Le passé dépassé
Chapitre IV
Journal de Louis, 27 janvier 1984.
Guzman sort d’ici et j’avoue que certaines choses qu’il m’a dites m’ont impressionné. Surtout la phrase qu’il m’a lancée en me quittant, à propos de mes « voyages » dans le passé qu’il considère comme une drogue capable de me faire régresser mentalement. « Pensez-y, m’a-t-il dit ; car, si vous n’y pensez pas, je serai, en conscience, obligé d’y penser pour vous. » Qu’est-ce que cela signifie ? Que, si je continue à travailler dans la direction actuelle, je risque d’y laisser ma raison et que, lui Guzman, décidera de me faire interner ? Il va falloir que je veille au grain…
Guzman m’a aussi dit quelque chose qui a sonné pour moi comme une sorte de défi : « Votre passé ne s’étend jamais que sur vingt-quatre ans ; quand vous l’aurez arpenté en tous sens, il faudra bien que vous en reveniez au présent. » À première vue, ceci semble logique. Mais je me posais justement la question depuis quelque temps. Si j’arrivais à rendre mon simulateur assez puissant pour qu’il me permette de remonter dans le temps en deçà de ces vingt-quatre ans, de sauter, en quelque sorte, par-dessus les bornes de ma naissance, de dépasser mon passé ?
Il n’y aurait plus, dès lors, aucune limite à mes voyages ! L’Histoire du monde s’ouvrirait à moi tout entière jusqu’à l’aube des temps ! Je pourrais revivre en témoin des périodes fascinantes. Et pourquoi seulement en témoin ? Pourquoi ne deviendrais-je pas l’acteur de certains moments clés ? Et, de ces plongées dans le passé, je reviendrais, de temps à autre, au temps présent, rectifier ce que nous croyons savoir des siècles qui ont précédé le nôtre. Je serais l’historien le plus vrai, le plus authentique qui ait jamais existé, le seul à pouvoir apporter un témoignage de première main sur les époques révolues. Il y aurait de quoi bouleverser bien des théories et mettre bien des manuels au rebut !
Mais ne nous exaltons pas ! Je n’en suis encore qu’à mes tout premiers pas dans ce « voyage ». En fait, j’ai réussi à reconstituer la scène au cours de laquelle je suis devenu l’amant d’Hélène… et Guzman nous a interrompus alors que tout était encore à faire !
Nous étions partis, Hélène et moi, faire une randonnée en Savoie. Après avoir marché pendant des heures sous un soleil torride, nous étions arrivés au bord d’un petit ruisseau qu’une barre rocheuse avait transformé en cascade. J’ai proposé à Hélène de nous baigner. Elle a accepté aussitôt et s’est mise à fouiller dans son sac, à la recherche de son maillot. Je me suis moqué d’elle en disant qu’une eau aussi claire, aussi pure, méritait que l’on s’y baigne nu. Et c’est tout nu que je me suis glissé dans le petit lac naturel qui s’était formé sous la cascade.
L’eau était glaciale mais incroyablement revigorante. Après un instant d’hésitation, Hélène, aussi nue que moi, s’est décidée à me rejoindre. Je l’ai prise par la taille et j’ai plongé, avec elle, sous la cascade. Elle criait et riait comme une folle et se débattait pour m’échapper. Puis, peu à peu, nos corps se sont rapprochés, rejoints, pressés l’un contre l’autre. Et j’allais embrasser Hélène quand cet animal de Guzman a frappé à la porte…
Mais je sais maintenant que je retournerai avec Hélène vers cette cascade et que nous y ferons l’amour. J’ai aussi les moyens de reconstituer d’autres scènes du même genre dans d’autres lieux, cette petite auberge de la côte dalmate où, après avoir mangé des huîtres minuscules et des dattes de mer, nous avons passé la nuit dans un énorme lit à baldaquin dont les montants et les ressorts grinçaient à chacun de nos gestes ; ou dans ce château médiéval des Abruzzes, transformé en hôtel, où le lit, également monumental, faisait face à une cheminée dans laquelle une servante moustachue et bavarde avait allumé un feu de troncs d’oliviers, et dont un côté était bordé par une glace murale où se reflétaient nos étreintes et, en les dédoublant, les rendaient encore plus brûlantes ; ou bien encore…
Mais une idée me vient tout à coup. Pourquoi ne pas revoir Hélène ici même, dans cette chambre où elle est venue si souvent, ma chambre telle qu’elle était avant mon accident ? Ce serait, d’une certaine manière, renouer avec ce qui fut… Il faudrait, évidemment, mettre Hélène dans la confidence, lui révéler, au moins en partie, la technique de mes voyages et les modifications que j’ai apportées à mon simulateur. Mais j’ai confiance en Hélène. Et puis, le fait de me retrouver pareil à ce que j’ai été la rendra tellement heureuse… C’est dit ! Je vais la faire prévenir par ma mère que je l’attends demain.
* *
*
Hélène s’avança sur le seuil de la chambre et poussa une exclamation de surprise.
