Le Palais des rêves

Kadaré Ismail · Chapitre 6 sur 7

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Le Palais des rêves

VI le Dîner

VI

LE DÎNER

 

Soucieux de ne pas inquiéter sa mère, Mark-Alem s’abstint d’abord de lui faire part de ses doutes, mais, une heure plus tard, lorsqu’ils montèrent tous deux en voiture pour se rendre chez le Vizir, il ne put se retenir :

— Aujourd’hui, il a régné une certaine agitation au Palais.

— Comment ? fit-elle en lui agrippant la main. De l’agitation ? Pourquoi donc ?

— Je n’ai rien pu apprendre de précis. Mais, en rentrant, j’ai croisé en chemin un grand nombre de patrouilles.

Il sentit la main de sa mère trembler sur la sienne et se repentit aussitôt d’avoir parlé.

— Mais peut-être n’est-ce rien du tout, la rassura-t-il. Peut-être n’étaient-ce là que de vaines rumeurs.

— Et qu’as-tu entendu raconter ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

— Oh, des sottises ! fit-il en s’efforçant de prendre un ton désinvolte. Il paraît que le Souverain aurait renvoyé le Maître-Rêve d’hier. Mais ce n’est peut-être pas vrai. Il se peut que cette agitation ait une tout autre cause.

Le fracas des roues, rompant le silence, leur parut insoutenable.

— Si le Souverain a vraiment renvoyé le Maître-Rêve, ce n’est pas sans importance, dit la mère.

— Mais je t’assure qu’il n’y a peut-être rien de grave dans tout cela.

— Alors c’est pire. Cela veut dire que ce qui se passe est plus inquiétant encore.

Je n’aurais dû lui parler de rien, songea Mark-Alem.

— Mais que peut-il y avoir de plus inquiétant ? fit-il du même ton détaché.

La mère soupira.

— Peut-on savoir ? Je ne connais pas grand-chose à vos affaires, là-bas. Toi-même, tu m’as parlé d’erreurs d’interprétation possibles, d’inspections soudaines. Mark, dis-moi la vérité : tu ne te serais pas embarqué dans quelque sale histoire ?

Il s’efforça de rire.

— Moi ? Je ne suis vraiment au courant de rien, je te le jure. Aujourd’hui, j’ai passé toute la journée au sous-sol, aux Archives. C’est seulement quand j’en suis remonté que j’ai entendu dire qu’il se passait quelque chose.

À travers le fracas des roues, il entendit à nouveau sa mère pousser un profond soupir puis, prononcés à mi-voix, ces mots : Que Dieu nous protège !

Derrière les vitres, à la lumière blafarde des lanternes, ils distinguaient à peine les sombres bâtiments de part et d’autre de la rue, et, çà et là, quelques rares passants. Et si le dîner était décommandé ? se dit Mark-Alem. Au fur et à mesure qu’ils approchaient du palais du Vizir, cette idée l’obsédait de plus en plus. Mais il se rassura : c’était d’autant plus impossible qu’il était lié à leur épopée familiale, donc aux fondements mêmes de la dynastie des Quprili. Non, il ne pouvait absolument pas être reporté. En fait, il ne savait trop lui-même s’il souhaitait qu’il fût annulé ou non. Quoi qu’il en soit, lorsqu’il aperçut de loin les lampes allumées à l’entrée de la porte du palais, puis les voitures des invités garées le long du trottoir, il éprouva une sensation de soulagement. Il eut l’impression que sa mère soupirait elle aussi, comme délivrée d’un poids. Voici les gardes du Vizir aux grilles, et le reste à l’avenant, comme tous les soirs de réception : les chandeliers allumés de part et d’autre de l’allée menant de la grille au perron ; le majordome à l’entrée et un agréable parfum de menthe flottant à l’intérieur. D’emblée, on avait le sentiment que l’inquiétude de ce jour finissant n’était pas de nature à pouvoir franchir les portes du palais.

Mark-Alem et sa mère pénétrèrent dans le grand salon. Placés au milieu de la pièce, deux braseros en argent répandaient une douce chaleur qui semblait se marier au rouge foncé des tapis et au léger ronronnement de la conversation.

Il y avait là quelques proches cousins, tous haut placés, plusieurs vieux amis de la famille, le fils du consul d’Autriche, un grand garçon blond avec qui Kurt Quprili s’entretenait en français, et deux ou trois autres invités que Mark-Alem ne connaissait pas. Il entendit sa mère demander à voix basse à l’un des valets où se trouvait le Vizir, et l’autre lui répondre que son maître était à l’étage, mais qu’il ne tarderait pas à descendre. Mark-Alem se sentit apaisé. L’angoisse glacée qui l’avait transi durant toute cette fin de journée, comme une humidité maléfique, s’évaporait de son corps.

Les valets servirent du raki dans des gobelets d’argent. À travers le bourdonnement des conversations, il s’efforça de capter ce que l’oncle Kurt et l’Autrichien se disaient en français. Après un verre de raki qu’il vida d’un trait, il se sentit envahi par une bouffée d’euphorie. Au bout d’un moment, son regard croisa celui de sa mère et il détourna les yeux. Elle avait l’air de lui dire : Qu’étaient-ce donc que ces sornettes que tu me débitais tout à l’heure ?

L’entrée au salon du Vizir glaça sur-le-champ l’atmosphère. Ce n’était pas tant à cause de son air sombre, familier à la plupart des personnes présentes, qu’en raison d’une certaine absence qui se lisait sur ses traits, comme s’il s’étonnait de les voir tous là et attendait qu’ils lui disent pourquoi ils étaient venus. Après les avoir salués, il resta un moment planté devant l’un des braseros, tendant les paumes au-dessus de la braise comme pour les réchauffer. Ses cernes parurent à Mark-Alem encore plus marqués que l’autre fois, lors de leur mémorable dîner.

Ayant apparemment senti qu’il devait intervenir pour restaurer une ambiance normale en ce début de soirée, Kurt alla murmurer à son frère quelques mots que Mark-Alem eut du mal à saisir, mais qui devaient concerner l’Autrichien, car le Vizir lui répondit tout en s’adressant dans le même temps à ce dernier, lequel se mit à hocher la tête avec respect cependant que Kurt lui traduisait les propos de son aîné. L’atmosphère en fut quelque peu détendue. Les invités se remirent à deviser deux à deux, tandis que l’Autrichien continuait de s’entretenir avec le Vizir, toujours par le truchement de Kurt. Mark-Alem fut tenté de s’approcher pour entendre leurs propos, mais un de ses cousins, le chauve, qui avait soupé chez eux la veille de son entrée au Palais des Rêves, lui demanda à voix basse :

— Comment marche ton travail au Tabir ?

— Bien, répondit Mark-Alem, non sans plisser les commissures de ses lèvres dans une expression qui voulait plutôt dire : comme ci, comme ça.

— Tu travailles à l’Interprétation ?

Il fit oui de la tête. Dans le regard de son cousin étincelait une lueur ironique, mais cela lui était bien égal. Lui-même n’avait d’yeux que pour son oncle préféré, Kurt : jamais il ne lui avait paru aussi beau, aussi élégant dans son col dur d’une blancheur immaculée qui jetait sur tout son visage comme un éclat enchanteur. En vérité, il eut tôt fait de se persuader que le pivot de cette soirée était précisément Kurt, qui avait conçu l’étrange invitation aux rhapsodes albanais. Il était impatient de pouvoir enfin entendre cette version albanaise de leur épopée qui leur était restée jusque-là inconnue, comme la face invisible de la lune.

Un invité, apparemment le dernier attendu, entra en s’excusant de son retard :

— Il règne dehors une certaine agitation, dit-il. Les forces de l’ordre procèdent à des contrôles d’identité.

Quelques invités cherchèrent des yeux le regard du Vizir, mais ces mots parurent ne point l’avoir effleuré. Il sait sûrement ce qui se passe, pensa Mark-Alem, sinon, de tels propos ne le laisseraient pas aussi indifférent. Il ne paraissait pas avoir remarqué non plus son neveu, comme s’il avait totalement oublié la conversation décousue qu’ils avaient eue lors de cette soirée, quelques semaines auparavant. Encore une heure plus tôt, Mark-Alem s’était demandé s’il ne devait pas raconter au Vizir ce qui s’était produit au Tabir Sarrail. Le moment n’était-il pas venu pour lui de se tenir sur ses gardes ? Mais, à présent, à le voir aussi insouciant, lui-même se sentit rassuré.

