Le pot au rose

Dominique Bertrand · Chapitre 3 sur 10

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Le pot au rose

Chapitre 2

 

 

Si vous me connaissiez mieux, vous ne me demanderiez pas de quelle manière j’ai pu m’y prendre pour aborder avec Julien l’épineuse question du rouge à lèvres. Vous sauriez que je n’en ai rien fait du tout, et que j’ai complètement passé l’événement sous silence. Bon, je sais, ça peut paraître surprenant, mais c’est comme ça. À chacun sa façon de composer avec les emmerdes. Moi, quand survient un orage, je tends à faire comme Diva, notre bonne vieille golden retriever, qui enfouit simplement sa tête sous le lit en priant tous les saints de ramener le beau temps. J’avale un ou deux comprimés de Xanax à l’aide de deux gorgées de vin blanc, je prends mon mal en patience et j’évite autant que possible de faire des vagues.

Je n’ai donc rien dit. Pas un traître mot ne m’a échappé concernant mes doutes, pas plus que la moindre allusion à cet hibiscus de malheur. Ce qui est une prouesse en soi, vous l’admettrez, vu l’état dans lequel Julien m’a trouvée en rentrant du bureau.

Les yeux rougis et le visage tuméfié par les sanglots qui m’avaient secouée durant tout l’après-midi, on ne peut pas dire que j’avais l’air guilleret. Affairée aux derniers préparatifs du repas, penchée au-dessus de la cuisinière, je tentais de faire bonne figure tout en m’épongeant les yeux d’un kleenex qui avait déjà absorbé plus que sa juste part des déversements de ma tristesse.

Manifestement, mon mari se faisait du mauvais sang devant la décomposition indéniable de mes traits. Mais en prétextant une allergie à un prétendu nouveau soin hydratant, je suis tout de même arrivée à atténuer, entre ses sourcils, les fronces qu’y creusait sa préoccupation grandissante.

Toute cette mascarade a eu l’heur d’avoir l’effet escompté. Avec sa gentillesse habituelle, Julien m’offrit de se rendre à la pharmacie m’y acheter des comprimés d’antihistaminique. Mais par le ton pimpant et enjoué que j’ai réussi à emprunter malgré mon accablement, je finis par le convaincre qu’il n’y avait rien dans ma condition qu’une compresse glacée ne puisse résorber.

Me gardant bien d’évoquer le lipstick suspect, je me suis en fait contentée de relater l’incident du feu rouge, renchérissant sur tous les détails sans importance, question de noyer le poisson. Mon récit sembla paraître à Julien fort distrayant. Y allant de quelques éclats de rire entre deux verres de vin, il se montra franchement amusé par les aspects rocambolesques de ma mésaventure. Étonnamment, je dois dire, et sans doute en raison de mon visage boursouflé qui a dû lui inspirer une certaine pitié, il m’épargna les réprimandes auxquelles en d’autres temps j’aurais eu droit, traitant presque l’affaire avec frivolité. «Ma pauvre petite Florence, a-t-il conclu en repoussant son assiette vide, juste avant d’aller lire ses journaux au salon, il n’y a qu’à toi que tout ça peut arriver!»

Je pourrais vous dire que j’ai réussi haut la main, ce soir-là, à refouler jusque dans mon inconscient toute l’inquiétude et l’affolement dans lesquels m’avait plongée l’incident de l’avant-midi, mais je mentirais. Car malgré tous mes efforts pour reléguer ma découverte aux oubliettes et pour me convaincre que j’en faisais une tempête dans un verre d’eau, je n’avais que ça en tête. Quelque chose comme une petite voix intérieure, une intuition féminine ou une prémonition, appelez ça comme vous voulez, me gardait sur un pied d’alerte et me conseillait d’ouvrir l’œil.

Évidemment – car, après tout, je ne suis pas si différente des autres –, l’idée de lancer un pavé dans la mare m’a paru plus d’une fois très séduisante au courant de la soirée. Pendant que Julien épluchait une à une les pages de son New York Times, l’air d’un homme qui n’a rien à se reprocher ou qui, au contraire, ne craint pas le moins du monde d’être démasqué, j’ai résisté à la tentation de le prendre par surprise à défaut de pouvoir le prendre en flagrant délit.

C’est certain, il eût été facile pour moi de tirer de mon sac à main le tube de rouge que j’avais pris soin de conserver et de le brandir au visage de mon mari en attendant de voir sa réaction. S’il est vrai qu’une possible explication le disculpant aurait enfin mis un terme à mes torturantes élucubrations, l’enjeu n’en était pas moins énorme, il faut bien le reconnaître. Car à jouer ainsi les finaudes et les bravaches, n’aurais-je pas risqué plus que ce que j’étais prête à perdre?

Tenez. Imaginez un instant que je brise le silence et que les choses tournent alors au vinaigre. Que, placé devant l’évidence d’avoir été dépisté, Julien attrape au vol la trop belle occasion que je lui aurais ainsi offerte d’enfin tout déballer. «Eh bien! oui, quoi! aurait-il pu s’exclamer, ulcéré de se voir pris au piège. Oui, j’ai une jeune et jolie maîtresse qui se maquille en Saint Laurent et dont je suis amoureux fou. Voilà. J’attendais le bon moment pour t’en parler, mais, puisque tu me devances, aussi bien que tu saches tout. C’en est fini de nous deux, je te quitte.»

Vous voyez le genre.

J’aurais pleuré et supplié, on s’en doute, allant jusqu’à le retenir de partir en m’enroulant autour de ses jambes comme un boa, mais rien n’y aurait fait. Me foudroyant d’un regard torve et méprisant que je ne lui ai encore jamais vu, Julien aurait rajouté, du haut de sa stature: «Je t’en prie, Florence, ne me fais pas de scène et, pour l’amour de Dieu, ne te montre pas si pitoyable. C’est franchement dégoûtant, en plus de ne t’être d’aucune utilité.» Puis il aurait franchi le seuil de la porte pour ne plus jamais revenir, laissant à ses avocats le soin de régler plus tard les arrangements du divorce.

Dehors, j’aurais couru en vain derrière sa voiture jusqu’à en perdre haleine, tout en hurlant son nom sous les lueurs blafardes des réverbères et du ciel étoilé. Jusqu’à ce que le vrombissement du moteur se perde dans la rumeur de la ville et que la distance finisse par éteindre le rougeoiement des feux arrière, je serais restée là, debout au beau milieu de la chaussée, les cheveux en bataille et le visage baigné de larmes, à me demander comment j’allais survivre à ça.

