Le passé dépassé

Christopher Stork · Chapitre 5 sur 17

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Le passé dépassé

Chapitre III

 

Journal de Louis, 24 janvier 1984.

 

Hélène sort d’ici et, cette fois, c’est la rupture définitive. Je l’ai d’ailleurs traitée avec une muflerie dont j’ai un peu honte, mais quoi ? La pauvrette m’offrait de partager ma vie, et ma couche, avec tout ce que cela comporte, sans avoir l’air de se rendre compte des innombrables et sordides problèmes que cela lui aurait – et m’aurait – posés. Mieux valait en finir.

D’autant plus que je progresse à pas de géant dans mes travaux et mes découvertes et que je ne peux permettre à personne de me freiner. Je ne sais trop où cela va me mener mais qu’importe ! Le principal, c’est que j’ai trouvé, en même temps, le moyen de me projeter dans mes films, non plus en infirme prisonnier de sa chaise roulante, mais intact et tel que j’étais avant mon accident, et aussi celui d’introduire certains de mes fantasmes dans le déroulement de mes vidéodisques.

Pour résumer en quelques mots ce qui m’a coûté des jours et des nuits d’expériences et de calculs divers, je suis tout d’abord parvenu à établir l’électro-encéphalogramme de quelques-uns de mes « fantasmes » de base, à commencer – mais peut-on parler ici d’un fantasme ? – de mon désir de retrouver l’usage de mes jambes. J’ai ensuite « traduit » ces électro-encéphalogrammes en données informatiques et réussi à les reproduire sur un certain nombre de microprocesseurs.

Le plus difficile a été de « mixer » ces microprocesseurs à ceux qui commandaient le déroulement de mes vidéodisques de manière à ce que cet assemblage ait une continuité logique. Les premiers résultats ont d’ailleurs été plutôt décevants et certains mêmes assez cocasses, notamment quand je me suis retrouvé en train de marcher sur les eaux d’un petit lac proche de Rome, entouré de nageurs et de pêcheurs d’anguilles qui, déjà, criaient au miracle et au Christ ressuscité. Il est extrêmement délicat de faire cohabiter le rêve et la réalité, même si cette réalité n’est jamais que cinématographique.

J’ai encore pas mal de pain sur la planche, mais enfin l’essentiel est atteint : je me suis vu, ou, plus exactement, je me suis senti courir sur une route de campagne et j’avoue que j’en ai pleuré de bonheur. Depuis, j’ai multiplié les expériences et, quand Hélène est venue frapper à ma porte, tout à l’heure, j’étais en train de danser un « bombé-serré » endiablé avec une superbe mulâtresse dans je ne sais quelle île des Antilles.

Il s’est d’ailleurs passé ensuite quelque chose de fort étrange : cette danse m’avait mis dans un état d’excitation caractérisé que l’arrivée d’Hélène n’a pas interrompu. Si bien que je me suis mis à la désirer comme je ne l’avais plus fait depuis bien longtemps et le spectacle de ses cuisses généreusement découvertes n’a fait qu’augmenter ce désir. J’ai même failli un instant lui proposer de faire l’amour. Et puis, brusquement, le souvenir de nos échecs précédents m’est revenu et m’a glacé. C’est alors, par une sorte de rancune – fort injuste, je le reconnais – que je me suis mis à devenir parfaitement désagréable.

Faut-il en déduire que, désormais, je ne ferai plus l’amour qu’avec les femmes de mes rêves ? Pourquoi pas après tout ? Elles, au moins, ne m’imposeront pas leur présence et si je les ai assez vues, je pourrai toujours les faire disparaître d’un coup de manette ! Je n’ai d’ailleurs pas encore vraiment fait l’amour par fantasme interposé et j’attends cette expérience avec une intense curiosité.

Ce que je trouve le plus singulier, c’est que, dans toute cette fantasmagorie – c’est le cas de le dire ! – l’image de Louise ne soit jamais réapparue. Faut-il croire qu’elle ne fait pas partie de mes fantasmes ? Pourtant je ne cesse d’y penser, je revois son visage, son sourire, son corps, je réentends sa voix sans l’ombre d’un effort. Mais, si Louise n’est pas un fantasme, d’où sort-elle, de quelle partie inconnue de mon subconscient, de mon passé peut-être ? Je n’irai pas jusqu’à écrire : « De quelle autre existence ? » car je ne crois pas à ces sornettes. N’empêche qu’il y a eu, chez moi et chez elle, cette impression de « déjà vu »…

À propos du passé, autre constatation singulière : par fantaisie pure, j’ai essayé, plusieurs fois, d’orienter mes rêves télécommandés en direction du futur, sans autre résultat qu’un grand blanc où ne s’inscrivait aucune image. Mon « simulateur » n’acceptait pas, selon toute apparence, de reproduire des scènes postérieures à mon accident.