— Louis ! C’est incroyable ! Comment as-tu fait ? On dirait… on dirait presque que tout est comme avant ! Et ces fleurs ! Qu’elles sont belles !
Le jeune homme eut un sourire amusé.
— Je me suis arrangé avec la femme de ménage pour qu’elle mette de l’ordre dans ce fatras sans toucher à mes appareils. Et, pour les fleurs, je les ai tout simplement commandées par téléphone. Je me suis aussi fait livrer autre chose…
Il fit pivoter son fauteuil en direction d’une armoire d’où il retira une bouteille dont le goulot était entouré de papier doré.
— Du champagne ! dit Hélène dont les yeux devenaient humides ; mais… Louis, c’est comme autrefois, quand nous fêtions quelque chose… Qu’est-ce que nous fêtons aujourd’hui ?
— Je te dirai cela quand nous aurons bu le premier verre, répondit le jeune homme qui s’escrimait sur le bouchon de la bouteille ; et peut-être même le second ! Car il vaut mieux que tu sois un peu ivre pour entendre ce que j’ai à te dire… À nous, Hélène, quoi qu’il arrive !
— Quoi qu’il arrive ! répéta la jeune fille d’une voix étranglée en levant la coupe que Louis venait de lui remplir.
— Viens t’asseoir à côté de moi, dit Louis, et écoute-moi bien. Si ce que je vais t’apprendre te semble totalement insensé, ne t’en va pas en courant et en criant « au fou ! » D’ailleurs, je ne vais pas seulement te faire de la théorie mais te donner une démonstration pratique du sérieux de mes découvertes… si, du moins, tout se passe comme je l’espère…
Son expression, tout à coup, se fit grave.
— Mais ce que je te demande, Hélène, de la manière la plus pressante, poursuivit-il, c’est de ne révéler à personne ce que tu auras vu et entendu ici. Promis ?
— Promis, murmura la jeune fille sans le quitter des yeux.
— Parfait, dit Louis joyeusement ; vide ta coupe, que je puisse te resservir, et ouvre toutes grandes tes oreilles. Je t’ai parlé de mes « voyages », de la manière dont je pouvais me donner l’illusion, grâce à des vidéodisques, de me déplacer à mon gré dans telle ville ou tel paysage. Je t’ai d’ailleurs fait voir, un jour, quelques extraits de ces « voyages », à Venise et à Londres, je crois.
— Oui, murmura Hélène ; et c’était merveilleux vraiment de se promener ainsi le long du Grand Canal ou à travers Trafalgar Square comme si l’on y était et sans que rien n’y manque, ni les sons, ni les odeurs, ni les couleurs.
— Une seule chose y manquait pourtant, en ce qui me concerne, dit Louis ; c’était… moi ! Je veux dire qu’au cours de ces « voyages », je n’étais qu’un témoin extérieur, rivé à sa chaise roulante, un spectateur et non pas un acteur. Cela avait quelque chose de terriblement frustrant, comme de regarder des plats succulents de l’autre côté de la vitrine d’un traiteur et de savoir qu’il est impossible d’y goûter.
Il avala d’un trait le contenu de sa coupe et la remplit aussitôt. Hélène l’observait, fascinée. Les yeux du jeune homme scintillaient, ses joues s’étaient colorées. « Comme il a changé ! se dit-elle ; et comme il a l’air heureux, tout à coup ! Est-il possible que son état s’améliore, que ce cauchemar s’éloigne enfin ? »
— Eh bien, reprit Louis, j’ai trouvé le moyen d’échapper à cette frustration, de franchir cette vitrine, non pas en la brisant, mais en passant au travers, comme Alice passe au travers du miroir pour entrer dans le pays des merveilles. À la suite d’un certain nombre d’expériences et de surprises dont je te passe le détail, je suis capable, maintenant, de… disons de me projeter à l’intérieur de ces films et d’en être, non plus le spectateur mais un des acteurs.
Le visage d’Hélène se contracta. Ceci était, bien entendu, impossible, et Louis avait nécessairement été victime d’une hallucination. Etait-ce le début de cette régression mentale dont le docteur Guzman avait parlé à plusieurs reprises ? Elle entendit le jeune homme se mettre à rire et sentit sa main se poser sur la sienne.
— Je sais ce que tu penses, chérie, dit-il d’un ton ironique, et je ne t’en veux pas. Tous les novateurs, quels qu’ils soient, ont été, à leurs débuts, considérés comme des déments. Et si quelqu’un avait inventé la télévision au Moyen Age, il aurait été condamné et brûlé pour sorcellerie. Ce que j’ai fait, pourtant, n’a rien de bien sorcier, sans mauvais jeu de mots. Tu rêves, n’est-ce pas, comme tout le monde ?
— Oui évidemment.
— Bien. Or, que sont les rêves, sinon la projection d’images mentales, le plus souvent incontrôlées, sur un écran intérieur ? Imagine que, ces rêves, tu parviennes à les capter et à en reproduire le déroulement sur un écran extérieur, celui-ci par exemple, ajouta-t-il en désignant le mur blanc et lisse qui leur faisait face.
— Mais comment pourrait-on arriver à capter un rêve ? balbutia la jeune fille.