Apaisé, il se mit à contempler les dessins du grand tapis persan, le plus grand et le plus beau qu’il eût jamais vu, cadeau d’anniversaire du Souverain au Vizir. C’était l’un des rares objets à avoir conservé pour lui toute sa beauté, maintenant que, depuis son entrée au Palais des Rêves, le monde entier s’était comme étiolé à ses yeux.

S’il en détourna son regard, c’est que son attention fut attirée par le silence qui s’était subitement installé autour de lui. Le Vizir faisait mine de vouloir prendre la parole. Il annonça à ses invités qu’ils allaient bientôt entendre les rhapsodes venus d’Albanie, puis, pendant et après le dîner, selon la coutume, les rhapsodes slaves qui chanteraient des morceaux de la geste des Quprili.

— Fais-les venir, dit le Vizir au majordome.

Au bout d’un moment, les rhapsodes entrèrent au milieu d’un profond silence. Ils étaient trois, vêtus de costumes caractéristiques, deux d’âge moyen, le troisième plus jeune, chacun tenant son frêle instrument de musique entre ses mains. Toute l’attention de Mark-Alem se concentra en premier lieu sur ces instruments, des lahutas, comme on les appelait, très semblables aux guslas des rhapsodes slaves. Il ressentit en fait le même étonnement, si ce n’est la même déception, qu’il avait éprouvée naguère à la vue des guslas. Ayant tellement entendu parler de cette fameuse geste, il s’était imaginé que, de quelque manière, les instruments de musique accompagnant ce chant seraient eux aussi extraordinaires, pesants, majestueux, redoutables, et que les rhapsodes devraient les traîner péniblement derrière eux. Or la gusla n’était qu’un simple instrument en bois pourvu d’une seule corde et que l’on tenait facilement d’une seule main. Il lui semblait tout à fait incroyable que ce vil morceau de bois équipé d’une corde pût redonner vie à l’ample geste antique. Et maintenant qu’il voyait la lahuta, sa déception était encore plus aiguë. Depuis qu’il avait entendu Kurt lui parler de la version albanaise de leur épopée, il s’était dit, sans trop savoir pourquoi, que la lahuta albanaise, par son aspect, viendrait effacer la blessure que la gusla avait faite à son imagination. Il s’attendait à trouver dans la lahuta un instrument non seulement lourd et imposant, mais encore comme trempé du sang qui s’associait dans son esprit à la cruauté de leur épopée. Or, elle était tout aussi rudimentaire que la gusla : la même caisse en bois percée d’une ouverture sur sa face supérieure et traversée par la même corde solitaire.

À présent les rhapsodes se tenaient debout entre les deux groupes que les invités avaient formés spontanément de part et d’autre du leur. Ils avaient la chevelure blonde, le regard clair. Plutôt que le mépris, leurs yeux semblaient exprimer le refus d’accueillir tout ce qui leur était proposé, le renvoyant en bloc.

Les valets servirent aux rhapsodes du raki dans des gobelets semblables à ceux qu’ils avaient tendus aux autres invités, mais les Albanais se bornèrent à les effleurer des lèvres.

— Eh bien, vous pouvez commencer, dit en albanais le Vizir.

L’un des rhapsodes s’assit sur un escabeau que lui avait apporté le majordome, il posa sa lahuta sur ses genoux, puis, les yeux fixés sur la corde de son instrument, resta un moment silencieux. Après quoi sa main droite éleva l’archet puis l’abaissa en le posant sur la corde. Les premiers sons de l’instrument, faibles et monotones, témoignèrent d’une sorte d’obstination à revenir à leur point de départ. C’était comme une longue, trop longue complainte qui vous étreignait la gorge. Mark-Alem se dit que pour peu qu’il continuât encore, tous allaient bientôt se sentir étouffer. Tarderait-il à accompagner ces sons corrosifs de paroles ? La question se lisait dans les yeux de tous. Il fallait que pareille musique fût enveloppée de paroles, autrement cette corde, avec son gémissement prolongé, allait leur racler l’âme jusqu’à la laisser en sang.

Lorsque le rhapsode entrouvrit enfin les lèvres pour se mettre à chanter, Mark-Alem se sentit quelque peu soulagé. Mais, tout comme le son de son instrument, la voix du rhapsode avait quelque chose d’inhumain. On eût dit que, par une singulière opération, elle avait été dépouillée de toutes les intonations quotidiennes, pour ne garder que les éternelles. C’était une voix où la gorge de l’homme et la gorge de la montagne semblaient s’être longuement accordées pour abolir entre elles toute distinction. Et elles devaient s’être entendues aussi avec d’autres voix de plus en plus lointaines pour se fondre avec la complainte des étoiles. De surcroît, et la voix et les paroles étaient telles qu’elles paraissaient pouvoir aussi bien sortir de la bouche de vivants que de morts. Un accord avait également été scellé avec les ombres et cette entente-là paraissait la plus étroite, la plus accomplie.

Mark-Alem ne pouvait détacher les yeux de la fine corde solitaire tendue au-dessus de la caisse de résonance. C’était cette corde qui sécrétait la complainte, et la caisse, en dessous, la répercutait en l’amplifiant dans des proportions effrayantes. Soudain, il eut la révélation que cette cage creuse était la poitrine contenant l’âme de la nation à laquelle il appartenait. C’est de là que montait, vibrante, la complainte séculaire. Il en avait déjà entendu des fragments, mais ce n’était qu’aujourd’hui qu’il lui était donné de l’entendre dans son intégralité. Ce creux de la lahuta, il le sentait à présent dans sa propre poitrine.

L’autre rhapsode se mit alors à chanter la Ballade du pont, et dans le profond silence qui régnait, Mark-Alem eut l’impression d’entendre les coups des maçons qui, dans le soleil froid, construisaient le pont éclaboussé par le sang du sacrifice, ce pont qui n’allait pas seulement donner son nom aux Quprili, mais les marquer de sa fatalité.

Bien que l’angoisse lui étreignît la poitrine, il se sentit brusquement une irrépressible envie de jeter aux orties son demi-prénom asiatique d’Alem et d’apparaître sous un nouveau, l’un de ceux que portaient les gens de sa terre natale : Gjon, Gjergj ou Gjorg.

Mark-Gjon Ura, Mark-Gjergj Ura, Mark-Gjorg Ura…, se répétait-il comme s’il s’évertuait à s’habituer à son demi-prénom de substitution chaque fois qu’il entendait prononcer le mot Ura, le seul qu’il comprît parmi les paroles du rhapsode.

Soudain, estompé comme un rêve qui revient à la mémoire, lui traversa l’esprit le songe d’un certain marchand, où il était question d’un instrument de musique dont les sonorités se faisaient entendre au milieu d’un terrain vague. Il ne se souvenait pas des détails, il se rappelait seulement avoir d’abord voulu le jeter à la corbeille à papiers, puis l’avoir laissé passer. Et maintenant, il avait brusquement l’impression que l’instrument de musique qui y était décrit ressemblait étrangement à la lahuta.

Le rhapsode continuait de chanter de la même voix vibrante. Kurt, les yeux enflammés comme par un accès de fièvre, ne le quittait pas du regard. De temps à autre, il traduisait à voix basse un passage, peut-être quelques vers de la complainte, à l’Autrichien qui écoutait lui aussi avec une attention extrême. Le Vizir, ses yeux voilés soulignés de cernes de plus en plus sombres, restait immobile, les mains croisées devant lui. Mark-Alem saisissait çà et là le sens de certains vers, mais la plupart lui demeuraient difficilement intelligibles.

Tu as trouvé la tombe, ô toi, lié par la bessa !

Insensiblement, il se rapprocha du coin où étaient assis son jeune oncle et l’Autrichien. Kurt s’efforçait précisément de lui traduire ce vers. Mark-Alem, qui comprenait un peu le français, prêta l’oreille.