Je vous jure que je vois la scène d’ici.

Que voulez-vous? Quand on a, comme moi, payé le gros prix pour avoir un jour osé parler, on apprend à tenir sa langue. Croyez-en mon expérience.

J’allais avoir tout juste dix ans. Monsieur Dumontier, mon professeur, celui-là même que ma mère soupçonnait d’avoir le béguin pour elle, avait depuis quelque temps l’habitude de me garder en classe certains soirs après la fin des cours, histoire de rattraper mon retard en mathématiques. Selon l’opinion de toutes les mères, c’était un homme à la beauté d’acteur de cinéma. Depuis qu’il ne se gênait pas pour adresser à la mienne des compliments à peine voilés qu’elle interprétait comme des déclarations d’amour, il faisait l’objet des fantasmes romantiques et inavoués de celle-ci, dont la confiance en son pouvoir de séduction, émoussée par l’indifférence de mon père, s’en trouvait toute raffermie.

De leçons particulières en conversations et de conversations en confidence, monsieur Dumontier s’est un jour aventuré sur une tout autre piste. Pendant que je trimais sur un problème de fractions qu’il m’avait demandé de résoudre, il a marché jusqu’à la porte qu’il a refermée sans bruit. Puis, en tirant doucement sur la ficelle, il a rabattu sur la fenêtre le store craquelé et décati. Après quoi il s’est approché de moi d’un pas lent tout en chuchotant mon prénom. Au bout d’un moment, il s’est posé sur sa chaise de bois et, d’un geste à la fois tendre et ferme, m’a entraînée sur ses genoux. Je pouvais sentir la cadence de son souffle s’accélérer dans mon cou, son haleine fétide de fumeur se répandre sur mon visage telle une brise pestilentielle. J’en étais certaine, quelque chose de grave s’ourdissait. Et bien qu’aucun geste répréhensible n’eût encore été commis, une tragédie vibrait déjà dans l’air soudain alourdi de ma salle de classe.

D’une certaine manière, le mal était fait. D’un geste tout en douceur, monsieur Dumontier releva alors d’une main ma robe de coton et l’insinua dans ma petite culotte aux motifs affadis de Mini Mouse. De l’autre, il chercha à empoigner sur mon corps de fillette des seins dont j’eus, dans mon inébranlable respect de l’autorité, presque le réflexe de m’excuser de l’inexistence. Prise de panique, la bouche en cœur et les sourcils dressés, je cessai de respirer pendant de longues secondes, laissant couler de surprise autant que d’épouvante quelques larmes sur mes joues rebondies. Tout mon être était aux aguets. De toutes mes forces, je tentais de disparaître, de m’envoler en fumée comme sous le coup d’une baguette de magicien.

Immobile, je fixais des yeux mon cahier Canada racorni en priant pour que rien de tout cela ne soit en train de se produire, implorant ainsi, sans même ciller, tous les saints du ciel de n’être qu’au cœur d’un affreux cauchemar. Mais les mains de monsieur Dumontier, que je n’arriverais plus jamais par la suite à voir écrire au grand tableau noir sans que monte en moi une violente nausée, continuaient leur fouille minutieuse tandis que je restais interdite et pétrifiée.

L’arrivée du concierge de l’école mit immédiatement un terme à cette séance. Je me levai d’un bond, à la fois soulagée et, étrangement, apeurée à l’idée d’être punie. Chargé comme il l’était de terribles menaces implicites, le regard sombre et accablant que me jeta monsieur Dumontier me garda bien de dire quoi que ce soit ou de chercher refuge auprès de Réjean qui lui, ne s’étant aperçu de rien, faisait son travail, vidant les poubelles et balayant le sol en sifflotant. Je ramassai mes petites affaires à la hâte, crayons, pousse-mines, gomme à effacer, règle et cahiers, et sortis de la classe à toute vitesse en accrochant au passage le chariot du concierge, qui mit mon agitation sur le compte de la turbulence propre à l’enfance.

Arrivée à la maison, je retirai ma culotte précipitamment et m’empressai d’aller l’enfouir dans les ordures, sous les gluants emballages de poulet et les boîtes de conserve vides de soupe Campbell, pour finalement vomir copieusement par-dessus le tout. Je demandai ensuite à prendre un bain dans lequel je m’immergeai complètement, les yeux grand ouverts, pour n’en ressortir qu’à bout de souffle et les oreilles remplies d’eau.

Ce n’est que plus tard, au cours de la soirée, quand je la vis s’asseoir devant le téléviseur un tricot à la main, que je m’approchai enfin de ma mère auprès de qui j’espérais trouver réconfort. Alors que mes mots se bousculaient à la sortie et que j’avais peine à demeurer calme pendant mon récit des événements ayant eu lieu cet après-midi-là, je dois dire que je ressentais une grande délivrance du simple fait de ne plus garder pour moi seule les détails sordides de cette affaire d’abus. Plus je défaisais devant ma mère l’écheveau de mon immense tourment, plus il me semblait que mon cœur s’allégeait. L’amour de maman, j’en étais sûre, saurait laver mon corps et mon âme de la souillure que monsieur Dumontier leur avait imposée.

La gifle, qui me sembla arriver de nulle part, ne me brûla pas autant que les mots que prononça ma mère en me l’administrant. «Petite menteuse, s’écria-t-elle. Comment oses-tu parler ainsi de ton professeur? Un homme si bon et si dévoué, un père de famille intègre qui a la générosité de t’aider dans tes devoirs. Serais-tu ingrate et malhonnête, ma fille, en plus d’être gourde? À moins, bien évidemment que tu ne sois qu’une petite allumeuse…»

Il s’avéra que ma mère mit mon père au parfum de l’affaire. C’est du moins ce que j’en déduisis quand, le soir venu, celui-ci surgit dans ma chambre après être rentré de ses virées légendaires. Je pouvais déceler dans son regard une espèce de trouble, une sorte de tristesse, un abattement même, que j’attribuai au fait de l’avoir assurément déçu. Car comment pourrait-il en être autrement, je vous le demande, quand en plus d’être nigaude, on ne peut être que soit menteuse, soit allumeuse?

«Alors?» me demanda mon père en passant tendrement sa main dans mes cheveux. «Alors, rien du tout, mon petit papi», répondis-je, remplie de honte en me retournant contre le mur pour cacher mes larmes. «T’inquiète pas, tout va pour le mieux», ajoutai-je au moment où il quitta ma chambre en reniflant bruyamment, marmonnant entre ses dents des mots amers et de révolte destinés à lui seul.