— Grâce à un électro-encéphalogramme, tout simplement, répondit Louis ; dont les éléments sont ensuite « traduits » en données informatiques et fixés sur des microprocesseurs. C’est à ce travail que je me consacre depuis des jours et des nuits. Bien entendu, au début, cela n’a donné qu’un invraisemblable méli-mélo d’images incohérentes. Mais, petit à petit, je suis parvenu à ordonner ce fouillis, à le contrôler et, enfin, à le diriger. Je ne te parle pas seulement des rêves qui surviennent pendant le sommeil mais de ces visions vagues, de ces « rêveries » qui envahissent notre esprit même quand nous sommes réveillés.
Il se tourna brusquement vers la jeune fille avec un sourire un peu moqueur.
— Tu n’as pas eu, ces derniers temps, que ce soit de jour ou de nuit, des moments où tu rêvais que tu faisais l’amour avec moi ?
Hélène rougit et voulut retirer sa main. Louis la retint fermement.
— Pas de fausse pudeur, dit-il ; oui ou non ?
— Oui, bien sûr ! dit la jeune fille d’une voix enrouée ; mais qu’est-ce que tu veux prouver ?
— Que si, ces rêves, tu les avais faits ici et les avais projetés sur cet écran à l’aide de certains appareils que je vais te montrer, tu aurais pu les voir se matérialiser devant toi, ou, plus exactement, les vivre aussi précisément, aussi intensément que s’ils étaient des réalités.
Il profita du silence d’Hélène pour remplir les deux coupes et poursuivit :
— Tu te souviens de notre voyage en Savoie, de cette cascade et de ce petit lac, de la baignade que nous avons prise ensemble et de ce qui est arrivé après ?
— Oui, souffla la jeune fille.
— Revois-tu encore cette scène dans tes rêves… ou tes rêveries ?
Hélène se dressa vivement et regarda le jeune homme d’un air de reproche.
— Comment ne la reverrais-je pas ? demanda-t-elle ; c’était la première fois, Louis, que toi et moi… Et c’est depuis lors que je t’aime…
— Eh bien, moi, je l’ai non seulement revue, cette scène, dit le jeune homme ; mais je l’ai revécue, instant par instant… jusqu’au moment où cette andouille de Guzman est venu nous interrompre. Car tu étais bien là, Hélène, bien vivante, toute chaude malgré l’eau glaciale, tu étais aussi près de moi que… que tu l’es à présent.
La jeune fille porta soudain les mains à son front.
— Je… je n’y comprends rien, gémit-elle ; comment aurais-je pu être présente, alors que tout cela se passait il y a plus de dix-huit mois ?
— Parce que cette scène était restée inscrite dans mes circuits mentaux et que je l’en ai fait ressortir pour pouvoir la matérialiser… Tiens ! Je vais t’aider à y voir plus clair. La dernière fois que nous avons fait l’amour avant mon accident – je ne parle pas des pénibles simulacres qui sont venus ensuite – tu t’en souviens ?
Hélène inclina la tête sans répondre.
— Eh bien, nous allons la revoir et là revivre, dit le jeune homme d’une voix enthousiaste ; place ce casque sur tes tempes et pose tes mains sur les miennes. Maintenant, pense, de toutes tes forces, à ce qui s’est passé ce jour-là. C’était un soir d’automne, il faisait encore très doux. La lumière du soir était presque dorée.
La jeune fille tressaillit. Devant elle, le mur blanc et lisse était en train de se colorer faiblement. Des formes vagues se précisaient peu à peu : celles d’une table, d’une chaise, celle d’un lit surtout où une silhouette flottait dans une sorte de brume.
— C’est toi, Hélène, murmura Louis ; tu avais retiré tes vêtements et tu m’attendais… Mais tu ne te concentres pas assez, tu restes en dehors, spectatrice. Projette-toi en avant vers cet écran, comme si tu plongeais…
Hélène sentit soudain une faible vibration se produire au niveau de ses tempes, là où étaient posées les branches du casque. Et elle poussa un léger cri. Car cette fois, l’écran était devenu parfaitement net et l’image qu’il reproduisait était celle de la chambre où elle se trouvait, mais différente, moins encombrée d’objets insolites, éclairée par les derniers reflets du soleil. Et la femme nue, étendue sur le lit, c’était elle.
Elle sentit les mains de Louis se presser sur les siennes.
— Viens ! ordonna-t-il ; viens, suis-moi…
Il y eut une sorte de jaillissement, de saut vertigineux dans le vide. Hélène crut un instant qu’elle allait s’évanouir mais elle reprit conscience presque aussitôt. Elle était allongée sur le lit, la tête tournée vers le jeune homme qui se tenait devant elle en souriant, bien droit sur ses jambes intactes.
— Louis, appela-t-elle doucement, pourquoi ne viens-tu pas me rejoindre ?
— Je t’admirais, répondit Louis à voix basse. Puis il s’approcha du lit, s’étendit contre elle, la prit dans ses bras, posa ses lèvres sur celles de la jeune fille qui gémit de bonheur.