Le pot au rose

Dominique Bertrand · Chapitre 6 sur 10

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Le pot au rose

Chapitre 5

 

 

Cocuerusee.com, ça vous dit quelque chose? Si je vous demande ça, c’est que vous avez tout à fait le profil de la lectrice du magazine Nana qui, dans un article des plus pertinents, recommandait chaudement ce site Internet dont on dit qu’il fait fureur en France. Jeune femme amoureuse, branchée et curieuse, c’est vous tout craché, ça, non? En tout cas, je suis tombée sur cette référence pour le moins inusitée en feuilletant une vieille édition oubliée au fond de ma valise Vuitton, et où était publié un papier portant sur les signes d’infidélité masculine. Le genre de reportage qui, en plus de semer le doute chez toutes les femmes, met la plupart du temps les maris trompeurs en rogne. En quelques pages, on y passait au crible les habitudes des mecs infidèles tout en invitant leur épouse à jouer les espionnes pour enfin les épingler.

On pourra bien se moquer de la qualité de mes lectures tant qu’on voudra, je m’en tape royalement. Sincèrement, j’ai toujours pensé que ce n’est pas dans Le Monde diplomatique ou Courrier international qu’on risque de trouver les renseignements les plus profitables. Entre vous et moi, à quoi bon se faire dicter quoi penser si personne ne vous dit que faire quand vous vous noyez dans le purin? Tout le monde sera d’accord pour dire que, lorsque le bateau prend l’eau, l’heure n’est pas à philosopher ou à pérorer. À quoi sert la masturbation intellectuelle si, au bout du compte, il n’y a plus personne à baiser à la maison faute d’avoir réagi à temps. Je ne vois pas le mal qu’il peut y avoir à saisir une bouée de sauvetage de temps à autre sans se questionner sur le pourquoi du comment.

D’ailleurs, si vous voulez mon avis, je trouve parfois les intellos drôlement plus habiles à décortiquer ce qu’ils appellent «les grands enjeux de société» qu’à gérer correctement leur vie personnelle. Prenez par exemple cet éminent journaliste, spécialiste de l’environnement qu’on entend sur toutes les tribunes, devenu rien de moins qu’une star des médias. Eh bien, sa grande expertise en matière de développement durable ne l’a pas empêché de se faire piquer sa femme par l’acteur chauve et hilarant dont toutes les filles sont folles. Parfaitement, ma chère. C’est en tous cas ce qui était écrit à la une du Vedettes d’ici la semaine dernière. On peut dire qu’il a l’air fin, maintenant, l’écolo en solo. Laissez-moi vous le dire. Développement durable, mon œil. Matrimonialement parlant, s’entend. Les affaires publiques, je veux bien, mais quand le diable est aux vaches dans vos affaires privées, il y a peut-être lieu de revoir vos priorités.

Enfin, c’est mon point de vue.

Quoi qu’il en soit, je préfère vous rassurer tout de suite. L’idée de consulter un site pareil ne me serait jamais venue à l’esprit avant de lire le Nana. Pour tout vous dire, je ne savais même pas qu’il en existait de semblables. Mais quand j’ai jeté un coup d’œil sur l’encadré Sites utiles et sympas pour nanas, j’avoue que je n’ai pas su résister.

D’abord j’ai été immédiatement séduite à l’idée qu’une femme puisse être à la fois cocue et rusée. J’y ai vu là comme une promesse de dignité, si vous voyez ce que je veux dire, un antidote à mon attentisme. Et puis, la perspective qu’on me prenne par la main pour mener ma petite enquête raffermissait chez moi un courage qui, je l’avoue, commençait à manquer.

Toujours est-il que, dès que j’appuyai sur la touche Enter, l’écran de mon ordi afficha une page tout en couleurs, truffée d’articles, de quiz et de suggestions de lectures sur la question de l’infidélité. Je pensai d’abord que je n’avais pas besoin d’une aide pareille pour découvrir la vérité concernant Julien. Franchement, j’étais déjà convaincue d’être cocue. Mais au bout du compte, je me suis dit: quelle femme suspicieuse peut vraiment lever le nez sur des trucs d’experts pouvant élucider l’énigme qui lui pourrit la vie? Quelle épouse trompée ne ferait pas bon usage de conseils avisés pouvant lui permettre d’en connaître un peu plus sur sa rivale pour mieux la neutraliser? Si on veut la fin, mon amie, il faut prendre les moyens.

De toute façon, ce coaching pratico-pratique arrivait à point. La reddition, ça n’a jamais été ma tasse de thé, comme on dit. Je suis une battante, moi, ma fille. Je sais prendre la balle au bond en plus d’être dotée d’un ressort intérieur qui a le don de s’activer dès le moment où mon défaitisme est sur le point de me mettre K.-O. Ne dit-on pas que, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir?

Installée devant mon portable à la table de la cuisine, j’entrepris donc d’écrire à Bibiane F, la coach de service de cocuerusee.com qui, manifestement, était elle-même une cocue d’expérience. Une sorte de courriériste du cœur brisé, si on veut, déterminée à faire profiter les autres femmes du fruit de ses découvertes et dont la photo, en mortaise, nous la montrait souriante et sûre d’elle-même, auréolée d’une tignasse noire et bouclée un brin vulgaire.

Chère madame Bibiane, écrivis-je, J’ai quarante-cinq ans et, en raison de divers signes très évocateurs,

je suis depuis quelque temps convaincue d’être trompée par mon mari.

Je ne lui ai pas encore parlé de mes soupçons et j’hésite beaucoup à le

faire. Pour l’instant, je n’ai aucun indice concernant l’identité de sa

maîtresse, ce qui me prive des meilleurs moyens de rivaliser avec elle.

Que me conseillez-vous?

Florence.

Chère Flo, répondit Bibiane F dans l’heure, sur un ton on ne peut plus

familier qui me fit tiquer légèrement.

La règle universelle est de ne rien dire tant que tu ne tiens pas de

preuves béton. Si tu n’as que des soupçons à présenter, mieux vaut te la

fermer. Car ton Jules aurait vite fait de récuser une à une tes allégations

avant d’aller supprimer toutes les traces de son infidélité. Ce qui te

laisserait, bien entendu, sans recours aucun pour le confronter une fois

pour toutes. Les preuves qu’il te faut, tu ne les trouveras qu’en fouillant

dans ses affaires: bagnole, tiroirs, armoires, relevés de compte de cartes

de crédit, porte-monnaie, poches de costard, ordinateur. Surtout, ne

néglige rien; tu dois tout passer au peigne fin. Car les preuves les plus

accablantes se trouvent parfois où on s’y attend le moins.

Bonne chance!

Bibiane F

Moi qui ai toujours nourri un profond mépris pour les femmes qui s’adonnent à ce que j’appelle l’espionnage matrimonial, qui ai de tout temps condamné celles que des soupçons d’infidélité ont poussées à faire les poches de leur mari dans l’espoir d’y trouver matière à les accuser d’adultère, voilà que je ne pouvais résister à l’appel de la vérité. Après tout, me disais-je, à quoi servent les scrupules et les principes moraux s’ils vous font courir à votre perte?

Jouer les fortes têtes, on n’a qu’à voir où cela a mené Maria Goretti.

Sur les conseils de cette Bibiane F, qui m’écrivait peut-être du Limousin ou, pourquoi pas, du Pas-de-Calais tant qu’à y être, depuis son petit appartement minable que j’imaginais situé au deuxième étage d’une boulangerie, j’ai donc franchi les limites du jardin secret de Julien. Je commençai par ouvrir le tiroir principal de son bureau où s’entremêlaient l’un dans l’autre, trombones, élastiques, vieilles clés et autres menus objets. À première vue, je ne voyais rien, dans ce petit foutoir typiquement masculin, qui puisse éventuellement me mener à l’affreuse voleuse de mari dont j’étais maintenant certaine de l’existence. Mais je n’allais pas abandonner pour autant. Carmen partie, j’avais tout mon temps pour faire de moi-même une Mata Hari efficace et déterminée.

Ma première trouvaille m’assomma. Dans l’armoire Régence en merisier, bien à l’abri des regards indiscrets, enseveli sous des piles de déclarations de revenus, se trouvait une chose qui piqua instantanément ma curiosité. Pourtant, ce n’était qu’un coffret de métal des plus ordinaires dont le couvercle, maintenu en place par une cordelette de jute effilochée ayant tout l’air d’avoir été manipulée des milliers de fois, avait au fil des ans fini par se tordre et ne plus fermer juste. J’extirpai le boîtier de sous l’amoncellement de documents pour ensuite le déposer sur le bureau. L’odeur de poussière qui en émanait, mêlée à des relents de cigare, donnait à penser qu’il se trouvait dans les affaires de mon mari depuis déjà longtemps.

Je n’attendis pas d’être assise sur le fauteuil de cuir pivotant de Julien pour découvrir ce que le mystérieux coffret renfermait. Je pris une grande inspiration, frottai contre mon pantalon la paume moite de mes mains et dénouai la ficelle en la faisant du même coup glisser prestement sous le poids de la boîte, ce qui produisit un bruit de fermeture à glissière et une volée, dans l’air, de particules de jute tourbillonnantes qui me firent éternuer.

Franchement, je m’attendais à tout, sauf à ça. Pour tout dire, je ne savais pas trop quoi penser de cette découverte qui me rendait à la fois inquiète et rassurée, troublée autant que soulagée. Car si le contenu de ce coffret était en apparence absolument insignifiant et innocent, il levait le voile, tout bien réfléchi, sur certains goûts dont j’ignorais l’existence chez Julien et qui approfondissaient le fossé qui me semblait s’être creusé entre nous au cours des ans.

Perplexe, j’étais devant une impressionnante collection de photos inédites de Marilyn Monroe dont quelques-unes, protégées par des enveloppes de papier de soie et valant sans doute une véritable fortune, étaient l’œuvre du fameux photographe Milton Greene. Moi qui espérais tant obtenir des réponses de mes fouilles, voilà que celles-ci suscitaient plutôt une série de questions angoissantes. Les préférences de Julien avaient-elles tout simplement changé, ou portaient-elles depuis toujours sur les allumeuses blondes et pulpeuses? Après tout, se pouvait-il que je n’eusse jamais été pour lui qu’un pis-aller, qu’à défaut de pouvoir jeter son dévolu sans faire scandale sur une pétasse provocante au décolleté débordant, Julien se soit stratégiquement tourné vers moi, plus conforme aux attentes de son milieu professionnel ainsi qu’à celles de ses proches? Tout était possible, comme on dit.

Ces réflexions éparpillées soulevaient chez moi une interrogation essentielle. Julien m’avait-il choisie avec son sexe ou avec sa tête? Avait-il suivi, en m’épousant, la voie de la raison ou l’appel de la chair? J’avais beau retourner la question sans relâche dans mon esprit, je n’arrivais pas à déterminer laquelle de ces options était pour une femme la plus souhaitable et la moins humiliante. Vaut-il mieux être préférée par un homme pour les besoins de sa libido ou pour ceux de sa réputation? Avouez, ma chère, qu’on s’y perd.