Des semaines plus tard, au pique-nique qui soulignait la fin des classes à la veille des grandes vacances d’été, mes parents vinrent accompagnés de mes frères et sœurs. Ma mère m’obligea à remettre à monsieur Dumontier une petite boîte de chocolats fins en guise de remerciement pour les leçons supplémentaires qu’il avait charitablement consenti à me prodiguer gratuitement. Quand il prit le paquet que je lui tendais en se penchant pour embrasser ma joue, j’ai bien cru que j’allais défaillir.

Ce n’est que sur le chemin du retour que j’appris que toute la famille partait le lendemain, à l’aube, pour Atlantic City dans le motor-home de nos voisins les Duclos. Toute la famille «sauf toi», précisa ma mère qui ajouta qu’il ne me servirait à rien de râler, que je connaissais pertinemment les raisons de cette punition et que je serais très mal avisée de me vanter de celles-ci advenant que l’idée m’en prenne. En réalité, voilà ce qu’il m’en coûtait d’avoir été préférée à ma mère par mon professeur, voilà le châtiment qu’elle me réservait pour avoir anéanti les fantasmes sentimentaux dont elle avait tant besoin pour supporter sans crever la vacuité affective de son quotidien conjugal.

Pendant que ma fratrie s’élançait dans les vagues de la mer du lever jusqu’au coucher du soleil, s’empiffrait de lobster rolls et de Sprite format géant, tandis que je pouvais les imaginer en train de s’ébaudir tous les soirs au parc d’attractions, je passai pour ma part ces quelques jours chez ma tante Yvette, ivre et hargneuse de son état.

Alors vous comprendrez que, en ce qui concerne les supposées grandes vertus libératrices qu’on attribue à la parole, j’ai mes doutes. Je préfère m’en tenir à la maxime qui affirme que celle-ci est d’argent et que le silence est d’or. Au final, rouler sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, ça n’a jamais tué personne. Tout ce que vous direz pourra toujours être retenu contre vous. Cela s’inscrit dans les grands principes de la survie. On ne parle pas quand on a tout à perdre. Comme, par exemple, sa mère ou son mari, selon qui vous fournit votre oxygène. À moins d’y avoir tout à gagner.

Et puis, de toute manière, si l’on revient à mon histoire matrimoniale, Julien, pacifiste comme il est, n’aurait que faire d’une épouse belliqueuse ou va-t-en-guerre. Les mégères revendicatrices, très peu pour lui. Ce qu’il aime, ce que son éducation supérieure et sa culture lui ont appris à rechercher, ce sont les femmes distinguées qui savent résister aux emportements que leurs fluctuations hormonales peuvent déchaîner. Pas de ces folles qui montent aux barricades pour des riens en semant la terreur dès que leur taux d’estrogène pique du nez. Il y a belle lurette que j’ai compris ça.

Mais il n’y a pas que ça, me disais-je. Si Julien s’est amouraché d’une poulette, chaque minute qui s’égrène dans le non-dit n’a-t-elle donc pas toutes les chances de faire pâlir l’irrésistible attrait de la nouveauté dont se pare toute liaison clandestine? Et chacune de ces mêmes minutes, pensais-je encore, n’alourdit-elle pas du poids de la culpabilité et de la honte les scrupules que mon mari pourrait déjà éprouver en songeant à me quitter?

Parce qu’enfin, nul besoin de vous préciser que, lorsqu’on s’appelle Delacroix, l’adultère se complique doublement. On ne peut pas, pensez donc, larguer sa femme comme le ferait Monsieur Tout-le-Monde aux prises avec le démon de midi sans se soucier des retombées. Ce serait de la pure folie, comme de s’attacher soi-même au pilori en entraînant les siens avec soi.

Je n’invente rien, vous savez. Je ne vous apprends sans doute pas grand-chose en vous disant que Julien porte en effet sur ses épaules l’honneur d’une célèbre famille qui fuit la disgrâce comme d’autres la peste. Il est le fils d’un clan si comme il faut, pour tout dire, que la survenue de la moindre incartade en son sein peut facilement prendre des allures de délit. Quand on règne sur le milieu des affaires comme le font les Delacroix depuis des générations, il faut, comme on dit, marcher les fesses serrées et, surtout, protéger les apparences.

D’ailleurs, à ce propos, je n’ose même pas penser aux répercussions qu’auront les faits qui viennent de se produire. Alors qu’il fait encore nuit, je peux vous assurer que ce n’est qu’une question de secondes avant que cette histoire n’atteigne les salles de rédaction des grands quotidiens et ne soit essaimée dans toutes les chaumières. Telles des hyènes affamées, tous les médias se disputeront alors la chair putride de ce scandale, afin de nourrir les tribunes téléphoniques et tous les comptes Twitter de la ville qui carburent aux cancans pourris et aux préjugés en tout genre.

Bien entendu, je ne nie pas que demain soit un autre jour, jeune fille. J’apprécie vos encouragements, n’en doutez surtout pas. Mais moi, je sais trop bien sous quels auspices le soleil se lèvera.

En me croisant les doigts pour que toute cette affaire ne soit au bout du compte que le produit de mon imagination, je me résolus tout de même à aller au fond des choses. Vous vous imaginez bien que ce n’était pas parce que je répugnais à exprimer ouvertement mes suspicions, ou encore à forcer les aveux de Julien, que j’étais pour autant moins assoiffée de vérité. D’ailleurs, ne dit-on pas que, au chapitre des soupçons matrimoniaux, la règle d’or consiste à savoir sans jamais faire savoir que l’on sait?

C’est un point de vue, pensez-vous. Mais je vous précise que c’est en tout cas ce qu’ont toujours soutenu certaines des plus illustres cocufiées du monde, allant des femmes de présidents jusqu’aux innombrables épouses de gouverneurs et d’autres politiciens de tout acabit. Parce qu’on aura beau dire, personne ne contestera qu’elles ont de tout temps su demeurer aussi dignes que des reines devant les flagrantes indiscrétions de leur époux. Même à l’annonce de l’existence des enfants illégitimes qui en ont parfois résulté, elles sont restées droites comme des I, fidèles au serment qu’elles ont prononcé au jour béni de leur mariage. Pour le meilleur et pour le pire.

La vertu n’est pas toujours ce que l’on croit, vous savez. Tenez, vous n’avez qu’à penser à cette scabreuse histoire de mœurs qui a tant secoué la France et toute l’Amérique. Souvenez-vous de ce dégoûtant scandale sexuel entourant ce haut dirigeant aux initiales de poulet frit indigeste. Eh bien, sa loyale épouse l’a défendu bec et ongles dans la tempête. Parfaitement.

