moindre ouverture de porte. Il s’engagea dans un large escalier et monta à l’étage supérieur, puis redescendit à son point de départ et, quelques instants après, se retrouva même un étage plus bas. Partout le même silence, le même vide. Il eut l’impression qu’avant peu, il ne pourrait plus se retenir de hurler. Il devait se trouver à présent dans une aile très éloignée du cœur de l’édifice, car les piliers de soutènement du couloir lui parurent s’être comme légèrement tassés. Soudain, au moment où il s’apprêtait à rebrousser chemin, à l’extrémité du couloir, là où s’amorçait un coude, il crut distinguer une forme humaine. Il se dirigea vers elle. L’homme restait planté devant une porte. Avant que Mark-Alem ne se fût approché de lui, l’autre lui fit signe de s’arrêter. Il se figea sur place.

— Qu’est-ce que tu cherches ? lui lança l’inconnu. Il est interdit de passer par ici.

— Je cherche l’Interprétation. Il y a une heure que je tourne en rond.

L’homme le considéra d’un air soupçonneux.

— Tu travailles à l’Interprétation et tu ne sais même pas par où on y va ?

— Je viens d’y être nommé, mais j’ignore où elle se trouve.

L’autre continuait de le scruter.

— Retourne dans la direction d’où tu viens, finit-il par lâcher, suis le couloir jusqu’à la cage du grand escalier. Là, monte à l’étage supérieur et, quand tu déboucheras sur le palier, prends la galerie sur ta droite. Tu trouveras l’Interprétation au bout, juste devant toi.

— Merci, fit Mark-Alem en tournant les talons.

Tout en marchant, il se répétait, pour ne pas l’oublier : couloir principal jusqu’au grand escalier, étage supérieur, galerie à droite…

Qui peut bien être cet homme qui m’est venu en aide ? se demanda-t-il. Il avait l’air d’une sentinelle, mais que diable avait-il à garder dans cet univers de sourds-muets ? Ce palais était décidément truffé de mystères.

De loin, il crut distinguer une morne clarté tombant de la grande verrière qui surplombait la cage d’escalier. Il respira, soulagé.

Cela faisait près de trois semaines qu’il travaillait à l’Interprétation. Au cours des deux premières, il avait été attaché aux vieux maîtres expérimentés, s’initiant auprès d’eux aux secrets du déchiffrement des rêves, jusqu’au jour où son chef vint lui dire :

— À présent, tu en as suffisamment appris. À partir de demain, tu vas recevoir ton propre dossier.

— Si vite ? fit Mark-Alem. Mais suis-je déjà capable de travailler tout seul ?

Le chef sourit.

— Ne t’inquiète pas. C’est ainsi que tous ont commencé. Et puis, voilà le surveillant de salle ; au moindre doute, tu peux t’adresser à lui.

Il y avait quatre jours qu’il travaillait sur son dossier. Jamais il ne s’était senti la tête aussi trouble. Comparé à sa nouvelle tâche, le travail à la Sélection, qui lui avait paru harassant, lui faisait maintenant l’effet d’un jeu. Jamais il ne se serait imaginé que le travail à l’Interprétation fût aussi infernal.

On lui avait remis un dossier qui passait pour être facile : Vie civile, corruption, et il se disait parfois : Mon Dieu, dire que je perds déjà la tête avec un dossier pareil ; qu’est-ce que je ferai quand on me placera devant le dossier des complots contre l’État ?

Le dossier était bourré de rêves. Il en avait lu une soixantaine et en avait mis de côté une vingtaine qu’il s’était d’emblée senti à même de déchiffrer, mais quand il y était revenu, il avait eu au contraire l’impression que c’étaient là les plus ardus. Parmi le groupe des soixante, il en avait alors choisi quelques autres qui, au début, lui avaient paru pouvoir être interprétés, mais, en l’espace d’une ou deux heures, ils s’étaient brouillés, assombris, enténébrés sous ses yeux, pour se transformer finalement en véritables énigmes.

Impossible ! s’était-il écrié à part soi à maintes reprises. Je vais devenir fou ! Cela faisait quatre jours pleins qu’il n’avait réussi à déchiffrer de bout en bout aucun rêve. Chaque fois que certains éléments lui semblaient prendre sens, il était aussitôt pris d’un doute et ce qui lui avait paru intelligible quelques instants auparavant lui redevenait inexplicable. Mais c’est de la folie, toute cette histoire n’est que pure folie ! se répétait-il en se couvrant les yeux de ses mains. L’idée d’une éventuelle erreur l’obsédait. Il y avait des moments où il se convainquait que dans toute cette affaire, on ne pouvait commettre que des bévues, et que c’était par pur hasard qu’il arrivait qu’on tombât juste.

Parfois, il était pris d’une inquiétude fébrile. Il n’avait encore présenté à ses supérieurs aucun rêve déchiffré. Ceux-ci pouvaient le prendre ou bien pour un incapable, ou bien pour quelqu’un d’exagérément timoré. Mais comment faisaient les autres qu’il voyait remplir des feuillets entiers de leur écriture ? Mon Dieu, comment pouvaient-ils arborer un air aussi serein ?

À la vérité, chaque déchiffreur pouvait retirer de son dossier certains rêves qu’il ne parvenait pas à expliquer, et ceux-ci étaient transmis aux déchiffreurs ès-difficultés, les maîtres de l’Interprétation, mais, bien entendu, on ne pouvait repasser à l’Interprétation difficile la majorité des dossiers.

Mark-Alem se frotta les tempes comme pour en chasser le sang qui s’y était accumulé et qui s’obstinait à y stagner. Les symboles affluaient par dizaines dans sa tête : le caducée, la fumée, la jeune épousée boiteuse, la neige… Ils s’y mouvaient en une sarabande effrénée, en chassaient les représentations normales du monde, s’évertuaient à les y remplacer par leurs mouvements frénétiques et insensés. À Dieu vat, je vais donner à ce rêve-ci la première explication qui me viendra à l’esprit, se dit-il en disposant devant lui un feuillet. Allons, que la chance soit avec moi !

C’était le rêve d’un élève d’une école religieuse de la capitale. Deux hommes avaient trouvé un vieil arc-en-ciel effondré. Ils l’avaient remis péniblement sur pied, l’avaient débarrassé de sa poussière, l’un d’eux s’était employé à le repeindre, mais l’arc-en-ciel se refusait absolument à reprendre vie. Alors tous l’avaient laissé tomber et étaient partis en courant.

Hum…, avait fait Mark-Alem en coinçant sa plume entre ses doigts. Il s’apprêtait à écrire, mais son bel élan de courage s’était déjà évanoui. Il s’y appliqua malgré tout. Sans bien réfléchir, ou plutôt en modifiant brusquement sa première explication du rêve, il écrivit au-dessous : Avertissement de… Avertissement de… Ah, mon Dieu, que peut bien vouloir annoncer ce cauchemar ? faillit-il s’écrier à voix haute. Mais c’est à hurler, à en devenir fou ! Il barra les mots Avertissement de… et, furieusement, rejeta le feuillet parmi la pile des rêves ininterprétables. Non, il préférait être licencié au plus vite plutôt que de s’occuper de pareilles insanités ! Il cala son front entre ses mains et resta ainsi les yeux mi-clos.

Au bout d’un moment, il entendit la voix ténue du surveillant de salle :

— Mark-Alem, qu’est-ce que tu as ? Tu as mal à la tête ?

— Oui, un peu.

— Ne t’en fais pas, ça arrive à tout le monde au début. Tu as besoin de quoi que ce soit ?

— Merci. Je viendrai tout à l’heure vous demander certaines explications.

— Ah oui ? Fort bien. Je t’ai attendu, tous ces jours-ci.

— Je n’ai pas voulu vous déranger pour un oui, pour un non…

— Oh, n’aie pas ce genre de scrupules. Je suis ici pour t’aider.

— D’ici une heure, dit Mark-Alem, je vous apporterai quelque chose. Encore que…

— Encore que… ?

— Encore que je n’en sois pas tout à fait sûr… Il se peut que mes explications soient tout à fait erronées, si ce ne sont pas de franches stupidités.

Le surveillant sourit et lui lança avant de s’éloigner :

— Je t’attends.

À présent, je n’ai plus aucune échappatoire, se dit Mark-Alem. Bon gré mal gré, je vais devoir accomplir ce travail comme tous les autres. Allons, se dit-il, à Dieu vat ! Et il rechercha le feuillet du rêve qui évoquait un groupes d’hommes vêtus de noir, franchissant un fossé avant de se perdre dans une plaine enneigée. Subitement, le sens du rêve lui parut limpide : un groupe de fonctionnaires, après avoir perpétré quelque exaction contre l’État, viennent à bout des obstacles qui se dressaient devant eux et cheminent alors sur une plaine couverte de neige, ce qui désigne la chute d’un gouvernement.

