Le passé dépassé
Chapitre V
Journal de Louis er , 1 février 1984.
Hélène m’a quitté convaincue de la réalité de ma découverte et plus amoureuse que jamais. J’en suis infiniment heureux et, de plus, un peu rassuré. Car j’ai l’impression qu’il se prépare en ce moment quelque chose contre moi et, le cas échéant, Hélène pourrait m’être d’une aide précieuse.
Ce qui se passe ? Je n’en sais rien. Mais, à l’attitude de ma mère, je devine qu’elle a dû se laisser convaincre, par mon père, le docteur Guzman, ou les deux, de ne pas me laisser plus longtemps vivre la vie que je mène. Elle m’a sèchement refusé l’achat de certains instruments et a ajouté qu’il était plus que temps que l’on me sorte de là et que j’étais en train de perdre la tête. Je vais demander à Hélène d’essayer d’en apprendre davantage. Mais je me doute de ce qu’ils ont comme projet : soit me faire transférer dans un de ces centres où l’on feint de rééduquer ceux qui ne peuvent plus l’être, soit mon internement pur et simple dans une clinique psychiatrique.
Dans les deux cas, c’en serait fini de mes recherches car on ne me laissera certainement pas emporter mon matériel avec moi. C’est pour le coup que je deviendrais vraiment fou, si l’on me prive de mes « voyages » et de tout ce qui les entoure et qui est de plus en plus fascinant.
Car j’ai enfin réussi à découvrir le moyen de passer la barre du temps, je veux dire de mon temps personnel, bref, de ma naissance. Cela s’est fait presque par hasard. J’étais en train de feuilleter de vieilles revues des années cinquante quand j’ai eu un véritable éblouissement. Dans un groupe de mannequins, vêtues à la mode du temps qui me parut fort ridicule, Louise, Louise elle-même était là, souriante, avec ses cheveux châtain cuivré et ses yeux bleu indigo !
Je me suis aussitôt concentré sur cette photo et, très particulièrement, sur le visage de Louise et j’ai mis mon simulateur en marche sans trop oser me demander où et à quoi j’allais aboutir. Les premières images qui sont apparues sur l’écran étaient plus que décevantes, troubles, incohérentes, une sorte de ballet de fantômes où aucun élément précis ne me permettait de me situer. Puis, très floue, la silhouette de la tour Eiffel s’est dressée dans un angle de l’écran.
Je me trouvais donc à Paris, en 1952 si j’en croyais la date de la revue. Mais où, et comment y retrouver Louise si, toutefois, il s’agissait bien d’elle ? Il va falloir que je me procure, peut-être par Hélène, d’autres éléments d’informations sur le Paris de cette époque et, plus précisément, sur les maisons de modes. Ensuite construire, autour de ces éléments, un scénario vraisemblable.
C’est ici que j’éprouve le plus de mal. Comment imaginer un « voyage » dans un temps où l’on n’était pas né ? Comment, surtout, me comporter dans ce monde sans m’y faire remarquer, ne fût-ce que par mes vêtements ? Pour tout cela, j’aurais besoin d’aide et je compte sur celle d’Hélène… Mais je ne puis pas lui révéler mes intentions ! Même si elle me croyait capable de remonter le temps de trente ans en arrière, elle n’accepterait certainement pas que ce soit pour y rencontrer une « rivale » !
Puis-je d’ailleurs parler de Louise comme d’une « rivale » d’Hélène ? Il n’y a rien entre nous, rien que le regard et les quelques mots que nous avons échangés à Rome et, aussi, cette impression de déjà vu. Mais, je ne sais pourquoi, je sens que quelque chose me lie à cette femme, quelque chose qui est au-delà du temps et de l’espace. Et cette seule force devrait suffire à me permettre de la retrouver.
4 février 1984.
J’ai réussi ! Et beaucoup plus facilement que je ne le croyais. J’ai repris la revue, repéré la date exacte de la présentation de la collection où figurait Louise ainsi que l’adresse de la maison de haute couture où elle travaille. J’ai revêtu un vieil imperméable dont la forme assez vague n’appartenait à aucune époque précise et me permettait de dissimuler mes vêtements.
Après avoir rassemblé sur vidéodisques les quelques éléments matériels – photos, chroniques, vieux journaux – qui se trouvaient dans ma bibliothèque, je me suis concentré sur le visage de Louise… et je l'ai vu surgir devant moi sur l’écran, à la sortie d’un immeuble situé non loin des Champs-Élysées.
