Le pot au rose

Dominique Bertrand · Chapitre 5 sur 10

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Le pot au rose

Chapitre 4

 

Du poids de sa chaleur étouffante, le jour n’avait pas tardé à pousser la nuit dans ses derniers retranchements, de sorte que, dès quatre heures trente, les passereaux couvrirent de leur chant la rumeur de la ville. Terrassée par un mal de bloc carabiné, vestige de mes folies de la veille, je résistai tant bien que mal à l’impérative envie d’aller chercher dans l’armoire à médicaments un ou deux cachets d’analgésiques. Chacune de mes respirations avait beau décupler l’insupportable douleur pulsatile qui malmenait mes tempes et ma nuque, je répugnais à l’idée de sortir d’entre les draps, où la présence rassurante de Julien m’enveloppait avec douceur. Lorsque, finalement, je n’entendis plus rien du piaillement des oiseaux au point de croire qu’une fanfare se cachait peut-être sous le lit, je me résolus à prendre le chemin des toilettes, évitant autant que possible tout mouvement brusque susceptible d’aggraver mon état.

Un linge humide posé sur le front, je revins m’échouer dans la chambre aux côtés de Julien qui n’avait pas bougé d’un iota. Dans la lumière naissante du petit matin, son visage affichait des traits détendus qui ne tarderaient pas à se crisper quand, une fois happé par le tourbillon des décisions à prendre et des crises à gérer aux Aciéries, il ne saurait plus où donner de la tête.

L’ibuprofène fit graduellement son effet. Alors que Julien s’ébrouait sous la douche pour tenter de chasser la fange que l’abus d’alcool avait distillée dans son esprit, ma migraine relâcha son emprise. En se débattant dans les restes de torpeur que le jet d’eau brûlante n’avait pas réussi à dissiper, Julien revêtit ensuite son complet et noua sa cravate en soufflant comme une otarie. Malgré leur inaltérable beauté, ses yeux gonflés et injectés de sang trahissaient les efforts qu’il avait dû déployer afin de s’extirper une fois pour toutes du lourd sommeil sans rêve de cette nuit trop courte.

J’entendis la Maserati s’éloigner en direction du centre-ville. Couchée en chien de fusil, Diva attendait sans broncher qu’émanent du rez-de-chaussée les bruits familiers de vaisselle et de percolateur qui ne tardèrent pas à sonner le début officiel de la journée. Je saisis mon peignoir, enfilai mes pantoufles et gagnai la cuisine avec une insouciance que j’avais cru, dans les derniers jours, avoir perdue à jamais. Tout ce bonheur retrouvé rendait du même coup leur saveur exquise aux choses simples de mon existence. Il me semblait que le café de Carmen n’avait jamais été si savoureux et que les rayons du soleil filtrés par les jalousies n’avaient jamais été aussi lumineux. Même mon oisiveté ne m’avait jamais paru aussi légitime, aussi naturelle.

Cette soirée de bal, quoique passablement empoisonnée par la présence de ce zézayant de banquier, n’avait généré, à bien y penser, que de formidables bienfaits. Alors que d’atroces turbulences affectives avaient depuis deux jours réussi à me faire craindre le pire, tout reprenait enfin sa place juste à temps pour mon anniversaire qui allait avoir lieu le surlendemain, et sans que même aucune trace d’angoisse n’en assombrisse l’excitante perspective. Décidément, pensai-je, cette histoire de rouge à lèvres était morte et enterrée. Elle ne faisait vraiment pas le poids contre les preuves incontestables d’amour et de désir que venait de me fournir Julien en moins de vingt-quatre heures.

Sur la table dressée avec soin m’attendait, comme tous les matins, un petit-déjeuner préparé par Carmen. Mais pour tout dire, mon estomac s’insurgeait bruyamment contre mes abus gastronomiques de la veille. D’ailleurs, il y avait fort à parier qu’il ne me pardonnait pas davantage mes antalgiques du matin ni les nombreux comprimés auxquels j’avais dû avoir recours durant ma crise matrimoniale pour éviter d’être emportée par la panique. Je laissai donc de côté l’œuf mollet et le jambon blanc, me contentant de picorer quelques framboises et deux ou trois bleuets. Davantage par souci nutritionnel que par appétit, je m’obligeai aussi à grignoter une fine tranche du pain aux noix qui a depuis longtemps remplacé dans mon assiette celui auquel un gourou mondial de la diète avait donné son nom.

C’est que, ma chère, dès que j’avais constaté, lors d’une séance de dédicaces chez le libraire, que le célébrissime auteur nutritionniste puait comme un putois, j’avais instantanément perdu foi en ses préceptes. C’est comme ça. D’ailleurs, je ne vous cacherai pas que lorsque sa mort fit les manchettes, quelques années plus tard, je n’ai pas hésité à statuer que l’intoxication du pauvre bougre par ses propres vapeurs infectes ne pouvait être que la seule explication possible à la précocité de son trépas. Mourir de rire, je veux bien, mourir de chagrin, mourir de faim, mourir de soif, de nos jours toutes les raisons sont bonnes pour crever. On peut mourir de tout, mais d’avoir trop pué, voilà qui ne s’était certainement encore jamais vu!

L’air ahuri que ne put se retenir d’afficher notre bonne en me voyant m’attabler en dit long sur l’état de mon visage en cette heure matinale. Moi d’ordinaire plutôt fraîche au réveil, voilà que je donnais à voir une sale mine, un teint brouillé par des protestations biliaires que le manque de sommeil exacerbait. Mais plutôt que de m’inquiéter de ces signes manifestes de fatigue, au lieu de les combattre ou de les nier par tous les moyens, je choisis de les étreindre et de m’y vautrer sans le moindre embarras. Julien m’aimait. Voilà tout ce qui importait. Julien n’avait aucune intention de me quitter. Julien était à moi pour la vie. Et pas une seule flétrissure, pas une seule bouffissure n’y pouvait rien changer.

C’est en tout cas ce que je me disais quand, appuyée mollement au dossier de ma chaise, je goûtais à la vacuité si délicieusement indécente de mon existence. Voilà à quoi je pensais quand, enfin, l’absence de but régnait à nouveau sur mes jours, et que me laisser aller à la plus complète flemmardise était tout ce qu’il me restait à faire. Rien à craindre et rien à poursuivre. Autant dire le paradis sur terre. Rien à espérer, sauf le statu quo d’une béatitude éhontée dont j’étais maintenant convaincue qu’elle m’était acquise.

* * *

La chambre accusait un désordre plutôt inhabituel. Ça et là gisait en pièces détachées le smoking de Julien qui, en rentrant la veille, n’avait rien trouvé de mieux à faire, pour se soulager au plus vite de l’inconfort infligé par ses habits contraignants, que d’envoyer ceux-ci valser aux quatre coins de la pièce. C’est ainsi que je retrouvai, répandus sur la fidèle reproduction du fauteuil de madame de Récamier dont j’ai pu admirer l’original au Louvre, ses boutons de chemise et son mouchoir de poche. Quant au ceinturon et au nœud de soie noirs, ils avaient atterri sur la jolie lampe bouillotte, lui donnant ainsi presque un air de veuve éplorée. Le pantalon, la veste et la chemise, pour leur part, achevaient ce tableau de capharnaüm. Chiffonnés au pied du lit sous les cascades d’étoffe que l’édredon avait fini par former en glissant sous les assauts répétés de nos mouvements nocturnes, ils ajoutaient à l’ensemble une touche champ de bataille typiquement masculine. Débonnaire, je ramassai le tout dans un esprit de tolérance amoureuse sans que le moindre sentiment de contrariété vienne porter ombrage à ce début de journée.

C’est en rangeant les boutons de manchettes d’or blanc dans le tiroir du haut que je découvris la belle boîte orange provenant de chez Hermès. Tout agrémentée de son ruban légendaire brodé à l’effigie de la marque, on aurait dit qu’elle me regardait droit dans les yeux avec gouaillerie, jouissant de la curiosité que son contenu suscitait en moi depuis que l’employée de chez Holt avait pour ainsi dire vendu la mèche. Bref, j’aurais juré que cette foutue boîte me narguait.