Il transcrivit promptement cette explication, mais il n’avait pas terminé sa dernière phrase qu’il se dit : Mais il s’agit quasiment d’un complot contre l’État ! Il relut son explication et se trouva conforté dans l’idée qu’il s’agissait bel et bien de quelque chose qui s’apparentait à une conjuration. Or, on lui avait confié le dossier concernant la vie civile et la corruption. De désespoir, ses mains lâchèrent prise et il laissa tomber sa plume. Pour une fois qu’il croyait avoir enfin pondu quelque chose, voilà qu’il avait de nouveau échoué ! Mais attends, se dit-il ; peut-être n’en est-il pas tout à fait ainsi. Au bout du compte, de la corruption au complot dirigé contre l’État, il n’y avait qu’un pas, dès lors que dans l’un et l’autre cas, c’étaient des fonctionnaires qui étaient impliqués. Et puis – ah, comme il était sot de n’y avoir pas pensé plus tôt ! – et puis donc, la classification des dossiers n’était pas aussi stricte et il n’était pas du tout dit que le dossier Vie civile ne comportât pas aussi des rêves touchant les grandes affaires de l’État. Au demeurant, ne leur avait-on pas souvent dit que l’on ne pouvait que féliciter tout employé du Tabir qui chercherait hardiment un indice important là même où l’on n’aurait décelé à première vue que des signes très ordinaires ? Oui, oui, il se souvenait fort bien de cette instruction. On prétendait même que beaucoup de Maîtres-Rêves étaient sortis de dossiers parmi les plus banals.

Mark-Alem se sentit ragaillardi. Sans attendre que son élan fût retombé, il prit tour à tour quatre rêves qu’il avait déjà lus à plusieurs reprises, et, sur-le-champ, inscrivit sous chacun d’eux l’explication qu’il leur prêtait. Il était content de lui et se disposait à extirper le feuillet d’un cinquième rêve quand quelque cause inexplicable l’incita à rechercher parmi la pile le tout premier rêve et à relire l’explication dont il l’avait fait suivre. Aussitôt, il fut saisi d’un doute. Ne me tromperais-je pas, est-ce que ce rêve ne pourrait pas s’expliquer autrement ? se répéta-t-il. Un instant plus tard, il était intimement persuadé de s’être fourvoyé dans son interprétation. Son front se couvrit d’une sueur glacée, et, les yeux fixes, il contemplait les lignes que sa main avait tracées avec tant d’alacrité, peu auparavant, et qui lui semblaient à présent étrangères, hostiles. Que devait-il faire ? Il se dit alors : Au diable, qui ira attacher autant d’importance à ce rêve parmi les dizaines de milliers qui sont traités ici ? – et il s’apprêtait à laisser le feuillet en l’état quand, au tout dernier moment, sa main s’en détacha de nouveau. Et si quelqu’un venait à découvrir son erreur ? D’autant que ce rêve mettait en cause des fonctionnaires de l’État ! Or, les milieux officiels pouvaient en être avisés de quelque manière et le pire était que chacun risquait de prendre cette accusation pour soi ou pour son entourage. On rechercherait qui avait fourni l’explication de ce rêve, et, en apprenant ce qu’il en était, on dirait : Tiens, tiens, un certain Mark-Alem, un blanc-bec à peine entré au Tabir Sarrail, a voulu, en déchiffrant son premier rêve, couvrir de boue les hauts serviteurs de l’État. Tenez à l’œil ce serpent venimeux !

D’un mouvement brusque, Mark-Alem leva la feuille perpendiculairement à la table, comme s’il eût craint que quelqu’un ne vînt à regarder ce qu’il y avait écrit. Il devait absolument tenter de réparer cette bévue tant qu’il en était encore temps. Mais comment ? Il songea alors à supprimer purement et simplement ce rêve, mais il se souvint aussitôt que chaque dossier portait, inscrit sur sa couverture, le nombre de rêves qu’il contenait. Pareil geste eût suffi à vous expédier directement en prison comme un vulgaire malfaiteur. Autre chose, se disait-il, autre chose… Il devait faire autre chose ! Ah, s’il n’avait pas foncé tête baissée, s’il n’avait pris aussitôt la plume comme un insensé, il pourrait à présent expliquer ce rêve de façon toute différente. Un élan quasi diabolique l’avait poussé à noircir cette feuille pour son propre malheur. Maintenant, tout était fichu. Mais attends un peu, se reprit-il sans détacher les yeux de sa propre écriture, peut-être tout n’est-il pas encore perdu. Il parcourut le texte avec une rapidité fulgurante et se dit qu’il y avait encore quelque moyen d’y remédier. Ayant relu la page une troisième fois, il s’étonna de ne pas y avoir songé plus tôt. Un soulagement inattendu rayonna à partir de ses tempes en direction de sa gorge, de ses poumons. En fin de compte, les corrections étaient chose courante dans un texte. Il introduirait la sienne de manière qu’elle n’attirât pas l’attention, mais donnât l’impression d’une précision supplémentaire apportée à telle ou telle phrase, tout juste une amélioration de style. Il lui suffisait d’ajouter un simple verbe. Il relut pour la énième fois la phrase un groupe de fonctionnaires, après avoir perpétré quelque exaction contre l’État…, et, finalement, d’une main tremblante, après l’auxiliaire avoir, il ajouta le mot empêché et révisa la conjugaison du verbe perpétrer. La phrase avait à présent la signification opposée : un groupe de fonctionnaires, après avoir empêché que ne soit perpétrée quelque exaction contre l’État… Il la relut une fois, deux fois ; tout lui parut en ordre. La correction se remarquait à peine. Et même si on la relevait, on pouvait croire qu’elle était due à une omission en cours d’écriture, que le rédacteur avait réparée dès la première relecture. Il poussa un soupir de soulagement. L’affaire était finalement réglée… Mark-Alem, après avoir perpétré cette exaction contre l’État… Il regarda autour de lui avec terreur. Et si quelqu’un s’était aperçu de son manège ? Balivernes, se dit-il. L’employé le plus proche, qui travaillait à la même table, était à une distance telle qu’il ne pouvait pas même déchiffrer le titre de son dossier, encore moins les lignes qu’il avait écrites. Quelle chance que j’aie une écriture en pattes de mouche, se dit-il au bout d’un moment, et il poussa un nouveau soupir de soulagement. Maintenant, après une pareille émotion, il pouvait se reposer un brin. Quel satané travail !

Il jeta un regard à la dérobée sur le reste de la salle. Les employés travaillaient paisiblement, plongés dans leurs dossiers. On n’entendait même pas le crissement des plumes. De temps à autre, l’un ou l’autre abandonnait sa table de travail et, d’un pas léger, en s’efforçant de faire le moins de bruit possible, gagnait la porte. Sans doute descendait-il aux Archives pour consulter les interprétations de rêves analogues, faites antérieurement, certaines même à des époques reculées, par d’illustres déchiffreurs. Mon Dieu ! soupira-t-il en contemplant ces dizaines de têtes penchées sur leurs dossiers.

Dans ces dossiers se trouvait tout le sommeil du monde, cet océan d’épouvante à la surface duquel ils s’efforçaient de distinguer quelques indices, quelques signaux perdus. Infortunés que nous sommes ! se dit-il.

Il se mit en devoir de lire quelques autres feuillets, mais il sentait que son cerveau était comme enrayé. Si ses yeux épelaient les textes, son esprit était absent. Quelques soldats au visage voilé. Des milliers de chaussures sur une place ; au-dessus, un fil de fer tendu en travers. Encore de la neige, mais, cette fois, entassée dans de gros bahuts en même temps que le… trousseau d’un homme ! Quel cerveau dérangé, songea-t-il, et, subitement, avec un sentiment étrange, voisin de la nostalgie, il se remémora son tout premier rêve en ce palais. Trois renards blancs sur le minaret de la mosquée de la sous-préfecture. Un joli rêve, bien propre et bien net. Où ce rêve se trouvait-il à présent parmi cette mer horrible ? Ah…, soupira-t-il, et il tira à lui un des feuillets. Il devait en déchiffrer encore au moins deux jusqu’à l’heure de la pause, mais la sonnerie marquant la suspension du travail retentit prématurément, lui sembla-t-il, et il referma son dossier.

Dans le sous-sol où l’on prenait café ou salep régnait l’animation habituelle. C’était le seul endroit où on avait l’occasion d’échanger quelques mots avec des gens de connaissance, voire même avec des inconnus. Mark-Alem n’était resté que peu de temps à la Sélection, de sorte qu’il n’y avait connu qu’un petit nombre de gens, et il lui arrivait d’autant plus rarement de les rencontrer à la buvette. Mais, même lorsqu’il en apercevait, cela lui faisait une étrange impression : ils lui paraissaient lointains, comme appartenant à une période dépassée de son existence. Il préférait engager la conversation avec des inconnus. À la Sélection, il n’avait pas éprouvé un seul jour de satisfaction, et c’était peut-être pour cette raison qu’il se dérobait à toute rencontre avec des employés de ce service. À l’Interprétation, les journées étaient tout aussi ennuyeuses et mornes, à l’exception de celle-ci où il était enfin parvenu à quelque chose. Peut-être était-ce pour cela qu’à la différence des autres fois où il descendait d’un cœur amer à la buvette, il se sentait à présent d’humeur relativement plus légère.

— Où travailles-tu ? demanda-t-il d’un ton dégagé à un homme en face de qui il avait trouvé une place inoccupée, à une table couverte de tasses et de verres vides.