Mais si vous voulez mon avis, nul besoin de traverser l’Atlantique pour se convaincre de l’importance, pour une femme, de savoir garder le silence en temps opportun. Qu’il vous suffise d’apprendre que ma mère qui, entre vous et moi, connaissait le nom, l’adresse et le statut de chacune des maîtresses de mon père, n’a jamais cru bon de lui mentionner qu’elle était au courant de leur existence. Connais ton ennemi, a dit je ne sais plus qui. Quand elle flairait l’aventure extraconjugale et que, d’un seul coup, elle avait la désagréable impression de dormir à trois dans le lit conjugal, je peux vous dire qu’elle ourdissait sans tarder une stratégie antimaîtresse qui ne nous a jamais échappé, à nous les enfants. Un véritable plan d’action qui, tout au long de leurs cinquante ans de mariage, a semblé porter ses fruits.

Affichant une insouciance presque indécente étant donné les circonstances, mais en réalité secrètement assaillie par une terrible colère mêlée de chagrin, ma mère s’arrangeait pour que notre petit bungalow, acquis au prix de privations constantes, devienne plus que jamais, pour son mari, un havre de paix. Après ses dures journées à l’usine et, il faut bien le dire aussi, ses escapades de dévergondage dans des motels miteux et sordides longeant l’artère principale de notre banlieue, notre père finissait par rentrer pour se laisser choir dans son La-Z-Boy juste à temps pour The Price is Right.

Home Sweet Home.

Quand il y avait apparence d’infidélité, comme on dit qu’il y a apparence de pluie, ma mère faisait confiance à l’adage qui prétend qu’on retient un homme par l’estomac. Elle qui n’était pourtant pas cordon-bleu, suivait à la lettre les recettes qu’elle trouvait dans L’Encyclopédie de la cuisine de Jehane Benoît et multipliait les nouveaux mets et les petits plats préférés de son époux, pour notre plus grand plaisir à tous. À vous je peux bien le dire, c’était presque de quoi nous réjouir de deviner, rien qu’à l’arôme appétissant se répandant dans la maison, qu’une cocotte venait encore de débarquer dans la vie de notre père.

Puis le matin, dès qu’elle avait enfin poussé le petit dernier hors de la maison sur le chemin de l’école, ma mère courait jusqu’au centre commercial faire l’achat de nuisettes vaporeuses et de talc parfumé, avant de finir sa tournée sur une chaise de salon de coiffure pour s’y faire faire une minutieuse mise en plis.

Vous pouvez rire. Mais ça vous bouchera certainement un coin d’apprendre qu’aux premières nouvelles, les maîtresses finissaient par s’évanouir dans la nature sans laisser de traces. Jusqu’à la prochaine, évidemment. Et jusqu’à ce que l’âge rende éventuellement mon père incapable de les honorer toutes, le laissant morose et humilié de devoir abandonner son titre d’étalon du quartier.

Pour ma mère, il a suffi d’être patiente. Et puis, comme elle me l’a dit dans un accès d’impudeur au cours des derniers jours de sa vie: «Les maîtresses, ma fille, c’est comme des cuillerées d’huile de foie de morue; c’est toujours la première qui est la plus difficile à avaler.»

* * *

Vous vous demandez sûrement comment je prévoyais me dépatouiller pour avoir enfin le fin mot de l’histoire avec Julien. Eh bien, engagée à fond dans ma détermination à découvrir la vérité, je commençai par passer le reste de la soirée à l’épier du coin de l’œil en quête du moindre signe pouvant trahir sa culpabilité. Malgré ma perspicacité pourtant légendaire et mes efforts pour ne rien laisser passer qui puisse être un indice, je ne voyais vraiment rien en mon mari qui risque de m’alarmer.

Tout bien réfléchi, c’était toujours le même homme, celui que j’avais marié il y a plus de vingt-trois ans. D’ailleurs, je dois dire que sa silhouette, quoique légèrement alourdie par le passage des années, reste remarquablement enviable pour celle d’un homme s’approchant de la cinquantaine fatidique. Vous n’avez peut-être pas eu la chance de vous en rendre compte cette nuit, et personne ne songerait à vous en blâmer vu le contexte, mais il y a chez Julien un mélange de sophistication et de rusticité qui surprend. Une sorte de raffinement physique, j’oserais dire, équarri par des années de football universitaire et un passage dans l’armée. Bref, une nature de dandy dans un corps de guerrier. Et bien qu’il soit impossible à qui que ce soit de nier que, sous l’ombre drue de la barbe soigneusement rasée, sa mâchoire perd en carrure, le visage de mon mari reste impressionnant de beauté et de caractère.

Tout en tournant les pages de mon Vogue sans vraiment y porter attention, je regardais Julien croiser et décroiser ses jambes athlétiques sur le pouf assorti à la causeuse. Comme à son habitude, il avait malheureusement retiré ses John Lobb, laissant ainsi voir ses pieds revêtus de chaussettes de fil d’Écosse, les seules qu’il ait jamais accepté de porter en été et que je commande par dizaines de paires à la fois dans une mercerie anglaise. C’est une manie qui me tourne littéralement en bourrique, c’est bien le moins que je puisse dire. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais, à mes yeux, rien ne détruit autant le désir d’une femme pour son homme que de le voir déambuler en chaussettes. On dirait un chevalier sans épée, tiens, ou encore un soldat sans fusil, un pompier sans incendie, Guillaume Tell sans son arc. Vous pigez? C’est quand même fou tout ce pouvoir érotique et social dans une simple paire de souliers, ne trouvez-vous pas? En tout cas, je peux vous certifier que j’ai eu beaucoup de mal à me retenir de lui faire des reproches, ce soir-là. Mais comme je m’en abstiens tous les soirs, j’ai pu vite me raisonner.

Eh bien, oui, c’est comme ça. Inutile de me regarder avec ces yeux de merlan frit. D’abord, disons que Julien n’est pas homme à tolérer les réprimandes sans rouspéter. Je l’ai maintes fois appris à mes dépens au début de notre union. Oui, ma chère. Tout comme j’ai vite compris que la faculté d’adaptation dont on parle tant dans les cours de préparation au mariage, ça ne concernait finalement que moi.