Chose certaine, le silence de Julien entourant cette collection de photos ne me disait rien qui vaille. Qu’il n’y ait fait référence en aucune occasion en toutes ces années de mariage, qu’il ne l’ait même jamais évoquée prouvait hors de tout doute qu’il s’en sentait coupable et peut-être même honteux. Qui sait si ces clichés montrant une Marilyn dégoulinante de glamour et irrésistible de minauderies n’étaient en fait que la porte d’entrée d’un monde glauque et suintant de testostérone.

Je posai sur mes genoux la pile de photos affichant l’actrice tantôt intimidante, tantôt délicate et vulnérable. Par laquelle de ces Marilyn Julien était-il subjugué au point d’en faire une collection de photos? Rêvait-il dans ses fantasmes inavoués d’être le protecteur de cette femme-enfant dont les maris et les amants ont tant aimé l’émouvante fragilité? Ou aspirait-il au contraire à être l’esclave de la contrepartie de l’icône dont la toute-puissante et souveraine sensualité, capable de jeter un homme à ses pieds comme un chien à ceux de son maître, s’illustrait magnifiquement dans les photos prises d’elle en contre-plongée, la montrant les lèvres rouges et légèrement entrouvertes, comme une promesse de plaisir?

Les solutions qui s’offraient à moi à ce stade-ci de mon enquête ne s’imposèrent pas aussi aisément que je l’aurais souhaité. Moi qui n’ai jamais rien détesté autant que les zones grises, qui donnerais tout pour que la vie m’épargne l’inconfort de l’ambivalence et les réflexions complexes que mon intelligence peine à pratiquer, j’affrontais alors un dilemme pour le moins embarrassant. Laquelle de ces deux facettes de la star devais-je donc tenter d’émuler, et même de surpasser, pour pouvoir m’attirer à nouveau l’exclusivité du désir et de l’amour de Julien? Bref, qui devais-je devenir pour que les exigences du statut de mon mari puissent enfin, en moi seule, rencontrer les voluptés de ses pulsions inavouées, afin que les unes n’aient pas à faire le sacrifice des autres?

Quoi qu’il en soit, je peux vous dire que je n’étais pas au bout de mes peines. Pour ça, non. Cette découverte n’était en fait que la pointe de l’iceberg contre lequel mes illusions étaient en voie de se fracasser. Forte des recommandations de Bibiane F qui m’encourageait à faire fi de mes scrupules, je consultai l’onglet «Historique» de l’ordinateur de Julien, où se déclinait à ma grande stupéfaction une variété de sites pornographiques. Si j’avais pu avoir des doutes quant au véritable usage qu’il faisait de son bureau en s’y enfermant plus d’un soir par semaine, je peux vous garantir qu’ils s’envolèrent alors instantanément en fumée.

Ces scènes de lesbianisme, dont mon mari était manifestement friand et dont je m’obligeai à visionner pour ma noble cause quelques images, avaient toutes en commun de mettre en scène de jeunes femmes blondes et plantureuses dont le visage d’ingénue jurait avec leur corps lourd et charnu. Je ne vous cacherai pas que l’aura de distinction et de raffinement qui a toujours caractérisé Julien en prit soudain, à mes yeux, plein la gueule. Ainsi donc, mon mari était semblable à tous les autres, c’est-à-dire enclin à s’astiquer en cachette devant des images de sexe-symboles à moitié dévêtus. Jusqu’à ce que sa semence finisse par asperger le fond d’un Kleenex tenu de sa main fébrile, il oubliait sa vie, sa femme et ses soucis en laissant la béance d’un slip de dentelle lui faire imaginer un sexe, ou la caméra inquisitrice lui en offrir carrément un à voir – glabre et en gros plan – sous une minijupe.

Seigneur! Pendant que, de mon côté, j’enchaînais les diètes et les restrictions alimentaires dans le seul but de rester pour Julien mince et désirable, alors que je déboursais des sommes folles pour conserver intact le magnifique brun-roux de ma chevelure qui, du moins l’avais-je cru jusque-là, m’avait en partie permis de le séduire, mon mari se faisait littéralement bander en secret sur des images du corps replet de la star la plus peroxydée de toute l’histoire du cinéma, dont on dit même qu’elle habillait la taille seize, et sur celles de centaines d’autres filles tentant désespérément de lui ressembler.

À mon grand désarroi, tout indiquait que c’est avec une femme inspirée de Marilyn que mon mari s’envoyait en l’air, pour une cocotte de ce genre qu’il achetait des cadeaux somptueux. Oui, madame. Tout portait à croire que la rivale qui me donnait tant de fil à retordre n’était en fait qu’une insignifiante blondinette dont les lèvres hibiscus rendaient mon mari fou de désir. Quelle ironie!

Je trouvai du réconfort dans le fait que même John F. Kennedy, lui qui était marié à l’une des icônes d’élégance et de style les plus adulées, n’avait pu résister aux charmes de cette pouffiasse. Charmes qui d’ailleurs semblent avoir ratissé plutôt large. Quand, en quelques années seulement, on fait perdre la tête à un joueur de baseball, à un intellectuel reconnu qui finira tout de même par dire de la starlette les pires horreurs, et à un président des États-Unis, on peut certainement dire qu’on a le sex-appeal vachement polyvalent.

Mais que Julien témoigne d’un intérêt érotique pour Marilyn Monroe me jetait littéralement en bas de ma chaise. Comment quelqu’un pour qui les arts et la culture n’ont plus de secret, pensais-je, un homme dont le raffinement et la sophistication intellectuelle constituent la pierre angulaire de sa personnalité pouvait-il être animé d’aussi frustes penchants? De toute évidence, Julien n’échappait pas à cette propension pour le vulgaire dont héritent la plupart des hommes et dont j’allais devoir tenir compte dans ma stratégie de reconquête amoureuse. Car il était maintenant devenu clair que, aussi antinomiques puissent-ils me paraître, la noblesse et la trivialité cohabitaient en mon mari avec un naturel désarmant.

Bizarrement, je pensai que la découverte de ces photos avait du bon. Parce que si le mystère pesant sur mon couple s’en trouva d’une certaine façon épaissi, il s’en éclaircit tout autant. C’était selon l’angle avec lequel on choisissait de voir les choses. Il était indéniable que cette trouvaille me révélait Julien sous un jour étranger, mais elle me renseignait du même coup sur la nature de ma rivale. Ce qui était en soi une avancée. Le tout était de savoir si j’allais parvenir à ressembler à l’objet des fantasmes de Julien plus vite que n’allait le faire sa maîtresse d’une image convenable, susceptible de sortir leur relation de la clandestinité.

C’était une course contre la montre.

Je ne dis pas que devenir la femme complète dont rêve tout homme soit une utopie. Seulement, je ne crois pas que cela puisse se faire en criant ciseaux. Parvenir à suffire à un homme constitue un projet de longue haleine qui requiert abnégation, patience et organisation.

Avec précaution, je rangeai les photos dans leur coffret dans l’ordre exact où je les avais trouvées et décidai qu’il était temps de suspendre mes recherches, question de manger un peu. Le carillon retentit au moment où je prenais place devant un reste de pot-au-feu réchauffé et une salade de jeunes pousses de cresson. Dès que j’ouvris la porte, le livreur du teinturier à qui j’avais confié le nettoyage de ma robe Valentino me tendit la housse de soie d’un air contrit. Ainsi donc la fameuse tache, reliquat du soulagement de Julien, avait résisté à la puissance des solvants chimiques. Impossible à faire disparaître, on aurait dit qu’elle était le témoin buté et gênant des ébats auxquels j’avais consenti, et que j’avais aujourd’hui toutes les raisons de regretter.

Car en m’abandonnant aux pulsions de mon mari, ce soir-là, j’avais pour ainsi dire joué le tout pour le tout. En faisant violence à ma propre lassitude sexuelle, j’avais espéré raviver la flamme de Julien à mon endroit et pouvoir par la même occasion éteindre ses ardeurs pour une autre. La vérité, c’est que mon jeu ne m’avait rien rapporté de semblable. J’avais, comme on dit, fait l’amour en vain. Or, n’y a-t-il rien de plus frustrant que de se rendre compte que, pour obtenir tout ce qu’on veut, donner tout ce qu’on a ne suffit pas toujours?

Je roulai la robe en boule et l’enfouis au fond du placard à manteaux. Mieux vaut tenir loin de ma vue ce vestige de ma cuisante défaite, pensai-je. Puis je retournai à mon bœuf braisé qui, entre-temps, s’était figé dans l’assiette. Mais soudain, comme mue par un sentiment d’urgence, je délaissai mon repas et je retournai à mes fouilles. Je trouvai, dans le quatrième tiroir de droite, un grand carnet de chèques que j’entrepris d’éplucher. De prime abord, rien n’y laissait supposer quoi que ce soit de louche. Julien avait effectué des paiements à la compagnie de câble et de téléphone, avait honoré les frais annuels du jardinier de vingt-cinq mille dollars et versé des montants impressionnants au tailleur qui confectionne sur mesure tous ses complets dans les lainages italiens les plus fins.

Eh bien, tant pis, me dis-je, juste au moment où, allant refermer le chéquier, je fus in extremis intriguée par un détail: Julien avait fait un chèque de deux cents dollars, le mardi 7 juin, à l’intention d’un mystérieux destinataire désigné sur le talon par la simple lettre P. Un examen plus minutieux me permit de me rendre compte que la même somme était payée le mardi de chaque semaine depuis des mois, toujours à P.

S’agissait-il d’un plombier, d’un peintre ou d’un photographe? Franchement, les indices étaient si minces! Et si ce P correspondait à putain, me dis-je, en proie à une anxiété soudaine? Ou à prostituée, tiens, ou encore à péripatéticienne, ce qui revenait au même et qui n’était pas si improbable, en regard de mes récentes découvertes qui me présentaient Julien sous un jour jusque-là insoupçonné? À moins que ce chèque hebdomadaire ne soit remis à une Patricia, une Pauline ou une Patsy, pensais-je encore, prompte à imaginer le pire? Je veux bien admettre qu’un P ne soit rien pour fouetter un chat mais, compte tenu des circonstances, avouez qu’il y avait lieu de suspecter l’alphabet en entier. En tout cas, si vous voulez tout savoir, cela justifia amplement que je m’envoie un comprimé de Xanax derrière la cravate. Quand vous êtes contrainte à chercher vos vérités à travers une sorte de rébus, vos nerfs plient parfois les genoux.

Je rangeai le grand cahier dans son tiroir sans avoir résolu l’énigme de son contenu qui, ajoutée aux autres, complétait un tableau des plus alarmants. Car, assemblées bout à bout, mes récentes découvertes dressaient un portrait de Julien qui n’avait rien à voir avec l’homme avec qui je croyais partager ma vie depuis plus de vingt-trois ans.