L’autre se raidit aussitôt comme devant un supérieur.

— Au bureau des copistes, monsieur, répondit-il.

Mark-Alem ne s’était point trompé. On devinait d’emblée que c’était un employé nouvellement nommé, comme lui-même l’avait été un mois auparavant.

— Tu relèves de maladie ? lui demanda-t-il après avoir aspiré une gorgée de son café, s’étonnant lui-même de sa propre assurance. Tu as l’air tout pâle.

— Non, monsieur, lui répondit l’autre en reposant un moment son verre de salep sur la table. Mais nous avons beaucoup de travail et…

— Oui, évidemment, fit Mark-Alem du même ton détaché, tout en ne comprenant pas très bien lui-même d’où lui venait un ton pareil. Peut-être est-ce la période de recrudescence des rêves ?

— Oui, oui, fit l’autre en hochant la tête avec une telle énergie que Mark-Alem eut l’impression qu’il eût suffi de deux ou trois autres oscillations semblables pour que son cou fluet finît par se rompre.

— Et vous ? demanda l’autre d’une voix timide.

— À l’Interprétation.

Les yeux de son vis-à-vis s’éclairèrent intérieurement, et il eut le genre de sourire qui paraît vouloir dire : Je l’aurais parié.

— Bois, ça va refroidir, dit Mark-Alem en constatant que l’autre n’osait plus lever son verre de la table.

— C’est la première fois que je me trouve en présence d’un monsieur de l’Interprétation, dit l’autre, l’air impressionné. Je suis si heureux !

À deux ou trois reprises, il s’empara de son verre de salep, mais le reposa sans oser le porter à ses lèvres.

— Il y a longtemps que tu travailles au Palais ?

— Deux mois, monsieur.

Au bout de deux mois, tu en es déjà à ne plus avoir que la peau sur les os, songea Mark-Alem. Dieu sait de quoi lui-même aurait l’air d’ici quelque temps…

— Nous avons eu beaucoup, beaucoup de travail dans la période récente, dit son interlocuteur en aspirant finalement son salep. Nous avons dû faire chaque jour plusieurs heures supplémentaires.

— Ça crève les yeux, fit Mark-Alem.

L’autre sourit, l’air de dire : Est-ce ma faute ?

— Il se trouve que les pièces de mise au secret sont proches de nos bureaux, reprit-il, et quand on a besoin de copistes en cours d’interrogatoires, on fait appel à nous.

— Les pièces de mise au secret ? s’enquit Mark-Alem. Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Vous ne le savez pas ? fit son compagnon – et Mark-Alem se repentit aussitôt d’avoir posé la question.

— Je n’y ai jamais eu affaire, murmura-t-il, mais j’en ai bien sûr entendu parler.

— Elles sont pour ainsi dire attenantes à notre bureau, dit le copiste.

— Ce sont celles qui se trouvent dans l’aile du Palais gardée par des sentinelles ?

— Justement, fit l’autre d’un air réjoui. La sentinelle se tient précisément devant leur porte. Vous êtes donc allé par-là ?

— Oui, mais pour une autre affaire.

— Nos bureaux sont à deux pas ; c’est pour cela que ceux qui y travaillent s’adressent à nous quand ils ont besoin de copistes. Oui, le travail est vraiment infernal. En ce moment, il y a là quelqu’un dont l’interrogatoire se poursuit sans interruption depuis quarante jours.

— Qu’a-t-il fait ? demanda Mark-Alem, accompagnant sa question d’un bâillement pour la rendre plus nonchalante.

— Comment ça, qu’est-ce qu’il a fait ? On sait bien ce qu’il a fait, dit l’autre en plongeant son regard dans celui de Mark-Alem. C’est un faiseur de rêves.

— Un faiseur de rêves, et après ?

— Dans ces pièces, comme vous le savez sans doute, sont enfermés les faiseurs de rêves que le Tabir Sarrail juge nécessaire de convoquer pour leur demander des explications complémentaires sur le rêve qu’ils ont envoyé ici.

— Ah oui, j’ai entendu parler de ça, fit Mark-Alem, et il fut tenté de bâiller de nouveau, mais, à ce moment-là, pour la première fois, il vit baisser la flamme qui brillait dans les yeux de l’autre.

— Peut-être n’aurais-je pas dû parler d’une chose qui est secrète, comme tout le reste ici, mais dès lors que vous travaillez à l’Interprétation, ainsi que vous me l’avez dit, j’ai pensé que vous étiez au courant de ces affaires-là.

Mark-Alem se mit à rire.

— Tu te repens d’avoir parlé ? Rassure-toi : je travaille bien à l’Interprétation, et je connais des secrets bien plus importants que ceux que tu m’as révélés.

— Naturellement, naturellement, dit l’autre en se ressaisissant.

— Et puis, ajouta Mark-Alem en baissant la voix, c’est sans compter que j’appartiens à la famille des Quprili, tu n’as donc rien à craindre…

— Mon Dieu, fit le copiste, j’en avais comme le pressentiment… Quelle chance j’ai eue que vous ayez daigné échanger quelques mots avec moi !

— Et comment vont les choses pour ce faiseur de rêves, dans la chambre de mise au secret ? l’interrompit Mark-Alem. Elles avancent ? Tu es copiste, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, j’ai travaillé là-bas, ces jours-ci. Et j’en viens de ce pas. Comment vont les choses pour lui ? Eh bien, comment dirais-je… Jusqu’à présent, on a rempli des centaines de pages de ses dépositions. Bien sûr, il est complètement déboussolé, mais ce n’est pas sa faute. C’est un homme des plus communs, d’une sous-préfecture perdue des confins de l’Est. Lorsqu’il a expédié son rêve, jamais il n’aurait imaginé qu’il viendrait échouer au Tabir Sarrail.

— Et qu’y a-t-il de si important dans ce rêve ?

L’autre haussa les épaules.

— Je ne le sais pas moi-même. À première vue, il semble assez banal, mais il doit bien y avoir quelque chose, du moment qu’on y attache autant d’importance. Il paraît que l’Interprétation l’a renvoyé pour éclaircissements complémentaires. Mais voilà qu’on se donne tout ce mal et qu’il ne s’éclaircit pas du tout, il s’embrouille même encore davantage.

— Je ne vois pas ce qu’on peut demander à un faiseur de rêves.

— Il m’est difficile de vous le dire, monsieur. Je ne le comprends pas bien moi-même. On lui demande quelques menues précisions sur des points bizarres. Naturellement, il n’est pas en mesure de les fournir. Il y a si longtemps qu’il a fait ce rêve… Et puis, d’être demeuré tant de jours enfermé ici, il ne sait plus du tout où il en est. Il va sans dire qu’il n’est rien resté de ce rêve dans sa mémoire.

— Les cas de ce genre sont-ils fréquents ?

— Je ne pense pas. Deux ou trois par an, pas davantage. Sinon, les gens prendraient peur et hésiteraient à envoyer des rêves.

— Naturellement. Et que va-t-on faire de lui, à présent ?

— On continuera de l’interroger jusqu’à, jusqu’à… (Le copiste ouvrit les bras.) Je ne sais trop moi-même jusqu’à quand.

— Voilà qui est bien singulier, fit Mark-Alem. Il n’est donc pas sans conséquences d’envoyer des rêves au Tabir Sarrail. On peut recevoir un beau jour une lettre vous invitant à vous présenter ici.

L’autre allait peut-être émettre quelque observation, mais, sur ces entrefaites, la sonnerie annonçant la fin de la pause retentit et, après s’être salués, ils durent se quitter.

Comme il gravissait l’escalier, Mark-Alem ne pouvait chasser de son esprit tout ce qu’il venait d’entendre de la bouche du copiste. Qu’étaient-ce donc que ces pièces de mise au secret ? À première vue, cela paraissait quelque chose d’absurde, d’inexplicable, mais il ne pouvait en être ainsi. C’était sans nul doute une sorte d’emprisonnement. Mais pourquoi ? Il va sans dire qu’il n’est rien resté de ce rêve dans la mémoire du détenu, avait prétendu le copiste. Ce devait être là le véritable but de son incarcération : il fallait lui faire oublier son rêve. Cet interrogatoire harassant, jour et nuit, l’interminable procès-verbal, la quête de prétendues précisions sur une de ces visions qui, par nature, ne peuvent jamais être précises, jusqu’à ce que le rêve se désagrège et finisse par se dissoudre irrémédiablement dans la mémoire de son auteur : Autant dire un lavage de cerveau, pensa Mark-Alem. Ou un dérêve, si l’on peut se permettre un pareil néologisme, de la même façon qu’on dit déplacement comme antonyme de placement, déraison comme contraire de raison. Plus il réfléchissait, plus il se persuadait que c’était là la seule explication. Apparemment, il s’agissait de brasillements d’idées subversives que l’État, pour un motif ou un autre, se devait d’isoler, tout comme on isole le microbe de la peste jusqu’à ce qu’il soit neutralisé.