Le décor était flou, les arrière-plans incomplets, mais tout cela n’importait guère. Seule comptait cette gracieuse silhouette, entourée d’un certain nombre d’autres femmes avec lesquelles elle bavardait en riant.
Je me suis projeté sur l’écran et me suis approché d’elle. Je n’en étais plus qu’à quelques mètres et j’entendais le bruit de sa voix et de son rire quand elle s’est interrompue brusquement, a tourné la tête dans ma direction et est restée comme figée sur place. Puis, d’un pas décidé, elle a quitté le groupe de ses camarades et est venue vers moi.
— Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? a-t-elle demandé avec un sourire hésitant.
— Oui, nous nous connaissons, ai-je répondu d’une voix étranglée tant j’étais bouleversé de voir le miracle se réaliser.
— Mais où nous sommes-nous rencontrés ?
Que répondre ? La vérité ? Mais comment formuler une phrase pareille : « Nous nous sommes rencontrés dans le futur, en 1984, à Rome » ? Louise m’aurait pris pour un fou !
— Franchement, je ne m’en souviens plus, ai-je dit ; mais ce pourrait être amusant de chercher ensemble ; puis-je me permettre de vous offrir un verre ?
— Volontiers, a-t-elle dit sans me quitter des yeux ; car, pour tout vous dire, il y a quelque chose d’étrange dans cette histoire. J’ai non seulement l’impression de vous avoir déjà vu mais il m’est arrivé de rêver de vous… N’est-ce pas extraordinaire ?
J’étais bien trop ému pour répondre. Je l’ai prise par le bras pour l’aider à traverser la chaussée en direction d’une terrasse de café que j’apercevais confusément devant moi. Mais, au moment de nous y asseoir, un soudain sentiment de peur m’a envahi. Comme si une menace planait sur nous.
— Allons plutôt à côté, ai-je dit ; nous y serons plus en sécurité.
Elle m’a jeté un coup d’œil étonné mais m’a suivi sans mot dire jusqu’à la terrasse voisine. À peine y étions-nous installés qu’elle s’est penchée vers moi.
— Vous vous appelez Louis, n’est-ce pas ? a-t-elle demandé de sa voix chantante, un peu rauque.
— Oui. Et vous êtes Louise.
Elle a tressailli puis un petit sourire a retroussé ses lèvres sensuelles.
— Cela, vous auriez pu l’apprendre rien qu’en lisant les journaux. Je suis assez connue comme mannequin. Mais moi, comment se fait-il que je connaisse votre prénom ? A-t-on parlé de vous récemment ?
Je me mis à rire. L’idée était véritablement trop cocasse ! Qui aurait pu parler de moi huit ans avant ma naissance ?
— Je ne crois pas, ai-je répondu.
— Alors ?
— Alors je ne sais pas.
— Il faut pourtant qu’il y ait une explication. Croyez-vous…
Le garçon nous interrompit. Louise commanda un café, je fis de même… et, brusquement, je me sentis affreusement mal à l’aise.
Cela dut se voir car Louise demanda aussitôt :
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Je… je viens de me souvenir que je n’ai pas un sou sur moi. Je rentre de voyage et ne possède que des devises… étrangères.
Je craignais plus que tout qu’elle ne me réponde :
— Eh bien, demandez au garçon s’il peut vous les échanger.
Car changer des francs 84 contre des francs 52 n’aurait pas été simple !
Elle se borna à hausser les épaules.
— Quelle importance ? Je vous invite, Louis… Cela me fait tout drôle de vous appeler Louis, comme dans mes rêves… Dites-moi une chose : croyez-vous à la métempsycose, la réincarnation et ce genre de phénomènes ?
— Non.
Elle regarda pensivement l’avenue qui s’étendait devant nous et où un flot de voitures circulait, pour moi, dans une sorte de brouillard.
— Moi non plus, murmura-t-elle ; mais, chaque fois que je rêve de vous, j’ai l’impression que notre rencontre se situe très loin dans le passé.
« Tandis que, pour moi, elle a lieu à trente ans d’ici, dans le futur, pensais-je ; mais il est vrai aussi que, depuis, quelque chose m’attire, m’aspire irrésistiblement en arrière dans le temps… Qu’est-ce que tout cela signifie ? »
— Voyons, dit Louise en souriant à nouveau, essayons de garder les pieds sur terre et de nous y retrouver. Qu’est-ce que vous faites dans la vie, Louis ?
— Je suis spécialiste en informatique, répondis-je machinalement.