Je décidai d’informer Bibiane F des éléments nouveaux à mon enquête. Dans un courriel qui n’épargna aucun détail, je lui expliquai les photos de Marilyn, les sites Internet pornos et la série de chèques libellés au nom de P. Sa réponse ne se fit pas attendre.

Pauvre Flo, me répondit-elle tout de go.

Ton mec en pince pour les cocottes blondes aux gros seins. Non, mais tu rigoles ou quoi? Malheureusement, tes découvertes ne prouvent qu’une chose: ton mari est un homme pareil à tous les autres. Tu n’es certainement pas la première à t’être imaginée mariée à un exemple de moralité. Désolée de détruire tes illusions, mais j’aurais pu te confirmer ça d’emblée et t’épargner du coup tout ce branle-bas qui, pour l’instant, m’apparaît bien inutile.

Pour ce qui est des chèques dont tu parles, ils ne prouvent rien du tout et je te vois mal confronter ton mari avec un argument aussi ténu.

Cependant, si ton instinct persiste à te faire croire que tu es cocue, je te conseille de continuer tes recherches. Car il est bien rare que l’intuition féminine se trompe.

Bon. Je voulais bien admettre que mes fouilles ne m’avaient pas apporté la preuve béton dont me parlait Bibiane F dans sa réponse à mon premier courriel. N’empêche, elles me prouvaient indéniablement que j’étais mariée à un homme que je ne connaissais pas aussi bien que je l’avais toujours prétendu. Ce qui, bien sûr, me réservait des surprises de taille.

En distillant son effet, le comprimé de Xanax me permit de garder la tête froide devant les évidences et de me concentrer sur des détails sans grande importance. Puisqu’il me fallait faire ma valise en vue de mon départ pour la Suisse prévu le lendemain, j’entrepris de rassembler mes produits de toilette, les crèmes pour le corps, les eaux de parfum et l’indispensable trousse à maquillage sans laquelle il m’est impossible de présenter publiquement un visage décent. Surtout, me dis-je, ne pas oublier le mascara et le recourbe-cils qui savent mieux que tout camoufler l’affaissement de mes paupières. Et penser à prendre la couverture de cachemire et le loup de satin sans quoi dormir, même dans une couchette d’Air France, est un véritable exploit.

Après avoir soigneusement plié les vêtements dont j’allais avoir besoin pendant mon séjour, je m’assurai que ma petite trousse de cuir épi, essentielle et capitale, contenait tous mes médicaments de survie. Avec ses fioles de pilules alignées comme des soldats, c’est elle qui saurait monter la garde de ma santé mentale, repousser à l’entrée les offensives de la folie, mon ennemie de toujours, prête à ne faire de moi qu’une bouchée.

Puis, vous savez ce que c’est, d’une affaire à l’autre, la collecte de mes produits de soins m’amena à explorer les tiroirs et les armoires de la salle de bain. C’est ainsi que, coincé entre un guide d’utilisation de rasoir Remington et un ensemble d’adaptateurs électriques, je trouvai un flacon à moitié rempli de petits losanges bleus, lesquels étaient prescrits au nom de Julien en date du 24 mars dernier. L’étiquette collée à la bouteille indiquait Sildenafil citrate 100 mg. Un nom à coucher dehors que Google ne tarda pas à me traduire en un terme plus simple à comprendre.

Oui, madame. Vous l’aurez deviné, nul besoin de vous faire un dessin.

Or, quoique vous en pensiez, trouver du Viagra dans les affaires de son mari n’est jamais bon signe. Peu importe la manière avec laquelle vous envisagez la chose, vous ne pouvez que vous en sentir menacée. Prend-il du Viagra pour mieux performer avec sa jeune et insatiable maîtresse, ou doit-il y avoir recours pour assumer son devoir conjugal que l’épuisement lié à ses activités libidineuses extraconjugales l’empêche d’accomplir autrement? Quant à savoir si votre époux compte sur cette pilule pour contrer les conséquences de votre vieillissement sur son érection, je suis d’avis que vous êtes en droit de vous poser la question.

Décidément, ma fille, pour une mauvaise nouvelle, ce Viagra en était toute une. Moi qui, comme des millions d’autres femmes, guettais depuis un moment déjà le moment béni où l’âge rendrait enfin mon mari incapable de s’exécuter entre les draps, voilà que celui-ci bénéficiait d’un sursis, résultat, aurait-on dit, d’un véritable complot masculin.

Grâce à une ruse pharmacologique absolument déloyale, il pouvait maintenant s’exécuter comme un jouvenceau, allant même jusqu’à pouvoir recommencer sur demande tant que l’effet de la pilule durerait. Alors que l’approche de son inévitable impuissance réduisait à néant ses possibilités d’être infidèle, et mettait graduellement fin à l’ère du devoir conjugal consenti par moi de mauvais gré, Julien jouissait – quel mot on ne peut plus juste! – d’une période de prolongation lui permettant de remporter la partie contre le club de l’âge d’or. Comme au hockey, finalement.

Pour l’amour du ciel, pensais-je, assise sur le rebord de la baignoire. Est-il possible que notre vie intime ne soit plus que cette méprisable mascarade? Car comment désigner autrement, je vous le demande, la rencontre entre mon désir feint et l’érection artificielle de Julien? Quand l’un n’en a plus envie et que l’autre n’en est plus capable, n’est-il pas temps de déclarer le sexe contre nature?

Mais comment pourriez-vous comprendre ce que je vous raconte? À votre âge, un flot incessant d’hormones vous permet de considérer un simple baiser dans le cou comme un préliminaire décent. À vingt ans, on se couche tôt et on s’endort tard, c’est bien connu. Mais un jour viendra, vous pouvez me croire, où vous en arriverez, vous aussi, à souhaiter vous mettre au lit avec nulle autre intention que celle de regarder deux minutes de télé côte à côte avant de dormir comme une bûche. La sagesse, au bout du compte, c’est parfois de savoir reconnaître que l’heure de la retraite a sonné. Après tout, toute bonne chose a une fin.

Mais allez donc dire ça à un homme, rien que pour voir.

* * *

Avant de finir ma valise, je pris le temps de faire le compte des comprimés de Viagra contenus dans la petite bouteille de plastique. Tout bien calculé, il en manquait six. Avions-nous fait l’amour six fois entre le 24 mars et le jour de cette découverte, me demandai-je? Et Julien avait-il à ce moment-là arboré une fermeté ou encore une endurance inhabituelle qui pût s’expliquer par la prise de ce médicament, m’interrogeai-je encore? Les réponses ne venaient pas, évidemment. Car comment me rappeler de détails semblables quand mon esprit et ma chair, abominablement ennuyés par les choses du sexe, cherchent précisément, depuis quelques années déjà, à se distraire du moment présent au beau milieu de l’action.

Ma valise bouclée, je retournai à mon ordinateur remercier Bibiane F pour sa réponse franche et diligente. Afin d’éviter que la courriériste ne me croie atteinte de paranoïa ou qu’elle ne considère ma vie comme un véritable festival de lieux communs conjugaux, je me gardai de lui faire part de ma dernière découverte. D’autant plus que la flaccidité d’un homme n’est pas exactement ce qu’on peut appeler un gage d’infidélité. Soupçonner d’adultère un mari dont on a les preuves qu’il peine à bander, avouez que ça peut sembler plutôt tiré par les cheveux.

En tout cas. J’éteignis mon Mac avant de le glisser dans le baise-en-ville qui me suivrait à bord de l’avion et je décidai, malgré l’heure précoce, de déboucher une bouteille de chablis. Ses vertus anesthésiantes, estimai-je, décupleraient celles du cachet de Xanax, lui donneraient en quelque sorte une seconde vie, permettant à ses vapeurs résiduelles de surfer sur une nouvelle vague d’engourdissement.

La première gorgée, acidulée et saisissante, étancha ma soif de fraîcheur tandis que les suivantes firent battre en retraite mon anxiété qui, prise de court par ce renfort inattendu, finit par ajourner son raid. Assise dans le salon que la grisaille de la journée assombrissait, je tuai tranquillement le temps en jetant un œil distrait sur le canal Télé Boutique où, en compagnie d’une animatrice au visage lifté comme un Saran Wrap tendu sur une assiette de restants, un docteur chinois s’évertuait à vanter les bienfaits d’une minerve pneumatique.

Quand Pierre Bruneau apparut à l’écran au moment du journal télévisé, j’ajoutai une couche de gloss à mes lèvres et saisis mes clés pour me précipiter chez le traiteur, où je trouvai en un clin d’œil de quoi servir un repas du soir convenable qui aurait tout à fait l’air d’être de mon cru. Il ne me resterait plus qu’à agrémenter le gaspacho de quelques croûtons de pain ainsi que d’une petite poignée de ciboulette ciselée pour convaincre Julien que la préparation de ce dîner m’avait accaparée tout l’après-midi. Et avec l’ajout de noix hachées et de copeaux de parmesan frais, nul doute que les tagliatelles aux champignons finiraient de bien flouer mon mari. Quant au dessert, un gâteau au chocolat tout beurre dont la surface uniforme avait toutes les chances de trahir mon subterfuge, je m’appliquai à en refaçonner le glaçage à l’aide d’un couteau, ce qui créa en un tournemain une parfaite illusion Fait maison digne de la cuisine de Louis-François Marcotte.

Pour tout vous dire, il y a longtemps que la popote et moi ne faisons plus bon ménage. Le jour où Carmen a pris en charge la logistique des repas et de l’approvisionnement, j’ai cessé de m’en mêler. Ce qui n’était certainement pas pour me déplaire. Il me suffit de me rappeler les mains de ma mère, abîmées par les corvées domestiques en tous genres, pour me réjouir de n’y être pas moi-même contrainte. Une pulpe des doigts cisaillée comme une glace d’aréna par l’équeutage des fraises et des haricots, des ongles ébréchés par les récurages récurrents, la peau rêche et rougie par un eczéma de contact imputable aux détergents, avouez que ça vous détruit une féminité dans le temps de le dire. Et que penser des genoux rougis, quand ce n’est pas carrément bleuis par la dureté du sol à laver, sinon que ceux qui y posent les yeux vous envoient subito presto dans la catégorie des Cosette de ce monde. Personne n’osera le dire, mais les effets des tâches domestiques sur votre corps peuvent saper vos chances d’avenir.

Big time.

Et puis, quel meilleur moyen pour perdre sa dignité, je vous le demande, que de traîner toute la journée une odeur âcre de cuisson et de sueur qui vous colle à la nuque comme une écharpe de pourriture? À quoi bon une maison Spic and Span et des repas variés s’ils vous coûtent votre élégance?

De toute manière, autant le dire tout de suite, je suis devenue on ne peut plus inapte au chapitre des tâches ménagères. La dernière fois que je me suis vue dans l’obligation de repasser moi-même une chemise de Julien, je l’ai brûlée. C’est fou comme on s’habitue vite à se faire servir et à quel point ne rien faire est devenu pour moi un mode de vie complètement naturel.