Le meilleur moyen de faire cesser une tentation, c’est d’y succomber, dit-on. Ce sont, du moins, les mots qu’on pouvait lire sur le sac d’emplettes plein à craquer d’une jeune femme qui, aperçue en ville il n’y a pas si longtemps, avait manifestement suivi le conseil au pied de la lettre. Cette phrase suffit à justifier à ma conscience l’indiscrétion que j’étais sur le point de commettre. Car n’y tenant plus, j’ignorai les voix du remords et de la culpabilité qui me sommaient de résister et sortis prestement la boîte du tiroir.

Ce que je m’apprêtais à faire rendrait évidemment impossible le véritable effet de surprise dont comptait bien se féliciter Julien quand, le surlendemain, il me tendrait mon cadeau en me souhaitant bon anniversaire. Mais qu’à cela ne tienne, je ne voyais que des avantages à savoir à l’avance ce que cette boîte renfermait. Moi qui ai toujours craint les surprises de peur de ne pas être en mesure de feindre assez bien la joie, ou pire, d’être incapable de cacher ma déception, je tenais là l’occasion de me préparer adéquatement à faire bonne figure, si nécessaire, en déballant mon cadeau.

Bref, je me convainquis que c’était dans la noble intention de ne pas heurter les sentiments de Julien, advenant que le carré de soie ne me plaise pas, que j’allais ouvrir la boîte et jeter un coup d’œil sur son contenu dont la vendeuse m’avait tant vanté la beauté et la modernité du motif. Le jour de mes quarante-cinq ans, cela me permettrait, dans l’éventualité où Julien aurait fait un choix mal avisé, de m’écrier dans des effusions de joie on ne peut plus fausses, mais pas moins crédibles pour autant: «Exactement ce que je voulais!»

Parce qu’on ne dira jamais assez que savoir recevoir avec élégance, même un cadeau qui vous déçoit, est bien l’une des plus importantes règles du savoir-vivre. Mais que voulez-vous, jeune fille, depuis que cette nouvelle vague de spiritualité contamine tout le monde à grand renfort d’ouvrages bouddhistes, il n’y en a plus que pour l’importance de donner.

Enfin.

Le modèle baptisé Astrologie Nouvelle ne me sembla rien de moins qu’un signe des dieux. Car voilà que, depuis la veille, les astres me paraissaient s’être parfaitement réalignés, favorisant ainsi la pérennité de mon mariage. Bien plus qu’un simple accessoire de luxe pour femme capricieuse, ce carré de soie devenait soudainement à mes yeux le symbole d’un renouveau matrimonial, d’un revirement du destin, d’une volte-face de la guigne qui se préparait à s’abattre sur moi à coup sûr sous la forme de la confirmation d’un dévastateur cocufiage. Satisfaite de savoir enfin ce qui m’attendait le jour de mon anniversaire, je rabattis les papiers de soie l’un sur l’autre, fermai la boîte et renouai la ficelle.

Ni vu ni connu.

Bon. Je vous mentirais en vous disant qu’il s’agissait là de mon modèle préféré. Pour ne rien vous cacher, j’aurais nettement préféré que Julien arrête son choix sur le Kachina en twill d’été dont le foisonnement des couleurs et des formes n’est rien de moins qu’un pur chef-d’œuvre artistique. Mais comme le disait si bien ma mère en acceptant les meubles abîmés qu’offraient charitablement à notre famille des voisins mieux nantis que nous: «À cheval donné, on ne regarde pas la bride!»

Dans l’intention de faire honneur au cadeau de Julien, je décidai d’aller m’acheter un chemisier dont la teinte en ferait ressortir le bleu dominant. Car lorsque Julien allait me l’offrir et que, d’une mine savamment étudiée, je mimerais la surprise, Catherine, ma belle-mère, allait comme chaque année sortir son appareil photo afin d’immortaliser la scène. Alors, autant faire l’effort de présenter, me disais-je, une certaine harmonie et, si possible, un chic de bon aloi. D’autant plus que je savais pertinemment que cela ferait s’exclamer les amies de Catherine, à qui elle ne manquait jamais de montrer ses clichés: «Non, mais regardez-moi cette Florence! C’est à croire qu’elle sort directement des pages du Harper’s Bazaar!» Comme quoi il est facile d’éblouir les femmes qui n’ont plus de l’élégance de leur jeunesse que l’aptitude à la reconnaître chez les autres.

Pour tout dire, je doutai fort que madame Delacroix puisse avoir en un an amélioré ses talents de photographe. L’année précédente à pareille date, en raison du déclin de sa vue et du tremblement irrépressible de ses mains, la plupart de ses photos ne montrèrent au bout du compte que mes pieds, le sommet de ma tête ou encore l’appui-bras de ma chaise. Quant à la magnifique bague que m’avait alors offerte Julien, on ne put en voir sur le papier glacé que quelques-uns des diamants qui cernent délicatement l’améthyste rectangulaire, le tout dans un flou déconcertant.

Tout se passa donc comme prévu. Autour d’un repas gargantuesque que Carmen avait mis des heures à préparer spécialement pour l’occasion, nous étions tous réunis dans la joie bon enfant et un peu agitée dont les fêtes d’anniversaire sont toujours animées. Ma belle-mère, munie comme à l’habitude de son légendaire appareil photo jetable, attendait le moment fatidique du gâteau pour dire cheese et faire crépiter son flash. Pendant que Carmen faisait le service avec célérité, Jacynthe, la sœur cadette de Julien, ainsi que Richard, son mari, s’abreuvaient à leurs flûtes que Carmen n’avait de cesse de remplir encore et encore d’un somptueux Armand de Brignac.

Quant à moi, vêtue de mon nouveau chemisier de soie pervenche, j’affichais un air décontracté qui portait sans doute nos invités à penser que je n’espérais de cet anniversaire rien de plus que le plaisir de me retrouver en famille. Mais en réalité, j’attendais fébrilement la minute où Julien annoncerait qu’il était temps de passer au salon pour l’heure des cadeaux. Sous des allures de baronne revenue de tout, je ne faisais que trépigner intérieurement, je rongeais mon frein en réprimant tant bien que mal les signes de ma brûlante impatience. Comme une enfant qui attend que sonne minuit le soir de Noël, je comptais les secondes qui me séparaient du moment magique où j’allais enfin pouvoir ouvrir mes présents.

Catherine m’offrit un vase de cristal de Bohême qui me ravit sincèrement. Jacynthe et Richard, de leur côté, me firent cadeau d’un immonde cadre de bambou pivotant où était insérée une photo de Jacynthe en compagnie de Julien qui me semblait avoir été prise à la résidence secondaire des Delacroix il y a plus de vingt ans. Ma belle-sœur y apparaissait blonde et souriante, encore impressionnante d’une sveltesse qui avait laissé place, depuis, à un déplorable embonpoint. Sans doute déniché dans les étals de soldes chez Décor Dépôt, l’horrible objet me fit pousser des ah! et des oh! d’émerveillement dont le ton si emprunté faillit bien trahir mon embarras.

Jusque-là, franchement, rien à redire. Jusqu’à cette toute dernière seconde pendant laquelle je me rappelle très bien avoir passé furtivement ma main dans mes cheveux avec la sérénité d’une femme qui ne voit rien venir, mon état de béatitude était intact. Je vous jure que, jusqu’au tout dernier instant avant l’amorce de l’apocalypse, j’ai cru sans réserve à la permanence de mon bonheur retrouvé.

Tu parles d’une andouille!

Quand Julien vint s’asseoir près de moi avec dans les mains ce qui, de toute évidence, n’était pas la boîte Hermès, mon cœur cessa de battre quelques secondes. Eh oui! Moi qui déteste tant les surprises, on peut dire que j’en prenais pour mon rhume. La vérité, c’est que le spectre d’une maîtresse, que j’avais cru à jamais disparu, reprit alors instantanément du service. Avec le sinistre et persévérant désir de vengeance de ces morts qui reviennent vous hanter, l’image de Miss Hibiscus sembla soudain sortir des murs dans un rire effrayant de victoire. Bref, c’était reparti pour un tour.