Mark-Alem avait atteint le haut de l’escalier et parcourait à présent le long couloir, de conserve avec des dizaines d’employés comme lui dont certains étaient happés les uns après les autres par les portes latérales. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait des salles de l’Interprétation, il avait l’impression que le sentiment de sécurité provisoire qui l’habitait tout à l’heure à la buvette, comme tout sentiment de ce genre que vous inspire la soumission d’autrui, l’abandonnait peu à peu, cédant de nouveau la place à l’oppression que faisait naître en lui l’angoisse insidieuse de redevenir un employé insignifiant, perdu dans le gigantesque mécanisme.

Il aperçut de loin sa table de travail, avec son dossier posé dessus ; il s’avança pour s’installer contre son bord, comme sur le rivage du sommeil universel, à la lisière des ténèbres dont s’échappaient, sortis d’on ne sait quelles profondeurs, des jets noirs et menaçants. Mon Dieu, soupira-t-il, Dieu tout-puissant, protège-moi !

Le temps s’était encore refroidi. Les gros poêles en céramique, bourrés de charbon, avaient beau avoir été allumés tôt le matin, les salles de l’Interprétation étaient glaciales. Il arrivait à Mark-Alem de ne plus quitter sa pelisse. Il ne comprenait pas d’où pouvait venir un froid pareil. Tu ne devines pas ? lui avait dit un jour un individu avec qui il prenait le café à la buvette. Il émane des dossiers. C’est de là que nous viennent tous les maux, mon garçon… Mark-Alem avait feint de ne pas l’entendre. À quoi d’autre peut-on s’attendre en provenance des pays du sommeil ? avait repris l’autre. Ils ressemblent aux pays de la mort. Malheureux que nous sommes de devoir travailler sur ces dossiers !… Mark-Alem l’avait quitté sans répondre. Peut-être était-ce un provocateur, avait-il pensé par la suite. Il se persuadait chaque jour davantage que le Tabir Sarrail était truffé de drôles de types et de secrets de toutes sortes.

Que n’avait-il pas entendu raconter, durant cette période, sur le Tabir et tout ce qui s’y passait ! À première vue, il semblait que les employés n’en disaient mot, mais, au fil des jours, glanant une phrase prononcée à la buvette, une autre entendue au hasard dans un couloir, aux portes de sortie ou à la table voisine, petit à petit, inconsciemment, se constituaient dans sa mémoire des mosaïques complètes qui ne s’en effaceraient pas de sitôt. C’est ainsi, par exemple, que certaines voix affirmaient que le rêve, en tant que vision privée et solitaire d’un individu, témoignait seulement d’une phase transitoire de l’humanité, que viendrait un temps où il perdrait cette spécificité et, tout comme les autres faits et gestes de l’homme, deviendrait également perceptible à tous. Bref, de même qu’une plante ou un fruit demeure sous terre pendant une certaine période avant d’apparaître en surface, les rêves de l’homme étaient pour l’heure immergés dans le sommeil, ce qui ne voulait pas dire qu’il en irait toujours ainsi. Un jour, les rêves émergeraient à la lumière du jour et viendraient occuper toute leur place dans la pensée, l’expérience et l’action humaines ; quant à savoir si cela serait bien ou mal, si le monde s’en trouverait changé en bien ou en mal, cela, Dieu seul le savait.

D’autres soutenaient que l’Apocalypse n’était rien d’autre que le jour où les rêves sortiraient de la prison du sommeil, car la Résurrection des Morts, que les hommes se représentaient de manière banale, métaphysique, s’accomplirait en fait sous cette forme-là. Les rêves n’étaient-ils pas déjà leurs messages avant-coureurs ? Cette revendication séculaire des morts, cette supplication, cette lamentation, cette protestation – de quelque nom qu’on l’appelât –, il y serait ainsi fait droit un jour.

Il s’en trouvait d’autres qui, tout en adhérant à cette façon de voir, l’expliquaient de manière tout à fait opposée. L’émergence des rêves dans l’âpre climat de notre univers, disaient-ils, ne fera qu’entraîner leur étiolement, leur dépérissement. C’est ainsi que les vivants rompraient avec l’angoisse des morts, par conséquent avec le passé, et cette rupture, si certains la tenaient pour un malheur, d’autres y voyaient une délivrance, comme un véritable renouveau du monde.

Mark-Alem avait les oreilles rebattues de ces ratiocinations. Mais ce qu’il trouvait encore plus obsédant, c’étaient les longues journées sans couleur où l’on ne parlait de rien, où il ne se produisait rien et où il était contraint de travailler, courbé sur son dossier, en passant d’un sommeil à un autre, comme dans un brouillard qui semblait parfois sur le point de se dissiper mais qui, en général, demeurait opaque et empreint de morosité.

On était vendredi. Ce jour-là devait régner chez les préposés au Maître-Rêve une certaine fébrilité. Le Maître-Rêve avait sûrement été choisi et l’on se préparait à l’envoyer au palais du Souverain. Dehors, il y avait longtemps que la voiture aux armes impériales attendait, entourée de gardes. Le Maître-Rêve allait partir, mais, même après son départ, la section resterait en proie à une vive animation, il y subsisterait un certain état de tension, ou tout au moins la curiosité de savoir comment le rêve serait accueilli au palais du Sultan. Généralement, l’écho en parvenait le lendemain : le Padichah avait été satisfait – ou bien le Padichah n’avait rien dit – ou parfois encore : le Padichah a été mécontent. Mais cela arrivait rarement, très rarement.

Quoi qu’il en fût, les journées dans cette section étaient plus animées que dans les autres, elles y coulaient différemment. La semaine passait vite, dans l’attente du vendredi. Dans les autres, en revanche, tout n’était qu’ennui, monotonie, grisaille.

Et pourtant, se dit Mark-Alem, tous rêvent d’être affectés à l’Interprétation. S’ils savaient combien les heures se traînent par ici ! Et, comme si cela ne suffisait pas encore, partout flottait cette angoisse permanente (depuis qu’on avait allumé les poêles, il avait l’impression que cette anxiété diffuse exhalait une odeur de charbon).

Il se pencha sur son dossier et reprit sa lecture. Il s’était relativement familiarisé avec son travail et avait maintenant moins de mal à trouver une explication aux rêves. D’ici quelques jours, il en aurait terminé avec son premier dossier. Il ne lui restait plus que quelques feuillets. Il lut un certain nombre de rêves ennuyeux où il était question d’eau croupie, noirâtre, d’un coq malade qui s’était enlisé dans tourbière, d’un rhumatisme sorti du corps

d’un convive au cours d’un dîner de giaours(2). Quelle horreur ! se dit-il et il reposa sa plume. On eût dit que la lie avait été réservée pour la fin. Il repensa aux salles des préposés au Maître-Rêve comme on évoque, dans une ambiance particulièrement morose, une demeure où se prépare une noce. Il n’avait jamais vu ces salles, il ne savait même pas dans quelle aile du palais elles se situaient. Malgré tout, il était certain qu’à la différence des autres, elles devaient être éclairées par de grandes fenêtres montant jusqu’au plafond, par où pénétrait une clarté solennelle qui ennoblissait gens et choses.

Eh bien…, fit Mark-Alem en reprenant sa plume. Il s’astreignit à travailler sans désemparer jusqu’au moment où tinterait la sonnerie marquant la fin de la journée. Il lui restait encore deux feuillets à examiner pour parachever l’étude de son dossier. Il ferait bien de les lire pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes.

De tous côtés, autour de lui, se répandit le brouhaha des employés quittant leurs tables pour se diriger vers la sortie. Au bout de quelques instants, lorsque le silence se fut rétabli, il n’y avait plus dans la salle que ceux qui avaient décidé de rester après l’horaire réglementaire. Mark-Alem se sentit envahi par le vide consécutif au départ de la plupart des employés. Ce vide, il l’avait ressenti chaque fois qu’il était resté travailler tard en fin de journée, mais le moyen de s’y soustraire ? Il était bien vu de faire de temps à autre des heures supplémentaires de son plein gré, sans compter les cas où on avait ordre de rester. Il s’était résigné à sacrifier cette nouvelle soirée. Étouffant la fin d’une longue expiration, en fait un long soupir, il se mit à lire l’avant-dernier des deux feuillets. Tiens…, fit-il, interdit, après avoir pris connaissance de la première ligne. Quand donc avait-il déjà rencontré ce rêve ? Un terrain vague avec des détritus près d’un pont et un instrument de musique… Il faillit pousser une exclamation de surprise. C’était la première fois qu’il tombait sur un rêve qu’il avait examiné lui-même alors qu’il se trouvait à la Sélection. Il s’en réjouit comme de la rencontre d’une vieille connaissance, tourna la tête de droite et de gauche pour faire part à quelqu’un de cette coïncidence, mais les employés encore présents étaient très peu nombreux dans la salle et le plus proche se trouvait à au moins dix pas.