Bon. Il est vrai que tout ça me laisse beaucoup de temps libre sur les bras et qu’il m’arrive d’angoisser face à la vacuité de mes journées qui s’ouvrent parfois devant moi un peu comme un placard vide. Le vertige de celles qui n’ont rien à se mettre ressemble sans doute au mien de n’avoir rien à faire. Mais pour moi la question ne se pose même pas. Plutôt me tourner les pouces que de courir toute la journée munie d’un chiffon, d’un aspirateur ou d’une brassée de lessive. L’oisiveté me convient parfaitement. Je n’en éprouve ni sentiment de culpabilité, ni honte, ni regret. Le temps est si précieux! Je préfère nettement le perdre qu’en manquer.

* * *

La soirée se déroula comme d’habitude. Et bien que mille et une questions m’aient brûlé les lèvres, je m’abstins de les poser à Julien. Aborder sa consommation de pornographie ne m’aurait été d’aucune utilité, pas plus qu’il n’aurait été sage de parler des photos de Marilyn que mes recherches m’avaient fait découvrir. Quant aux comprimés de Viagra, Dieu sait quelle décision intempestive peut prendre un homme surpris en plein délit de pénurie de testostérone. Je gardai donc le plus complet silence à ce sujet. Il vaut parfois mieux prendre le taureau par les couilles que par les cornes.

D’autant plus que je connais des hommes qui ont demandé le divorce à la suite d’une bien moins grande humiliation. Que voulez-vous, le mâle ne survit à ses propres imperfections que dans la mesure où il est le seul à les connaître. Et si, par malheur, il comprend que vous les avez découvertes, vous pouvez être certaine qu’il ne trouvera rien de mieux que de vous le faire amèrement regretter. Les hommes sont à prendre avec des pincettes, ma belle. Et bien qu’ils se défendent d’être aussi complexes que nous, au fond, ils sont les rois des chichis. C’est moi qui vous le dis.

Je rongeai donc mon frein jusqu’au coucher, en feignant me réjouir du séjour en Suisse que je m’apprêtais à vivre. Aux côtés de Julien qui s’était endormi en un temps record, je me sentis soulagée de ne pas avoir à répondre aux avances que je craignais qu’il me fasse. Franchement, avec tout ce que ma petite enquête m’avait appris sur lui, je préférais garder mes distances encore plus qu’à mon habitude. Quand vous prenez conscience que votre raffiné mari cache des habitudes de gros porc libidineux aux fantasmes sinistres et dégradants, la seule idée de ses mains sur votre peau vous chamboule l’estomac. La seule pensée du poids de son corps sur le vôtre fait peser sur votre esprit celui du dégoût. De quoi se demander, d’ailleurs, comment a pu continuer de partager son lit l’épouse du célèbre producteur dont les abus sexuels commis sur une dizaine d’enfants vedettes ont fait les choux gras des médias.

Enfin. Chacun ses oignons, comme on dit. N’empêche.

Et puis, si je veux être complètement franche, il faut bien admettre que j’avais aussi besoin de temps pour pouvoir m’abandonner à nouveau aux pulsions de Julien sans trop souffrir de la comparaison qu’il ne manquerait pas de faire, j’en étais certaine, entre mon corps et celui des actrices pornos dont il se repaissait en cachette.

Laissez-moi vous dire qu’à ce stade-là, la bagatelle me puait littéralement au nez. C’est donc dans cet esprit que je gobai une Imovane et revêtis ce soir-là mon pyjama deux pièces qui, loin d’être inspirant, agissait plutôt comme un véritable bouclier antidésir. Mais au bout d’un moment, les chaleurs de la périménopause m’assaillirent. Si bien que, les cheveux aplatis, la nuque moite et les seins flottant dans un mélange de sueur et de lotion corporelle, je finis par quitter notre lit conjugal pour aller trouver le repos dans celui de la chambre d’amis.

Là, je pus me dénuder sans craindre les assauts de Julien, tourner d’un bord et de l’autre sans risquer de le réveiller. La distance ainsi créée entre lui et moi m’apporta une paix que je n’avais pas ressentie depuis longtemps, puisqu’elle me permit étonnamment, le temps d’une nuit, de prendre congé de mon anxiété. Comme si, loin des yeux, ça pouvait aussi être loin des tourments.

J’en finis par regarder mon départ d’un moins mauvais œil.

C’est donc remarquablement reposée par cette nuit en solitaire que je m’éveillai. Couchée en étoile tout de travers dans le lit, il me semblait que mes membres avaient pu jouir d’un délassement et d’une détente nouvelle. Car dans la plus parfaite intimité avec moi-même, j’avais pu m’abandonner à l’endormissement sans m’obliger à rentrer mon ventre ni retenir les gaz bruyants que le gaspacho du dîner avait provoqués. Au creux de ce lit pourtant moins confortable que le mien, j’avais à ma grande surprise mis de côté mon obsession pour le bien paraître. Au lieu de filer devant le miroir me coiffer dès l’aube comme d’habitude, me gargariser de Scope et me maquiller de rouge à joues afin d’offrir à Julien à son réveil une version de moi plus fraîche que nature, un brin trafiquée, somme toute irréelle, je restai sous les couvertures, les cheveux en bataille, l’haleine fétide et le visage exsangue sans m’en soucier le moins du monde.

Tout en contemplant le ciel de lit qui étalait au-dessus de moi ses motifs fleuris, je repassai mentalement la liste de mes affaires à emporter dans ma valise pendant que Julien partait pour le travail d’un pas pressé qui résonnait dans toute la maison. Il était même passé dix heures quand je me tirai finalement du lit pour gagner la cuisine.

C’est alors que Julien téléphona du bureau pour m’annoncer que, contrairement à ce qu’il avait cru, son emploi du temps ne lui permettait pas de m’accompagner comme prévu jusqu’à l’aéroport. Devant ma mine basse et mon évidente déception, il y alla d’un retentissant et ulcéré: «Pour l’amour du ciel, Florence, ne fais pas le bébé.»

Ça me cloua le bec d’aplomb.

L’angoisse qui avait relâché sa poigne durant ma nuit dans la chambre d’amis rappliqua. Je n’avais pas encore franchi le pas de la porte, pensais-je alors, que déjà Julien trouvait mieux à faire que de s’occuper de moi. On aurait dit que Monsieur prenait de l’avance sur les libertés que mon absence lui laisserait le loisir de s’accorder. Un peu comme ces employés laxistes qui décident d’amorcer leur week-end le vendredi à midi alors qu’une pile de dossiers urgents les attend sur leur bureau. La fiesta par anticipation, quoi.

Je laissai donc le chauffeur d’une limo m’emmener jusqu’à l’aéroport. Moi qui aurais tant eu besoin de calme pour digérer adéquatement cette déconvenue, pour ne pas dire cet affront, qui s’ajoutait à toutes celles que j’avais dû essuyer durant les derniers jours, je fus contrainte de faire la conversation avec lui. Bien sûr, j’ai tout fait en mon pouvoir pour ne pas alimenter l’entretien, mais, de toute évidence, la compréhension du langage non verbal ne faisait pas partie des compétences sociales du pauvre type.

Je me retrouvai donc, jusqu’à destination, en train de répondre aux questions insistantes et pourtant sans intérêt d’un homme manifestement obsédé par les sujets politiques de la plus haute insignifiance, et qu’un brandy nose gros comme ça et tortueux comme une racine de gingembre privait de toute crédibilité. Si vous êtes râleur et hideux à la fois, autant vous dire tout de suite que vous n’avez pas la combinaison gagnante.

En d’autres mots, si t’es pas joli, sois poli.

Au bout du compte, en me retenant de traiter le chauffeur de tous les noms – les pires insultes me venaient à l’esprit dans un foisonnement déconcertant: raseur, emmerdeur, casse-couilles, Name It –, je payai la course en ajoutant un solide pourboire, question de ne pas passer pour chiche, comme cette première ministre dont la coiffeuse, insultée par son maigre cinquante cents de tip, a fini par dénoncer publiquement la pingrerie.

Je roulai ma valise toute seule comme une grande jusqu’au comptoir d’Air France, après quoi je m’engouffrai dans le salon VIP réservé aux passagers de la première classe qui n’en ont malheureusement parfois aucune. C’est en tout cas la réflexion que je me fis en regardant l’homme qui, engoncé dans son abondante graisse viscérale, s’empiffrait de pâtisseries avec grand bruit tout en tapochant sur le clavier de sa tablette électronique bigarrée de salissures de toutes sortes.

On ne le dira jamais assez, l’argent ne garantit pas la bienséance.

La vue du petit buffet varié m’écœura. Que voulez-vous, la perspective de l’abandon ou de l’éloignement m’a toujours coupé l’appétit. D’ailleurs, je n’ai jamais compris ces femmes qui mettent sur le compte de l’anxiété leur fâcheuse habitude de trop manger. Parce qu’entre vous et moi, se bourrer de gras, de sucre et d’hydrates de carbone ne fait pas que gonfler vos cellules adipeuses. Cela nourrit aussi à coup sûr votre angoisse, qui ne peut que s’aggraver devant les jupes qui ne ferment plus, les soutifs qui débordent, les bourrelets qui se multiplient et les coutures qui cèdent. Outremanger pour calmer son angoisse, c’est un peu comme fuir un incendie en se jetant du haut d’un immeuble en flammes. Ça ne peut que mal finir.

Mais bon. Chacun sa façon de mater ses monstres intérieurs, je suppose. En ce qui me concerne, j’estime avoir bien assez de transporter les miens en moi partout où je vais sans devoir, de surcroît, assumer le regard méprisant que me lanceraient les autres devant la preuve visuelle que mon gros corps pourrait leur donner de leur existence. Être fêlée sans en avoir l’air, voilà tout ce qui compte.

Je me rabattis donc sur un verre de gin-tonic que la serveuse eut la gentillesse de me faire à la perfection. La quinine du tonic water relaxa mes muscles que la spasmophilie commençait à raidir et débarrassa de mon palais les dernières traces âcres laissées par le somnifère de la veille.

J’en profitai aussi pour m’envoyer deux Xanax, lesquelles, sous l’effet des bulles et du citron, se désagrégèrent sur ma langue avant même d’être dégluties. Je ne serais donc pas un bébé, pour citer Julien. J’avalerais ma pilule, au propre comme au figuré, et je ferais face à la réalité. Seulement, ce serait avec les seuls moyens dont j’ai toujours disposé jusqu’ici et qui, paradoxalement, sont ceux de l’évitement et de la diversion.

On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.

Lorsque l’irritante voix de sainte-nitouche annonça l’appel d’embarquement dans tous les haut-parleurs de l’aéroport, je m’empressai de gagner ma place en priant pour que l’appareil décolle sans délai et que je puisse enfin surplomber mes soucis au lieu d’y crasher. Voir la terre du haut de 10 000 mètres a toujours eu pour moi quelque chose d’apaisant. Car il faut bien avouer que vivre ses soucis en rase-mottes vingt-quatre heures sur vingt-quatre ne peut que vous priver de la perspective nécessaire au développement de solutions.