— Rien de plus difficile à traduire, disait Kurt. C’est même quasi impossible…

Pour une part grâce à ce qu’il parvenait lui-même à comprendre, pour une autre en écoutant la traduction qu’en faisait Kurt, Mark-Alem s’évertuait à suivre le texte de l’épopée.

— Il s’agit d’un vivant qui va provoquer en duel son ennemi sur sa tombe, expliqua Kurt à l’Autrichien. Macabre, non ?

— Magnifique ! répondit l’autre.

— Le mort, exaspéré de ne pouvoir se lever, se débat et gémit, poursuivit Kurt.

Mon Dieu, se dit-il soudain, tout est limpide ! De fait, tout était désormais on ne peut plus clair. Cette caisse de lahuta était la tombe où se débattait le mort. Ses gémissements montaient d’en bas, donnaient le frisson comme rien d’autre n’eût pu le faire.

— Et voici maintenant les chouettes, ces oiseaux de malheur, dit Kurt à voix basse.

Ponctuant chacune de ses phrases, l’Autrichien hochait la tête en signe d’acquiescement.

— C’est le preux Zuk, aveuglé traîtreusement par sa mère et l’amant de celle-ci, qui erre par les monts enneigés sur sa monture également aveugle.

— Aveuglé par sa mère ! Mon Dieu ! s’exclama l’Autrichien. Mais cela évoque L’Orestie ! Das ist die Orestiaden !

Mark-Alem s’était maintenant glissé tout près d’eux afin de ne pas perdre une bouchée de ce qu’ils disaient. Kurt allait poursuivre son explication quand, à ce moment précis, un bruit insolite se fit entendre. La plupart des personnes présentes tournèrent la tête, certaines vers la porte, d’autres en direction des fenêtres. Le bruit se renouvela, mêlé à quelques cris aigus, puis, dans le brouhaha, on entendit frapper des coups violents à la porte.

— Qu’est-ce que c’est, que se passe-t-il ? firent quelques voix inquiètes. Puis tous se turent. Le rhapsode interrompit son chant et il se fit un profond silence. De nouveau, on frappa plus violemment encore.

— Mon Dieu, qu’est-ce que cela peut bien être ? laissa échapper quelqu’un dans un souffle.

Tous se tournèrent vers le Vizir dont le visage était soudain devenu d’une pâleur de cire. On entendit une porte s’ouvrir, puis un cri très bref, suivi d’un lourd piétinement qui se rapprocha. Les invités, pétrifiés, avaient les yeux braqués sur les portes. En fin de compte, elles furent brutalement poussées du dehors et, sur le seuil, déboucha un groupe d’hommes en armes. Quelque chose, peut-être les lumières du salon, la vue des invités, ou bien un cri dont nul ne sut de quelle gorge il avait pu jaillir, parut alors les retenir un moment sur place. Seul l’un d’eux s’avança et, avec des yeux qui semblaient privés de la vue et ne trouvaient apparemment pas ce qu’ils cherchaient, dit sans regarder personne :

— La police du Souverain !

Tous se taisaient.

— Le vizir Quprili ? fit l’officier qui avait apparemment fini par trouver celui qu’il cherchait. Il s’avança encore de deux pas en direction du Vizir et s’inclina profondément : Excellence, j’ai reçu un ordre du Souverain. Permettez-moi de l’exécuter.

Cela dit, il sortit de son sein un décret qu’il déplia aussitôt sous les yeux du Vizir. Toutes les altérations susceptibles de bouleverser les traits de ce dernier s’étant déjà manifestées, la cire de son visage demeura figée.

Mais, pour l’officier, cette expression pétrifiée avait valeur d’approbation.

— Vos papiers ! s’écria-t-il en se tournant brusquement vers les invités, et, d’un mouvement de la tête, il fit signe à ses hommes d’entrer.

Ils étaient une demi-douzaine, tous en armes, arborant sur le col et le casque les insignes de la police impériale.

— Je suis étranger ! fit, dans le début de confusion qui s’était mis à régner, la voix de l’Autrichien.

Mark-Alem chercha en vain sa mère des yeux. Une voix qui se voulait sévère, mais contenue dans sa rudesse, répétait par intervalles : Par ici ! Par ici !

Une porte latérale donnant sur le salon contigu avait été ouverte et on y poussait une partie des invités.

— Kurt Quprili, dit à voix forte l’un des policiers en le désignant à son chef. C’est cet homme.

L’officier se porta vers lui. Il eut le temps de tirer des menottes de sa poche avant de l’atteindre.

Mark-Alem vit l’officier, à gestes rapides et sûrs, joindre d’une main les deux poignets de Kurt et, de l’autre, lui passer les menottes. Curieusement, Kurt n’ébaucha pas le moindre geste de résistance. Il se bornait à contempler les menottes d’un air surpris. Comme une partie des invités, Mark-Alem tourna alors la tête vers le Vizir, s’attendant à le voir mettre un terme à cette scène absurde qui n’avait que trop duré. Mais le visage du Vizir demeurait figé. Tout autre aurait pu penser que l’impassibilité du puissant Vizir face à l’outrage perpétré sous son propre toit tenait à la crainte, mais Mark-Alem devina que la cause de sa résignation était tout autre. C’était l’antique réflexe des Quprili, qui, en pareilles circonstances, rééditées des dizaines et des dizaines de fois dans l’histoire de leur famille, sécrétait le masque de la rupture avec la réalité. Il y avait dans ses traits à la fois du fatalisme, de l’absence et de la lassitude. Mark-Alem fut pris de l’envie de s’écrier : Réveille-toi, reprends-toi, Vizir, mon oncle, tu ne vois donc pas ce qui est en train de se passer ? Mais, dans les yeux du Vizir, même s’ils suivaient, comme ceux des autres, la sortie de Kurt enchaîné, luisait un regard qui paraissait de soumission. On devinait que son vrai regard s’était porté au loin, dans on ne sait quel puits mystérieux où s’était peut-être mise en branle la machine étatique qui avait engendré ce malheur. Mon Dieu, pourvu qu’il soit en train de réfléchir à la manière d’arrêter cette machine, se dit Mark-Alem, s’approchant de lui comme pour vérifier qu’il en était bien ainsi. Et, peut-être parce qu’il s’était avancé trop près de lui, peut-être par simple hasard, les yeux du Vizir croisèrent fugitivement les siens. En ce bref instant, dans ce regard qui fusa comme par une déchirure soudaine en travers de son front, Mark-Alem eut l’impression de trouver l’explication de son entretien confus avec lui, lors de cette soirée mémorable, et soudain, douloureusement, son cerveau fut transpercé par l’idée que tout cela avait à voir avec le Palais des Rêves, avec lui-même, Mark-Alem, et que, cette fois, les Quprili avaient sans doute été pris de court…

Il sentit deux mains le pousser brutalement vers la porte du salon attenant. Au moment où il en franchissait le seuil, son regard s’arrêta un instant sur les rhapsodes, toujours isolés de la petite foule des invités.

— Mark ! fit la douce voix de sa mère dès qu’il fut entré. Il se serait attendu à un cri ou à un sanglot, mais, étrangement, cette voix était presque placide : Que se passe-t-il dans l’autre salon ?

Il haussa les épaules sans répondre.

— J’étais inquiète à ton sujet, lui murmura-t-elle. Mon Dieu, qu’est-ce encore que ce malheur qui vient nous frapper ?

Il put constater que la plupart des invités se trouvaient à présent regroupés dans ce salon. De temps à autre, on entendait une voix demander : Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? Ça va durer longtemps ?

— On a emmené Kurt ? interrogea sa mère.

— Je crois que oui.

Elle se contrôle, se dit-il. Ce n’est pas pour rien qu’elle est une Quprili. Malgré tout, il nota qu’elle était pâle comme un linge.

Tout à coup, de derrière les portes de communication entre les deux salons parvinrent des cris vibrants, suivis d’un fracas et d’un gémissement.

Suivant le mouvement d’une partie des invités, Mark-Alem fit un pas en direction des portes, mais sa mère le retint par le bras.

De l’autre côté, on entendit de nouveaux cris, puis le bruit d’un corps qui s’effondrait par terre.