Devant l’arnaque dont j’estimais être victime, des efforts surhumains m’empêchèrent de houspiller Julien, me retinrent de peine et de misère de piquer une colère magistrale du style: Non mais, qu’est-ce que c’est que ça? À quoi joue-t-on, là? Je veux et j’exige mon carré de soie, sinon… Enfin, vous voyez le genre. Mais le poids de l’anxiété qui s’abattit en trombe comme un coup de poing sur mon plexus solaire me détourna immédiatement de mon courroux, sapant en moi l’énergie nécessaire à tout emportement. Les jambes molles et le cœur au bord des lèvres, il me semblait plutôt que je me liquéfiais littéralement et que j’allais ainsi me répandre entre les coussins du canapé pour finir en nappe de larmes sur le tapis de soie. Ma belle assurance regagnée durant la soirée de bal grâce à la présence attentionnée de Julien n’était plus qu’une pauvre chiffe molle désespérante. Moi qui m’étais imaginée la reine de cœur de notre mariage, voilà que je risquais d’être à tout moment évincée de mon royaume si chèrement acquis.

Julien me tendit une enveloppe longue et joufflue que, dans les circonstances, j’ouvris plus par politesse que par envie. Il fallait à tout prix que j’évite de me désagréger d’angoisse devant nos invités, tenir bon jusqu’au soir où dans le lit, allongée de mon côté et tournant dos à Julien, j’aurais tout le loisir d’imploser librement et sans témoins.

Sous le regard attentif de ma belle-famille, je réussis tout de suite, malgré la panique qui m’envahissait, à identifier le billet d’avion aller-retour en première classe pour Genève ainsi que les dépliants promotionnels du plus luxueux spa d’Europe que contenait l’enveloppe. Bon sang! Julien m’envoyait outre-mer. Pour mes quarante-cinq ans, il s’offrait mon absence à prix fort. Du moins, c’est de cette manière que je percevais les choses. Cela signifiait pour lui sept jours sans moi. Et pour moi, toute une semaine sans lui. Aussi bien dire cent soixante-huit heures sans oxygène. Dix mille quatre-vingts minutes à retenir mon souffle. Six cent quatre mille huit cents secondes à compter à rebours. Parce que j’ai fait le calcul, vous pensez bien.

Je savais pertinemment qu’au bout du compte je gagnais au change. Je ne suis quand même pas folle. Une semaine dans l’un des hauts lieux de la beauté et de la santé les plus réputés, voilà de quoi porter ombrage à n’importe quel carré de soie, aussi mythique soit-il, il faut bien l’admettre. Toute autre femme que moi n’aurait vu là qu’une manifestation d’amour de la part de son mari, une chance inouïe, cela va de soi. N’empêche, ce séjour n’était à mes yeux qu’un cadeau de Grec. Introduisant à nouveau dans ma vie les intenables doutes qui avaient saboté ma félicité depuis la découverte fortuite de ce rouge Saint Laurent Hibiscus numéro 95, il signait incontestablement le début de la fin.

La fin du monde, peut-être pas, mais la fin du mien, ça oui.

Car si Julien ne m’avait pas offert le fameux foulard Hermès caché dans son tiroir du haut, à qui était-il donc destiné? Quelle femme, pour l’amour du ciel, quelle briseuse de ménage, pour reprendre une expression chère à ma mère, aurait le plaisir de se balader en ville drapée de cette Astrologie Nouvelle offerte par son amant, nul autre que mon mari?

God knows.

Alors que ma belle-sœur et Catherine se disputaient les brochures du spa pour en connaître un peu plus, Julien justifia son choix. «Chérie, j’ai pensé qu’une petite escapade en Suisse te ferait le plus grand bien, me glissa-t-il à l’oreille d’une voix tendre et accorte. Je te trouve l’air un peu fatigué, ces derniers temps.» Tu m’étonnes, dis-je en moi-même. Fatigué n’est pas le mot. J’étais en fait si exténuée par toutes mes spéculations, tellement usée par mes suspicions d’infidélité, si minée, pour tout dire, par la perspective de perdre mon mari, qu’il me semblait avoir vieilli de dix ans en l’espace de quelques jours.

J’embrassai Julien avec la plus convaincante apparence de joie et de gratitude possible, me confondant dans des remerciements grandiloquents et faussement enthousiastes. «Tu n’aurais pas dû» dis-je, feignant la reconnaissance, mais en réalité sibylline et pleine de sous-entendus. Tu n’aurais pas dû offrir ce foulard à une autre, précisai-je en mon for intérieur, aussi furieuse que dévastée.

Espérant en arriver ainsi à mieux réprimer les sanglots d’affolement qui cherchaient désespérément une issue, je pris le chemin de la cuisine, où j’avalai deux Xanax que quelques rasades de champagne aidèrent à faire passer. Je respirai ensuite un bon coup, puis rejoignis les autres au salon en me croisant les doigts pour que les médicaments relâchent au plus vite les barbelés de panique qui s’enfonçaient dans ma chair.

Lorsque l’effet des calmants se fit sentir, j’eus l’impression tout à la fois d’une délivrance et d’une affliction. Car je dois vous dire que si ces petites pilules miraculeuses savent toujours dompter mon anxiété en moins de deux, elles laissent aussi du même coup tout le champ libre à une sorte de cafard très ancien, une léthargie, en somme, où la tristesse peut étendre sur moi sans entrave ses ailes sombres et lourdes. Les nerfs relâchés et l’angoisse tenue en respect, je n’eus donc d’autre choix que d’accueillir paisiblement et avec résignation, ce soir-là, cette envahissante et poisseuse mélancolie.

Mais surtout, il me fallut par surcroît composer avec l’infini chagrin que suscitait en moi la certitude grandissante qu’une autre femme m’avait, sinon remplacée dans le cœur de Julien, à tout le moins rejointe sur le trône que je devrais peut-être dorénavant apprendre à partager avec elle. Eh bien, oui. Vous ne croyez tout de même pas que j’allais quitter définitivement Julien simplement parce que j’apprenais que l’arrivée d’une autre me privait de mon statut d’exclusivité. Je ne suis pas folle à ce point, je vous signale. Les cinquante pour cent d’un tout valent sacrément mieux que cent pour cent de rien. Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre ça. Déserteriez-vous votre maison, renonceriez-vous à tout l’argent, le temps et l’énergie investis dans votre demeure afin d’en faire votre refuge simplement parce qu’un rat y a élu domicile? Non, vous le prendriez en chasse jour et nuit. Voilà ce que vous feriez.

Si vous ne voulez pas que la vermine infeste votre maison, commencez par cesser de laisser traîner des bouts de fromage dans tous les coins, et colmatez les brèches. Vous ne voulez plus de maîtresses dans la vie de votre mari? C’est pareil. Bouchez les entrées, sécurisez les fondations, comblez les interstices qui donnent à ces intruses le loisir de s’installer sans invitation. Cessez de râler, pour l’amour du ciel, et mettez fin à vos négligences.

Quoiqu’il en fût, cette histoire de carré de soie me mettait désormais devant une monstrueuse évidence. J’en étais maintenant certaine, je ne pouvais plus me vanter d’être la seule bénéficiaire de l’amoureuse générosité et des bienveillantes largesses de Julien. À vrai dire, j’avais toutes les chances de n’être déjà plus à ses yeux que l’ennuyeuse première femme, éclipsée par une deuxième qui, elle, mystérieuse et clandestine, débarquait chargée des fraîcheurs de l’inconnu et de tous les attraits de la nouveauté. Mon mariage était devenu une farce, quoi. Rien de mieux qu’un vaudeville médiocre où Julien, en prince ottoman, donnait la réplique aux femmes de son harem, toutes folles de lui.

La soirée tirait à sa fin. Les cachets qui finirent par atteindre leur effet maximal m’avaient rendue engourdie et chancelante. C’est donc affublée d’un sourire imprécis de nouveau-né et d’un équilibre approximatif que je raccompagnai nos invités vers la sortie. M’appuyant discrètement au chambranle de la porte du hall pour leur dire au revoir, histoire de camoufler mon léger tangage, je fis tout en mon pouvoir pour ne pas m’endormir debout.

C’est alors que la plantureuse Jacynthe, dont le cynisme légendaire a fait plus de victimes dans cette famille qu’on ne saurait en compter, se permit de commenter mon état qu’elle expliquait par l’abus de champagne. «Quand Florence retrouvera ses esprits – ce qui ne sera sans doute pas avant demain – fit-elle à Julien comme si j’étais absente, sourde ou demeurée, n’oublie pas de lui rappeler que l’alcool accélère l’affaissement de l’ovale. Ça devrait suffire à lui faire mettre un terme à ses excès.» Très drôle, répliquai-je d’une voix d’outre-tombe, ce qui fit sursauter tout un chacun qui m’avait cru évanouie ou engloutie en moi-même depuis l’heure du pousse-café.