Franchement, tout le monde sait bien que, lorsqu’on a les yeux collés à l’objet de notre inquiétude, le risque de distorsion est grand. Zoomez un instant sur une noix de Grenoble, par exemple, et vous la prendrez pour un lobe de cerveau. C’est en tout cas ce que j’ai retenu des enseignements du personnage campé par Julia Roberts dans le film Le sourire de Mona Lisa, et que je me rappelle avoir vu au petit cinéma du Tour du Lac, tout près de notre maison de campagne, un samedi après-midi pluvieux.

Je fis donc cul sec du verre de champagne servi par l’agent de bord et rassemblai ensuite autour de moi toutes les petites choses nécessaires à mon confort. Je sortis de mon sac de voyage ma précieuse crème contour des yeux La Mer, mon jeté de cachemire, mon vaporisateur d’eau Evian, mes écouteurs Swarovski et mes gouttes ophtalmiques. Autant rendre la traversée de l’Atlantique la plus agréable possible, parce que la Suisse, ce n’est pas la porte à côté, je vous ferai remarquer.

Quand je pense à tous ceux qui voyagent comme le commun des mortels, c’est-à-dire entassés comme des Oreos à bord d’appareils de Transair dont les sièges vous désarticulent la colonne vertébrale pour le reste de vos jours, je vous jure qu’ils ont toute ma sympathie. Ne me regardez pas comme ça! Je suis sincère, vous savez! Je me dis que ça prend beaucoup de courage et autant de passion du voyage pour accepter de boire son jus de tomates dans un vulgaire gobelet de plastique, et pour passer des heures en compagnie de gens qui applaudissent les performances du pilote à l’atterrissage à Cuba.

Seigneur! De quoi se jeter dans le vide tête première par le hublot.

* * *

Ma suite, dans cet hôtel-spa à Lausanne, avait tout d’une chambre de rêve. La salle de bain, dotée de deux lavabos de marbre rose, invitait à la détente et au bichonnage. Je décidai d’utiliser celui de gauche pour ma toilette du matin et l’autre pour celle du soir. Il faut savoir être créative. Quant à la douche, on aurait dit, tant elle était spacieuse, qu’elle avait été conçue pour laver tous en même temps les joueurs d’une équipe complète de football. Une sorte de car wash intérieur-extérieur, si on veut, où les jets d’eau qui sortaient des murs et du plancher avec une force saisissante, se frayaient presque un chemin jusqu’à votre iléon, votre utérus et vos sinus en vous massant les amygdales au passage.

Pour le reste, tout dans cette chambre n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme disait l’autre. S’ils n’arrivaient en rien à me faire oublier ma misère affective, le décor raffiné et les matériaux somptueux avaient en revanche le mérite de me rendre cet éloignement imposé moins aride.

Je me débarrassai en vitesse du chasseur qui m’apporta mes bagages et qui, déterminé à tout m’apprendre d’un seul coup sur les commodités de l’endroit, jacassait comme une pie sous son képi ouvragé de passementerie dorée. Heureusement, les cinquante euros que je glissai au creux de sa main gantée lui firent, de surprise, suspendre son boniment, ce qui m’offrit l’occasion rêvée de le repousser hors de ma chambre sans paraître grossière.

La porte enfin refermée, je me ruai sur le téléphone et composai directement le numéro de la maison. Chez nous, il n’était que cinq heures du mat, mais j’étais impatiente de savoir si Julien avait profité de sa première nuit de liberté pour aller batifoler avec Dieu sait qui hors de notre foyer. La sonnerie retentit une fois, deux fois, trois fois. Shit, pensai-je. Mon cœur sautait des tours devant l’évidente absence de Julien et je m’apprêtais à raccrocher, pétrifiée par l’angoisse, lorsqu’il finit par décrocher. Sa voix, toute pleine d’un sommeil profond, me catapulta dans un état de béatitude incroyable.

– Julien, dis-je, tu es là!

– Eh bien! oui, quoi. À l’heure qu’il est, où veux-tu que je sois?

Chez Miss Hibiscus, tiens! pensais-je. Ou encore dans le lit d’une copie de Marilyn en train de t’envoyer en l’air…

– Je voulais simplement te dire que je suis bien arrivée à Lausanne et que j’ai fait bon voyage, répondis-je au lieu de ça. Et ma suite impériale est fantastique, ajoutai-je, portée par le soulagement.

Puis, comme une idiote, j’osai la question féminine universelle qu’on regrette toutes d’avoir posée, vu la réponse qu’ils nous donnent tous en pareilles circonstances, et qui coupe court à toute tentative de rapprochement romantique.

– Je te manque? demandai-je en infléchissant ma voix pour la rendre semblable à celle d’une enfant.

– Mais, ma chérie, tu viens à peine de partir, s’exclama Julien dans un bruit élastique plus proche du bramement que du bâillement.

– Bon, dis-je, ressaisie et gênée. Alors je te souhaite une bonne nuit… Je t’embrasse.

– …

Le bruit de mon baiser s’avachit sur le silence de mort qui avait envahi le récepteur. Julien, le visage sans doute à demi enfoui dans l’oreiller, le téléphone dans la main et la lippe relâchée, n’avait pu résister à son besoin de sommeil. Que pourrais-je bien ajouter, sinon que rien ne peut garder éveillé un homme épuisé par le labeur, sauf peut-être un match du Super Bowl et des ailes de poulet incendiaires, ou encore la diffusion, même tardive, de The Bourne Ultimatum déjà vu dix fois.

Quand une femme a compris ça…

Non, je ne pouvais nier que Julien avait fui dans le sommeil la glu de mes paroles amoureuses. Mais bon. Je n’allais quand même pas m’en faire pour si peu. Aux dernières nouvelles, ce n’est pas la première fois qu’un mari roupille pendant que sa femme lui parle. Et puis, Julien dormait seul dans notre lit. Voilà tout ce qui comptait à mes yeux. Il ne s’était pas précipité en ville pour nocer comme un gamin qui enchaîne les bières et les joints de cannabis dès que ses parents ont le dos tourné. Mon mari était bien là où j’avais espéré le trouver et cela avait suffi à me rendre parfaitement euphorique.

Finalement, me dis-je, Miss Hibiscus n’est peut-être pas aussi indélogeable de la vie de Julien que j’ai pu le croire jusqu’ici. Peut-être, après tout, ne fait-elle figure que de commodité aux yeux de Julien et n’est-elle, pour lui, qu’un simple jouet divertissant? S’il fallait que l’on répudie tous les matous qui se jettent sur la première pelote venue dans le seul but de s’amuser un peu, je ne vous dis pas le chaos dans les ruelles!

À bien réfléchir, tout n’était peut-être pas perdu. C’est en tout cas ce que je décrétai sur le champ. Tout n’est pas foutu, me répétais-je comme un mantra, tout n’est pas foutu. Tout-n’est-pas-foutu, scandais-je encore en ébouriffant devant le miroir ma chevelure qui avait payé de tout son bouffant les huit heures de vol jusqu’à Genève suivies des cinquante minutes en limousine jusqu’à Lausanne.

C’est alors que je décidai de faire de ce séjour au bord du lac Léman une sorte de retraite stratégique. En meeting avec moi-même, j’avais toute la semaine devant moi pour élaborer un plan tactique me permettant de faire renaître chez Julien la flamme amoureuse de nos meilleures années, et ainsi damer le pion à cette petite moins que rien qui se pavanait en ville grimée comme un clown avec, autour du cou, mon carré de soie Hermès. À ces pensées pleines d’espoir, la faim me revint. Je sautai sur mon sac à main et la clé de ma chambre, vaporisai derrière mes oreilles un jet de parfum et pris le chemin de l’un des restaurants de l’hôtel.

Ma légèreté retrouvée me permit de voir les choses différemment. Ce séjour forcé n’était peut-être pas la calamité que j’avais craint qu’il ne soit. Qui sait si mon absence ne permettrait pas à Julien de prendre à nouveau la mesure de mon importance dans sa vie? Qui sait si, en favorisant des rencontres plus nombreuses et plus rapprochées entre lui et Miss Hibiscus, mon éloignement n’accélérerait pas la perte d’intérêt qu’il finirait bien un jour par ressentir pour elle? La distance est à l’amour ce que le feu est au vent. Elle éteint le petit et attise le grand. En tout cas c’est ce qu’on dit. Ne me restait plus qu’à espérer que notre mariage ne soit pas déjà réduit en cendres froides ou que, dans ce cas-là, il puisse – comme le phénix – en renaître.

La salle à manger était splendide et le menu tout autant. Ses grandes fenêtres, habillées de rideaux soyeux et festonnés, ondulant en cascades moirées sous leur cantonnière assortie, donnaient sur le lac calme et bleuté. Bien que mon appétit n’ait pas été à son faîte, je me laissai tenter par une salade de crabe et un potage d’agrumes dont les teneurs caloriques et nutritionnelles étaient inscrites dans la marge. Malgré le sommeil profond qui me permit de traverser l’Atlantique sans en avoir conscience une seule seconde, et qui obligea même un agent de bord à me secouer vivement pour m’en faire émerger juste avant l’atterrissage, une certaine fatigue commençait à s’emparer de moi. Mes paupières alourdies peinaient à lutter contre les reliquats d’alcool et d’anxiolytiques dont j’avais, je le reconnais, abusé récemment.

Ma dernière bouchée avalée, je repris la direction de ma chambre où je branchai mon ordinateur puis tapai l’adresse de ma messagerie où, à ma grande surprise, un courriel de ma belle-sœur s’affichait.

Florence,

J’ai été très occupée récemment et le temps m’a manqué pour te

téléphoner afin de te souhaiter bon voyage en Suisse. Votre Carmen

étant actuellement auprès de sa mère au Mexique, ton séjour à

l’étranger laisse donc Julien tout seul derrière. Je voulais te dire de ne

surtout pas t’en faire pour lui. Je m’occuperai bien de mon amour de

frère pendant ton absence.

Jacynthe

Trop occupée pour téléphoner – mon œil! – pensai-je en supprimant le courriel sur-le-champ. Mais pour tout vous dire, je ne tardai pas à conclure que ce message m’apportait en fait un soulagement supplémentaire. En d’autres circonstances, il est vrai que l’omniprésence intrusive de Jacynthe m’aurait ulcérée. Mais ma belle-sœur avait raison. Carmen et moi étions absentes, il était donc évident que plus rien à la maison n’obligerait Julien à restreindre ses écarts de conduite. La mission de garde rapprochée dont s’était investie Jacynthe auprès de lui m’apportait donc un apaisement inespéré. Peu m’importaient les motifs de ma belle-sœur. En se souciant du bien-être de son frère, Jacynthe veillait au mien bien plus qu’elle n’aurait pu le soupçonner.