Encore surexcité par sa petite découverte, il s’employa à lire le texte du rêve, au début sans trop se concentrer, puis avec de plus en plus d’attention. Il ne parvenait à y débusquer aucune signification particulière. Mais il ne s’en inquiéta point. Nombre de songes, au premier abord, semblaient ainsi dépourvus de sens, comme une paroi lisse à laquelle il est vain de vouloir s’accrocher, mais il suffisait d’un minuscule déclic pour que se découvrît soudain un pan du rêve. Il arriverait bien à trouver aussi la clé de celui-ci. Il avait à présent acquis une certaine expérience dans ce travail. Le terrain vague couvert de détritus, le vieux pont, l’instrument de musique inconnu et le taureau en furie, c’étaient là vraiment de riches symboles, mais il ne parvenait pas à déceler le lien qui les rattachait les uns aux autres. Or, pour déchiffrer un rêve, le rapport entre les divers symboles était généralement plus important que les symboles eux-mêmes. Mark-Alem les regroupa deux par deux : le pont avec le taureau, et l’instrument de musique avec le terrain vague ; puis le pont avec l’instrument, et le terrain vague avec le taureau ; enfin, le taureau avec l’instrument de musique, et le pont avec le terrain vague. Le tout dernier rapport, taureau instrument et musique/pont, semblait laisser apparaître une certaine signification, mais il n’avait rien de logique : un taureau (une force brute incontrôlée), excité par une musique (perfidie, secret, intense propagande), détruirait le vieux pont. Si, en lieu et place du pont, il avait été question d’une colonne ou du mur d’une citadelle, ou de quelque autre symbole de l’État, le rêve aurait pu prendre un certain sens, mais le pont ne représentait rien de tel. C’était généralement le symbole d’un objet utile aux hommes, comme l’étaient aussi les fontaines, les routes… Mais attends donc…, se dit Mark-Alem, et une vive oppression lui coupa la respiration. Le pont n’était-il pas lié à son tour à leur propre patronyme ?… Peut-être quelque sombre présage ?…

Il relut de nouveau le texte et sa respiration se fit plus légère : le taureau ne se ruait nullement contre le pont. Il tournait en rond dans le terrain vague, sans plus.

Rêve creux, se dit-il. Le plaisir d’avoir retrouvé ce rêve dans son dossier céda la place à un sentiment de mépris. Il se souvenait maintenant que, même lorsqu’il l’avait lu à la Sélection, il lui avait paru vide de sens. Il aurait alors déjà mieux fait de le jeter à la corbeille ! Il trempa sa plume dans l’encrier et s’apprêta à inscrire sur le feuillet la mention insoluble, mais sa main resta un moment en suspens. S’il le laissait pour y revenir le lendemain matin ? S’il demandait conseil au surveillant ? En vérité, bien qu’il fût admis qu’on demandât conseil, il n’était pas très bien vu d’abuser de cette pratique. Mark-Alem s’énervait. Il ferait mieux de clore ce dossier, il ne s’y était même que trop attardé…

Il prit le dernier rêve, le résolut rapidement, puis revint à celui qu’il avait laissé en suspens. Il hésitait, se demandait encore s’il devait y inscrire la mention insoluble, le classer et s’en aller, quand le chef de l’Interprétation pénétra dans la salle. Il échangea quelques mots à voix basse avec le surveillant, regarda autour de lui, comme pour compter ceux qui étaient restés, puis chuchota encore quelque chose au préposé à la surveillance.

— Toi, et toi, fit la voix de ce dernier, lorsque le chef se fut éloigné. (Mark-Alem tourna la tête.) Et vous deux aussi, là-bas. Et toi aussi, Mark-Alem, vous resterez travailler ce soir après la fin du temps réglementaire. Le chef vient de me communiquer qu’il y a un dossier urgent dont la solution doit être trouvée dès ce soir.

Personne ne dit mot.

— Le temps qu’on apporte le dossier, allez prendre quelque chose à la buvette, reprit le surveillant. Peut-être serons-nous obligés de rester tard.

Ils sortirent de la salle à la queue leu leu. Dans les couloirs, ils entendaient çà et là des grincements de clés, des claquements de verrous. Les derniers retardataires s’en allaient.

La buvette semblait triste à cette heure tardive de la journée. Les rares serveurs aux traits tirés de fatigue, les tables en partie repoussées afin de permettre de balayer la salle, tout dégageait une certaine mélancolie. Mark-Alem commanda un verre de salep et un petit pain et alla prendre place à l’extrémité la plus reculée du comptoir. Il ne souhaitait pas être dérangé. Il but posément son breuvage tout en mordillant presque sans envie dans son petit pain, puis, quand il eut fini, à pas lents, sans tourner la tête ni d’un côté ni de l’autre, il sortit.

Il resta un moment comme étourdi dans l’interminable galerie du rez-de-chaussée. Le soir n’était pas encore tombé, mais tout sombrait peu à peu dans la pénombre. À l’angle de la baie qui s’ouvrait assez haut au-dessus du sol tombaient les derniers éclats du jour. Il n’avait aucune raison de se presser. En attendant, il pouvait flâner sans aller s’enfermer avant l’heure entre les murs ingrats de la salle de travail. La galerie était totalement déserte et il éprouva soudain une certaine satisfaction à pouvoir arpenter seul ce vide immense au bout duquel la grande baie dispensait une clarté qui, même derrière la poussière des vitres, n’était encore que du gris.

Mark-Alem était parvenu jusque sous cette fenêtre et, après avoir levé la tête vers le rectangle de lumière comme depuis le fond d’un abîme, il s’apprêtait à s’engager dans le tournant quand, brusquement, dans cet univers de sourds-muets, il eut l’impression de percevoir un bruit. Il s’arrêta et prêta l’oreille. C’était comme un bruit de pas se rapprochant de plus en plus. Ce sont peut-être les gardiens qui contrôlent la fermeture des portes, pensa-t-il, et il se disposait à s’éloigner quand de nouvelles sonorités le figèrent sur place. À présent, le bruit était plus proche, il venait d’un couloir adjacent à la galerie principale. Mark-Alem se colla contre le mur et attendit. Mon Dieu, s’exclama-t-il en lui-même en voyant déboucher du tournant un groupe d’individus portant sur leurs épaules un cercueil noir. Ils ne le remarquèrent pas et disparurent aussitôt dans le prolongement du couloir latéral. C’est ce faiseur de rêves venu de province, se dit-il tandis que le bruit de pas se perdait dans le lointain. Il regarda autour de lui. Il se trouvait juste à l’endroit où il avait vu, l’autre jour, le gardien en faction devant les pièces de mise au secret. Mon Dieu, songea-t-il, ce ne peut être que lui !

Une angoisse dévorante, qui ne cessait de croître, l’envahit tandis qu’il gravissait l’escalier. Il avait souvent pensé au malheureux faiseur de rêves, mais jamais il n’aurait imaginé que son destin pût l’entraîner jusque-là. Plusieurs fois, à la buvette, il avait même cherché des yeux ce copiste qu’il avait rencontré, pour lui demander ce qu’il était advenu du faiseur de rêves, si on l’avait finalement libéré ou si on le gardait toujours là. Mais, apparemment, l’infortuné détenu n’était pas parvenu à oublier totalement son rêve. Ou peut-être était-il stipulé d’avance que tous ceux qui étaient convoqués au Tabir Sarrail devaient finir ainsi ? Monstrueux ! se dit-il, tout en s’étonnant lui-même de son indignation soudaine : Tout ce que tu broies déjà ne te suffit donc pas, il te faut aussi dévorer des êtres humains !…

Sur la table, il aperçut un nouveau dossier que le surveillant y avait disposé en son absence. Il le feuilleta avec presque de la haine et s’aperçut qu’il ne comptait pas plus de cinq à six feuillets. Il devait les étudier tous ce soir-là. Les lampes avaient été allumées dans la salle. Le froid s’était accentué, car nul n’avait jeté de charbon dans les poêles depuis la mi-journée. Il se mit à lire la description du premier rêve et, après avoir parcouru quelques lignes, il se rendit compte que le texte couvrait la page entière et qu’il devait, ce qui était fort rare, continuer sur la page suivante. Il tourna pour vérifier le développement donné à la description de ce rêve ; ayant constaté qu’elle ne prenait même pas fin à la deuxième page, ni davantage à la troisième, il découvrit, à son grand étonnement, que les six feuillets du dossier étaient consacrés à un seul et même rêve. Il ne lui était jamais arrivé de tomber sur un texte aussi long. Il doit s’agir d’un rêve bien particulier, se dit-il, et il se mit à parcourir le texte en diagonale, sans un regard sur le nom et l’adresse de son auteur. Il allait passer tout ce soir-là aux prises avec ce long délire nécessairement indéchiffrable, voire quelle nuit d’angoisse !