Pour y avoir beaucoup réfléchi, je peux vous assurer que le sentiment de grandeur d’un homme dépend du savoir-faire de sa femme à en entretenir chez lui l’illusion. Ne cherchez pas plus loin. Mais, grand Dieu, quelle chose fragile que celle-ci! Vous y touchez à peine du bout du doigt que, comme un château de cartes, l’échafaudage de fatuité et d’omnipotence se met à vaciller dangereusement quand ce n’est pas qu’il s’écroule carrément. Et ne vous cassez pas la tête, attaquer l’ego d’un homme est un affront dont vous ne pouvez sortir indemne. Point. Croyez-en ma parole.

Bien sûr, je ne doute pas un seul instant que les millions de flèches que vous seriez tentée de lui lancer, avec l’arc tendu de votre colère, vous apporteraient certainement tout autant de satisfactions délicieuses. Mais il ne faut pas se leurrer. Ces flèches sont des boomerangs, ma fille, tâchez de vous en rappeler. Des boomerangs qui se retournent contre vous pour ajouter un peu de faix aux avanies que votre homme se réjouit secrètement de vous infliger. Osez le moindre reproche et, de fait, voilà que vous en êtes quitte pour une punition qui dure des jours – que dis-je, des semaines – et qui se traduit en bouderies de toutes sortes et en une multitude de petits sadismes. Seigneur! Avez-vous déjà porté au compte de votre mari l’achat d’une robe neuve après avoir osé vous montrer déçue de lui ou contrariée? Si oui, vous savez comme moi que vous avez dû y renoncer et la rapporter illico d’où elle venait. Sinon, eh bien! vous voilà prévenue. Bonne chance. Franchement, c’est tout ce que je peux dire.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là, je suis restée coite en tentant de poser mon regard ailleurs que sur ces satanées chaussettes. De toute façon, j’avais d’autres chats à fouetter. Qu’est-ce qu’un accroc aux bonnes manières quand le pire est à craindre? Non mais, quelle folle, voulez-vous bien me dire, quelle idiote peut bien partir en guerre contre de ridicules chaussettes alors que son mariage lance des S.O.S. en lettres lumineuses?

* * *

Finalement, ce n’est que vers la fin de la soirée, quand j’ai vu Julien fourrager dans son porte-documents bourré de dossiers et d’enveloppes, que l’idée que je croyais être de génie me frappa de plein fouet. Franchement, je me suis d’ailleurs étonnée de ne pas avoir pensé à ça plus tôt. Toute à mon excitation et à mon soulagement de croire avoir enfin trouvé une explication probante à ce maudit tube de rouge à lèvres, je me promis que, dès le lendemain matin, j’allais procéder en personne à des vérifications scrupuleuses, question de ne donner à aucun doute la chance de subsister.

J’étais, à la suite de cette illumination, si convaincue de l’innocence de Julien, que j’abandonnai immédiatement mes observations de fin limier et allai me lover contre lui sur le canapé pendant les informations télévisées. Je suis même allée jusqu’à lui caresser les cheveux pendant de longues minutes comme il aime tant que je le fasse. C’est vous dire.

Plus tard, pendant qu’il s’affairait en sifflotant à ses ablutions du soir, j’ai rangé discrètement le mystérieux rouge à lèvres dans une boîte à chapeaux au sommet de mon armoire à chaussures, bien à l’abri des regards. Vers vingt-trois heures, comme à peu de choses près tous les soirs, sauf bien entendu ceux où l’accaparant dossier d’acquisition le retient à l’extérieur jusqu’à très tard dans la nuit, Julien s’assoupit avec le vacarme propre à tous les dormeurs avinés pendant que, de mon côté, je préparai en secret des plans dont je n’aurais jamais cru être capable.

La fin justifie les moyens.

Dans le rayon de lune qui éclairait toute la pièce, je mis au point en feignant de dormir les questions qui m’apporteraient les réponses rassurantes que j’étais certaine d’obtenir, et dont j’avais tant besoin – ça ne me gêne pas du tout de le dire – pour enfin retrouver la paix.

Lorsque le réveil a sonné, vous vous doutez bien qu’il y avait déjà longtemps que je ne dormais plus. Couchée sur le dos depuis les balbutiements de l’aube, j’observais les lentes et subtiles variations chromatiques du ciel teintant la couleur des murs. De gris qu’ils paraissaient dans la pénombre de la nuit, ceux-ci devinrent tour à tour violets, roses et orangés, jusqu’à ce que le plein soleil de sept heures les rende presque jaunes et éclatants de lumière.

Bien après le départ de Julien, mais à peine sortie du lit, je décidai de la tenue que j’allais porter pour me rendre sans préavis à son bureau en fin d’avant-midi, tel que j’en avais décidé la veille. Je sais que cela vous semblera superficiel et complètement vaniteux, mais j’étais préoccupée de paraître à la hauteur de mon statut de femme de président des Aciéries Delacroix. Il était hors de question que mon apparence suscite le moindre jugement critique, et qu’après mon passage, les employés colportent avec une pointe de malveillance la rumeur voulant que «la femme du grand patron se laisse aller».

Même en sachant que l’extrême chaleur des derniers jours m’aurait amplement justifiée de porter une simple robe soleil de piqué de coton, j’optai pour un tailleur crème Dior récemment acheté à New York et des Manolo de cuir caramel qui me font la jambe longue et la cheville fine. Ce n’était quand même pas le moment de lésiner sur les effets. Maquillée et coiffée comme il se doit, je quittai la maison en laissant derrière moi le sillage de Fleurissimo dont je fais ma signature olfactive tous les matins depuis que j’ai appris, en lisant Allure, qu’il avait été conçu expressément pour la princesse Grace à l’occasion de son mariage au prince Rainier. Je pris ensuite la route en direction du bureau de Julien qui allait être, j’en étais certaine, on ne peut plus intrigué de m’y voir.

Lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvrit, je me dirigeai vers le comptoir de la réception d’un pas assuré qui, ma foi, me surprit moi-même étant donné la nervosité qui me gagnait. Pour tout dire, j’avais la désagréable sensation de marcher comme on se rend au cabinet de l’oncologue, à la rencontre d’un diagnostic crucial.

Cependant, je peux vous garantir que rien n’y paraissait. Devenue avec les années experte dans l’art de camoufler mes états d’âme et de déguiser mon manque de confiance en un aplomb inébranlable, j’occupais mon espace et même un peu plus avec la plus crédible des assurances. Tant mieux, pensais-je, car ce que j’espérais dégager, justement, c’était une impression de femme au-dessus de ses affaires. L’image d’une épouse ne doutant pas une seule seconde de s’être acquis par alliance tous les droits de débarquer sans s’annoncer dans l’antre professionnel des employés de son mari, et d’attendre de ceux-ci sinon une révérence, à tout le moins une déférence empressée. Ne sourcillez pas, j’exagère à peine.