Mais ça, je n’allais surtout pas le lui faire savoir. Des plans pour qu’elle renonce à sa mission.

Alors c’est le cœur encore plus allégé que je pus choisir consciencieusement, parmi les multiples options qui s’offraient à moi, les soins que je souhaitais recevoir au spa dès le lendemain. J’estimai qu’une exfoliation complète du corps au sel de mer, un enveloppement d’algues et un massage à quatre mains commenceraient bien mon séjour. Puis je glissai la feuille sous la porte, tel que demandé, avant d’aller m’écrouler entre les draps satinés, sous le dais du majestueux lit d’époque Louis XVI.

Le jour déclinait quand je m’éveillai. Les lumières des résidences riveraines commençaient à percer de leur éclat la brume dense qui s’élevait du lac à cette heure, dardant leurs faibles reflets sur les murs de ma chambre. La mémoire légèrement atteinte par un mélange d’épuisement, de décalage horaire et de consommation excessive de calmants en tous genres, je mis quelques secondes, en ouvrant les yeux, à reconnaître les lieux. Vaguement étrangère à ma propre vie dans un présent momentanément délesté du passé et sans repères aucuns, je vivais un instant d’amnésie de pur bonheur, une sorte de maladie d’Alzheimer délivrante et allégeante, pour ainsi dire. J’enfilai le peignoir de coton qui, soigneusement plié comme une pièce d’origami, m’attendait sur une tablette de la salle de bain, puis je passai au salon pour regarder un peu la télé.

L’idée du siècle, quoi qu’aussi la plus saugrenue, me vint lorsque l’écran plat du téléviseur projeta l’image d’une jolie blonde pulpeuse qui, par ses moues et mimiques, donnait à croire que la couleur de ses cheveux avait tout à voir avec son grand potentiel orgasmique. Au cœur d’une rétrospective des publicités féminines des cinquante dernières années, la belle fille nous regardait droit dans les yeux en prononçant un slogan marqué à jamais dans l’imaginaire collectif des femmes: «Je n’ai qu’une vie à vivre, et c’est en blonde que je veux la vivre.» Ces mots provoquèrent dans mon cerveau le déclic fatidique. «Et moi, je n’ai qu’un homme à reconquérir, répliquai-je à haute voix, et c’est en blonde que je le pourrai.»

Nice and Easy, non?

Et pourtant, je peux vous garantir que je n’y aurais pas pensé toute seule. J’étais ivre d’allégresse. Imaginez, j’avais à peine posé mes bagages au Belle Rive que déjà des solutions innovatrices s’emparaient de moi afin que je puisse réussir à remettre mon mariage sur les rails.

Sans plus attendre, je me précipitai dans le couloir pour récupérer le formulaire de soins qui n’avait heureusement pas encore été recueilli. J’effaçai le crochet dans la case correspondant au massage à quatre mains, et marquai plutôt d’un X l’option Coloration & Brushing dans la section Esthétique et coiffure.

Bon sang! J’étais si fière de moi, je ne vous dis pas! Je sortis même du minibar une boîte de chocolats fins, et commandai une bouteille de champagne pour m’autocongratuler en grande pompe. Et puis, ma dernière journée en temps que brunette valait bien d’être soulignée de manière officielle, après tout.

Quand j’eus mangé toutes les friandises, sauf bien sûr les truffes à la noix de coco – dont le contenu évoque toujours à mes yeux un répugnant amas de rognures d’ongles d’orteils –, quand j’eus fait mon affaire de la moitié d’un petit pot d’amandes grillées et de trois verres de Dom Pérignon, je filai à la salle de bain procéder à ma toilette du soir au lavabo de droite, comme prévu.

Rendue légèrement frileuse par la fatigue, j’enfilai ensuite la nuisette de finette datant de ma jeune vingtaine, et que j’ai toujours conservée à l’insu de Julien en prévision des nuits à passer sans lui. Car malgré les fils tirés, le plastron de dentelle de nylon jaunie, le boulochage et l’affadissement de ses motifs, celle-ci remporte la palme des vêtements les plus confortables qu’il m’ait été donné de porter jusqu’à ce jour. La constante poursuite de l’élégance est sans conteste admirable, mais elle vous oblige tristement à renoncer au confort des fringues sur lesquelles vous pouvez sans remords essuyer vos doigts graissés de chips ou tachés de pop-corn au cheddar.

Mon Dieu, pensais-je en débarrassant mon visage de toute trace de maquillage, j’allais devenir blonde. Après tout, il était grandement temps qu’un petit vent de changement souffle sur mon look. Cela ne pouvait que faire le plus grand bien à mon couple que le train-train quotidien, les habitudes et la routine avaient sans doute contribué à faire faiblir.

Demain à pareille heure, pensai-je en posant la tête sur l’oreiller, les doigts de fée d’un réputé coiffeur m’auront catapultée du côté de celles qui, selon une récente étude, récoltent la plus grande cote de popularité auprès des hommes sur les sites Internet de rencontre. En moins de trois heures, j’aurai quitté le camp de Marion Cotillard, Monica Bellucci, Raquel Welch, Audrey Hepburn et Cindy Crawford pour intégrer celui de Catherine Deneuve, Sharon Stone, Grace de Monaco et Charlize Theron.

Sans oublier Marilyn Monroe, bien entendu.

Ainsi donc allais-je pouvoir enfin mesurer la véracité de la célèbre assertion publicitaire – Blondes have more fun – qui avait provoqué chez toutes les brunettes américaines, dans les années soixante, l’impression de n’être soudain que des femmes de second ordre dotées d’une vie sans saveur. Pour ma part, j’avoue que je n’en espérais pas tant de ma nouvelle couleur. Blondes keep their husbands est en définitive tout ce que je voulais qu’on me promette.

Satisfaction garantie ou argent remis.

* * *

Le lendemain matin, mon énervement était à son comble. Après un petit-déjeuner trop copieux, je suppose, que je faillis bien vomir sur l’enveloppement d’algues qui me laissa la peau nette, mais parsemée de petites rougeurs diffuses, je me présentai au salon de coiffure où je m’en remis aux bons soins d’Antoine, l’éminent coloriste à qui des stars du monde entier confiaient leur crinière.

Si vous voulez tout savoir, le processus fut long et pénible, si bien que je faillis me décourager en cours de route. Les vapeurs toxiques émanant des divers produits nécessaires à ma transformation enrouèrent ma voix et irritèrent mon cuir chevelu. Je dois dire qu’il me fallut une bonne dose de contrôle de soi pour ne pas me ruer au lavabo, exiger qu’on mette fin à tout ce branle-bas.

Mais franchement, je me félicitai d’avoir tenu bon quand, au bout du compte – après une minutieuse mise en plis qui me fit le cheveu lisse, brillant et chatoyant – le miroir me renvoya l’image d’une femme moderne, sensuelle, délurée et, conformément aux promesses d’un autre slogan publicitaire populaire, plus jeune de dix ans. Ma nouvelle allure m’enchantait. J’avais l’impression de briller de l’éclat de l’or pur, ou de celui des champs de blé quand le vent les fait ondoyer sous sa caresse chaude et légère.

Maintenant, la question était de savoir si j’allais informer Julien de ma métamorphose ou si je n’allais pas plutôt lui en réserver la surprise à mon retour à la maison. Pour l’heure, je ne pensais qu’à une chose: regagner ma chambre pour admirer, dans l’intimité de ma salle de bain, les splendeurs de mes chatoiements capillaires de même que l’effet du nouveau lipstick que je venais d’acheter au comptoir des cosmétiques et dont le rouge vibrait comme celui d’une cerise au marasquin.

Le résultat, je dois dire, fut saisissant. Une fois passée l’impression étrange de n’être pas moi-même, d’usurper en quelque sorte l’identité d’une autre femme, je fis complètement la paix avec cette nouvelle Florence à l’allure émancipée et un brin provocante. Complètement nue devant le miroir, j’admis volontiers que ma nouvelle blondeur éclipsait un peu l’affaissement de mes seins et faisait oublier la traître proéminence de mon ventre dont je n’arrivais pas à me débarrasser complètement et qui semblait même s’être amplifiée légèrement.

Afin de bénéficier d’une meilleure vue d’ensemble, je reculai de quelques pas dans le but de me mirer de pied en cap. Le choc qu’entraîna chez moi la vue de ma toison sombre et dense me fit pousser un petit cri où s’exprimèrent tant ma surprise que mon horreur. Si j’avais l’intention de m’inspirer de Marilyn pour reconquérir mon mari, me dis-je, j’avais tout intérêt à le faire jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’en bas.

Parce que je vous l’apprends peut-être, mais de son propre aveu, le sexe-symbole souhaitait se sentir blonde all over. À l’époque, des médisants trop contents de la faire passer pour une détraquée avaient même rapporté qu’une séance de décoloration pubienne ratée l’avait un jour littéralement brûlée, l’empêchant ainsi de se présenter à une conférence de presse où elle était attendue… ainsi que de s’asseoir pendant quelques jours.

Si je voulais vraiment jouer le jeu, il était donc hors de question, pour reprendre la truculente expression employée par une star américaine de la pop lors d’une entrevue accordée à David Letterman, qu’il y ait discordance entre ma moquette et mes rideaux. Car il en va des faux pas esthétiques corporels comme des erreurs de déco: une fois devant, on ne voit plus que ça.

Je filai ainsi tout de go vers la première pharmacie où l’on me vendit une bouteille de peroxyde et une brosse à dents à soies souples, munie desquelles je pus achever correctement ma métamorphose pileuse malgré les acrobaties gênantes auxquelles ce défi me contraignit. C’est donc complètement blonde, mais affublée d’affreuses démangeaisons intimes, que je commençai ma deuxième journée de traitements.

Malgré l’heure matinale à laquelle je m’y rendis, le spa grouillait de femmes distinguées et raffinées faisant causette à moitié nues. Dans l’intimité des saunas et des bains turcs, celles-ci jaspinaient abondamment sans jamais pour autant dévoiler le moindre détail sur leur vie personnelle. Elles discutaient shopping, cinéma, littérature et spectacle en ne reprenant leur souffle que pour boire de temps en temps une gorgée de tisane dépurative qui avait pour objectif d’extirper de leur foie des matières dégoûtantes qui finiraient dans la cuvette, le soir venu, au terme de spasmes intestinaux parfois atroces. Foie engorgé trop longtemps, teint brouillé au tournant. Enfin tout le monde sait ça.

C’est ainsi que j’acceptai, drapée comme un Romain et aussi suintante qu’un lutteur, l’invitation de trois d’entre elles à me joindre à leur groupe pour un dîner. J’allais donc faire l’expérience de la cuisine moléculaire de l’un des restaurants les plus prisés au monde, et dont les critiques des cinq continents ont vanté le raffinement et l’originalité des plats.