Le rêve était bel et bien ainsi : délirant. Généralement, les délires étaient confiés aux plus brillants interprètes. On disait même que, longtemps auparavant, à la Sélection aussi bien qu’à l’Interprétation, on les rangeait dans un dossier particulier intitulé précisément Dossier des délires. Mais, par la suite, pour des raisons imparfaitement élucidées (la véritable raison, disait-on, était la tendance à considérer ce dossier comme le nec plus ultra), cette pratique avait été abandonnée et, depuis lors, les délires étaient distribués, selon la nature de leur contenu, parmi les différents groupes de rêves. Néanmoins, dans la répartition du travail, les surveillants des salles avaient soin d’en toujours confier l’explication aux employés les plus habiles. Mark-Alem ne savait trop comment considérer le fait qu’on lui en avait remis un : comme une marque de confiance excessive dans ses capacités de la part des chefs de l’Interprétation, ou bien comme un acte malveillant ? Entre-temps, il continuait à prendre connaissance de la description du rêve avec de plus en plus de fébrilité. Ce rêve paraissait vraiment extraordinaire. Ça commençait par une bande d’épouvantails qui sillonnaient une steppe enfumée par la pestilence de charognes de tigres morts au XI e siècle. Toute la première page du texte était occupée par la description de la marche de ces épouvantails, qui, semblait-il, proféraient des imprécations à l’adresse du volcan Kartoh… retoh… kret (son nom ne cessait de s’ébouler, exactement comme s’affaissait sa face ouest), cependant qu’au-dessus de la steppe brillait une étoile démente. Puis le rêveur délirant, qui se trouvait à proximité, dans son effort pour s’enfoncer sous terre, s’était heurté à un fragment de jour radieux, pareil à un diamant enfoui par on ne sait qui dans la gangue d’une simple journée du temps universel, un fragment indissoluble, infracassable, indestructible même par le feu. La clarté de cet éclat de jour surgi de la boue l’avait ébloui et, ainsi aveuglé, il s’était retrouvé en enfer.

Quel fou, se dit Mark-Alem, sûrement un esprit détraqué ! Il n’en poursuivit pas moins sa lecture. L’autre partie du texte était consacrée à la description de l’enfer, un enfer différent de celui que l’on imagine d’ordinaire, un enfer non pas peuplé d’êtres humains, mais d’États morts, leurs corps gauchement étendus les uns à côté des autres : empires, émirats, républiques, monarchies constitutionnelles, confédérations… Hum, fit Mark-Alem, tiens-tiens… Contrairement à la première impression qu’il lui avait faite, ce rêve, en dehors de ses autres aspects, était dangereux. Il tourna la page pour voir le nom de l’audacieux qui l’avait envoyé et lut : Rêve fait dans la seconde moitié de la nuit du 18 décembre par l’hôte X… à l’Auberge des Deux Robert (pachalik de l’Albanie centrale). Ah, le coco, lui s’en est tiré ! se dit-il non sans un sentiment de soulagement. (Dans son esprit s’esquissa, l’espace d’un éclair, la vision du cercueil recouvert d’étoffe noire, qui maintenant voyageait sûrement vers le grand cimetière de la capitale). Il a flairé le piège au tout dernier moment, pensa-t-il, et il a pris la poudre d’escampette !… Il se cala bien sur sa chaise et poursuivit sa lecture. Les États morts et descendus en enfer ne se voyaient pas infliger des châtiments du genre de ceux qu’on imagine généralement être appliqués aux hommes. En outre, cet enfer avait la particularité qu’on pouvait en réchapper et revenir sur terre. Ainsi, un beau jour, des États morts depuis longtemps et que tous se figuraient à l’état de squelettes, pouvaient lentement se relever et réapparaître à la surface du globe. Seulement, à l’instar des acteurs qui se maquillent avant de remonter sur scène dans un nouveau rôle, il leur fallait subir quelques retouches indispensables ; ils changeaient de noms, d’emblèmes et de drapeaux, mais n’en restaient pas moins, au fond, identiques à eux-mêmes. Tiens-tiens, murmura à nouveau Mark-Alem. Accoutumé dès son enfance aux conversations sur l’État et les affaires de gouvernement, il devina aussitôt le dessein du prétendu faiseur de rêves. Il lui parut évident que ce songe, hormis son début, était fabriqué. Il trouvait même étrange qu’il eût pu passer le cap de la Sélection. Ou peut-être, en tant que rêve provocateur, l’avait-on laissé passer à d’autres fins. Mais lesquelles ? Et pourquoi le lui avoir remis précisément à lui ? Surtout de cette manière, avec autant d’urgence, après le temps de travail réglementaire ? Il sentit un frisson lui courir le long du dos. Cependant, ses yeux continuaient de déchiffrer le texte : J’ai vu l’État de Tamerlan, que l’on était en train de peindre pour recouvrir ses taches de sang, car il se préparait à remonter ; j’ai vu plus loin l’État d’Hérode, que l’on soumettait au même traitement : il remontait, disait-on, pour la troisième fois sur terre, et il se relèverait encore on ne savait combien de fois après avoir donné l’impression de s’être effondré…

De ses doigts tremblants, Mark-Alem rangea les feuillets. La provocation était manifeste. Mais il ne tomberait pas dans le piège. Il leur montrerait de quoi il était capable. Il allait prendre sa plume et écrire dans sa note : Rêve inventé à des fins de provocation contre l’État, dans tel ou tel dessein, comportant telle et telle insinuations. Oui, voilà ce qu’il allait écrire ! Les États contemporains, y compris l’Empire ottoman, n’étaient rien d’autre, selon l’expéditeur du délire, que d’anciennes institutions sanguinaires ensevelies par le temps, puis revenues sur terre comme des spectres.

Mark-Alem trouva cette formule bienvenue et s’apprêta même à la coucher d’emblée sur le papier, mais, à cet instant, il fut pris d’un doute. Et si on lui disait : Comment es-tu si bien informé de ces questions, toi, Mark-Alem ? Il reposa sa plume. À aucun prix il ne devait pareillement s’exposer. Il ferait mieux de rédiger son explication du délire de manière plus dépouillée. Rêve inventé, sentant la provocation, envoyé dans des intentions malfaisantes, ce que venait également attester l’absence de nom et d’adresse de son auteur.

Oui, voilà ce qu’il allait écrire, mais, de toute façon, il n’avait aucune raison de se précipiter. Tous ceux qu’on avait retenus pour ce travail étaient encore là. Mark-Alem regarda autour de lui. L’éclat blafard des lampes rendait encore plus lugubre l’aspect de la salle, avec ses rares employés disséminés çà et là. Le froid la pénétrait de plus en plus. Il aurait mieux fait de ne pas ôter sa pelisse. Combien de temps encore devraient-ils rester là ? Il nota que seulement deux des employés écrivaient ; les autres, comme lui, s’étaient pris la tête à deux mains et méditaient. Leur avait-on remis des rêves ordinaires ou, comme à lui, des délires ? Peut-être son rêve à lui était-il le seul de cette espèce ? Les délires étaient plutôt rares, comme des requins pris par hasard dans les mailles d’un filet rempli de poissons ordinaires. Malgré tout, il se pouvait que les autres appartinssent également au même genre. Cette irruption soudaine, à une heure si tardive, vers la fin du temps de travail réglementaire… Quelque chose avait dû se produire. Mark-Alem frissonna de nouveau.

L’un des employés se leva enfin, s’approcha du surveillant, lui remit son dossier et sortit. Mark-Alem reprit sa plume, mais il se dit qu’il avait encore tout son temps et il la lâcha une nouvelle fois. Rédiger l’explication ne lui demanderait pas plus d’un quart d’heure. Il pouvait repousser encore un peu le moment de s’y mettre. Il roulait dans sa tête toutes sortes de sombres pensées.

Une demi-heure plus tard, un autre employé s’en fut. Mark-Alem avait les pieds glacés. L’idée que ses mains aussi se refroidissaient de plus en plus et que, s’il restait encore un certain temps ainsi, il risquait de ne plus pouvoir manier sa plume, le tira finalement de son engourdissement et il se mit à écrire. À un moment donné, il entendit sortir un autre employé, mais il s’abstint de lever la tête pour voir qui c’était. Lorsqu’il eut achevé sa rédaction, il put constater que trois autres personnes, en dehors du surveillant lui-même, se trouvaient encore dans la salle. Je vais attendre qu’un autre encore s’en aille, je me lèverai ensuite, se dit-il. Sa pensée, Dieu sait pourquoi, vola vers ce gîte au nom étrange d’Auberge des Deux Robert, où ce délire avait été conçu ou fabriqué. Il tâcha de se représenter le voyageur au visage bistre qui, de bon matin, après avoir jeté l’enveloppe cachetée dans la boîte aux lettres sans doute fixée à la porte de la vieille auberge, s’était éloigné avec un rictus diabolique.

Le craquement d’une chaise l’arracha à ses réflexions. Un autre employé était parti. À présent qu’il n’en restait plus que deux, à part lui, il se dit qu’il était préférable que lui-même, étant le fonctionnaire le plus récemment nommé, s’en allât sinon en tout dernier, du moins l’avant-dernier. Il attendit donc qu’un des deux autres fût sorti. Maintenant, je vais me lever, se dit-il enfin lorsqu’il ne resta plus qu’un autre employé. Peut-être le surveillant espérait-il lui aussi que ceux qui étaient encore là en eussent terminé au plus tôt.

Mark-Alem se redressa et referma son dossier. Il devait être fort tard. À voir ses traits tirés, le surveillant semblait tout aussi harassé que les autres. Il s’approcha de lui, lui remit son dossier et, à voix basse, lui dit :

— Bonne nuit !

— Bonne nuit, lui répondit l’autre. Tu connais la sortie ? Il est tard, et toutes les portes du Tabir sont fermées.

— Ah oui ? (C’était bien la première fois qu’il entendait dire ça.) Mais alors, comment sort-on ?