Afin de dissiper le léger malaise qui planait sur nous tous, Catherine fit adroitement diversion en embrassant tout le monde. Cela sonna le glas définitif de la soirée. Fidèle à son habitude, Jacynthe se lova contre Julien qui l’emprisonna avec force entre ses bras longs et musclés, étreinte bien connue chez les Delacroix sous le nom de prise de l’ours. Enlacés comme des gamins, ils conversèrent pendant de longues secondes dans un dialecte inventé par eux durant l’enfance auquel ni moi, ni Richard et ni même ma belle-mère, pourtant témoin privilégié de leur jeunesse, n’y comprenaient rien de rien. «Ah, ces deux-là, fit Catherine, mi-figue, mi-raisin. Cul et chemise, comme toujours!»

Une fois tout ce beau monde dehors dans la nuit chaude et humide, Carmen remit la maison en ordre dans un tintamarre de bruits de vaisselle et de chaudrons entrechoqués. Julien, lui, s’enferma dans son bureau sous prétexte de devoir travailler une heure ou deux sur l’épineux dossier d’acquisition. Oui, j’ai bien dit sous prétexte. Avouez que ça parle. Pas que le mot m’ait échappé ou que la langue m’ait fourchée, ni rien. Seulement… il y a quand même des limites à se laisser bourrer le cul de paille sans rien dire.

Évidemment, je ne dis pas qu’il faille douter de tout et crier au mensonge à la première occasion, parce qu’après tout, les quiproquos, ça existe et les apparences trompeuses aussi. Je suis bien placée pour le savoir. Mais vous avouerez qu’il y a des circonstances, dans la vie, où le scepticisme est la seule façon raisonnable de voir les choses quand on veut éviter de se faire passer un sapin. De toute manière, Dieu sait ce que peut fricoter derrière une porte close un homme dont les cachotteries semblent être devenues une sorte de mode de vie et dont la parole, forcément, ne peut désormais que compter pour des prunes.

En tout cas.

Je demandai à Carmen de ranger le vase de cristal dans le meuble vitrine et jetai l’horrible cadre de bambou à la poubelle en même temps que la carte musicale qui l’accompagnait. Forever Young, s’y égosillait Rod Stewart quand on en déployait les deux rabats. Je te souhaite de vieillir en beauté, y avait noté Jacynthe d’une écriture ronde et enfantine. Bien sûr, elle aurait pu laisser la gentillesse guider son choix de mots, pour faire changement. Elle aurait pu écrire je te souhaite de continuer de vieillir en beauté. Nuance.

Mais cela lui aurait coûté beaucoup trop, pensez donc. Cela aurait sollicité chez elle une humilité qu’elle n’a pas, une aménité qu’elle a toujours confondue avec de l’obséquiosité. Et puis Jacynthe reconnaissant volontiers ma beauté, vous ne risquez de voir ça que le jour où les poules auront des dents. Même si sa tendance à chercher à m’imiter en tout depuis des lustres constitue en soi un aveu manifeste.

Finalement, je retirai mes chaussures avec soulagement et filai droit jusqu’au dressing de Julien. Je me doute bien que vous ne tomberez pas raide morte d’étonnement en apprenant que la boîte Hermès avait disparu du premier tiroir du semainier d’acajou. Ça vous intéressera aussi sûrement de savoir qu’elle n’était pas davantage dans les six autres, pas plus que sur les tablettes où étaient rangées des piles de cachemires multicolores parfaitement alignées. J’ai eu beau fouiller dans tous les coins et recoins, j’ai même regardé sous le lit, dans le coffret de sûreté – sait-on jamais! – la boîte orange avait bel et bien disparu. J’étais en plein film d’horreur, pour parler franchement, et l’identité de la vilaine sorcière qui se l’était fait offrir restait encore à découvrir. Méchant détail.

Le calme artificiel que les deux comprimés avaient induit dans mon cerveau avait commencé son processus d’évaporation. Ses résidus encore assez substantiels à cette heure-là me permirent cependant de me déshabiller posément et de réfléchir à l’ensemble de la situation sans trop m’affoler. Assise sur le lit à moitié nue, je consultai le prospectus du spa où Julien avait cru bon de m’envoyer séjourner. Je suis impatient de retrouver l’épouse enjouée et légère que tu as toujours su être, disait dans une suite de signes informes, sortis de la plume fontaine de mon mari, la carte d’anniversaire qui l’accompagnait. Ça alors, pensai-je, honteuse. Mes doutes et mon tourment sont donc apparents à ce point? Tant d’efforts dans le but de les cacher à Julien, me dis-je, pour finalement leur devoir d’aboutir de force dans un spa de luxe à huit heures d’avion de mon domicile conjugal, n’était-ce pas absolument lamentable?

Décidément, statuai-je, j’étais la championne des sans talent. La plus pitoyable des actrices. Non, mais. Quand on n’est pas foutue de feindre convenablement le bonheur alors que la survie de son mariage en dépend, autant dire tout de suite qu’on n’est qu’une bonne à rien.

Cet accablement où m’enlisaient les signes incontestables de son infidélité n’échappait donc pas à Julien qui s’en inquiétait. Mais tout bien réfléchi, voilà qui n’avait rien de très surprenant. Car après tout, ignorant les véritables raisons de ma morosité, puisque convaincu de mener son aventure extraconjugale dans ce qu’il croyait être le plus étanche des secrets, le pauvre homme n’avait guère d’autres choix que d’attribuer mes humeurs à quelque état dépressif, ou même, à de graves ennuis de santé.

Voilà où j’en étais dans mes réflexions quand un terrible bruit de verre éclaté retentit dans la maison, suivi de cris mêlés de sanglots. Tout en enfilant mon peignoir, je descendis en vitesse à la cuisine, où je trouvai Carmen en état de choc, agenouillée devant les morceaux épars du vase de cristal que venait de m’offrir madame Delacroix.

Sorti en trombe de ses quartiers, Julien contemplait la scène de cet air impuissant et désemparé qu’affichent tous les hommes quand ils assistent à une effusion d’émotions. Pieds nus, la bouche entrouverte et les bras ballants, il était manifeste que mon mari n’était rien de moins que sidéré par la vision de Carmen pleurant à chaudes larmes contre mon épaule. Laisse-nous, fis-je entendre silencieusement à Julien d’un mouvement de la tête. Pour l’amour du ciel, retourne à ton boulot, lui intimai-je ensuite d’un regard acéré en constatant que la stupéfaction continuait de le clouer sur place.

Carmen poussa une longue plainte qui finit par renvoyer Julien à ses affaires. Le visage grimaçant et les yeux mi-clos, il s’éloigna prestement de la cuisine en rentrant les fesses comme un homme pris en chasse par Belzébuth, puis s’engouffra dans son bureau dont il referma la porte avec la plus grande délicatesse, certainement soucieux de ne rien rajouter au vacarme sanglotant de notre inconsolable servante.

Accroupie sur le carrelage de la cuisine, je soutenais Carmen avec l’attention d’une mère aimante et compatissante. D’une tendresse qui me surprenait moi-même, j’épongeais ses rigoles de larmes du bout de ma manche de ratine tout en la berçant doucement, allant jusqu’à en oublier ma propre détresse. «Chuuu…, faisais-je, me voulant rassurante, chuuu…»

À vrai dire, cette femme n’était plus une employée, elle n’était plus cette petite Mexicaine issue d’une campagne pauvre et aride dont le quotidien s’organisait autour des lessives, de l’entretien ménager et de l’intendance domestique. Elle était ma sœur, mon amie, ma fille. Elle était ma compatriote du continent des chagrins dont les hommes ne soupçonnent même pas l’existence. Une femme qui pleure parle un langage féminin universel, vous savez. Personne ne peut nier ça. Car dans les tranchées des misères de la vie, la solidarité des femmes ne s’encombre pas des différences de statut, c’est aussi simple que ça.