Seigneur, si vous nous aviez vues! Luisantes comme des vers à la suite des facials, des exfoliations, des massages à l’huile et de tout le reste auxquels nous nous étions toutes soumises au cours des derniers jours, nous conversions ferme autour de la table avec autant d’entrain que des poules autour d’un plat de grains.

En dépit des incalculables heures passées dans ma vie à m’exercer en cachette à calquer le bon parler de Céline Galipeau, je voyais chacune des convives grimacer d’incompréhension devant mes interventions, que je m’escrimais pourtant à faire paraître claires, intelligentes, pertinentes et enjouées. À mon grand désespoir, je ne pouvais empêcher ma bouche d’échapper de temps à autre des prononciations issues de mon patelin ouvrier d’origine. Tant et si bien qu’au bout d’un moment, je me contentai d’y aller d’un je pense comme vous ma chère peu risqué chaque fois que mon avis était sollicité.

Le premier service consistait en deux filets de sardine crus et marinés, encore pourvus de leur peau noire et argentée. Je n’ai pourtant pas la tête d’une Inuit, pensai-je, dégoûtée. Tandis que toutes mes compagnes s’émerveillèrent de la finesse de leur goût, je n’arrivai pas, de mon côté, à prendre de ces morceaux de poisson, ne serait-ce qu’une seule bouchée. Je chipotai donc dans mon assiette, émiettai habilement la chair visqueuse du bout de ma fourchette et finis par compenser avec le pain aux olives qu’on nous avait heureusement servi.

Le deuxième plat faillit me faire éclater de rire, tant par son ridicule que par son prix affiché au menu. Cinq minuscules fleurettes de chou-fleur marinées dans du vinaigre de riz gisaient, telles des crottes de lapin, sur un galet tout droit sorti du four. À en croire le reste du repas, il semble que cette fumisterie culinaire ait constitué la seule portion de légumes prévue ce soir-là. Bye bye les fibres.

À ce stade-là, j’avoue que j’aurais donné beaucoup pour pouvoir jeter mon dévolu sur un simple hamburger ou un honnête pâté chinois noyé sous le ketchup. Et je peux vous garantir que le plat suivant n’arrangea pas les choses. Dans un bol rempli de glace sèche dont émanait une fumée digne d’un film de vampire, une huître joufflue, pochée dans je ne sais quoi, se profilait sur sa petite assiette saupoudrée d’herbes fraîches. Franchement, on aurait dit un ovaire sur le point de relâcher son ovule. C’est tout dire.

En tout cas. Le jeune serveur vint nous faire son petit discours snob et pompeux sur cette chose dégueu, décrite en des mots à la fois scientifiques et poétiques comme une merveille gastronomique. Ce qui, du coup, me fournit l’occasion parfaite de balancer ma portion sous la table sans attirer l’attention de quiconque.

Finalement, quand ce petit crâneur retourna aux cuisines, les fesses serrées et le nez en l’air, les talons de mes Jimmy Choo avaient déjà complètement éventré le monstre des mers qui n’en menait déjà plus large depuis longtemps, et détruit jusqu’à la dernière trace de son existence.

Si vous saviez, ma fille, comme je regrettai d’avoir accepté cette invitation. D’abord parce que je suis ressortie de ce resto affamée comme un loup et, surtout, parce qu’une longue soirée comme celle-là m’avait privée d’un temps précieux de cogitation, nécessaire à l’élaboration de ma stratégie de reconquête amoureuse.

Et si je veux être parfaitement honnête, je dois dire, tout bien considéré, que je n’aime pas me retrouver en compagnie des femmes, surtout lorsqu’elles sont nombreuses, futées, érudites et jolies. En réalité, ma faible confiance en moi ne me permet de supporter leur présence que dans la mesure où elles ne constituent pas un véritable régiment capable de me faire douter de tout, à commencer par moi-même.

* * *

Il était minuit quand je réintégrai ma chambre, passablement avinée et complètement famélique. Je retirai mes stilettos sans attendre, puis, en chemin vers les toilettes, mes boucles d’oreilles de saphir et ma montre-bracelet.

En proie à une profonde et soudaine léthargie, je restai assise sur la cuvette durant de longues minutes après avoir soulagé in extremis mon impérieuse envie de pipi. De là, la robe retroussée jusqu’à la taille, les bas collants et le slip rabattus sur les genoux, j’observais la pâleur de mon visage que me renvoyait la psyché de bois de rose disposée près de la baignoire. Mon rouge à lèvres ayant fui comme un voleur dans la mie de pain tout au long du dîner, et mon blush s’étant abîmé dans les profondeurs de mes pores nouvellement récurés, on aurait dit que ma figure était une opale blafarde au cœur d’un écrin de blondeur, fragile et douce, inoffensive et vulnérable.

Une fois démaquillée et bien tartinée de tous les produits de soins spécifiques qui composent ma routine beauté, je constatai qu’un nouveau courriel avait atterri dans ma boîte de réception. Mon amie Gina avait l’habitude d’ajouter mon adresse électronique à celle de tous les destinataires auxquels elle envoyait, tantôt des vidéos hilarantes ou des pensées philosophiques insipides, quand ce n’était pas carrément des doléances à l’endroit de Robert, son mari. Cette fois, elle me faisait parvenir un courriel au titre très shakespearien: Don’t shoot the messenger.

Évidemment, je crus à l’envoi de l’une de ces historiettes bébêtes à la morale cucue, censées faire réfléchir sur les beautés de la vie, les splendeurs de la nature ou sur les avantages de vieillir, et qui font le tour de la ville plus vite qu’une fausse rumeur. Le genre d’histoire dont regorge le Sélection du Reader’s Digest, vous voyez? Mais je vis qu’il n’en était rien en lisant les tout premiers mots de cette communication qui sentait la mauvaise nouvelle à plein nez.

Flo, mon amie,

Je te supplie de croire que c’est parce que je te veux du bien que je t’écris les mots qui suivent.

Je sentis immédiatement le cœur me descendre dans les talons comme un ascenseur en chute libre, ce qui me laissa étourdie et chancelante.

En faisant faire une dernière promenade au chien, hier soir vers minuit, Robert est passé devant chez toi. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sortir de ta maison une belle blonde bien enrobée qui s’est immédiatement empressée de s’engouffrer dans le taxi qui l’attendait.

Robert m’assure qu’il était trop loin pour pouvoir identifier qui que ce soit, mais que cette fille était, comme on dit, habillée pour veiller tard. Chaussures à plateforme et robe moulante, enfin, je suis certaine que je n’ai pas à te faire un dessin. Toujours selon mon mari, elle était du genre à qui on ne donnerait pas tout à fait le Bon Dieu sans confession, si tu vois ce que je veux dire. Et crois-moi, vu sa grande expérience en la matière, tu peux faire confiance à Robert pour reconnaître une pétasse quand il en voit une.

J’ai pensé que tu aimerais être informée des visites tardives que ton beau mari reçoit chez toi pendant ton absence, même si je me doute que mon courriel te jette dans l’angoisse la plus totale.

Puis elle avait signé: Ton amie de toujours, Gina

Je me précipitai sans attendre sur ma fiole de Xanax et j’avalai en vitesse deux comprimés. En luttant contre la panique qui s’était emparée de moi plus vite que l’éclair, je tentais de rassembler mes idées et de bien jauger la situation. L’hyperventilation eut le temps de m’imposer son enfer avant que les comprimés ne fassent leur effet, m’obligeant à respirer une minute ou deux dans le sac de pharmacie laissé sur le bureau dans l’espoir d’amoindrir la violence de mes symptômes.

Ainsi donc Julien recevait Miss Hibiscus à la maison pendant mon absence, en admettant évidemment qu’il s’agisse bien d’elle. Mon mari profitait de mon séjour à Lausanne pour s’envoyer en l’air – chez nous! – avec une fille de rien, fringuée comme une catin.

De quoi mourir de honte, on s’entend là-dessus.

Quand, enfin, les Xanax me rendirent mon calme et ma capacité de réfléchir, l’idée me vint d’écrire à Bibiane F pour lui demander conseil, en espérant que mon courriel la trouve encore, à cette heure-là, devant son ordi.

Ça ne prouve rien, ma pauvre, répondit-elle au bout de quelques minutes. Sais-tu à quel point les apparences peuvent parfois être trompeuses? ajouta-t-elle. Avant de sauter aux conclusions, je te suggère de réfléchir un peu. N’y a-t-il pas, dans ton entourage, une femme qui pourrait être celle que décrit ta copine et dont la présence chez toi s’avérerait tout à fait légitime?

Seigneur, me demandai-je soudain, était-il possible que mes peurs et mes névroses aient finalement fait de moi, à la longue, une désillusionniste de classe mondiale, c’est-à-dire une pro du désenchantement prête au pire en toutes circonstances? Se pouvait-il que le jusqu’au-boutisme et l’idéalisme de ma jeunesse, à mes yeux d’alors les seules manières de tirer tous les sucs de la vie, aient en fait pavé la voie du pessimisme qui s’abattait maintenant sur moi?

Dans l’espoir d’ajouter un peu de pouvoir à l’effet des anxiolytiques, j’enfilai deux verres coup sur coup. Ne sourcillez pas. Je tends en effet à être d’accord avec George Bernard Shaw: l’alcool est un anesthésique qui permet de supporter l’opération de la vie.

Bibiane F disait vrai, en fin de compte. Et si cette blonde, dont parlait Gina, n’était en fait que Jacynthe rendant visite à Julien? Le look douteux, la robe fuseau, tout ça correspondait bien à ma belle-sœur, en y pensant bien, puisque son mauvais goût vestimentaire l’a toujours empêchée d’imiter avec succès mon chic proverbial.

Soucieuse de sauver la face et d’échapper au sentiment de pitié que, dans le contexte, j’inspirais sans doute à Gina, je me jetai sur le clavier pour tuer dans l’œuf toute amorce de rumeur concernant mon couple.

Ton courriel m’a bien fait rire, répliquai-je à mon amie. La femme que ton mari a vu sortir de chez moi n’était nulle autre que Jacynthe, ma belle-sœur. D’ailleurs, tu peux dire à Robert que je n’ai aucune objection à ce que son chien ne fasse qu’une bouchée de cette emmerdeuse la prochaine fois, ajoutai-je avant d’appuyer sur Send, persuadée qu’un peu d’humour convaincrait Gina du grain de sel avec lequel j’avais pris son courriel. Néanmoins, je décidai d’avoir le cœur net de toute cette affaire.

Bonsoir Jacynthe,

J’espère que tu vas bien et que ton frère n’a pas trop exigé de ta

présence ni de tes bons soins jusqu’ici. De mon côté tout va bien. Merci

de t’assurer que Julien ne manque de rien pendant mon absence.

Florence

J’étais sur le point de prendre un quatrième verre de vin quand l’écran de mon ordinateur afficha un nouveau message.