— Was ist los ? fit l’Autrichien.

— Les portes sont fermées.

Tous les visages étaient blancs de peur.

Mark-Alem sentait les doigts de sa mère plantés comme des griffes dans son avant-bras. De derrière la porte jaillit un autre cri déchirant, qui s’éteignit aussitôt.

— Qui est-ce qui vient de crier ? demanda quelqu’un. Cette voix…

— Ce n’est pas celle du Vizir.

On entendit encore, venant de l’autre pièce, comme le bruit d’un corps tombant lourdement, et un Ah ! effrayant.

— Mon Dieu, que se passe-t-il ?

Pendant quelques instants, tout le monde se tut. Puis, perçant le silence, une voix déclara :

— Ils sont en train de massacrer les rhapsodes.

Mark-Alem se prit le visage entre les mains. De l’autre salon parvenait maintenant un claquement de bottes qui s’éloignait. Quelqu’un se mit à tourner les poignées des portes.

— Ouvrez, pour l’amour du Ciel !

Celle du grand salon restait fermée. Mais une autre porte s’ouvrit, donnant sur un corridor intérieur. Une voix s’éleva : Par ici, par ici !

Les invités sortirent à la file, comme des ombres, sauf l’un d’eux qui, évanoui, s’était écroulé sur un siège. Le couloir, faiblement éclairé, se remplit d’un bruit de pas. N’aurait-on pas tué Kurt ? fit quelqu’un. Non, mais on l’a emmené. Par ici, messieurs-dames, disait un valet ; la sortie est par ici. Wo ist Kurt ?

Le petit cortège des invités déboucha dans le corridor principal longeant le grand salon dont les portes en verre dépoli laissaient transparaître quelques silhouettes humaines. D’un mouvement brusque, presque brutal, Mark-Alem se dégagea de l’étreinte de sa mère et s’approcha pour voir ce qui se passait là derrière. Une des portes étant restée entrouverte, son regard embrassa, par l’entrebâillement, un pan du salon. Tout y était sens dessus dessous. Puis ses yeux tombèrent sur les corps inertes de deux rhapsodes étendus par terre, presque collés l’un à l’autre. Un troisième cadavre gisait un peu plus loin, près du brasero renversé, le visage en partie couvert de cendres. Les policiers étaient repartis. Il n’y avait que les valets qui marchaient silencieusement sur le tapis jonché d’éclats de verre. Sur le mur, il aperçut l’ombre immobile du Vizir, et il lui suffit de pousser un peu la porte du doigt pour le voir en personne, toujours dans la même attitude figée de tout à l’heure. Mon Dieu, tout s’est passé sous ses yeux ! pensa-t-il. Et il trouva que les yeux du Vizir avaient quelque chose de commun avec les éclats de verre éparpillés sur le sol.

Brusquement, il sentit la main de sa mère l’empoigner et le tirer obstinément vers elle. Il n’eut pas la force de lui résister. Il avait envie de vomir.

Le vestibule était presque désert. Par la porte principale, laissée ouverte, on apercevait les lanternes allumées des voitures qui s’ébranlaient l’une après l’autre.

— Tout le monde est parti, dit sa mère d’une voix à peine audible. Et nous, qu’allons-nous faire ?

Il ne répondit pas.

Un des valets éteignit les lustres. Derrière les portes du grand salon, c’était toujours le même va-et-vient silencieux. Quelques instants plus tard, les valets transportèrent les cadavres des rhapsodes en les tenant par les bras et par les jambes. Le visage du troisième, celui qui était à demi couvert de cendres, était particulièrement horrible à voir. La mère de Mark-Alem avait détourné la tête ; lui-même avait du mal à se retenir de vomir, mais, malgré tout, il sentait qu’il ne pouvait s’éloigner de là. Le dernier valet sortit en emportant les instruments de musique. Peu après, tous les serviteurs s’en revinrent au salon.

— Qu’est-ce qu’on fait ? murmura la mère.

Il ne savait quoi lui répondre.

Les portes du salon étaient désormais grandes ouvertes et sa mère et lui virent les valets rouler le grand tapis maculé de taches de sang.

— Je ne peux pas regarder cela plus longtemps, dit-elle. C’est au-dessus de mes forces.

Dans le salon aussi, on éteignait à présent les lustres. Mark-Alem tournait la tête de droite et de gauche, incapable de prendre une décision. Les invités étaient sûrement tous repartis. Peut-être sa mère et lui feraient-ils bien de s’en aller eux aussi ? Ou peut-être leur fallait-il rester, comme le font les proches de la famille quand le malheur survient dans une maison. Mais eussent-ils voulu rentrer chez eux qu’ils en auraient été bien incapables. Ils habitaient fort loin et, surtout par une nuit pareille, ils ne pouvaient faire le chemin à pied. Quant à trouver un fiacre, mieux valait ne pas y songer.

La plupart des lustres avaient été éteints. Quelques lampes seulement restaient allumées çà et là dans les escaliers et les couloirs intérieurs. La vaste demeure se remplissait de chuchotements. De rares laquais allaient et venaient comme des ombres, portant des chandeliers dont les lueurs jaunâtres se répandaient faiblement jusqu’au bout des corridors.

— Mon Dieu ! lâchait de temps à autre la mère de Mark-Alem. Mais qu’était-ce donc que cette horreur ?

À un moment donné, une des portes grinça et de la pénombre du grand salon surgit le Vizir. À longues enjambées, comme un somnambule, il gravit promptement l’escalier plongé dans une semi-obscurité.

— Le Vizir, dit la mère de Mark-Alem en lui effleurant la main. Tu l’as vu ?

Quelques instants plus tard, un valet dévalant l’escalier quatre à quatre passa en trombe devant eux et sortit. Presque aussitôt après, ils entendirent le bruit d’une voiture qui s’ébranlait pour on ne sait quelle destination.

Mark-Alem et sa mère restèrent un long moment dans la pénombre, suivant des yeux les petites flammes des chandeliers portés dans une direction ou dans l’autre, vers tel ou tel recoin de la grande demeure. Nul ne se souciait d’eux. En silence, ils sortirent par la porte entrouverte et se dirigèrent vers la haute grille. Les sentinelles étaient toujours là en faction. Mark-Alem se rappelait mal le chemin jusqu’à chez lui. Quant à sa mère, elle s’en souvenait encore moins, ayant toujours fait ce trajet en voiture couverte.

Au bout d’une heure, ils marchaient toujours, commençant à se demander s’ils ne s’étaient point égarés. Bientôt, ils perçurent au loin le fracas des roues d’une voiture qui se rapprochait à vive allure. S’écartant brusquement, ils se collèrent au mur et, lorsque le véhicule les frôla, Mark-Alem crut distinguer dans l’ombre la lettre Q sculptée sur l’une des portières.

— Il m’a semblé que c’était la voiture du Vizir, dit-il à voix basse. Peut-être celle-là même qui est partie tout à l’heure.

Sa mère ne lui répondit pas. Le froid et l’humidité de la nuit la faisaient frissonner.

Peu après, une autre voiture les frôla tout aussi fougueusement, et, bien que la rue ne fût pas du tout éclairée, Mark-Alem crut y distinguer de nouveau la lettre Q. Il esquissa même dans le noir un geste de la main dans l’espoir qu’elle s’arrêterait et les reconduirait chez eux. Mais la voiture fila et se perdit dans la brume. Mark-Alem se convainquit qu’il était absurde d’espérer l’aide de qui que ce fût, par cette nuit d’angoisse sillonnée de Q majuscules qui vrombissaient en les frôlant comme des oiseaux de malheur.

Il était largement minuit passé lorsqu’ils parvinrent enfin chez eux. Prise d’un mauvais pressentiment, Loke ne s’était pas couchée. En peu de mots, ils lui racontèrent ce qu’ils venaient de vivre et la prièrent de leur préparer un café pour se remonter. Dans le brasero, il restait encore un peu de braise que Loke avait recouverte de cendres afin de pouvoir, comme à l’habitude, s’en servir pour faire repartir le feu le lendemain matin, mais cette braise était insuffisante pour dissiper les frissons qui leur parcouraient le corps.

Mark-Alem ne tarda pas à monter dans sa chambre, mais il ne réussit pas à s’endormir.

