Le passé dépassé
Chapitre XV
Journal de Louis, sans date.
Car il n’y a pas de dates en enfer. Et c’est bien en enfer que je suis.
J’ai d’abord voulu essayer de faire le compte des jours qui passaient. Mais je me suis très vite aperçu que j’étais complètement décalé dans le temps. D’ailleurs, à quoi bon tenir un calendrier ? Ici, tous les jours se ressemblent, et toutes les nuits. Les meurtrières de ma cellule sont si étroites que je distingue à peine la différence entre l’aube et le crépuscule. Quant aux saisons, je constate leur déroulement lors des promenades que l’on me permet de faire sur les remparts, encadrés de quatre exempts qui me précèdent et me suivent à dix mètres, le chapeau bas mais l’épée au clair. Je suis en outre accompagné tantôt du gouverneur de la Bastille, tantôt d’un gentilhomme envoyé par le roi mais qui n’a pas décliné son nom.
Cet homme me prodigue nombre de marques de respect et me donne du « monseigneur », comme tout le monde ici, d’ailleurs. Et j’ai parfois eu l'impression qu’il me plaignait sincèrement de vivre dans de pareilles conditions et, surtout, de devoir porter ce casque, ou ce masque, comme on voudra, qui, pendant les premiers jours, m’étouffait littéralement et me rendait le sommeil impossible. Puis, comme l’on s’habitue à tout, semble-t-il, j’ai de mieux en mieux supporté cet instrument barbare. Ah ! Louise m’avait bien dit que le roi était capable des pires cruautés envers ceux qu’il poursuivait de sa haine, mais je n’aurais jamais cru qu’il pût aller jusque-là ! Il aurait été plus humain de me faire massacrer par ses gardes… mais on ne touche pas à la personne d’un prince du sang, et c’est bien ce que je suis, semble-t-il…
Heureusement, je puis lire et écrire à mon gré. Je sais, bien entendu, que les lettres que j’adresse à Louise sont lues par le gouverneur et n’ont que très peu de chances de parvenir un jour entre les mains de celle que j’aime. Je persévère, malgré tout, d’abord pour laisser parler mon cœur, mais aussi avec l’espoir vague que mon compagnon de promenade acceptera, un jour, d’en faire sortir une, secrètement, et de la remettre à Louise. Ces lettres, je les signe « ton seul Louis » pour qu’elle sache bien que je me considère toujours, malgré ma situation lamentable, comme le seul homme de sa vie.
Quant à ce journal, j’ai trouvé de le dissimuler dans la reliure d’un de mes livres. On l’y retrouvera sans doute un jour, après ma mort, mais ce n’aura plus alors, aucune importance.
Mon « gentilhomme de compagnie » me rapporte régulièrement des nouvelles de la Cour. C’est ainsi que j’ai su que Louise était rentrée à Versailles, après un séjour supposé au couvent de Sainte-Marie de Chaillot où elle aurait reçu la visite du roi à plusieurs reprises. Mais elle est, paraît-il, confite en dévotion, et le roi ne la voit plus guère. Pauvre Louise ! Comme elle doit souffrir dans ce château qu’elle hait, ce milieu qu’elle exècre ! Et que deviendra l’enfant qu’elle porte ?
Sans date :
L’enfant est né, mon compagnon vient de me le dire et cette naissance a fait grand scandale à la Cour où l’on murmure que les visites du roi portent toujours leurs fruits, même quand elles se font dans l’enceinte d’un couvent. Mais que vont-ils faire de mon fils, car c’est un fils, prénommé Pierre ? Le roi le légitimera-t-il ? À cette seule idée, il me vient des envies de me jeter la tête contre les murs jusqu’à la faire éclater. Mais mon casque me protégera, hélas…
Mon fils passant pour un des innombrables bâtards du roi, mon fils « légitimé » et portant l’un de ces titres de noblesse ridicules, vivant dans cette Cour pourrie et, comme le disait Louise, cette « canaille chamarrée » qui la compose ! Je ne le veux pas, je m’y opposerai de toutes mes forces… Mais que puis-je faire, ici, prisonnier, coupé du monde extérieur par ces gardes, ces geôliers, ces murailles, ces tours et, plus encore par ce masque qui m’obsède de plus en plus et me fera mourir ?