Bon. Avant que vous ne me posiez la question, je peux tout de suite vous dire que non, passer pour snob ne m’a jamais embarrassée le moins du monde. La vérité, c’est que si je ne m’étais pas créé ce bouclier pour me protéger de l’univers entier, je crois bien que je serais morte depuis longtemps. Mon épitaphe aurait pu se lire comme suit: Morte de s’être laissée voir. Ou encore: Morte de honte. Ce qui aurait été tristement encore plus juste, si vous voulez mon avis. Et je ne plaisante pas.

Non, mais c’est vrai, j’imagine qu’il faut s’aimer soi-même et être drôlement convaincu de sa valeur pour ne pas sans cesse éprouver le besoin de percevoir les autres comme des moins que rien. Sincèrement, je n’ai pas de peine à croire qu’il faille une sacrée confiance en soi pour tenir en respect les voix du mépris et du triomphalisme qui ont pourtant, comme chacun le sait, le pouvoir d’anesthésier votre douleur de vivre.

Que pourrais-je dire d’autre, tandis qu’on y est? Que le contact humain, porté aux nues par tous les psys de ce monde qui y voient l’essence même de la vie, m’a toujours été un supplice. Il n’y a pas à dire, quelle incohérence pour une femme qui craint la solitude plus que la mort!

C’est d’ailleurs pour éviter qu’il ne me pénètre que je fais toujours en sorte que le regard des autres trouve à s’attarder longuement sur la surface de mon être. Car qui est ébloui par les bateaux dansant sur les lames argentées de l’onde ne voit pas les monstres marins s’agiter sous les flots. Partons, la mer est belle. Le principe est simple: tant qu’on en reste aux apparences, qu’on détaille les bijoux, la coiffure et les artifices dont je me pare, comme d’autres vont au front pourvus d’une armure, on laisse tranquille la substance, aussi friable et fragile qu’un craquelin de blé entier. Moi je sais bien que, sous mes allures pédantes et mon apparente suffisance qui réussit toujours à en jeter, il n’y a qu’une enfant esseulée, apeurée dans le noir.

Eh bien! oui, disons-le, aussi bien l’admettre. Je suis la reine des chiantes. Si tant est que de faire dans mon froc à l’idée de finir mes jours seule me donne droit à ce titre.

* * *

Je me tenais donc droite et altière devant Huguette Loiselle qui occupe le même poste de secrétaire réceptionniste depuis plus de vingt ans, et qui exige d’être appelée «Mademoiselle» malgré sa soixantaine bien sonnée; allez savoir pourquoi. Dès qu’elle m’aperçut, elle se leva d’un bond et, sans attendre, retira de son oreille son dispositif téléphonique, mettant ainsi un terme à la conversation qu’elle avait avec ce qui m’a semblé être une collègue d’un autre département.

Tout en essayant de soustraire à ma vue le petit sac Ziploc dont provenaient les morceaux de carottes qu’elle mâchouillait sous cape et qu’elle mit soudain une énergie folle à tenter déglutir au plus vite, Mademoiselle Loiselle lissa du plat de la main sa jupe d’acrylique et tira nerveusement sur l’ourlet de son pull à motif végétal. Sur un ton que je m’efforçai de garder naturel, j’y allai de généralités d’usage. «Huguette, ma parole, mais vous rajeunissez sans cesse!» fis-je en constatant qu’elle avait en fait pris un sacré coup de vieux. Puis, avant même qu’elle en ait fini avec sa litanie de remerciements confus et maladroits, j’annonçai, comme pour y couper court, que je souhaitais voir Martine, l’adjointe personnelle de mon mari. Admettez que peu de choses procurent autant de plaisir que d’enfoncer un interlocuteur bredouillant dans son terrible embarras.

* * *

Je ne voudrais surtout pas avoir l’air de manquer de charité ni sembler faire des déclarations à l’emporte-pièce, mais il faut que vous sachiez que Martine est une mocheté. Enfin, pas tout à fait. Car je ne nie pas qu’elle puisse exercer un certain attrait. Je ne suis pas complètement aveugle. Disons que, pour un homme qui sait se contenter de peu ou qui, tout simplement, ne peut lui-même espérer attirer mieux, je conçois parfaitement que cette fille puisse sembler séduisante. Pour tout dire, elle est plutôt bien roulée. Elle a de jolies jambes fines, ainsi qu’un petit derrière rebondi qu’elle balance habilement de gauche à droite en marchant sur ses talons hauts dans un bruit de métronome. Et puis, il faut aussi reconnaître que, nichés dans les soutiens-gorge à balconnets que l’échancrure de ses corsages laisse deviner, les petits seins de Martine, fermes et arrogants, réussissent à jeter aux yeux des hommes la poudre nécessaire à les faire saliver.

Vous pouvez me croire, n’eût été ce vulgaire tatouage qu’elle arbore à la cheville et ces affreuses chaussures à plateforme bon marché qu’elle s’obstine à porter, j’avoue qu’elle s’en sortirait franchement pas mal. Et comme elle n’accuse aucun surpoids, ce qui ajouterait à coup sûr de la disgrâce à son style déjà douteux, je reconnais que l’ensemble est assez défendable. Surtout vu de dos, si vous voyez ce que je veux dire. Parce que dès que ce visage se tourne vers vous, comme fendu en deux par un nez qui ne vous rappelle rien de moins qu’un poignard, vous êtes immédiatement décontenancé, pour ne pas dire frappé d’horreur. Jusqu’à ce que, rapidement, un profond sentiment d’empathie s’empare de vous par surprise et vous fasse presque monter les larmes aux yeux.

Vous pouvez me croire, on ne souhaite pas ça à personne.

Alors vous comprendrez que je n’aie pas tiqué de jalousie un seul instant lorsque j’ai appris, l’année dernière, qu’il arrivait à Julien de déposer Martine à la station de métro la plus proche, à la fin d’une journée de travail particulièrement longue. Au contraire. J’admire chez Julien cette propension à rendre service, cette gentillesse qui n’est pas si courante chez les hommes de son rang et de sa culture. Je connais de grands dirigeants d’entreprise qui préféreraient mourir plutôt que de faire asseoir dans leur automobile de luxe la petite secrétaire ou la dernière des commis comptables du bureau, de crainte que la classe sociale de l’une ou de l’autre ne soit, telle une varicelle, hautement contagieuse.