Chère belle-sœur,

J’ai téléphoné à Julien comme prévu, mais il refuse catégoriquement

toute visite. Il affirme profiter de ton absence pour se coucher tôt et

rattraper le retard qu’il a pris dans le dossier d’acquisition de la Steel.

Selon ses dires, il est parfaitement en mesure de s’occuper de lui-même

tout seul. Quand il en aura assez de manger des plats surgelés, je

présume qu’il me fera signe!

Profite bien de ton séjour.

Jacynthe

Le chablis et les pilules avaient heureusement atteint leur effet maximal. Ce qui me permit d’encaisser la nouvelle sans trop m’affoler. Avec philosophie, je tentai alors de minimiser la gravité de la situation. De toute façon, n’était-ce pas tout ce qu’il me restait à faire si je ne souhaitais pas mourir de chagrin et de honte dans cette suite impériale au bord du lac Léman? Entre vous et moi, avais-je vraiment d’autres options que celle de me convaincre qu’avoir un mari volage à ses heures n’avait rien d’une tragédie grecque?

Mon erreur, pensai-je alors, avait simplement consisté durant toutes ces années à croire que Julien était incapable des libertinages que se permettent la plupart des hommes normalement constitués. De toute évidence, j’avais visé trop haut. Mais vous vous doutez bien que je n’allais pas lancer la serviette pour autant.

Sonnée par toute cette information à traiter en si peu de temps, je me rassurai en me disant que cette sale affaire de cocufiage, aussi troublante fût-elle, n’avait à ce stade aucune chance de détruire mon couple. Tant qu’elle n’était pas énoncée, tant qu’on la tairait et qu’aucun de nous deux ne l’évoquerait clairement, l’infidélité de Julien n’avait aucun pouvoir réel. Étant donné que ce n’est qu’une fois qu’on la nomme qu’une chose s’anime d’une vie indépendante et autonome, il n’y avait pour l’instant que le silence pour me garantir le statu quo de mon mariage.

En restant tue, soupçonnée plutôt qu’avouée, subodorée au lieu de confessée, l’existence de Miss Hibiscus restait une pure supposition. Peu m’importe ce que vous en pensez, aucune preuve, aussi accablante puisse-t-elle sembler, n’aura jamais tout le poids d’une admission claire et explicite, sans quoi tous les indices du monde pourraient cacher n’importe quoi. Tous ces détenus jugés coupables, hors de tout doute, sur la foi d’une preuve bidon ne suffisent-ils pas à nuancer votre opinion? Tant que je n’entendrai pas de la bouche même de Julien des aveux libres et consentis, affirmai-je en moi-même, les apparences ont toutes les chances de mentir comme un arracheur de dents. Et puis, en définitive, la meilleure façon de faire disparaître une chose n’est-elle pas souvent de la traiter comme si elle n’avait jamais été?

L’endormissement mit un terme à la ronde folle de questions et de pensées qui prenait place dans ma tête. Couchée sur le côté, je finis par semer loin derrière moi les soucis qui s’agitaient en tous sens. Bercée par le grondement régulier de la clim, je laissai enfin entrer dans mon esprit le calme de la nuit.

Le lendemain matin, je m’éveillai lourde et nauséeuse. Le changement d’eau, sans doute, allié à la vigueur des traitements auxquels je me soumettais depuis deux jours, semblait chambouler mon organisme tout entier. Le cœur au bord des lèvres, je me traînai jusqu’à la douche dont les jets brûlants et vivifiants m’insufflèrent un regain d’énergie.

Tous ces soins purifiants opéraient en mon corps des changements subtils, mais notables. Et puis, il faut dire que l’imminente arrivée de mes règles contribuait aussi à l’inconstance de mon état physique, provoquant chez moi une série de petits malaises dont nous, les femmes, avons l’habitude. Poitrine sensible, ventre gonflé, raideurs lombaires, la fiesta de mes bobos prémenstruels battait son plein, en parfait synchronisme avec celle de mes anxiétés conjugales.

J’annulai les soins prévus ce jour-là et demandai qu’un chauffeur me conduise dans le centre de Lausanne. Franchement, l’idée de m’adonner à un peu de shopping me souriait infiniment plus que celle de subir un drainage lymphatique ou encore un de ces massages suédois dont la violence que je supportais, sans oser m’en plaindre, me laissait toujours, de toute manière, patraque et endolorie.

Je trouvai chez Bongénie de quoi mettre en valeur ma nouvelle blondeur. Je jetai mon dévolu sur des ensembles de cachemire caramel, deux robes dans les mêmes teintes et une cape d’alpaga bordée de renard des prairies, toutes des nouveautés automnales à prix exorbitant. Loin de me sentir coupable de ces folles dépenses, j’estimai que j’y avais plus que droit. Pendant que mon mari donnait tous les signes de m’être infidèle, je ne voyais vraiment pas pourquoi je me serais privée de ces luxes, en comparaison bien innocents. Et puis, chacun ses plaisirs, pensai-je. S’il s’avérait que Julien prenait son pied auprès d’une autre, je pouvais bien prendre le mien à ma manière.

La journée étant encore jeune, je filai droit chez Chanel, où je succombai à un fourreau crème nécessitant quelques retouches. La taille 38, qui m’allait comme un gant il n’y a pourtant pas si longtemps, se montra pour la première fois un peu juste. On me promit de faire les corrections nécessaires en priorité, et de livrer mon achat à mon hôtel le jour même. Comment dire non, je vous le demande, à une robe qui vous appelle par votre nom?

Le pigeon de Vendée à la braise aux pêches et aux amandes fraîches de la Table d’Edgar me fit complètement oublier l’affreux dîner de la veille dont le souvenir avait jusque-là contribué à barbouiller mon estomac. Après le lunch, je traînai un peu dans la lumière douce de l’après-midi avant de disparaître à nouveau dans la limousine qui me ramena au Belle Rive juste à temps pour l’heure de la sieste.

Il était seize heures quand je m’affalai sur le lit comme une poche de linge sale. Une sorte de léthargie, un besoin de dormir irrépressible tombant sur moi comme une avalanche me laissa soudain molle et sans entrain, si bien que je tombai profondément endormie avant même de m’être glissée sous l’édredon de jacquard.

Je rouvris les yeux sur mon téléphone cellulaire qui affichait trois appels de Julien, manqués pendant ma sieste. Ça alors, me dis-je, c’est ce qu’on appelle dormir comme une bûche! Assise en tailleur sur le lit, je regardai longuement les minutes passer sur l’écran numérique du réveille-matin. Pour tout dire, je rongeais mon frein. Je réprimais l’envie folle de me jeter sur mon portable et de rappeler Julien sans délai, trop heureuse de le savoir à ce point impatient de me parler. Je tins le coup aussi longtemps que possible, jusqu’à ce que mes jambes, en fait, ne puissent plus supporter l’inconfort de ma position. Puis je me levai pour saisir mon petit Samsung et entendre enfin le seul message que mon mari avait daigné laisser dans ma boîte vocale.

«Rappelle-moi, Florence, disait Julien d’une voix qui me sembla anormalement nerveuse et troublée. Il est grand temps que nous parlions; j’ai des choses importantes à te dire.»

* * *

Lorsque je repris connaissance, la femme de chambre, le directeur de l’hôtel et le médecin d’office étaient tous les trois penchés sur moi. M’observant d’un air grave, ils échangeaient entre eux de furtifs regards inquiets. Saisie de haut-le-cœur et les cheveux de guingois, j’eus peine à m’asseoir sur le sol sans que le tournis ne m’assaille à nouveau. Manifestement, pensai-je, mon retard menstruel faisait des siennes. «Madame Delacroix, s’exclama le docteur tout en triturant le stéthoscope qu’il avait accroché à son cou. Vous nous avez fait toute une frousse!»

Pourtant, l’évanouissement n’est pas chez moi chose courante. J’étais bien tombée une fois dans les pommes à l’âge de huit ans, en jouant avec mes copines à qui retient son souffle le plus longtemps. Ce qui m’avait d’ailleurs valu une chute bruyante et mémorable sur le calorifère de la bibliothèque de l’école, dont avaient résulté une dent cassée et une estafilade au front qui a laissé une petite cicatrice juste ici, vous voyez? Ça mis à part, nenni. Bien sûr j’ai connu ici et là des petits malaises au cours des grandes chaleurs d’été, mais faire la toile, comme on dit, n’avait pour moi rien d’habituel.

Pour tout dire, le message téléphonique de Julien, dramatique et alarmant, m’avait jetée instantanément dans un black-out des plus complets. Julien souhaitait me parler en urgence de choses sérieuses. Avouez tout de même qu’il y avait de quoi défaillir!

Que voulez-vous, ma belle fille, quand la vie vous impose le pire, ne reste plus à votre corps qu’à tenter par tous les moyens de mourir un petit peu.

C’est la femme de chambre qui m’avait trouvée inanimée, et qui s’était empressée, selon ses dires, de demander que l’on prévienne le médecin. Le reste, vous le savez déjà. Voyant que mes couleurs me revenaient peu à peu au visage, le médecin avait décidé de ne pas appeler l’ambulance, se contentant de simplement m’éponger le front d’un linge humide et frais tout en m’éventant de sa main. «Vous devriez rentrer chez vous, madame Delacroix, et consulter votre médecin. Une syncope, on ne sait jamais ce que ça cache», me dit-il en remballant son tensiomètre et son stéthoscope dans sa trousse.

Le docteur avait raison. Il était grand temps pour moi de rentrer. De toute manière, syncope ou pas, vous vous doutez bien que je n’avais aucune intention de prolonger mon séjour dans ce spa. Car l’heure était grave. Et si je voulais me donner une dernière chance d’éviter que Julien ne me quitte pour cette autre, ce n’était certainement pas en me prélassant au bord du lac Léman que j’allais y parvenir. Les choses avaient assez duré et ma place était à la maison.

Je sais parfaitement bien que la plupart des femmes auraient exigé d’avoir avec leur mari cette conversation sur-le-champ. N’y a-t-il rien de pire qu’un homme qui en dit trop ou pas assez? Or, mon plan était tout autre: j’allais plutôt faire tout en mon pouvoir pour que cette discussion réclamée par Julien n’ait pas lieu. Car s’il avait l’intention de m’annoncer sa décision de divorcer – là, comme ça, au téléphone –, j’estimais que le temps pouvait encore jouer en ma faveur et que le silence restait mon meilleur allié.

Au terme de cette réflexion, je jugeai plus sage d’éteindre mon portable et de le jeter par la fenêtre. Il n’y a pas de service au numéro que vous avez composé. Puis je descendis à la réception supplier le concierge de me trouver une place sur le premier vol en partance pour chez moi.

Je rassemblai en vitesse mes petites affaires que j’envoyai pêle-mêle dans ma valise et je filai droit vers l’aéroport où j’attrapai juste à temps un vol direct de Lufthansa. Bourrée de Xanax, je survolai l’Atlantique dans un état d’hébétude pénétrante sans pourtant arriver à fermer l’œil.

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