Pourtant, s’il faut en croire ce que j’ai vu dans le manoir de Chouzy, lors du passage que nous y avons fait, Louise et moi, au début du XX siècle, mon fils Pierre a quand même e
réussi à échapper à Versailles ou, en tout cas, l’un de ses descendants, et à s’établir à Chouzy, puisqu’il y a fait souche – la grand-mère, puis la mère de Louise – et que nous y avons retrouvé les lettres que j’écris, en ce moment même, à Louise. Faut-il croire qu’à ma mort, ou à celle de Louise – ces mots me déchirent le cœur – un successeur de Louis XIV, le Régent peut-être ou bien encore Louis XV, ont pris connaissance, parmi les archives secrètes du royaume, de la tendre et déchirante aventure de Louise Leblanc et de Louis Bombourg et restitué, à leur famille, tous les documents qui les concernaient ?
Sans date :
Je quitte mon compagnon de promenade qui m’a fait part de bruits fort curieux. On ne parle plus, à la Cour, que de la défaveur croissante de la Montespan et de l’influence que prend, sur le roi, la gouvernante des enfants royaux, la veuve du poète Scarron, née d’Aubigné, que l’on désigne comme la future favorite sous le nom de marquise de Maintenon. Elle est, me dit mon « gentilhomme de compagnie », d’une piété et d’une rigueur de mœurs qui ont complètement changé l’atmosphère de la Cour et le comportement du roi.
Est-ce sous l’influence de cette personne que Louise a, enfin, obtenu de pouvoir définitivement quitter Versailles et chercher asile au couvent des Carmélites de la rue d’Enfer ? Ainsi ma Louise a-t-elle trouvé, elle aussi, sa prison, son « enfer », et je ne peux pas m’empêcher de penser que ce n’est pas par hasard.
Sans date :
De plus en plus de mal à tenir ce journal. Ma vue baisse et ma santé décline. Le médecin qui est venu récemment m’ausculter s’est montré préoccupé.
— Un homme de votre âge, monseigneur, a-t-il dit, ne devrait pas être à ce point affaibli. On croirait presque à l’influence pernicieuse de quelque poison.
Je lui ai ri au nez et lui ai montré tour à tour les étroites meurtrières ouvertes dans mes murs et le masque qui me recouvre la tête.
— Mes poisons sont ici et nulle part ailleurs, ai-je dit : privé ainsi d’air et de lumière, aucun homme ne pourrait survivre bien longtemps. Mais cette mort, que je pressens toute proche, je ne la redoute pas, je l’appelle, je la supplie de se hâter. Car c’est d’elle, et d’elle seule, que me viendra la liberté.
Il n’a pas paru – ou peut-être pas voulu – comprendre et s’est retiré sans mot dire.
Sans date :
Louise est morte au couvent de la rue d’Enfer. C’est ce que vient de m’annoncer mon « gentilhomme de compagnie ». Or cette nouvelle, qui aurait dû me plonger dans le plus affreux des désespoirs, m’a, d’une certaine manière rasséréné. Louise est morte pour ce monde, soit. Mais qu’en est-il des Louise que j’ai rencontrées dans le temps, en 1984, 1952, 1900 ? Ont-elles disparu, elles aussi, ou cherchent-elles encore, à travers les âges, le « seul Louis » qu’elles aient aimé ? Et moi ? Je vais mourir bientôt, je le sais, la mine sombre de ceux qui m’entourent le prouve assez. Mais mourrai-je vraiment ? Ou vais-je reprendre mes « voyages » dans le temps à la rencontre du seul être qui ait vraiment compté pour moi ?