Quoi qu’il en soit, c’est en me rappelant ce fait somme toute anodin que je m’étais absolument convaincue que le tube Saint Laurent trouvé dans l’automobile de Julien ne pouvait qu’appartenir à Martine. Qu’emmenée un soir à son bord jusqu’à la station de métro, elle l’avait sans doute rangé dans le coffret par distraction, pour ensuite l’oublier complètement. C’était la seule explication possible.

Alors, nul besoin de m’étendre sur l’ampleur de la déception qui m’étreignit lorsque j’appris que Martine n’avait en fait jamais posé les fesses sur la banquette de la Maserati.

– Comment trouvez-vous le nouveau bolide de mon mari? m’étais-je enquise auprès d’elle sur un ton amical et faussement détaché, dans le seul but de lui tirer les vers du nez.

– Oh! Je ne l’ai pas encore vu, madame Delacroix, avait laissé tomber Martine. J’ai ma propre voiture depuis l’hiver dernier. Mais on me dit que c’est un véhicule franchement spectaculaire. Vous en avez de la chance!

Mon cerveau gela à Je ne l’ai pas encore vu. La suite n’avait aucune importance. Rien de ce que Martine eut pu dire après ça n’aurait pu me sortir des ondes de choc dont j’étais prisonnière. Voilà que, par le pouvoir d’une simple petite phrase de rien du tout, j’en étais réduite à retourner à la case départ.

Je ne l’ai pas encore vu…

Je ne sais toujours pas comment, mais j’ai trouvé le courage de demander à Martine de me faire les photocopies des recettes de Ricardo dont je prétendais avoir besoin et qui n’étaient en fait qu’un prétexte à ma visite. J’ai fourré les trois ou quatre feuilles dans mon sac à main sans demander mon reste et j’ai pris la direction de la sortie, cramoisie, sans aucun doute, et au bord des larmes.

* * *

Je me précipitai donc hors de l’immeuble sans avoir résolu l’énigme du rouge à lèvres et sans même avoir vu Julien, dont la porte du bureau était demeurée mystérieusement close durant toute ma visite. Ce qui n’était rien pour m’apaiser, cela va de soi. Était-il en réunion de première importance, me demandais-je, ou s’était-il absenté de ses quartiers pour aller retrouver clandestinement une belle inconnue et s’ébattre avec elle dans la literie blanche et amidonnée d’une chambre d’hôtel?

Alors que je n’avais jusque-là jamais mis en doute l’emploi du temps de mon mari, voilà que je l’imaginais s’évadant de ses fonctions pour aller batifoler sans remords en plein cœur de la journée. Seigneur Dieu, me dis-je, faites que je ne sois qu’au cœur d’un terrible cauchemar. Je vous en supplie, faites que je me réveille enfin; sortez-moi au plus vite de ce drame. Allumez la lumière, quelqu’un!

Adossée au mur de pierre où je tentais de reprendre mon souffle, j’estimai que j’avais tout intérêt à me ressaisir. Car ma panique, aussi dévastatrice fut-elle, ne me privait en rien de la distance nécessaire à me voir devenir l’une de ces jalouses pathologiques qu’on voit dans les séries B. Celles qui finissent toujours menottes aux poignets, démasquées par le si habile lieutenant Colombo onze minutes avant le tirage télévisé en direct du Lotto 6/49.

Ma raison avait beau tenter par tous les moyens de calmer mon affolement, je ne vous cacherai pas que je me sentais à la fois ridicule et vaine, tout autant que furieuse et exaspérée. Je n’aurais su dire exactement pourquoi, mais j’avais depuis la veille la désagréable impression que Julien m’échappait. Que quelque chose s’ourdissait à mon insu, une chose grave et déterminante dont il fallait à tout prix que j’arrête la course si je voulais éviter le pire. Le pire étant de perdre Julien aux bras d’une autre femme, cela va sans dire.

Je farfouillai dans mon fourre-tout jusqu’à ce que mes doigts repèrent le flacon de Xanax. J’avalai un cachet en vitesse qui, dans ma gorge serrée par l’inquiétude, resta légèrement coincé avant de se désagréger tant bien que mal.

Franchement, à ce stade-là de l’affaire, n’importe quel médecin psychiatre m’aurait déclarée paranoïaque sans y penser à deux fois. Et je vous avoue avoir eu moi-même quelques doutes en ce sens-là. Pour tout vous dire, il m’est arrivé souvent de penser être détraquée ou à tout le moins victime de fabulations excentriques et déraisonnées. Après tout, soupçonner son mari d’adultère sur la foi d’un simple rouge à lèvres oublié, et dont personne d’autre que soi ne semble se soucier, peut paraître excessif et même un peu tordu, je ne vous le fais pas dire.

Mais sachant ce que l’on sait tous maintenant, et même si j’admets ne pas mériter le trophée de la plus grande clairvoyance conjugale, j’estime qu’on pourrait être justifié de me coiffer du titre de l’intuitive de l’année. Car le dénouement de toute cette affaire, quoi qu’on en dise, prouve bien que je ne suis pas aussi cinglée qu’on aurait pu le croire.

Je finis par faire quelques pas en respirant un bon coup. Dehors, l’heure méridienne incitait les badauds à chercher du répit sous les parasols des terrasses ou à s’allonger sur un coin de verdure à l’ombre des grands arbres des parcs. L’asphalte cuisant sous le soleil de plomb laissait monter ses vapeurs torrides, brouillant ainsi davantage le paysage urbain dont la netteté des contours s’étiolait déjà sous le smog. C’était une de ces sales journées où le poids de la chaleur s’abat sur vous comme un effondrement de briques dès que vous quittez la fraîcheur des lieux climatisés. Un de ces horribles jours de canicule extrême où les odeurs aigres et intimes des citadins poisseux s’unissent aux relents des ordures pour vous attaquer à grands coups de bouffées suffocantes.

Les cheveux collés au front par la sueur, des enfants turbulents pataugeaient dans la fontaine de la Grande Place sous le regard indulgent des policiers de quartier, tandis que, postés sur leur triporteur à l’angle des rues achalandées, des glaciers ambulants faisaient des affaires d’or. Bref, la vie suivait son cours pendant que la mienne était en suspens depuis la veille, comme paralysée par l’infidélité dont je suspectais mon mari et dont la seule évocation me glaçait le sang malgré l’étuve qu’était devenue la ville.