Ceci peut s’expliquer de façon logique : puisque je cherche, dans mes « voyages », à me retrouver tel que j’étais avant d’aller me rompre stupidement le dos contre un arbre, il est normal que le simulateur refuse d’enregistrer ce qui s’en est suivi. D’où la tendance qu’il a – et que j’ai, puisque nous sommes, lui et moi, en symbiose mentale – à rejeter les faits que je désire précisément oublier.

Il aurait même – ce simulateur – une certaine tendance à me tirer en arrière. Ainsi ce voyage aux Antilles date-t-il de l’année dernière déjà. En somme, tout se passe comme si ma mémoire essayait de me protéger en mettant le plus de temps possible entre moi et mon accident. J’espère quand même que ce phénomène ne va pas s’accentuer au point de me ramener à ma petite enfance !

Encore qu’il serait peut-être intéressant de revivre ainsi ma vie… Pourquoi ne pas me réfugier dans le passé puisque le présent et le futur me sont pareillement insoutenables ? Comme « supports » à ces voyages il me suffirait d’utiliser les innombrables albums de photos de famille que ma mère conserve comme des reliques, la photocopie de quelques journaux de l’époque, certains livres d’Histoire récente, surtout ceux qui sont illustrés… L’idée est à creuser… Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas faire revivre le moment où j’ai rencontré Hélène et où elle est devenue ma maîtresse ? Trop douloureux ? Pourquoi ? Au point où j’en suis arrivé, ce qui a été m’apporte beaucoup plus de bonheur que tout ce qui pourra être…

 

* *

*

 

Le docteur Guzman regarda avec compassion le visage crispé de Madeleine Bombourg.

— Des photos de famille, répéta-t-il, des reproductions de journaux d’il y a cinq ou dix ans…

— Et des extraits de bandes d’actualité des années soixante, précisa aigrement Robert Bombourg, assis dans un coin, le verre à la main.

Le médecin lui jeta un coup d’œil dépourvu d’aménité.

— Vous devriez être heureux que votre fils ait trouvé un moyen de s’occuper, monsieur, répliqua-t-il d’une voix sèche.

— Du chipotage ! grommela Robert Bombourg en haussant les épaules.

— Du chipotage peut-être, mais qui lui fait certainement moins de mal que l’alcool que vous ingurgitez à longueur de journée, dit le médecin sur le même ton.

Robert Bombourg rougit mais garda le silence. Le docteur Guzman se tourna vers Madeleine.

— Tout cela ne devrait pas tellement vous inquiéter, madame, dit-il avec douceur ; d’une certaine manière, le comportement de Louis est logique. Il déteste le présent dans lequel il se trouve et se tourne, tout naturellement, vers un passé qui lui fait oublier son état. Bien entendu, il ne faudrait pas que cette régression volontaire devienne obsessionnelle et que Louis ne vive plus que de ses souvenirs… Ah ! Si je pouvais au moins le voir, lui parler… J’ai bien envie de faire une nouvelle tentative, si vous le permettez…

— Je crains bien que ce ne soit inutile, docteur, murmura Madeleine ; mais si vous avez la gentillesse d’essayer encore…

— J’y vais ! décida le médecin en quittant le salon.

Arrivé devant la porte de Louis, il tendit l’oreille. De l’autre côté du panneau s’élevait le bruit caractéristique d’une cascade, percé par instants de cris et de rires.

— Louis ! appela le médecin d’une voix forte ; c’est moi, Guzman. Acceptez-vous de me recevoir ?

Le silence se fit aussitôt à l’intérieur de la chambre.

— Je ne veux pas vous importuner, reprit Guzman ; mais je pense qu’une petite conversation entre vous et moi pourrait ne pas être inutile.

Après quelques instants, il entendit une clé tourner dans la serrure et Louis apparut. Le médecin eut un sursaut. Non seulement le jeune homme souriait, mais son visage, habituellement blafard, avait une teinte rose et fraîche, comme si Louis venait de se livrer à un exercice physique violent.

— Mais vous avez une mine superbe ! s’exclama Guzman ; et l’air d’être en pleine forme !

Le sourire du jeune homme se nuança d’ironie.

— Mais, d’une certaine manière, je suis en pleine forme, docteur, répondit-il ; entrez, je vous en prie, et ne prenez pas garde au désordre.

Le médecin fit quelques pas dans la pièce en regardant autour de lui.

— Que de livres ! Que d’appareils ! dit-il avec une sorte d’admiration ; votre mère m’avait bien dit que vous travailliez d’arrache-pied, mais je n’imaginais pas à quel point… Toujours plongé dans vos chers voyages ?

— Plus que jamais, répondit Louis avec gaieté ; asseyez-vous, docteur, si, toutefois, vous arrivez à vous trouver un siège dans ce fouillis.

Le docteur Guzman hésita, avisa une chaise chargée de dossiers.

— Puis-je enlever ceci ? demanda-t-il.

— Mais bien sûr. Et posez le paquet par terre.

Le médecin obtempéra. Au moment où il déplaçait les dossiers, plusieurs photos glissèrent de l’un d’eux et tombèrent sur le sol.