À son lever, à l’aube, il trouva sa mère et Loke dans la position où il les avait laissées, ramassées sur elles-mêmes au-dessus du brasero presque éteint.

— Où vas-tu, Mark ? lui demanda sa mère d’une voix terrifiée.

— Au bureau, répondit-il. Où voulez-vous que j’aille ?

— Mon Dieu, mais as-tu tous tes esprits ? Un jour pareil !

Avec Loke, elle s’efforça de le convaincre de ne pas se rendre ce jour-là – ne serait-ce que ce jour-là – à son maudit travail, de prétexter quelque indisposition, d’invoquer même une raison plus grave pour justifier son absence, mais de ne s’y rendre à aucun prix. Il ne parvenait pourtant pas à s’y résoudre. Elles le supplièrent encore, surtout sa mère, qui lui baisa les mains, les lui baigna de ses larmes, alléguant qu’en un jour pareil, le Tabir Sarrail n’avait peut-être pas même ouvert ses portes. Mais plus elle insistait, plus il s’obstinait. Il parvint finalement à s’arracher à elle et, refermant la porte derrière lui, gagna la rue.

Il faisait particulièrement froid, ce matin-là. D’un pas rapide, il s’élança dans la rue qui, comme d’habitude à cette heure, était quasi déserte. Les rares passants, leurs visages emmitouflés dans des châles, semblaient encore assoupis. Sa tête à lui n’était pas moins engourdie que les leurs. Il ne s’était pas encore remis de la scène de la veille. De même que certaines créatures marines secrètent autour d’elles un nuage protecteur, son cerveau avait apparemment conçu une façon de se garder de toute pensée lucide. Par moments, il en arrivait même à douter qu’il se fût vraiment produit quelque chose. Il s’imaginait alors que tout cela n’avait été qu’un délire, de ceux dont ses dossiers, là-bas, au Tabir Sarrail, abondaient. La vérité, cependant, telle une aiguille, parvenait à transpercer son cerveau, lequel ne tardait pas à retomber dans son engourdissement pour, après une accalmie, être repris par le douloureux élancement. Il avait observé que, dans le cas de tourments de ce genre, son réveil, passé la première nuit, était particulièrement pénible. Là, il se sentait plutôt dans un état fluide, intermédiaire entre le sommeil et la veille. Et c’était aussi l’impression que lui faisaient le monde autour de lui, les murs des immeubles parsemés de taches d’humidité, les passants aux visages couleur de cendre qui se multipliaient au fur et à mesure qu’il approchait du cœur de la ville. Il distinguait parmi eux, à la manière dont ils pressaient le pas – manière peut-être unifiée par leurs communs horaires –, les employés des ministères et des administrations centrales.

Et voici que, devant le Palais du Cheikh ul-Islam, il aperçut, plus nombreux encore que la veille, les soldats de la Garde. Sur leurs casques mouillés par la rosée nocturne jouaient de troubles reflets. Des soldats étaient postés au carrefour devant la banque. Apparemment, l’état d’exception n’avait toujours pas été levé. Non, rien de tout cela ne tenait du délire. Et Kurt se trouvait en prison… Et peut-être même… Le tapis ensanglanté qu’avaient roulé les valets s’obstinait à envelopper ses propres pensées. Comment pourrait-il désormais mettre les pieds sur ce tapis sans être pris de vertige ? Et il sentait encore au fond de sa gorge cette envie de vomir…

Le Palais des Rêves est donc ouvert, se dit-il en apercevant de loin les entrées. Les employés, par groupes nombreux, affluaient aux portes. La plupart ne se connaissaient pas, ne se saluaient pas et se parlaient encore moins. Dans le couloir longeant le secteur de l’Interprétation, il ne rencontra pas davantage de figures familières. Heureusement, son voisin, lui, était installé à sa table.

— Alors, dit-il dès que Mark-Alem se fut assis à côté de lui. Tu as appris quelque chose ?

— Non, je ne sais rien, mentit Mark-Alem. Je viens juste d’arriver. Que s’est-il passé ?

— Je ne sais moi-même rien de précis, mais il est évident qu’il s’est produit quelque chose d’important. Tu as vu les soldats dans la rue ?

— Oui, hier soir comme aujourd’hui.

L’autre, tout en faisant semblant de s’affairer sur son dossier, s’approcha plus près de lui et lui souffla :

— Il paraît qu’il est arrivé quelque chose aux Quprili, mais on ne sait exactement quoi.

Mark-Alem sentit se ralentir les battements de son cœur.

Idiot, se dit-il. Tu sais tout, pourquoi te laisser impressionner par les propos d’un autre ? Il ne lui en demanda pas moins :

— Et quoi donc ?

Sa voix s’était éteinte, comme par crainte que ce qui s’était produit ne prît tout à fait corps.

— Je ne sais rien de précis. Ce n’est qu’une rumeur, peut-être un simple ragot.

— Ça se peut, dit Mark-Alem en se penchant sur son dossier, tout en marmonnant à part soi : Triple idiot, tu t’imagines peut-être que les choses vont s’arranger comme ça ?

Ses yeux étaient incapables de lire. Il avait là devant lui un rêve insensé que lui-même, dix fois plus fou que ce songe, se devait d’expliquer. Les autres employés étaient courbés sur leurs dossiers. De temps à autre, on entendait le bruissement des pages tournées.

— Aujourd’hui encore, on sent planer une sorte d’inquiétude, murmura son voisin. Il se passera sûrement quelque chose.

Que peut-il bien se passer de plus ? pensa Mark-Alem. Sa tête lui pesait, comme remplie de plomb. Il avait l’impression qu’il s’en fallait de très peu pour qu’il ne s’endormît là, sur son dossier ouvert, en y laissant tomber un rêve tout juste achevé, comme un œuf tout frais pondu. Balivernes ! se dit-il en se frottant le front de la paume de sa main. De simples balivernes, rien de plus. J’aurais peut-être mieux fait, aujourd’hui, de m’abstenir de venir au bureau.

Jamais il n’avait souhaité avec autant d’impatience entendre annoncer le court répit de la pause. Ses yeux se fermaient à demi sur le sommeil d’un autre, décrit sur ce feuillet de son dossier. Avant peu, son sommeil se fondrait avec celui-ci pour n’en former qu’un seul, comme parfois se rejoignent à l’aveugle deux destinées humaines.

La sonnerie de l’arrêt de travail le fit tressaillir. À pas lents, il suivit le cortège des employés qui descendaient au sous-sol. Il y régnait le brouhaha de tous les jours, comme si de rien n’était. En fait, pour les autres, il ne s’était rien passé. Il s’efforça de happer quelques bribes des propos échangés autour de lui, mais ils n’avaient aucun lien avec l’événement. Au fond, qu’en ferais-je ? se dit-il. Nul n’en savait autant que lui sur ce qui s’était produit. Il n’avait rien à tirer de leurs futiles commentaires.

Il but un café et, à lentes enjambées, se remit à gravir l’escalier. À ses côtés, les gens continuaient à bavarder de choses et d’autres. À deux ou trois reprises, il crut entendre prononcer les mots état de siège, et demander : Tu as vu hier soir les sentinelles ? – mais il s’éloigna en se répétant : en quoi cela peut-il m’intéresser ?

Il était persuadé de n’avoir, au fond, aucune envie d’apprendre quoi que ce soit, même par simple curiosité ; pourtant, lorsqu’il s’installa à son bureau, il se rendit compte qu’il attendait avec impatience le retour de son voisin.

Celui-ci apparut finalement à la porte. À sa façon de marcher, Mark-Alem devina qu’il avait des nouvelles.

— Il paraît que c’est un rêve qui est à l’origine de tout, lui murmura-t-il dès qu’il se fut approché.

— À l’origine de quoi ?

— Comment, de quoi ? De la disgrâce qui a frappé les Quprili.

— Ah ! C’est donc vrai ?

— Oui, c’est confirmé. Ils ont été durement frappés. Mon Dieu, je m’en doutais ! Du reste, on le pressentait ici dès hier soir…

— Et qu’était-ce donc que ce rêve ?