— Par la cour de derrière, répondit le surveillant, par la Réception. Tu n’es sûrement jamais allé par là, mais tu trouveras facilement ton chemin. À cette heure-ci, seules les lampes des couloirs et des galeries qui y conduisent sont encore allumées. Tu n’as qu’à les suivre.

— Merci.

Il déboucha dans le couloir et constata qu’il en était effectivement ainsi : les lampes n’étaient allumées que d’un seul côté. Il marcha dans la direction qui lui avait été indiquée, prêtant l’oreille au son de ses propres pas qui lui semblait tout différent dans cette solitude. Et si je m’égare ? songea-t-il à deux ou trois reprises. Peut-être aurait-il mieux fait de sortir en même temps qu’un autre employé qui connaissait le chemin. Au fur et à mesure qu’il avançait, il se sentit gagné par un sentiment d’insécurité. Du couloir principal, toujours en suivant les lampes allumées, il tourna dans un passage latéral et redéboucha dans une galerie dont il apercevait à peine le bout. Tout était désert. La faible clarté des lampes se perdait dans le lointain. Il descendit deux ou trois marches et accéda à une autre galerie très étroite, surmontée d’une voûte. Les lampes, bien que plus rares et encore plus blêmes, y étaient également allumées. Jusqu’où vais-je devoir marcher ainsi ? se dit-il. À un moment donné, il eut l’impression que d’un tournant de la galerie il allait voir surgir devant lui les hommes portant le cercueil du faiseur de rêves, errant encore dans les couloirs de l’immense bâtiment. Si je continue à déambuler comme ça, je vais devenir fou, se dit-il. S’il s’arrêtait là, peut-être verrait-il bientôt apparaître quelqu’un qui lui indiquerait le chemin ? ou peut-être ferait-il mieux encore de revenir sur ses pas vers l’Interprétation pour repartir avec les deux autres ? Cette dernière idée lui parut la plus sage, mais il fut aussitôt saisi d’un doute : et s’il ne retrouvait pas son chemin ? Le diable seul savait si ces lanternes blafardes conduisaient vraiment là où il fallait.

Mark-Alem poursuivit sa marche. Il se sentait la bouche sèche, bien qu’il s’efforçât de se rassurer lui-même. Au bout du compte, même s’il s’égarait, ce n’était pas là un grand malheur. Il ne se trouvait ni au cœur de la grande plaine, ni en forêt, mais à l’intérieur même du Palais. Une telle éventualité ne lui en paraissait pas moins épouvantable. Comment passerait-il la nuit entre ces murs, ces salles, ces caves remplis de rêves et de délires aberrants ? Il aurait préféré être au cœur d’une plaine glaciale ou dans une forêt infestée de loups. Oui, mille fois !

Il pressa le pas. Depuis combien de temps marchait-il ainsi ? Il eut soudain l’impression d’entendre un brouhaha dans le lointain. Ce n’est peut-être qu’une illusion, se dit-il tout en reprenant sa marche. Peu après, le bruit de voix se répéta, plus net cette fois, encore qu’il ne pût bien discerner de quelle direction il provenait.

Suivant toujours l’enfilade de lanternes allumées, il descendit à nouveau deux ou trois marches et se retrouva dans un autre couloir, qui devait être celui du rez-de-chaussée. Le brouhaha se dissipa quelques instants, puis se refit entendre, plus proche. Oreilles aux aguets, Mark-Alem marchait rapidement de peur que ne lui échappât ce bruit dans lequel lui semblait résider désormais son seul et unique espoir. En vérité, cette rumeur s’affaiblissait et se renforçait tour à tour, sans toutefois jamais s’éteindre tout à fait. Une fois même, il crut l’entendre tout près de lui, mais, l’instant d’après, elle s’était de nouveau éloignée. Il avançait maintenant presque au pas de course, sans quitter des yeux le fond du couloir où apparaissait un rectangle trouble éclairé du dehors. Mon Dieu, pria-t-il, pourvu que ce soit la sortie de derrière !

C’était bien elle. S’approchant encore quelque peu, il se persuada qu’il s’agissait bien d’une porte. Il respira profondément et ses membres se détendirent aussitôt, à tel point qu’il faillit tituber. Ainsi, chancelant, il fit encore quelques pas en direction de la porte par où, en même temps que l’air froid, s’engouffrait dans le couloir le brouhaha qu’il avait perçu tout à l’heure. La vision qui s’offrit brutalement à ses yeux lorsqu’il eut atteint le seuil était plus qu’étrange : la cour arrière du Palais baignait dans l’éclat de lanternes fort différentes de celles qui éclairaient l’intérieur, une lumière inquiète que la brume estompait par endroits, qu’en d’autres endroits elle exacerbait en en maculant le pavé humide, un pavé sur lequel allaient et venaient gens, chevaux et voitures, certaines avec leurs lumignons allumés, d’autres tous feux éteints, dans une confusion extrême pareille à celle d’un cauchemar. Les éclats livides des lanternes, et surtout les hennissements des chevaux la traversant en tous sens conféraient à cette brumeuse vision un aspect quasi surnaturel.

Mark-Alem était demeuré comme rivé sur le pas de la porte, n’en croyant pas ses yeux.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il à quelqu’un qui passait, portant un faisceau de balais dans les bras.

L’autre tourna la tête, surpris, mais, ayant noté que Mark-Alem portait sur sa pelisse l’insigne du Tabir, il répondit d’une voix aimable :

— Les porteurs de rêves, aga, tu ne les vois pas ?

C’étaient donc vraiment eux ? Comment n’y avait-il pas songé ? Les voilà qui déambulaient, dans leurs tuniques de cuir et leurs bottes crottées, cependant que les voitures, avec leurs roues elles aussi couvertes de boue, arboraient toutes à l’arrière l’insigne du Tabir.

Son regard s’arrêta, à droite de la cour, sur une salle à auvent éclairée de l’intérieur ; y entraient et en sortaient les porteurs de rêves. C’est là que devait se trouver la section de la Réception, dont on disait qu’elle travaillait de nuit comme de jour. Marchant sur le pavé humide et glissant, dans ce charivari d’hommes et de voitures dont certaines cherchaient à se garer, Mark-Alem se dirigea machinalement vers l’auvent et s’y mit à l’abri. Le tumulte était encore plus grand que dans la cour. Devant de longs comptoirs, des dizaines de porteurs de rêves qui avaient, semblait-il, terminé ce qu’ils avaient à faire aux guichets de livraison, ou bien qui attendaient leur tour, buvaient café ou salep, tandis que d’autres mangeaient des petits pains et des boulettes de viande dont la bonne odeur envahissait l’atmosphère.

Mark-Alem se laissa pousser entre les rudes épaules des hommes en tuniques de cuir qui pivotaient négligemment sur eux-mêmes tout en mastiquant, en riant, en jurant à voix forte.

C’étaient donc là ces fameux porteurs de rêves qu’il avait imaginés depuis son enfance comme des courriers quasi célestes parcourant les routes de l’Empire à bord de leurs voitures bleues. Une partie d’entre eux avaient non seulement leurs bottes, mais encore les coudes et jusqu’au dos de leur tunique maculés de boue ; peut-être s’étaient-ils salis dans leur effort pour redresser leur voiture chavirée ou bien l’un de leurs chevaux renversé ? Sur leurs traits tourmentés se lisaient les marques de la fatigue et de l’insomnie. Leur parler aussi, comme tout le reste chez eux, était on ne peut plus différent de celui des employés sédentaires du Tabir : rude, quelque peu insolent, émaillé de mots salés comme un mets relevé. Totalement perdu au milieu de ce brouhaha, Mark-Alem s’était mis à happer à la ronde des bribes de phrases. Ici, on pouvait apprendre des nouvelles de tout l’Empire. Les messagers racontaient les péripéties de leurs voyages, leurs querelles avec les employés bornés des provinces, avec les aubergistes avinés, avec les sentinelles des postes de barrage sur les routes des pachaliks où sévissaient des troubles.