Je la vis froncer des sourcils et me mordis les lèvres. Imbécile ! En 1952, le terme même n’existait pas et la science qu’il désignait sortait à peine de ses langes.
— Je m’occupe d’ordinateurs, rectifiai-je rapidement.
— Vous parlez de ces grosses machines à calculer auxquelles personne ne comprend rien et surtout pas ceux qui les utilisent ? dit Louise en riant.
— En gros, c’est ça.
Elle hocha la tête et ses boucles cuivrées caressèrent ses épaules rondes et dorées que découvrait un chemisier à large col.
— Ce n’est certainement pas dans ce monde-là que nous avons pu faire connaissance, dit-elle gaiement ; je suis tout sauf une scientifique. Cherchons ailleurs… Vous êtes-vous jamais occupé de spectacle, théâtre ou cinéma, ou bien encore de publicité ?
— Non.
— Pratiquez-vous un sport ?
— Je fais… J’ai fait pas mal de moto, un peu de tennis…
— Vous sortez quand même parfois, vous avez des amis, des relations… Avez-vous rencontré les…
Elle cita plusieurs noms qui m’étaient totalement inconnus, et pour cause, et finit par hocher la tête d’un air découragé.
— Décidément, nous n’y arriverons pas, murmura-t-elle.
Je me décidai à prendre des risques.
— Avez-vous jamais été à Rome, Louise ?
— Oui, plusieurs fois, pour des présentations de mode.
— Vous ne vous souvenez pas être allée vous promener dans le parc de la villa Doria Pamphili ?
Son regard devint fixe…
— Non, j’en suis certaine… et pourtant, c’est curieux, le nom ne m’est pas inconnu…
— Ce parc, vous ne l’auriez pas vu dans l’un de vos rêves ?
Louise eut un geste vague.
— Ce n’est pas impossible, mais…
J’insistai. Peut-être approchions-nous de la vérité…
— C’est un parc immense, non loin du Janicule, plein d’arbres et de prairies… Vous y étiez avec un enfant qui vous appelait zia Luisa et vous m’avez dit quelques mots en italien.
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Vous voulez dire que vous m’y avez vue ? s’exclama-t-elle ; vous rêvez de moi, vous aussi ?
— D’une certaine manière, oui.
— C’est absolument extraordinaire !
Une voix d’homme, bien timbrée, un peu sarcastique s’éleva derrière nous.
— Qu’est-ce qu’il y a donc de tellement extraordinaire, ma chère Louise ? demanda-t-elle.
Nous tournâmes tous deux la tête. Un homme se tenait près de notre table. Ses yeux d’un bleu métallique étaient fixés sur la jeune femme avec une expression à la fois ironique et irritée.
— Oh ! Francis, dit Louise en souriant ; tu prends un café avec nous ?
— Non merci, dit l’homme en s’asseyant entre Louise et moi ; c’est l’heure du whisky, en ce qui me concerne… et l’heure aussi où nous devions nous retrouver à côté pour dîner ensemble.
La jeune femme porta la main à ses lèvres.
— Mon Dieu ! souffla-t-elle ; j’avais complètement oublié…
— Trop aimable, fit Francis avec un sourire crispé ; et tu avais oublié notre rendez-vous, je suppose, à cause de ce quelque chose d’absolument extraordinaire dont tu parlais avec monsieur il y a un instant. On peut savoir ?
Je le dévisageai sans sympathie aucune. Cet intrus allait, de toute évidence, mettre fin à la conversation qui s’ébauchait entre Louise et moi. Et pourtant, il n’avait rien de déplaisant, ce Francis, au contraire. La trentaine, carrure sportive, cheveux blonds, yeux bleus, vêtu avec une élégance qui me parut forcément un peu désuète mais d’un goût raffiné, presque trop, il affichait cet air assuré des hommes à qui tout réussit, les affaires comme les amours et qui considèrent leur chance comme toute naturelle.
— Imagine-toi, mon cher, dit Louise, que Louis que voici et moi-même avons la certitude de nous être déjà rencontrés quelque part sans arriver à situer le lieu ni le temps.
Elle se tourna vers moi.
— Louis, je vous présente Francis, le meilleur horloger de Paris.
— Et, par voie de conséquence, l’homme le plus exact, dit Francis en riant ; on ne peut pas en dire autant de notre amie Louise. Il est vrai qu’elle ne porte jamais de montres, même celles que je lui ai offertes.
Soudain ses yeux se fixèrent sur mon poignet gauche et il fronça les sourcils. Il venait d’apercevoir ma montre à quartz que j’avais oublié d’enlever avant de partir en « voyage ». J’eus un mouvement instinctif pour retirer ma main puis me retins. Il était trop tard.