— Un rêve étrange, fait par un marchand de quatre saisons. Oh, à première vue, on a toujours cette impression : on croit qu’il s’agit de choses innocentes, de légumes, de plaines herbeuses, mais l’on découvre ensuite que derrière tout cela se cache un grand malheur. Et ce rêve était de ceux-là, un rêve avec un pont et une flûte, ou un violon, ou je ne sais plus quel instrument de musique.

— Un pont, un instrument de musique ? fit Mark-Alem dans un souffle. Et après ? Qu’est-ce qu’il y avait d’autre ?

— Une bête qui tournait en rond, mais l’essentiel résidait dans le pont avec le violon, tu comprends ?

Il sentit sa poitrine comme écrasée sous une patte d’éléphant. C’était précisément ce maudit rêve qu’il avait tenu par deux fois entre ses mains.

— Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette…

— Ce n’est rien. Je ne me sentais déjà pas bien, hier soir. J’ai eu des vomissements toute la nuit.

— Ça se voit. Mais de quoi parlais-je ?

— De ce rêve…

— Ah oui, c’est donc ce rêve qui a servi de signal. On en a déchiffré le sens, et tout est apparu clairement. On a expliqué le pont par les Quprili, tu comprends : Qypri veut dire pont, on a donc fait le rapprochement, après quoi l’écheveau s’est débrouillé de lui-même.

Voilà donc ce qu’il en était ! Il sentit sa bouche se dessécher. Il se souvenait à présent qu’il s’était efforcé en vain de découvrir un lien entre le pont et le taureau furieux, symbolisant à coup sûr la force destructrice, et il avait glissé le rêve dans le dossier des rêves non déchiffrés.

Maintenant que quelqu’un d’autre l’avait élucidé – et avec quel succès ! – peut-être allait-on lui demander d’expliquer pourquoi il ne l’avait pas fait lui-même ? On allait peut-être le soupçonner de s’en être abstenu à dessein, pour brouiller les pistes : quoi de plus naturel, puisque lui-même était un Quprili ? Il pourrait certes, pour sa défense, invoquer le fait qu’étant alors affecté à la Sélection, il aurait pu, à ce stade, l’eût-il voulu, éliminer ce rêve, alors qu’il l’avait bel et bien transmis à l’Interprétation. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser que ces justifications risquaient fort de tomber dans l’oreille d’un sourd.

— Et puis, reprit son voisin, il y avait ce violon, ou je ne sais quel instrument de musique, qui avait un lien avec une geste que l’on chante sur les Quprili dans les Balkans. Mais, dis-moi, qu’est-ce qui te prend encore ? Tu te sens mal ?

Il fit oui de la tête, incapable de proférer le moindre mot. Pour ne pas éveiller les soupçons de l’autre, plutôt que par réelle envie de l’écouter, il lui fit signe de poursuivre. Son voisin avait mentionné la geste, et Mark-Alem sentit s’évanouir tout espoir que cela ne fût que le produit d’une imagination débridée. L’arrestation de Kurt, les rhapsodes massacrés, autant de raisons de penser que la geste avait vraiment quelque chose à voir là-dedans, et que c’était ce rêve qui avait tout provoqué. À présent, ledit rêve lui paraissait clair comme le jour : les Quprili (le pont), à travers leur geste (l’instrument de musique), se livraient à une action contre l’État (le taureau furieux). Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ! Il avait été en son pouvoir d’empêcher le malheur, et il n’en avait rien fait. Le dîner avec le Vizir, ses vagues mises en garde l’exhortant à ouvrir l’œil, n’avaient rien eu de fortuit, mais lui-même s’était révélé incapable de capter le signal, il s’était endormi sur ses dossiers, et le mauvais sort s’était abattu sur les siens.

— Tu te sens un peu mieux ? lui demanda son voisin.

— Oui, un peu.

— Heureusement. Ne t’en fais pas, ça va passer. Je disais donc que cette geste aurait été, anciennement, la cause de frictions entre les Quprili et le Souverain. Ce n’est pas pour rien que leurs partisans recommandent depuis longtemps aux Quprili de renoncer à leur geste, mais ceux-ci, paraît-il, s’y seraient refusés, bien qu’ils aient eu maintes fois à en pâtir. Il y a plus : comme si l’épopée slave ne leur suffisait pas, ils ont invité des rhapsodes albanais, tu te rends compte ! Ils ont creusé leur propre tombe sous leurs pieds. C’est cela qui a fait sortir le Souverain de ses gonds. Il a décidé de mettre fin une bonne fois à cette histoire, d’extirper cette geste maudite. On a même, paraît-il, désigné en hâte un groupe d’officiels qui seront dépêchés d’urgence dans les Balkans pour y remplir cette mission, liquider avant tout l’épopée albanaise qui serait le germe de cette graine néfaste.

Ah oui ? faisait de temps à autre Mark-Alem tout en se disant dans son for intérieur : Mais comment donc est-il parvenu à apprendre tout cela ?

— Tu vas mieux, maintenant ? lui redemanda son voisin. Je t’avais bien dit que ça passerait. De quoi est-ce que je parlais ? Ah oui, à part ça, on s’attend que l’événement entraîne une détérioration des rapports avec l’Autriche, et, inversement, un rapprochement avec la Russie. À la réception d’hier soir, l’ambassadeur russe dissimulait mal sa satisfaction.

Mark-Alem se rappela le visage épouvanté du fils du consul d’Autriche lors de la soirée. Mon Dieu, tout cela est donc vrai ! se dit-il. Néanmoins, il murmura à l’adresse de son voisin :

— Mais qu’est-ce que la Russie a à voir avec ces malheureuses épopées ?

— La Russie ? Hum, je me suis moi aussi posé la question, mais les choses sont un peu plus compliquées qu’il n’y paraît, frérot. Il ne s’agit pas ici seulement de poésies ou de chants, comme il pourrait sembler à première vue. S’il n’était question que de cela, notre grand Souverain ne daignerait même pas s’en occuper. C’est une affaire on ne peut plus complexe. Tout cela a trait à des implantations et à des transferts de populations dans les Balkans, aux rapports entre les populations slaves et non slaves, tels que les Albanais ; bref, cela concerne directement la carte des Balkans. Car cette geste, comme je te l’ai dit, se chante en deux langues : en albanais et en slave, de sorte qu’elle a un rapport direct avec des questions de frontières ethniques à l’intérieur même de l’Empire. Moi aussi, je me disais au début : Qu’est-ce que l’Autriche et encore plus la Russie ont à voir dans cette histoire ? Or, il apparaît que l’une et l’autre y sont intéressées. L’Autriche soutient les peuples non slaves ; quant au petit père le Tsar, comme les Slaves appellent l’empereur russe, il intervient au contraire en permanence auprès de notre Sultan sur les conditions faites aux populations de sa race. Il a partout des gens qui l’informent. Et cette geste a trait précisément aux rapports entre les peuples des Balkans. Il paraît que les rhapsodes albanais ont été massacrés là-bas, chez les Quprili, et leurs instruments de musique bousillés avec eux. Tu te sens encore mal ?

Mark-Alem cligna des yeux.

— Ne t’en fais pas, ça passera. Moi aussi, il m’est arrivé des troubles de ce genre. Oui, mon petit vieux, les choses sont toujours plus compliquées qu’elles ne paraissent. Nous autres, ici, nous croyons être informés, alors qu’en réalité, tout ce que nous savons se réduit à une poignée de rêves, quelques nuages…

Il continua à pérorer un bon moment, baissant progressivement la voix pour finir par ne plus émettre qu’un marmonnement qui s’adressait plutôt à lui-même. Mark-Alem sentait son cerveau broyé menu par tout ce qu’il venait d’entendre. Ah, s’il avait détruit ce rêve tant qu’il le tenait en son pouvoir, à la Sélection, comme on écrase la tête d’une vipère avant qu’elle ne grandisse ! Mais il l’avait laissé s’échapper, glisser de dossier en dossier, de section en section, grandir et accumuler du venin, pour se muer enfin en Maître-Rêve. Le remords lui rongeait la poitrine. Par moments, il tentait de se rassurer : peut-être qu’en tout état de cause, ce rêve se serait frayé un chemin pour parvenir là où il devait aboutir, puisque des clans aussi puissants, et jusqu’à des États entiers étaient intéressés à l’y voir arriver. Et puis, s’il l’avait effectivement supprimé, n’eût-il pas été possible… d’en fabriquer un autre ? Le Vizir ne lui avait-il pas laissé clairement entendre qu’on fabriquait de toutes pièces des rêves, voire même des Maîtres-Rêves ? Non, il avait bien fait, cent fois mieux fait de ne pas se mêler de cette histoire. Plus tard, on aurait pu mener une enquête minutieuse, découvrir qu’il avait détruit ce témoignage, et alors le châtiment (qu’il redoutait même à présent, pour n’avoir pas déchiffré le rêve) serait tombé, terrible, non seulement sur lui, mais sur toute sa famille. C’était peut-être pour cela que le Vizir ne lui avait pas donné d’instructions précises sur ce qu’il avait à faire. Apparemment, il avait hésité, lui-même n’étant pas certain de la meilleure conduite à adopter. Oh, gémit en lui-même Mark-Alem, pourquoi donc suis-je entré dans cette maudite maison !