Prenez nous deux, par exemple, ne sommes-nous pas en ce moment même la preuve vivante de cette profonde sororité qui nous unit toutes par-delà nos disparités? Allons, depuis que vous m’avez arrêtée que je déballe tout sans retenue, que je vous raconte mon histoire par le menu tandis que vous, vous m’écoutez avec patience et sollicitude. Tenez, quand j’ai versé quelques larmes, tout à l’heure, vous m’avez même offert un mouchoir. Et vous avez posé en même temps votre main bienveillante sur mon épaule comme pour dire: ça va aller, ne vous en faites pas, ça va aller. C’est assez probant, je trouve. Parce que, eus-je été un homme, pas sûr du tout que vous auriez agi envers moi avec autant de commisération. Ma main à couper que vous m’auriez laissé morver dans mes menottes et pleurer tout seul dans mon coin.

Je suis peut-être en état de choc, comme on dit, mais cela ne m’empêche pas de voir dans vos yeux combien ma dégringolade vous touche. En gros, vous n’êtes plus cette jeune policière au badge rutilant, et moi je ne suis plus cette bourgeoise en état d’arrestation et en âge d’être votre mère. Nous ne sommes plus que deux femmes, voilà tout. L’une fait son devoir que l’autre est forcée de subir. Mais quelle importance, au fond, puisque cela ne vous a pas gardée d’insister auprès de vos supérieurs pour rester avec moi jusqu’au bout alors que, à cette heure-ci, votre quart de travail est terminé depuis déjà longtemps et que votre boyfriend vous attend chez vous. Si ce n’est pas de la solidarité féminine ça eh, bien, je me demande vraiment ce que c’est.

C’est donc ainsi, affalée au milieu des débris de cristal, que j’appris que Carmen traversait depuis quelques jours de sombres moments d’inquiétude et de peine qu’elle avait jugé préférables de garder pour elle seule. Sa mère, malade depuis un certain temps déjà, était vraisemblablement en train de perdre sa bataille contre un impitoyable cancer. Selon les médecins qui la soignaient et, à en croire aussi toute sa famille qui la veillait nuit et jour, les heures de Fernanda étaient comptées. C’est donc ça qui se cachait derrière cette crise de nerfs dont le bris du joli vase ne pouvait à lui seul justifier toute l’ampleur. C’était là tout le drame que tous ces sanglots, bien qu’intarissables, n’arrivaient pas plus à diluer qu’à noyer.

Depuis des jours, Carmen assistait en solitaire et à distance à l’agonie de sa mère. D’appels téléphoniques en lettres hebdomadaires lui provenant du Mexique, elle suivait les étapes du déclin de celle à qui elle faisait parvenir, depuis plus de douze ans, la moitié de son salaire et la totalité des bonus que Julien lui remettait plusieurs fois par année. Dans une maison qu’elle n’a jamais réussi à considérer comme son home en dépit de tous nos efforts et de sa bonne volonté, elle égrenait son chapelet en même temps que ses souvenirs filiaux. Parfois jusqu’au petit matin, j’en étais certaine, elle écoutait en boucle les chansons populaires qui avaient rythmé son enfance. Allongée sur son lit au milieu de sa chambre de bonne, elle laissait les écouteurs branchés à son iPod émettre les voix envoûtantes d’Enrique Guzmán ou la musique de Juan Carlos Calderón. Sinon, elle repassait inlassablement sur son lecteur DVD les films qui avaient marqué la jeunesse de sa mère et qui mettaient en vedette la grande María Félix, dont la troublante beauté éclipsait même celle des étoiles, illuminant la nuit profonde bien mieux que tous les astres réunis.

J’aidai Carmen à se relever et l’invitai à s’asseoir à la table de la cuisine. Ensuite, je lui servis une tisane bio à la camomille dans l’espoir de la voir se calmer un peu. C’est fou ce qu’une simple infusion peut parfois accomplir, pour peu qu’on veuille bien croire aux pouvoirs thérapeutiques qu’on lui accorde.

Lorsque Carmen insista pour d’abord ramasser le cristal qui s’était éparpillé aux quatre coins de la cuisine, j’opposai un refus si catégorique qu’elle n’eut d’autre option que de s’y soumettre docilement. Après tout, qu’est-ce qu’un peu de verre brisé à côté d’un cœur en miettes? Allons donc, ce n’était rien, ce vase. Dès le lendemain, j’allais tout simplement le remplacer par un autre, identique, de sorte qu’on allait presque pouvoir croire que cet accident ne s’était jamais produit.

Une fois la tisane bue, les larmes séchées et les reliquats du vase balancés aux ordures, j’allai chercher Julien qui décida que la place de Carmen était aux côtés de sa mère mourante. Parce qu’au bout du compte, notre pays natal ne l’est jamais autant que lorsqu’y meurent ceux qu’on a aimés en premier.

Il fut donc convenu qu’elle s’envolerait le lendemain pour Torreón, d’où elle prendrait un autobus jusqu’à son petit village d’origine, situé dans la région de Lagunera. Elle n’en reviendrait que lorsqu’elle jugerait le moment opportun. Quand elle aurait tenu dans la sienne la main de Fernanda jusqu’à ce que celle-ci rende son dernier souffle, qu’elle aurait pleuré toute sa peine, bien consolé ses frères et sœurs, une fois qu’elle aurait dignement mis sa mère en terre au petit cimetière local où reposaient déjà son père et ses grands-parents partis bien avant lui, alors elle pourrait penser à rentrer. Mais pas avant.

Évidemment, il nous fallut convaincre Carmen que nous allions survivre à son absence. Que nul ne se laisserait mourir de faim ni de soif et que la maison ne s’effondrerait pas sans elle pour l’entretenir. Nous dûmes nous montrer persuasifs pour qu’enfin elle accepte de partir sans se sentir coupable de traîtrise ou d’abandon.

Je mis peu de temps à comprendre que le départ de Carmen me fournissait l’argument idéal pour annuler mon voyage en Suisse ou à tout le moins le reporter à une date ultérieure. J’étais certaine que Julien accueillerait mon idée avec soulagement. Lui qui n’a jamais appris à se faire cuire ne serait-ce qu’un œuf, lui qui, livré à lui-même dans une cuisine se contente d’un bol de céréales ou d’un sac de croustilles pour dîner, ne voyait certainement pas d’un très bon œil l’absence simultanée des deux femmes entièrement vouées à son bien-être.

Comment un homme pour qui le fonctionnement du four à micro-ondes s’apparente à celui d’une navette spatiale aurait-il pu envisager de passer une semaine seul à la maison sans craindre de mourir de dénutrition? Comment Julien, qui n’a jamais mis les pieds dans un supermarché depuis notre mariage, pourrait-il se réjouir d’être ainsi laissé en plan et tenu seul responsable de sa survie?

Contre toute attente, Julien s’opposa à mon idée avec véhémence. Il était hors de question que je renonce à ce séjour de repos, me dit-il avec autorité, alors que je donnais autant de signes évidents d’épuisement. La discussion était close. Basta! «Et puis, Florence, je ne suis tout de même plus un enfant, riposta Julien lorsque je m’inquiétai ouvertement du sort alimentaire que lui réservait mon absence. Je trouverai bien le moyen de ne pas crever», ajouta-t-il avec humour.

Je quitterais donc comme prévu pour Lausanne au début de la semaine, au lendemain du départ de Carmen. Ne me restait plus qu’à obtempérer, puisque n’en faire qu’à ma tête aurait été une pure hérésie. On ne contrarie pas l’homme qu’on aime quand on redoute la déroute matrimoniale. On prend son trou et c’est tout. Toute tentative d’exister, aussi alléchante soit-elle, ne peut que vous conduire au fiasco. D’ailleurs, j’en connais qui ont amèrement regretté d’avoir surestimé leur position et qui ont dû payer cher pour avoir joué les finfinaudes.

Ce n’est pas que j’en aie contre ces femmes dont la lutte consiste à revendiquer le droit à l’indépendance d’esprit et d’action. En principe, je seconde. Seulement, je pense que ce sont des guerres qui siéent davantage aux célibataires. Il est bien plus facile de réclamer son droit à l’autonomie quand on n’a rien à y perdre. Croyez-moi, quand votre couple chancelle, ce n’est plus l’heure de jouer les fraîches ou les émancipées. Vous n’y gagneriez qu’une réputation de tête brûlée assortie d’un contrat de divorce en bonne et due forme, vous laissant à peine de quoi vous nourrir de Hamburger Helper et de poitrine de dinde tranchée mince. Faites-moi confiance, mieux vaut être une ilote fortunée qu’une affranchie fauchée.