Une voix rauque attira son attention et, sans tourner la tête pour dévisager celui qui parlait, il s’évertua à discerner ses propos. Mes chevaux refusaient d’avancer, racontait l’homme ; ils hennissaient et s’ébrouaient sur place, mais sans vouloir bouger d’un pouce. J’étais tout seul dans la steppe au sortir de Yenisehir, une petite bourgade perdue où j’avais recueilli une poignée de rêves, cinq en tout et pour tout, rassemblés durant tout le mois : imaginez quel lieu perdu c’était. Mes chevaux, donc, n’avançaient pas. Je leur ai secoué les puces, je les ai fouettés jusqu’au sang, mais ils restaient cloués sur place, comme ils font d’habitude quand une mort leur barre la route. J’ai jeté un regard autour de moi. Il n’y avait que la steppe déserte : aucune tombe, aucun signe de sépulture nulle part. Je me demandais ce que j’allais pouvoir faire quand, brusquement, j’ai pensé au dossier de rêves que je venais d’emporter de Yenisehir. Je me suis dit que c’était peut-être à cause d’eux que mes bêtes s’étaient pétrifiées. Du reste, le sommeil et la mort ne sont-ils pas voisins l’un de l’autre ? Vite, j’ai ouvert mon sac, j’en ai sorti le dossier de Yenisehir et, étant descendu de voiture, je suis allé le poser un peu plus loin dans la plaine. Puis je suis remonté en voiture et j’ai excité les chevaux. Ils se sont mis en route sans se faire prier. Diable, me suis-je dit, c’était donc bien à cause de ça ! Je me suis arrêté de nouveau, ai fait demi-tour et regagné l’endroit où j’avais laissé le dossier, mais, dès que je l’ai eu remis dans la voiture, les chevaux se sont à nouveau cloués sur place, écumant et hennissant comme devant. Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’avais transporté des milliers de rêves, mais jamais il ne m’était arrivé une chose pareille. J’ai alors décidé de retourner à Yenisehir sans le dossier. Je l’ai laissé au milieu de la steppe et j’ai rebroussé chemin. Et là, la bagarre a commencé avec le responsable de la section du Tabir. Je lui disais : Je ne peux pas prendre tes rêves, viens voir toi-même comment mes chevaux refusent de faire le moindre pas dès que je place ton dossier dans ma voiture. Et ce rustaud de gueuler : Il y a cinq semaines que personne ne prend mes rêves, et voilà que toi aussi tu veux maintenant me les laisser sur les bras, je me plaindrai, j’écrirai à la Direction générale, au Cheikh-ul-Islam en personne ! – Tu peux te plaindre à qui tu voudras, lui ai-je dit, mes chevaux à moi ne veulent pas avancer et ces cinq rêves galeux ne vont tout de même pas m’empêcher de porter tous les autres dossiers. Il n’en a pas fallu davantage pour que ce grincheux se rue sur moi : Oui, bien sûr, disait-il, c’est comme ça que vous jugez nos rêves à nous autres ; naturellement, vous les trouvez grossiers, vous n’aimez que les rêves des courtisanes et des artistes de la capitale, mais là-haut on a dit que ce sont nos rêves qui sont de vrais rêves, parce qu’ils viennent du fin fond de l’Empire et non pas de gandins pommadés ! Cette ordure ne cessait de pester, au point que j’ai senti mes nerfs lâcher, et je ne sais trop comment je me suis retenu de lui tomber dessus à bras raccourcis. Finalement, je ne l’ai pas frappé, c’est vrai, mais qu’est-ce que j’ai pu lui en dire à mon tour ! Je bouillais de colère d’être ainsi retardé dans ma tournée et j’ai profité de l’occasion pour décharger ma bile sur lui. Je l’ai abreuvé d’injures, lui, son bled perdu qui ne valait pas à mes yeux un simple quartier de village, cette sale sous-préfecture habitée par une poignée d’ivrognes et de gâteux incapables même de faire des rêves convenables, puisque leurs rêves effrayaient même les chevaux ! Si ça dépendait de moi, lui ai-je encore dit, après un coup pareil, je priverais Yenisehir du droit de faire examiner ses rêves pendant au moins dix ans ! Il est devenu fou de rage et s’est mis à écumer plus encore que mes bêtes. Il m’a dit qu’il enverrait un rapport à qui de droit sur tout ce que je venais de déblatérer, mais je l’ai menacé, s’il le faisait, de rendre compte moi-même des insultes qu’il avait proférées à l’adresse du Tabir. Comment ? s’est-il mis à hurler. Moi, j’ai insulté le saint Tabir Sarrail ? Comment oses-tu dire une chose pareille ? – Oui, tu l’as insulté, lui ai-je répondu, tu l’as traité de repaire de courtisanes et de gandins pommadés ! Alors, cet imbécile, n’en pouvant plus, en est venu aux supplications et aux pleurs. Aie pitié de moi, aga, me dit-il, j’ai une femme et des enfants, ne fais pas ça…

Des rires nourris couvrirent quelques instants les propos du courrier.

— Et après, que s’est-il passé ? demanda quelqu’un.

— Sur ces entrefaites, voilà qu’arrivent le sous-préfet et l’imam. Quelqu’un les avait avertis. Quand ils ont entendu de quoi il retournait, ils ont commencé par se gratter la tête, ne sachant trop quelle décision prendre. Ils n’osaient me contraindre à emporter le dossier, car cela serait revenu à me garder sur place. Chacun s’était persuadé que les chevaux ne repartiraient jamais avec ce dossier. Quant à admettre que les rêves de leur sous-préfecture étaient malfaisants au point de faire obstacle au mouvement des courriers, cela non plus, ils ne le pouvaient pas. Mais mon temps était précieux. Je transportais plus d’un millier de rêves d’autres régions, et ce retard pouvait coûter cher. Je leur ai alors dit de venir avec moi dans la plaine où j’avais laissé le dossier, pour qu’ils assistent de leurs yeux au prodige. Ils acceptèrent. Ainsi, nous étant entassés dans la voiture, nous avons gagné le lieu-dit au sortir de Yenisehir. Le dossier était toujours là. Je l’ai soulevé de terre, je suis remonté avec lui dans la voiture et j’ai fouetté les chevaux qui se sont mis à écumer et à hennir sur place, comme si le diable lui-même avait grimpé dans la voiture. Puis j’en ai de nouveau sorti le dossier, je le leur ai restitué, et les bêtes se sont mises à partir au galop. J’ai alors pensé les laisser ainsi, bouche bée, avec leur dossier entre les mains, et ficher le camp, mais je me suis dit que je risquais d’avoir des ennuis et j’ai rebroussé chemin. Vous avez vu ? leur ai-je dit. Vous êtes convaincus, maintenant ? L’air abasourdi, ils murmurèrent Allah !, ne sachant trop quel parti prendre. Comme ils cherchaient un moyen de sortir de cette impasse, le responsable de la section, terrorisé à l’idée qu’il pouvait être le premier à pâtir de la situation pour avoir permis l’expédition au Tabir d’un rêve aussi diabolique, eut l’idée de tirer un à un les rêves du dossier pour découvrir lequel était le mauvais, de sorte que les autres n’eussent à subir aucun tort de son fait. Nous avons tous applaudi à cette idée, et, sans perdre de temps, nous avons commencé l’expérience en ôtant du sac chaque rêve l’un après l’autre. Il n’a pas été difficile de trouver le rêve maléfique. Nous l’avons évacué du dossier et j’ai pu ainsi poursuivre ma route.

— Ce n’était point un rêve, mais du pur poison ! fit remarquer quelqu’un.

— Et maintenant, qu’est-ce qu’on va en faire ? demanda un autre. Aucune voiture n’est à même de l’apporter, n’est-ce pas ?

— Il n’a qu’à rester là où il est, dit l’homme à la voix rauque.

— Mais c’est possiblement un rêve important, d’autant qu’étant doté de ce pouvoir extraordinaire…

— Il peut être comme il veut, fit le courrier, il peut bien même être en or ! Du moment que les chevaux refusent de le transporter, ça veut dire que ce n’est pas un rêve, mais le diable incarné ! Tu comprends, c’est le diable cornu en personne !

— Et pourtant…

— Il n’y a pas de pourtant qui vaille ; du moment que les chevaux refusent de l’apporter, il ne lui reste qu’à pourrir sur place, dans ce maudit trou perdu de Jenisehir !

— Non, ce n’est pas juste, dit un vieux courrier ; je ne sais pas comment on fait de nos jours, mais, de mon temps, en pareil cas, on recourait aux services de courriers à pied.

— Il existait vraiment de ces courriers ?

— Bien sûr, répondit l’autre. Les cas où les chevaux refusaient de transporter des rêves étaient rares, mais il y en avait. On se servait alors de courriers à pied. Certaines vieilles règles avaient du bon.

— Et combien de temps faudrait-il à un courrier à pied pour apporter ce rêve depuis là-bas ?

— Ça dépend naturellement de la distance exacte. Mais je pense que le trajet depuis Yenisehir devrait prendre environ un an et demi.

Deux ou trois des présents émirent des sifflements de stupéfaction.

— Ne vous étonnez de rien, dit le vieux courrier. Le gouvernement est capable d’attraper un lièvre avec un char à bœufs !

Ils se mirent à parler d’autre chose, et Mark-Alem poussa un peu plus loin. C’était partout le même parler bruyant, aux entrées comme au beau milieu de la salle, et jusque devant les guichets de la Réception où les courriers, suivant un ordre dont il ne comprit pas les critères, remettaient leurs dossiers. L’un d’eux, dont il entendit dire qu’il avait perdu son sac à dossiers dans une auberge où il s’était enivré, restait à l’écart, les yeux rougis comme des braises, et continuait à boire tout en maugréant.

De la cour montaient un brouhaha continu de voix, le fracas des roues des voitures sur le pavé, certaines venant d’arriver de lointaines contrées, d’autres s’en repartant une fois leur livraison effectuée, et les hennissements intermittents des chevaux qui faisaient tressaillir Mark-Alem jusqu’au tréfonds de son âme. Et cela va continuer ainsi jusqu’à l’aube, se dit-il, l’esprit hébété. Jusqu’à demain matin, mon Dieu ! se répéta-t-il au bout d’un instant, en se frayant un chemin à travers la cohue pour rentrer chez lui.

OceanofPDF.com