— Quel curieux engin vous portez là, dit Francis en se penchant ; est-ce une boussole, un altimètre, une calculatrice de poche ?
— Non, c’est bien une montre, répondis-je avec le plus d’assurance que je pus me donner ; un produit japonais tout nouveau qu’un ami m’a rapporté de là-bas…
— Mais elle ne possède ni aiguilles ni remontoir, dit Francis d’un ton intrigué ; comment la mettez-vous à l’heure ?
— Je n’ai pas à le faire. Elle fonctionne sur piles.
— Sur piles !
— Miniaturisées, bien entendu !
Francis hocha la tête.
— Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir en examiner le mécanisme, murmura-t-il ; cela doit valoir une petite fortune, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil rapide sur mon vieil imperméable.
— Je ne sais pas, dis-je sèchement ; c’est un cadeau, je vous l’ai dit.
— Très original en tout cas, assura Louise en fouillant dans son sac ; mais avouez que toutes vos inventions modernes ne valent pas cette merveille-ci, ajouta-t-elle en posant un objet sur la table ; car Francis a beau dire que je ne porte pas de montre, c’est faux. Je garde celle-ci sur moi en permanence.
— Ce qui est une double folie ! déclara Francis, péremptoire. D’abord parce qu’elle ne marche pas et ne marchera plus jamais malgré tous mes efforts ; ensuite parce que l’on ne transporte pas sur soi un bijou de cette valeur. Une montre de la deuxième moitié du XVII e siècle, en or massif incrusté de brillants ! Cela devrait se trouver dans ton coffre, à ta banque !
Je contemplai l’objet avec une curiosité intense. Non seulement parce qu’il était beau, en soi, avec les fines ciselures gravées sur les deux faces du boîtier d’or et la couronne de brillants qui scintillait en son centre, mais aussi et surtout parce qu’il me semblait étrangement familier.
— D’où tenez-vous cela ? demandai-je à Louise.
— De ma mère qui l’avait reçue de la sienne, répondit-elle ; mais, au-delà, la trace se perd. S’agit-il d’un bijou qui nous est venu d’une aïeule oubliée, du cadeau qu’un de mes ancêtres aurait fait à sa femme ou à sa maîtresse…
— Ou du produit d’un vol à main armée commis par un de tes arrière-arrière-grands-pères, ricana Francis.
Louise se mit à rire.
— On ne le saura jamais, dit-elle, pas plus que l’on ne connaîtra la signification des initiales qui se trouvent à l’intérieur. Regardez…
Elle fit jouer un ressort. Une des faces du boîtier se souleva. Un monogramme apparut… et mon cœur s’arrêta de battre. Car, à travers les volutes et les fioritures dont le graveur les avait entourés, il était facile de reconnaître la forme de deux « L » entrelacés. Je relevai la tête et rencontrai le regard de Louise dont les yeux avaient une expression étrange, faite à la fois d’incrédulité et de peur. Francis se mit à rire.
— J’avais oublié ce monogramme, dit-il ; mais la voilà, la réponse à votre question, mes enfants ! « L » pour Louise, « L » pour Louis, la chose est claire et voilà où vous vous êtes rencontrés : dans la deuxième moitié du XVII e siècle ! Et maintenant, comme nous sommes au XXe, qu’il est huit heures et que j’ai grand faim, si nous allions à côté ? On y mange fort bien et si vous voulez être des nôtres, ajouta-t-il sans conviction, vous êtes le bienvenu… Mais je vous préviens…
Un terrible fracas, suivi de hurlements horribles, l’interrompit. À quelques dizaines de mètres de nous, une voiture folle, heurtée par une autre, venait de foncer sur la terrasse, écrasant tout sur son passage. Francis poussa un juron. Je demeurai comme paralysé par la terreur et aussi par un autre sentiment plus obscur. Je sentis une main se glisser dans la mienne et j’entendis une voix me souffler à l’oreille :
— Aviez-vous pressenti cela ?
Je répondis sur le même ton :
— Je ne sais pas, je vous le jure.
— N’importe, dit Louise ; il faut que nous nous revoyions, que nous parlions… Mais pas ce soir. Venez demain après-midi chez moi, je vous attendrai à partir de deux heures.
Je saisis le rectangle de bristol qu’elle venait de placer entre mes doigts et m’en allai, presque en courant, sans jeter un regard sur la foule qui s’épaississait autour de la terrasse dévastée.