Il y avait décidément anguille sous roche. Plus je réfléchissais à la question, plus il me semblait flagrant que Julien ferait bien plus que s’accommoder de mon absence. Au fond de lui-même, j’en étais convaincue, il se réjouissait à l’avance de ces soirées où, libre comme l’air, il pourrait s’adonner à ses activités adultères sans craindre de se faire choper. Vous savez ce que c’est, quand le chat est sorti, les souris dansent. Pendant qu’à Lausanne j’allais passer des mains de la massothérapeute à celles de l’esthéticienne, puis des bains de thalassothérapie à la touffeur du sauna, mon mari s’enverrait en l’air sans scrupules avec la nouvelle élue de son cœur, ne regagnant notre domicile qu’aux premières lueurs du jour dans le seul but de changer d’habits.

Plus rien n’obligera Julien à passer ses soirées à la maison, pensais-je. Pas même notre vieille Diva, dont les quelques promenades quotidiennes sont assurées depuis toujours par le Dog Walker préféré des toutous du quartier. Moi partie, rien n’empêcherait Julien de jouer aux jeunes célibataires et de rejoindre ainsi les rangs de ceux qui interprètent le départ momentané de leur épouse comme le coup d’envoi de festivités libidineuses et déloyales. Ce qu’on raconte depuis des siècles était donc vrai, pensai-je: tandis que les femmes cherchent à satisfaire tous leurs besoins auprès d’un seul homme, les hommes, eux, courent après toutes les femmes pour n’en combler qu’un seul.

Malgré ce que certains peuvent penser, je ne suis pas l’idiote de service. Comme vous voyez, je sais faire un plus un deux, et même un peu plus quand je suis au meilleur de ma forme. Je suis plutôt perspicace, quoi. D’ailleurs, je me suis toujours enorgueillie de maîtriser une technique infaillible pour assembler en un temps record toutes les pièces d’un puzzle, au propre comme au figuré. D’ordinaire, les mystères ne me résistent pas longtemps. Seulement, aujourd’hui, je me rends bien compte qu’on m’a demandé dès le début d’assembler le Taj Mahal en me fournissant les morceaux du Big Ben. On m’a dit: «Vas-y ma chérie, à toi de jouer!» La belle affaire!

Je ne me cherche pas de raisons pour excuser mon manque de clairvoyance, si c’est ce que vous pensez. Mais avouez que tout ça manque de fair-play. Je sais bien que mon récit vous laisse perplexe. Votre façon de pincer vos lèvres en vous grattant le front en dit long, croyez-moi. Vous vous dites: «Moi à sa place j’aurais su, j’aurais vu. Moi, eus-je été dans ses souliers, j’aurais fait ceci ou cela, j’aurais parlé.» J’aurais, j’aurais, j’aurais. Facile à dire. J’aurais bien voulu vous y voir, tiens.

* * *

L’heure venue de me mettre au lit, j’estimai qu’il serait plus sage de ne courir aucun risque. D’abord, je n’avais pas la moindre envie que l’angoisse me tire du sommeil au beau milieu de la nuit et me renvoie encore une fois dans les câbles. Les réveils brutaux qui vous propulsent d’un coup dans la réalité sans crier gare en vous laissant tremblante et nauséeuse, merci, non merci. Des plans pour que je me jette du haut de notre terrasse surplombant les flancs escarpés de la montagne. Ce n’est pas que j’aie spécialement des penchants suicidaires, rassurez-vous, mais parfois l’enfer de la mort est ce qui vous semble le plus efficace pour vous soustraire à celui de votre vie.

Et puis, il faut dire aussi que je croyais avoir besoin d’une bonne nuit de sommeil afin de pouvoir, le lendemain matin, étudier ma situation conjugale d’un esprit reposé. Il me semblait que la double dose de Xanax qui m’avait sauvée d’une panique certaine avait passablement émoussé mes facultés analytiques et que mon sens des priorités s’en trouvait tout chamboulé.

En ces temps de déconfiture amoureuse, le défi qui se profilait devant moi n’avait rien d’un jeu d’enfant: demeurer alerte et à l’affût de la menace sans pour autant fuir ou perdre les pédales. En gros, me tenir debout devant la déferlante du tsunami tout en réfléchissant calmement au moyen d’en détourner le trajet.

Concrètement, le tout consistait à trouver le dosage parfait de médication afin que l’indifférence instillée par les cachets ne me fasse ni sous-estimer la gravité des événements, ni passer à côté des signes révélateurs. Ce qu’il me fallait, c’est le courage de regarder les choses en face sans pour autant les laisser me consumer. Atteindre un point d’équilibre où mes névroses ne mèneraient plus le bal. En d’autres mots, je devais au moins une fois dans ma vie parvenir à être normale. Même si, comme l’a écrit Cioran, on ne peut être normal et vivant à la fois. D’ailleurs, c’est à se demander pourquoi tant de gens vont en baver pendant des années sur un divan de psy dans le but d’atteindre ce qu’il est convenu d’appeler la normalité. Accepter de débourser des fortunes pour poursuivre une chimère reconnue comme telle, tant par le patient que par le soignant, avouez que ça démarre plutôt mal une démarche d’assainissement, si vous voyez ce que je veux dire.

D’autant plus qu’on aura beau retourner la question dans tous les sens, on ne pourra qu’arriver à la conclusion qu’on ne peut empêcher la vie de merder. Croyez-moi, ma belle, je voudrais sincèrement pouvoir penser autrement, trouver autre chose à vous dire qui ne risque pas d’altérer aussi gravement l’idée enchanteresse que vous vous faites sans doute de votre avenir. Mais les choses sont ce qu’elles sont. Et il n’y a rien qu’on puisse faire pour y changer quoi que ce soit. La poisse vous poursuit avec la pugnacité d’un lion traquant l’antilope dès le moment de votre naissance. Puis elle vous cerne sans merci et vous empoigne même quand, caché sous le lit ou derrière des piles de vêtements dans un placard fermé à clé, vous pensez pouvoir échapper à ses griffes.

Je vous jure que moi-même, avant les derniers jours, je n’aurais jamais pu affirmer ça, mais… Life is a bitch, comme le dit le t-shirt de certains de ceux qui ont fait l’expérience de sa sauvagerie. Et plus elle vous sait confiante et sereine, la vie, plus elle jouit de la terrible portée de ses perfidies. Quand tout va bien, vous pouvez être sûre que ça ne durera pas. Parce que votre tour viendra. S’il y a une chose en ce bas monde dont on ne peut douter, c’est bien celle-là. Un jour ou l’autre, monsieur Catastrophe pige votre numéro et – Bingo! –, c’est le gros lot. Tant pis pour les joyeux plans d’avenir, les rêves de toujours ou le petit bonheur tranquille si précieux.

La vie, c’est comme un Walmart. On finit toujours par passer à la caisse.

Et si vous avez des doutes, si vous pensez que ma situation personnelle actuelle me porte à exagérer l’imparable barbarie de la vie, eh bien, soit. Donnons-nous rendez-vous dans dix ans, si vous le voulez bien, rien que pour faire le compte de vos tragédies et de toutes vos illusions perdues. On verra alors si vous avez toujours la même opinion. D’ici là, bonne chance et bon courage. Vous n’en aurez pas de trop. C’est moi qui vous le dis.

Oui, la vie est un combat. C’est en tout cas ce que prétendait Mère Teresa qui en connaissait, je vous signale, un sacré rayon sur le sujet. Mais ce qu’on a tous intérêt à savoir et que les médecins ne vous disent pas, c’est que la donne tend à changer dès que vous avalez un comprimé d’anxiolytique. Vive la triche! Vous devenez alors, pour votre karma, un bien plus coriace adversaire. Bon, vous ne faites plus figure de sainte martyre parmi vos amis et plus personne ne salue votre force surhumaine devant l’adversité, mais qu’est-ce qu’on s’en fout! Passer pour une lâche est un bien petit prix à payer pour enfin jouir d’un répit. N’est-ce pas là tout ce qui compte? Après tout, tout le monde n’est pas le Christ.