J’échappai à cet enfer en m’engouffrant dans ma voiture aussi vite que possible. Le cœur gros et l’esprit tourmenté, je pris le chemin de la maison pour procéder à mon long et minutieux rituel de beauté en vue du bal se tenant ce soir-là. Vous l’aurez deviné, je comptais bien y être la plus belle afin d’éclipser toute autre femme sur laquelle Julien pourrait être tenté de poser les yeux, y compris, bien évidemment, Miss Hibiscus elle-même. Surtout advenant qu’elle fasse partie des convives.

Ce n’est qu’en chemin que je décidai de faire un saut chez Holt, soudainement aux prises avec la peur que mes kilos récemment gagnés ne m’empêchent de porter pour cette soirée une magnifique robe blanche Valentino, achetée spécialement pour l’occasion. Quoi de pire que de ressembler à une patate tentant de se glisser dans une cosse de haricot?

Ne croyez surtout pas que j’exagère. Il y a de ces splendeurs d’étoffe qui ne pardonnent rien et qui font exprès, dirait-on, comme par pure mesquinerie, de révéler la moindre expansion de vos cellules adipeuses.

Assise sur le siège de cuir, ficelée par la courroie de ma ceinture de sécurité tel un rosbif bardé de lard, me semblait-il, j’observais, horrifiée, les petits bourrelets de graisse qui cherchaient à fuir vers le haut la contention de ma jupe crayon. Franchement, je crois que de toute ma vie je n’ai jamais autant regretté les indulgences gourmandes que j’ai pu m’accorder. Je peux vous garantir que si j’avais su, au moment de planter mes dents dans les foies gras de canards, les pâtes de toutes sortes et les profiteroles qui ont ponctué nos dernières vacances, que j’aurais à me battre pour garder Julien, je m’en serais tenue à d’ennuyeuses salades au risque même de me voir transformer en lapin. Mais le mal étant fait, je fis simplement mon mea-culpa avec toute la philosophie dont j’étais encore capable et décidai de tenter de réparer les dommages en me rabattant sur les subterfuges vendus à prix forts.

Après avoir laissé mon automobile au voiturier, je traversai en vitesse le rayon des importations européennes et celui des grandes collections américaines jusqu’à ce que, à bout de souffle et les mains moites, je trouve enfin ma conseillère habituelle. Tout en l’entraînant dans le département des dessous, je lui confiai à l’oreille l’embarras dans lequel mes récents abus gastronomiques m’avaient plongée. La pauvre qui, dois-je le dire, n’en était visiblement pas à sa première requête du genre, m’offrit son aide providentielle sans même que ne se trouve perturbé le flegme qui lui permet de toujours prononcer les mots justes auprès d’une clientèle vaniteuse et exigeante. D’un air qui en disait long sur son expertise en la matière et qui ne laissait place à aucune protestation, elle me présenta une horrible combinaison amincissante capable, si on en croit les publicités qui en vantent les vertus, de faire disparaître en apparence cinq kilos dans le temps de le dire. Ni plus ni moins que la Houdini de la gaine. De grâce, ne riez pas.

Je m’empressai de payer discrètement l’immonde et beige objet d’élasthanne qui, aussi flasque et répugnant que l’aurait été le scalp de Bruce Willis, s’avachissait sans retenue sur le comptoir de plexiglas. C’est donc accablée de honte, il est vrai, mais ravie de pouvoir malgré tout camoufler les raisons de mon humiliation, que je pris la direction de la sortie, confiante de pouvoir faire croire à tout un chacun que je n’avais rien perdu de mon enviable minceur.

En chemin, tandis que mon regard s’attardait sur le présentoir Hermès niché à l’autre bout du magasin, la vendeuse s’approcha de moi. Visiblement heureuse d’avoir l’occasion de converser, d’une voix délicate et dans le simple but d’être gentille, elle me posa une question qui sema en moi le germe d’un ouragan d’inquiétude: «Alors, madame Delacroix, avez-vous aimé le carré de soie offert par votre mari?»

Devant ma mine interdite et mon malaise qui devaient être aussi évidents que le nez au milieu du visage, et qu’elle interpréta sans doute comme une réponse négative, la jeune fille crut bon de renchérir, estimant probablement être de bon ton de prendre la défense de mon mari. «Monsieur Delacroix a longuement hésité, ajouta-t-elle. Si vous saviez tout le temps qu’il a pris pour faire son choix! J’espère qu’il vous a plu…» Et patati et patata.

Sincèrement, je ne savais pas du tout de quoi elle parlait. À moins que ma mémoire ne m’ait joué des tours, il ne faisait aucun doute que Julien ne m’avait jamais offert de carré de soie Hermès. Il m’avait bien donné, il y a douze ans, un fichu Ferragamo acheté à Florence lors d’un de ses voyages d’affaires, mais un carré Hermès, non, ça, jamais.

Dans un effort pour pourvoir de sens ce qui, de toute évidence, ne semblait pas en avoir, mon esprit se mit alors à s’activer. En l’espace d’un éclair, des questions se bousculèrent dans mon cerveau surchauffé. Julien avait-il acheté ce foulard en vue de mon anniversaire devant avoir lieu trois jours plus tard, ou l’avait-il tout simplement acheté pour sa mère, qu’il aimait bien gâter à l’occasion? Mais de tous les questionnements, vous vous en doutez bien, un seul m’importait. Se pourrait-il que mon Julien, mon mari, l’homme de ma vie, ait fait l’achat de ce mythique carré de soie pour en faire cadeau à Miss Hibiscus?

Oh! madame. Figée sur mes deux jambes devenues soudain si lourdes qu’on les aurait crues coulées dans le béton, quoique aussi tremblante entre les étals de marchandise qu’un chien yorkshire devant le vétérinaire, je m’accrochais à mon petit sac d’emplettes tel un noyé à son sauveteur. Si vous saviez comme je pouvais aisément imaginer la scène, et avec quelle précision je la percevais, elle, du haut de sa redoutable vingtaine, tout euphorique de se faire offrir un tel objet de luxe!

Même en écarquillant bien les yeux, même en sursaturant mon regard de la lumière criarde des néons du magasin, voilà que je ne pouvais l’empêcher de se dessiner devant moi, plus vraie que vraie. Dans toute l’impudeur et l’insolence de sa jeunesse, je la voyais exprimer sa reconnaissance à Julien. Penchée en avant, le foulard de soie noué au cou et le visage bordé de chaque côté par la braguette ouverte de mon mari, elle le gratifiait à son tour de l’un des plus grands luxes qui soient, de l’un des plaisirs les plus prisés des amants cinquantenaires et fatigués, c’est-à-dire une fellation purement altruiste, volontaire et appliquée, sonore, propre et sans bavure.

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