— On attend pour aujourd’hui les éloges officiels, fit la voix de son voisin.

— Des éloges ? Et pourquoi donc ?

— Comment, pourquoi ? À cause de ce rêve, bien sûr, qui est à l’origine de tout. Comme tu es distrait ! De quoi avons-nous parlé jusqu’à présent ?

— Naturellement, où ai-je la tête…

— Enfin, tu as des excuses : tu es souffrant. Oui, ceux de la Sélection ont été félicités dès ce matin. Les autres sections aussi, à commencer par la Réception, ont probablement été louées, et peut-être l’éloge officiel, avec la récompense qui l’accompagne, a-t-il été déjà envoyé à ce marchand de légumes… Une seule chose m’intrigue : je me demande pourquoi les félicitations destinées à l’Interprétation tardent tant à venir.

— Ah oui ?

— Je ne t’ai pas parlé d’une certaine nervosité qui régnait depuis ce matin dans cette section. En voilà, semble-t-il, la raison : c’est parce que les félicitations n’arrivent pas.

— Et pourquoi donc ?

— Comment savoir ? Il y a un moment que j’observe le chef : il est inquiet. Tu n’as pas la même impression ?

— Oui, c’est vrai.

— Au fond, il a raison. Pour ce qui est des éloges, la section de l’Interprétation en mérite avant toute autre. À moins que…

— À moins que quoi ?

— À moins que son interprétation ne se soit révélée erronée.

— Mais alors, comment a-t-on rectifié l’Interprétation de ce rêve ? Il n’existe pas d’autre section pour s’en occuper après l’Interprétation. Les préposés aux Maîtres-Rêves ne s’occupent que du choix de ces rêves, n’est-il pas vrai ?

— Tu as raison, lui dit son voisin, plutôt surpris de le voir se ranimer quelque peu. On a du mal à imaginer une chose pareille. N’empêche que le retard des félicitations ne s’explique toujours pas…

Tous deux se replongèrent un moment dans leurs dossiers. Ni l’un ni l’autre ne parvenaient à déchiffrer les lignes qu’ils avaient sous les yeux. Et s’il est au courant de mes liens avec les Quprili ? songea Mark-Alem. Mais, tôt ou tard, il les apprendrait, tout comme son chef en était sûrement informé, même s’il dissimulait à présent que la disgrâce des Quprili constituait l’événement du jour. Mais peut-être avait-il aujourd’hui ses propres soucis ? Mark-Alem se dit que, les jours suivants, on allait à coup sûr le regarder d’un autre œil, si on ne le chassait pas purement et simplement de ce travail.

— On vient encore d’appeler le chef, murmura son voisin. Il est pâle comme un linge, tu as vu ?

— Oui, oui…

— Je te l’avais bien dit. Ce retard des félicitations n’est pas bon signe. Du reste, à cette heure, il est clair qu’il n’arrivera aucune espèce de félicitations, mais pourvu qu’il n’y ait pas…

— Quoi donc ? demanda Mark-Alem d’une voix étranglée.

— … qu’il n’y ait pas de sanctions.

— Des sanctions ? Mais pourquoi… pourquoi donc ?

Il sentit un espoir ténu reprendre vie tout au fond de lui. Le teint cireux, il paraissait sur le point de s’évanouir.

— Comment savoir pourquoi ? lui répondit son voisin. C’est à n’y rien comprendre…

Visiblement, l’autre devenait de plus en plus nerveux. L’idée qu’il se passait quelque chose, sans qu’il parvînt à savoir quoi, était plus qu’il n’en pouvait supporter. Il tournait la tête avec impatience tantôt vers la porte intérieure, tantôt vers celle par où avait disparu le chef, tantôt enfin vers celle qui donnait sur le couloir.

— Il se passe quelque chose…, marmonna-t-il. Cela ne fait plus aucun doute. C’est terrible, terrible…

Il manifestait son exaspération si ouvertement que l’on n’eût pu dire si ce qu’il y avait de terrible était dans ce qui était en train de se produire ou dans le fait qu’il ne parvenait pas à savoir quoi.

Jamais Mark-Alem n’avait aussi ardemment souhaité que les propos de son voisin correspondissent à la réalité. Lui qui, jusque-là, frissonnait à l’annonce qu’il se passait quelque chose, priait maintenant de toute son âme pour que quelque chose se produisît effectivement. Si les félicitations pour ce rêve maudit n’arrivaient toujours pas et que l’on s’attendait au contraire à des sanctions, cela pouvait en effet signifier qu’on avait assisté, dans les dernières heures, à un retournement de situation… Par superstition, il chassa de son esprit ses conjectures optimistes, de crainte que le seul fait de les évoquer n’en compromît la réalisation. Il est vrai que celle-ci aurait tenu du prodige…

— Cela crève les yeux, il faut être aveugle pour ne pas s’en rendre compte…, murmura d’une voix sifflante son voisin presque en colère, comme si c’était Mark-Alem qui empêchait ses propres hypothèses de se vérifier.

Ça et là, derrière les tables, les employés chuchotaient entre eux ; ceux qui étaient assis à proximité des fenêtres allongeaient le cou pour regarder au-dehors. Apparemment, une partie de ce qui était en train de se produire avait réussi à pénétrer jusque-là.

Mark-Alem imagina les voitures marquées de la lettre « Q » errant follement dans la nuit, et, pour la première fois, il se persuada que quelque chose s’était bel et bien produit depuis la veille. Le Vizir n’était pas resté les bras croisés. Sa fureur rentrée, en quittant le salon quand tout avait été consommé, sa façon de gravir l’escalier comme un somnambule, laissaient présager une riposte de sa part. Et puis, ce carrosse qui avait filé dans la nuit, ces voitures que sa mère et lui-même avaient aperçues dans les ténèbres, sans qu’on sût où elles allaient ni d’où elles revenaient… Mon Dieu, si c’était vrai !

— Je n’y tiens plus, fit son voisin. Je vais aller aux nouvelles. Si on me demande, tu diras que je suis descendu aux Archives.

À pas légers, pour ne pas attirer l’attention, il se faufila bientôt comme une ombre vers la sortie. Le suivant des yeux, Mark-Alem sentit monter en lui une bouffée de réconfort. À présent, il allait au moins apprendre quelque chose.

Il resta un long moment les yeux rivés sur son dossier, sans pouvoir à l’évidence en déchiffrer quoi que ce fût. Son impatience d’entendre les dernières nouvelles était compensée par une certaine satisfaction à l’idée que si son voisin tardait à revenir, c’était sûrement parce qu’il recueillait des informations plus substantielles. Il n’en déployait pas moins des efforts surhumains pour réprimer en lui l’éclosion de quelque espoir infondé. Une nouvelle déception, il le sentait, l’eût brisé complètement.

À présent, non seulement ceux qui étaient installés à proximité des fenêtres tournaient de plus en plus fréquemment la tête pour regarder au-dehors, mais – ce qui ne s’était jamais produit dans cette salle – d’autres employés des tables voisines s’approchaient des croisées pour faire de même. On ne pouvait nier que quelque chose d’extraordinaire était dans l’air. Mark-Alem tournait les yeux tour à tour vers les fenêtres, puis vers la porte d’où il s’attendait à voir surgir son voisin. Le Souverain n’aurait-il pas renvoyé le Maître-Rêve tout comme une jeune épousée qui s’est révélée impure est reconduite chez elle dès le lendemain de la nuit de noces ?