D’ailleurs, si l’idée ne lui était pas venue, à celui-là, de placer la barre aussi haut, on n’en serait pas là à culpabiliser sur nos tentatives d’alléger nos souffrances. Vous admettrez que, après qu’un type de ce genre ait accepté de subir les pires tortures – pour nous sauver –, on ne peut que se sentir méprisable de chercher à se dérober au moindre inconfort que la vie nous impose. Vus sous cet angle, une simple Aspirine devient alors un symbole de traîtrise, un analgésique topique, une profanation, rien de moins que l’équivalent d’un crachat au visage de Jésus qui, lui, a su tout encaisser sans rechigner. Bon. Reste à savoir si c’est vrai, tout ça. Mais comme je n’étais pas là quand c’est arrivé, je n’ai pas d’autre choix que de m’en remettre à ce qu’on rapporte depuis plus de deux mille ans.

N’empêche. Sacrilèges ou non, les pilules pour les nerfs ont un effet fantastique. Quelques minutes et vous voilà Batman ou encore le Frère Toc, tiens, capable soudain de recevoir tous les coups sans fléchir. Ces pilules parfois aussi petites qu’un grain de couscous, si minuscules, en fait, qu’elles peuvent s’égarer à jamais dans le repli d’une poche ou la surpiqûre d’un sac à main, vous offrent la rémission dont rêve tout être humain à un moment donné ou à un autre. C’est-à-dire une anesthésie presque complète des émotions et une foi inébranlable en sa bonne étoile, en admettant qu’une telle chose existe. Un paradis artificiel, en somme, où les affronts et les outrages, au lieu de vous anéantir, se brisent contre la paroi de la cloche de verre qui vous sépare de la triste et ardue réalité de votre vie.

Par le pouvoir d’une petite molécule, vous devenez pour ainsi dire intouchable, vous partez au bout du monde en vacances de vous-même, en périphérie de vos soucis. Comme en voyage au bord de la mer, pensez-vous. Au bord de la merde, oui. Et vous pouvez me croire, vaut mieux être au bord que dedans. D’ailleurs, je n’ai pas de conseils à vous donner, cela va de soi, mais souvenez-vous de ce que chantait Pauline Julien dans La croqueuse de 222: «J’ai mon bonheur au fond de ma poche.» Ça fait que, si j’étais vous, je demanderais une petite ordonnance de Xanax à mon omni, juste au cas. Et puis, si ça vous gêne trop, vous n’aurez qu’à vous tourner vers Internet. Si on y trouve mille et un trucs pour en finir, il y en a tout autant pour nous aider à survivre.

Donc, dans l’intention d’éviter une crise d’angoisse et de m’offrir une nuit réparatrice dont je comptais tirer le courage de faire mes valises pour la Suisse, je décidai de piger dans ma pharmacologie occasionnelle de quoi dormir comme une bûche. Je pris alors un comprimé d’Imovane, dont l’amertume me fit grimacer de dégoût. Franchement, aussi bien mordre dans un citron. Ensuite, je pris le chemin de la chambre où mon mari n’avait pas cru bon de m’attendre pour couler dans la nuit.

Pourtant, je vous le jure, il fut un temps où il était impossible à l’un de s’endormir sans l’autre. Un temps béni où pour trouver le sommeil il nous était nécessaire d’entrelacer nos jambes comme du lierre. Au petit matin, nous nous retrouvions alors agglutinés l’un sur l’autre tout au bord de notre gigantesque lit, n’ayant que faire de tout l’espace en reste.

Mais ce soir-là, il me sembla que les choses étaient tristement différentes. S’étaient-elles modifiées petit à petit, me demandai-je, avaient-elles graduellement évolué à mon insu pour finalement devenir ce lamentable chacun-pour-soi où Julien pouvait maintenant s’endormir confortablement sans moi? Ou peut-être avaient-elles au contraire changé d’un seul coup, comme peut le faire la direction du vent ou la couleur du ciel? C’était difficile à dire.

Seigneur! Comment ne pas m’inquiéter de la santé de mon mariage quand Julien ne sourcillait même pas à l’idée de me voir partir pour plusieurs jours. Lui, autrefois si jaloux et si peu enclin aux longues séparations, semblait maintenant enthousiasmé par la perspective de mon absence. Pourtant, je vous jure que, côté passion, nous connûmes des années autrement plus fastes. Un temps où, rien qu’en tendant la main, je trouvais immédiatement celle de Julien tendue elle aussi vers la mienne, une époque où, en levant les yeux, je rencontrais instantanément ceux de mon mari, emplis d’amour et de tendresse.

Car n’allez pas vous méprendre. N’allez surtout pas vous imaginer que j’ai toujours été la seule, dans notre couple, à me montrer aussi éprise, à ne pouvoir me passer de l’autre. Aujourd’hui, alors que je fais plutôt figure du dindon de la farce, je peux vous assurer qu’ils ne sont pas si loin derrière les jours où Julien m’envoyait des bouquets époustouflants sans autre but que celui de m’exprimer sa passion. Les gerbes arrivaient par dizaines, accompagnées de lettres enflammées et de déclarations solennelles écrites sur du papier vélin personnalisé. Elles laissaient dans la maison l’odeur entêtante propre aux roses Cuisse de Nymphe dont Julien a toujours raffolé, tout en créant ici et là des îlots pâles et somptueux conçus uniquement pour rappeler à ma mémoire la fièvre amoureuse de mon mari.

Quand Julien voyageait à l’étranger pour les besoins de son travail, alors qu’il répondait encore aux ordres de son père, l’intimidant Maurice Delacroix, décédé depuis d’une foudroyante leucémie, il rentrait toujours les bras chargés de cadeaux. Ses valises, qu’il s’empressait d’ouvrir sur le tapis du salon tel un flibustier étalant ses trésors, étaient remplies de sacs à main de cuir fin, de bijoux, de parfums rares et de robes haute couture. À Paris, il écumait pour moi les boutiques de la rue du Faubourg-Saint-Honoré et les bijoutiers de la place Vendôme, puis à Rome celles de la via Condotti, tandis qu’à Florence, il faisait de véritables razzias chez les joailliers du célèbre Ponte Vecchio. C’est d’ailleurs à Julien que je dois ma réputation de femme la mieux fringuée en ville. Parce qu’avoir bon goût n’est pas tout. Encore faut-il posséder les moyens de ses préférences pour pouvoir, ne serait-ce que prétendre à un titre pareil.

Allongée au creux du lit dans l’attente du sommeil qui, je le savais, viendrait d’un seul coup comme une panne de courant, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Trouver la manière de sauver mon mariage. Déceler chez mon époux la faille, le talon d’Achille dont je pourrais adroitement jouer afin de le retenir à moi alors que, de toute évidence, il tournait déjà son cœur vers un autre soleil.

Il nous aurait fallu avoir des enfants, pensai-je, tout ébranlée par cette constatation. Il nous aurait fallu une famille où la passion usée jusqu’à la corde, bue jusqu’à la lie, eut pu poser ses débris et continuer d’exister autrement, se prolonger dans un lien d’une autre sorte qu’un homme répugne davantage à briser.

Et dire que nous aurions pu, pensais-je en pleurant de regret dans les replis de mon oreiller. Dire que, dans le but de garder intact le désir de Julien dont j’ai toujours cru son amour pour moi tributaire, avec pour unique objectif de faire durer mon couple, je m’étais débarrassée, à l’âge de trente-trois ans, de la seule chose qui eut aujourd’hui des chances de retenir mon mari.

Avoir su.

Mais comment savoir, justement, qu’un jour la passion s’évanouirait. Pour cela, il m’aurait fallu des signes, des présages qui eurent pu troubler ma conviction que notre couple était assez fort pour échapper à la fatalité qui guette pourtant toutes les histoires d’amour. Nous étions déjà si chanceux d’avoir fait durer jusque-là notre feu, que j’en étais arrivée alors à le tenir pour acquis, à croire qu’il brûlait d’une flamme éternelle qu’aucun vent ni tempête ne saurait éteindre.