Sans date :
Je n’y vois presque plus… Mais j’y vois plus clair que jamais ! Quand mon geôlier a éteint les quelques chandelles qui éclairent ma cellule et que je me retrouve dans des ténèbres absolues, à l’intérieur de mon masque, quelque chose s’éclaire en lui comme… comme une sorte d’écran minuscule où je vois flotter des images indistinctes qui ne sont pas de ce temps-ci : une chambre, pleine d’instruments aux formes singulières, et où une silhouette qui pourrait être la mienne est penchée sur des feuillets couverts d’écrits et de calculs ; des vues de Rome, de Paris, du petit manoir dont l’aile gauche avait été condamnée, sans doute parce qu’elle contenait trop de secrets douloureux… et dangereux…
Rêveries de moribond ? Ou redécouvertes de ces « paradoxes temporels » dans lesquels je me suis inséré par hasard ? Y a-t-il quand même, là-bas, à près de trois siècles dans le futur, un Louis Bombourg qui est moi et qui cherche furieusement à retrouver ce « moi » et celle qui l’accompagnait ?
Sans date :
Cette fois, plus de doute ! J’ai revu Louise sous mon masque, non pas la Louise de Chouzy, ni celle de Paris, mais celle que j’ai rencontrée, un jour, à Rome, dans les jardins de la villa Doria Pamphili. Et j’ai senti passer, entre elle et moi, cette même impression de déjà vu », cette même sympathie, ce même appel. J’ai réentendu sa voix me dire : « À bientôt… peut-être…»
J’essaie de comprendre. Je ne dispose plus, et pour cause, d’aucun des instruments qui m’ont permis un jour de simuler des voyages dans le temps puis de m’y projeter. Faudrait-il donc croire qu’à force de tension mentale et nerveuse, j’ai reconstitué, dans mon cerveau, protégé par ce casque – qui devait, en principe, m’isoler de tout et de tous – une sorte de « simulateur » naturel dont les effets se propagent librement dans l’espace et le temps ? Ou ne s’agit-il, tout simplement, que de rêves, des délires qui s’emparent de ceux qui sont au bord de la mort ?
Mais quelle mort ? L’amour meurt-il, peut-il mourir ? N’est-ce pas la part de nous-même qui confine à l’éternité ? N’est-ce pas lui qui est venu hanter un jour Louis Bombourg dans son fauteuil d’infirme et l’a conduit peu à peu à dépasser son passé ? Absurde ? Pas plus que ma présence ici, dans ce donjon, sous ce casque, dans ce siècle, alors que je sais très bien que je ne lui appartiens pas.
Louis Bombourg, mon frère, mon autre moi-même, je te supplie, de toutes les forces qui me restent, d’entendre et de comprendre mon appel, de poursuivre tes recherches, de mettre tes pas dans les miens, de retrouver nos traces, celles de Louise, d’Hélène et les miennes, de nous délivrer. Que ma pensée te serve de guide ou d’appât, de signe conducteur, qu’elle te rejoigne, là où tu es, qu’elle t’attire vers nous comme un aimant, comme un vertige.
Toi et moi confondus, nous irons d’abord libérer la malheureuse Hélène qui n’est coupable que de m’avoir voulu tout à elle alors que j’appartenais à une autre. Puis nous retrouverons Louise. Et toi, Louise, où que tu sois, quoi que tu sois devenue, réveille-toi, écoute-moi, sois prête, vigilante.
Nous nous sommes trop aimés pour qu’il nous soit interdit de nous aimer encore. Et notre bonheur a été trop court pour ne pas mériter d’être prolongé ! Pense ! Nous n’avons jamais vu notre fils ensemble, nous n’avons jamais joué avec lui, ri avec lui… Non ! Cela ne se peut ! Nous sommes morts trop tôt. Nous avons le droit de revivre ! Et nous revivrons !
FIN
LE PASSÉ DÉPASSÉ
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
FIN
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Christopher Stork