— Désolé, murmura Guzman en les ramassant.

— Aucune importance, assura Louis ; vous connaissez d’ailleurs cette jeune personne. Hélène, vous vous souvenez ?

— Bien sûr, répondit le médecin en regardant les clichés ; elle est ravissante… et je n’ai pas encore compris pourquoi vous aviez rompu avec elle. D’après votre mère, elle était prête à…

— À m’accepter dans l’état où je suis, interrompit le jeune homme d’un ton sarcastique ; je sais, docteur, et c’est exactement ce que j’ai refusé. On ne condamne pas une jeune et jolie fille à passer le restant de ses jours aux côtés d’un infirme… avec tout ce que cela comporte, ajouta-t-il avec une soudaine amertume.

Guzman hocha la tête.

— J’ai pourtant connu des cas…, commença-t-il.

Une expression irritée apparut sur le visage de Louis.

— Peut-être, docteur, peut-être, dit-il avec hargne ; mais ce cas ne sera pas le mien, voilà tout ! J’ai rompu avec Hélène telle qu’elle est et tel que je suis aujourd’hui… Mais pas avec mes souvenirs. La preuve en est dans les photos que vous tenez à la main.

Le médecin y jeta un nouveau regard. La jeune fille fixait l’objectif avec un sourire radieux. Ses cheveux blonds, soulevés par le vent, formaient une sorte d’auréole dorée autour de son visage. Sur une des photos, son maillot deux-pièces révélait un corps superbe. Le docteur Guzman poussa un léger soupir.

— Vos souvenirs, murmura-t-il en levant la tête vers le jeune homme ; c’est en partie de cela que je voulais vous parler, Louis. Je comprends très bien que, dans votre situation, vous alliez chercher une sorte de réconfort dans le passé. Mais ce n’est pas une solution durable, vous devez bien vous en rendre compte.

— Et pourquoi donc ? demanda Louis, soudain agressif.

— Parce que ce passé ne s’étend jamais que sur vingt-quatre ans, répondit Guzman ; quand vous l’aurez arpenté dans tous les sens, il faudra bien que vous en reveniez au présent… et que vous imaginiez un futur.

— Un futur ! ricana le jeune homme ; quel futur pourrais-je imaginer avec ce corps à demi mort et que rien ne ramènera à la vie, vous êtes bien placé pour le savoir ?

Le médecin se pencha en avant et vrilla ses yeux sur ceux de l’infirme.

— D’accord, dit-il avec force ; mais, si ce corps est à demi mort, il est aussi à demi vivant et c’est à cette partie-là qu’il faut penser, Louis ! À cette tête surtout, si bien faite, si pleine de connaissances et qui ne cesse d’en emmagasiner d’autres. C’est là que se trouve votre futur, Louis, et nulle part ailleurs. Toute autre solution serait néfaste… ou dangereuse.

Le jeune homme eut un sourire de défi.

— Dangereuse ? répéta-t-il ; et où serait le danger, docteur ?

Guzman se leva brusquement et s’approcha du fauteuil de l’infirme.

— Louis, dit-il d’une voix grave, quand un homme se trouve dans une situation qu’il juge intolérable, il cherche à y échapper par tous les moyens à sa portée, et rien n’est plus naturel. Mais, parmi ces moyens, il en existe de positifs et d’autres plus ou moins négatifs. Le suicide est de ceux-là mais vous ne l’avez pas envisagé, Dieu merci. En revanche, vous fuyez votre état en revenant en arrière, en vous abritant, en quelque sorte, dans le passé. C’est une régression, Louis, et qui, si vous la poussiez trop loin, risquerait d’affecter jusqu’à vos facultés mentales. Il serait consternant que vous détruisiez vous-même votre superbe intelligence rien que pour échapper à la réalité.

Il se pencha un peu plus vers le jeune homme.

— Fuyez, Louis, dit-il d’un ton pressant, mais fuyez vers l’avant ! Tâchez de donner une direction positive à vos travaux, quels qu’ils soient, de les développer sur un plan pratique…

— Et, si possible, rentable, n’est-ce pas, docteur ? interrompit Louis avec un sourire moqueur ; je crois entendre mon père et cela n’a rien d’agréable.

Guzman se redressa, le visage crispé.

— Je ne songeais pas au profit ! répliqua-t-il froidement ; je pensais qu’un cerveau comme le vôtre pouvait faire avancer la science et, par là même, vous donner une raison de vivre. Mais, si vous continuez à utiliser ce cerveau à des rêveries qui ne peuvent déboucher sur rien, vous allez peu à peu en altérer les qualités et le fonctionnement lui-même. Vous utilisez vos « voyages » et votre fuite dans le passé comme une drogue, Louis, et vous courez les mêmes risques qu’un drogué : l’accoutumance, la dépendance et, finalement, l’abrutissement, Pensez-y ! Car, si vous n’y pensez pas, je serai, en conscience, obligé d’y penser pour vous.