En aucune manière il ne voulait caresser des espoirs prématurés, mais ce qui se passait était proprement inimaginable. À présent, des employés quittaient non seulement les tables situées au milieu de la salle, mais celles disposées tout au fond. Il voyait se lever des gens qui, au grand jamais, n’avaient osé bouger de leurs places, qui avaient paru ne faire qu’un avec leurs bureaux, et qui non seulement n’avaient jamais songé à s’approcher des fenêtres pour jeter un regard curieux au-dehors, mais ne s’étaient probablement jamais avisés que la salle où ils travaillaient était pourvue de fenêtres.

Mark-Alem se sentit dévoré d’impatience. Il attendit, attendit, puis il fit ce qui, une heure avant, lui eût paru un geste absurde : il traversa la salle pour gagner à son tour une des hautes baies vitrées.

Son cœur n’aurait pas battu davantage s’il s’était porté à l’extrême bord d’un gouffre. C’était du reste ce qu’évoquait le jour sombre tombant derrière les carreaux. Ça et là, des employés accoudés sur les rebords regardaient à l’extérieur.

— Qu’est-ce qui se passe ? dit-il dans un murmure.

Quelqu’un tourna la tête, le dévisagea un instant avec stupéfaction, puis souffla :

— Tu ne vois rien, là en bas, dans la cour ?

Mark-Alem dirigea son regard vers le point sur lequel l’autre avait braqué le sien. Pour la première fois, il découvrit que ces fenêtres donnaient sur l’une des cours intérieures du Palais des Rêves. La cour grouillait de soldats. D’en haut, ils paraissaient comme aplatis, mais leurs casques jetaient d’étranges scintillements.

— Des soldats, fit-il.

L’autre ne répondit pas.

— Mais pourquoi ? demanda Mark-Alem au bout d’un moment.

Il tourna la tête et s’aperçut que l’autre avait disparu.

Il plongea son regard vers les hommes en armes qui paraissaient de plomb. L’esprit engourdi, il resongea confusément aux voitures ornées de la lettre Q sculptée sur leurs portières, ces voitures qui le faisaient toujours penser, sans qu’il sût pourquoi, à des oiseaux de nuit. À cause de son esprit troublé, il en venait presque à trouver normal de se les représenter tantôt sous leur apparence réelle de voitures, tantôt comme des chouettes voletant dans les ténèbres.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit une voix à côté de lui, dans le bref répit entre deux souffles d’asthmatique.

— Là, en bas, dans la cour, tu ne vois rien ? lui répondit Mark-Alem.

La respiration de l’autre semblait sur le point de voiler les vitres glacées. Mark-Alem demeura quelques instants comme absent. Puis le froid qui irradiait de la fenêtre le fit se ressaisir. À lentes enjambées, il regagna sa place. Son voisin était revenu.

— Où étais-tu passé ? lui demanda celui-ci. Cela fait longtemps que je t’attends.

Mark-Alem fit un signe de tête en direction des fenêtres.

— Balivernes : que veux-tu qu’on apprenne de si haut ? Écoute-moi plutôt, j’ai des nouvelles sensationnelles : il paraît que la moitié des préposés au Maître-Rêve ont été coffrés.

— Ah ?

— Attends, il y a plus : on parle d’arrestations imminentes parmi le personnel de l’Interprétation. À commencer par le chef.

Mark-Alem avala péniblement sa salive.

— La cour fourmille de soldats, murmura-t-il.

— Oui, mais ils sont là pour autre chose. Il paraît même qu’un certain nombre de dirigeants du Tabir vont être arrêtés.

— Mon Dieu, mais qu’est-ce que cela veut dire ?

— Les Quprili ont riposté. Il fallait s’y attendre.

— Riposté ? bredouilla Mark-Alem. Qui ça ? Comment ? Contre qui ?

— Un moment. Tu es bien impatient ! Je vais tout t’expliquer. Seulement, approche-toi un peu, sinon nous finirons comme eux… Le Tabir Sarrail tout entier est en ébullition. Hier soir, ou plutôt ce matin à l’aube, il s’est produit quelque chose de très étrange…

Les voitures à l’aspect d’oiseaux de nuit…, songea Mark-Alem. Il lui revint à l’esprit qu’il existait même un oiseau dénommé le grand-duc…

— Donc, après avoir accusé le coup, les Quprili, semble-t-il, ne sont pas restés les bras croisés. Ils ont agi dans la nuit, très promptement, d’une manière que ni moi, ni toi, ni personne d’autre ne saurait deviner, du moins pour le moment. C’est à l’aube, apparemment, qu’ils ont réussi à frapper. Mais, comme je te l’ai dit, tout cela reste enveloppé de mystère. Un affrontement, un échange de coups aussi terribles que sourds s’est produit dans les profondeurs, les soubassements de l’État. Nous n’en avons ressenti que les ébranlements en surface, comme pour un tremblement de terre à l’hypocentre très, très profond. C’est donc dans le courant de la nuit que s’est produit ce heurt redoutable entre les deux groupes rivaux, ou, si tu préfères, entre les forces qui se contrebalancent au sein de l’État. La capitale entière est en effervescence, mais nul ne sait rien de précis. Du reste, nous-mêmes qui sommes ici, où ce mystère prend sa source, n’en savons pas davantage.

Mark-Alem fut tenté de dire que lui aussi avait tenu par deux fois entre ses mains ce rêve maudit, mais un bref moment de réflexion suffit à le persuader que c’eût été commettre une sottise.

— Avant même le lever du jour, reprit son voisin d’une voix monocorde, on a aperçu des carrosses aller et venir entre les ambassades et le ministère des Affaires étrangères. Mais ce n’est pas tout. Les principales banques de l’Empire et les grandes mines de cuivre sont elles aussi, paraît-il, impliquées dans l’affaire. On parle même de dévaluation.

— Tiens donc ! fit Mark-Alem.

— Voilà où en sont les choses. Très embrouillées et fort différentes de ce dont elles ont l’air en surface. Comme enfouies dans des puits sans fond… Et nous, comme je te l’ai déjà dit, qui n’avons accès qu’à une poignée de rêves, qu’à quelques bribes de nuages…

Toute cette journée au Palais des Rêves fut marquée par une profonde anxiété. En début d’après-midi, le chef de l’Interprétation ainsi qu’un certain nombre de hauts fonctionnaires du Tabir Sarrail furent effectivement arrêtés. On s’attendait dans le courant de l’après-midi à d’autres arrestations. Mais le soir arriva sans que rien de nouveau ne se fût produit.

Mark-Alem rentra chez lui, brûlant de tout raconter à sa mère. Il lui rapporta par le menu tout ce qu’il avait appris, un peu étonné de ne pas lire dans son regard la joie qu’il avait pensé y faire naître.

Ils dépêchèrent quelqu’un chez le Vizir dans l’espoir de le voir revenir avec de bonnes nouvelles de Kurt, mais l’homme, à son retour, dit qu’on ne savait rien de lui.

Bien qu’il eût fort peu dormi la nuit précédente, Mark-Alem ne parvint pas à fermer l’œil. À un certain moment, il eut bien la sensation de somnoler, mais un bruit lointain lui fit aussitôt reprendre ses esprits. Il se leva, s’approcha de la fenêtre, mais ne vit rien qui pût le renseigner sur ce qui se passait. Puis il distingua à l’horizon un léger rougeoiement et, l’espace d’un éclair, il pensa : si c’était le Palais des Rêves qui était la proie des flammes ? Mais il eut tôt fait de réaliser que le foyer de l’incendie était situé dans une tout autre direction. S’étant recouché, il s’agita longuement dans son lit avant de se laisser gagner par le sommeil. Il se réveilla avant le point du jour, se leva aussitôt, se rasa soigneusement et s’apprêta, bien plus tôt qu’à l’ordinaire, à se rendre au Tabir Sarrail.

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