La vérité, c’est que jeune et insouciante, je n’ai pas su voir l’atout majeur que pouvait représenter un enfant. À cette époque, je ne savais pas, comme on dit, regarder plus loin que le bout de mon nez. Aveuglée par la peur du désamour, je n’ai pas été en mesure de saisir la chance qui s’offrait alors à moi. Mon erreur fut de n’entrevoir dans la maternité que le risque insoutenable de voir Julien se détourner de moi. Je ne savais pas encore qu’en portant atteinte à votre beauté, l’enfantement assurait en revanche la si précieuse ramification des racines de votre mariage, le protégeant ainsi de l’usure du temps.

Enceinte d’à peine quelques semaines, je n’avais pas tergiversé une seule seconde. Je m’étais donc fait vider de cette menace sans même en informer Julien. Vite fait, bien fait, on avait aspiré hors de mon corps ce danger que je n’étais pas disposée à faire encourir à mon mariage, et dont je ne saurai jamais s’il était fille ou garçon. Il n’y avait pas d’autre solution; je devais à tout prix rester belle, jeune et lisse, maintenir mon ventre plat et tendu comme un drap fraîchement amidonné. Il me fallait préserver mes seins d’adolescente qui épousaient si parfaitement la coupe que Julien formait de sa main, mes hanches étroites de gamine et mon sexe de pucelle. Rien ne devait altérer ce qui plaisait tant à Julien et à quoi je devais, pensais-je alors, d’avoir été préférée à toutes celles qui soupiraient depuis toujours sur son passage en s’offrant à lui.

À deux cheveux du sommeil de plomb qui allait m’assommer, des remords amers m’assaillirent. En jetant à la poubelle le germe de ce bébé importun, pensai-je, qui sait si le médecin n’avait pas du même coup envoyé aux orties ma meilleure chance d’éviter d’être plus tard larguée pour une autre. Tout le monde sait que la vie aime parfois nous envoyer notre salut sous la forme d’une calamité rien que par pur plaisir de brouiller les cartes.

En tout cas, c’est pâle et souffreteuse que j’étais rentrée à la maison ce jour-là. Le ventre vide, mais alourdie d’un secret que j’étais déterminée à emporter dans ma tombe et que vous êtes maintenant la seule à connaître, j’avais bu quelques tasses de bouillon de poulet, question de reprendre des forces, et laissé la chaleur du feu de foyer m’engourdir jusqu’à la tombée de la nuit. Soulagée d’avoir échappé aux affres de la déliquescence physique à laquelle j’étais persuadée que toute grossesse vous condamne, je m’étais endormie calme et sereine, la conscience tranquille et le cœur en paix.

Aujourd’hui, à quarante-cinq ans, je suis bien forcée de reconnaître que mes seins n’ont pas attendu de nourrir un nouveau-né pour se dégonfler comme des baudruches. Quant à mon ventre, ce n’est guère mieux, il a presque tout perdu de la fermeté qui, autrefois, me permettait de porter le bikini sans gêne. Si bien qu’aujourd’hui, je dois me rabattre sur les maillots une pièce qui ont le chic pour endiguer les affalements disgracieux de chair flasque. Côté look, fuir mon destin biologique ne m’aura finalement été d’aucune utilité. Marmaille ou non, on dirait bien que les femmes sont condamnées à devenir moches ou molles, quand ce n’est pas les deux à la fois. Autant que vous le sachiez tout de suite, ma chère, ça vous fera une désillusion de moins à comptabiliser.

Allongée sur le lit, les cheveux retenus dans un catogan de satin élastique, je brillais des lueurs de la lune qui frappaient mon visage. On aurait dit que mon cerveau ouvrait tous ses tiroirs en même temps, créant dans mon esprit un énorme fourbi où les regrets côtoyaient mes peurs, et les ressentiments mon amour éperdu pour Julien. En s’enflammant, ma tête produisait les pensées les plus angoissantes. Et si Julien s’était amouraché d’une femme en âge de lui faire un enfant, craignais-je, s’il fallait qu’il me quitte pour une vie truffée de poussettes escamotables, de Zincofax, de doudous en peluche et d’ensembles Baby Dior?

S’il décidait de s’unir à une femme déterminée à lui donner d’adorables descendants qui, à mes dépens, deviendraient les riches héritiers d’une famille qui ne manquerait pas de les idolâtrer? Je ne serais alors plus que de l’histoire ancienne, la laissée-pour-compte, la pitoyable ex dont le sort n’intéresse plus personne. Seigneur! Étais-je condamnée à porter cette si humiliante image, celle de l’épouse échangée en plein retour d’âge contre une minette aux ovaires olympiens? Allais-je devoir supporter cette douloureuse comparaison que les gens ne peuvent alors s’empêcher de faire et qui, forcément, met en évidence tout ce que vous n’êtes plus et qu’elle, l’autre, a le culot de continuer à être?

En me jetant par-dessus bord, pensais-je, Julien allait m’infliger l’une des plus redoutables blessures d’amour-propre qui soient: un atterrissage forcé dans la grandissante communauté des Rejects dont les membres sont contraints de s’unir entre eux faute d’avoir su garder leur première place.

Couchée sur le dos en guettant les premiers signes d’endormissement, je priai pour que Julien revienne sur ses positions et consente à ce que je ne parte pas pour la Suisse. La perspective de le perdre me rendait si anxieuse que même le puissant somnifère que je venais de prendre avait du mal à faire son effet. Malgré tout, je finis par ressentir l’impression merveilleusement libératrice de m’enfoncer dans mon matelas comme on descend au cœur de la terre, loin du vacarme du monde et des tumultes de la vie. Délicieusement enterrée vivante, pour ainsi dire et, enfin, hors de portée.

Le matin pluvieux et venteux me trouva aussi alerte que souhaité, mais d’humeur massacrante. Dans l’ordre, je pris ma douche, brossai mes dents, nouai mes cheveux en un french twist et fondis en larmes l’espace de quelques secondes. J’enfilai un pantalon de lin et un pull de coton déniché l’an dernier dans les soldes d’été chez Neiman Marcus de Miami et je descendis au rez-de-chaussée où je trouvai Carmen prête à partir. L’estomac noué par l’anxiété, je ne pus rien avaler du petit-déjeuner qui m’attendait sur la table. En luttant contre la nausée et les tremblements, j’avalai un café noir sans sucre, m’emparai de mes clés et pris la direction de la sortie.

Assise dans l’entrée sur la chaise Empire recouverte de toile de Jouy, Carmen tenait sa petite valise Samsonite et son fourre-tout d’une main, et triturait son passeport de l’autre tout en se mordillant les lèvres. L’expression de son visage trahissait sa hâte de partir autant que l’appréhension qu’elle éprouvait face au drame qui se jouait au Mexique et qui l’attendait pour trouver son dénouement.

Elle ne prononça pas un seul mot durant tout le trajet jusqu’à l’aéroport, se contentant de regarder défiler le paysage triste et gris par la fenêtre. Son lourd silence, à peine troublé par le murmure de la radio, laissait à mes voix intérieures tout le loisir d’alimenter ma panique. Carmen n’était pas la seule, pensais-je, à marcher en ce matin de pluie vers l’irrémédiable perte d’un être aimé. Il n’y avait pas qu’elle à voir s’approcher de minute en minute le deuil affreux qui, à moins d’un miracle, se pointerait inexorablement au tournant.

Nous passâmes au comptoir où je décidai de l’enregistrer en première classe. Au diable les dépenses! Après tout, partir vers une mère mourante mérite bien le meilleur des conforts. On n’impose pas la classe sardine à quiconque s’envole vers son statut d’orphelin, même lorsqu’il ne s’agit que de votre domestique. Voilà ce que j’en pense. Il y a des circonstances, dans la vie, ou niveler par le haut est la seule chose à faire. Point à la ligne. D’ailleurs, chacun devrait avoir droit au grand luxe pour faire le trajet jusqu’à ses tragédies personnelles. On emmène bien les morts en limousine jusqu’à leur dernier repos.

Épuisée par sa nuit sans sommeil et par les assauts du chagrin qui lui avaient laissé le visage bouffi et le regard vide, Carmen ne trouva même pas la force de protester contre ma décision. Je portai les frais supplémentaires à ma carte de crédit et achetai ensuite au kiosque à journaux quelques publications hispaniques qu’elle glissa dans son sac de cuirette. Puis le cœur serré, je la regardai s’éloigner vers la barrière, résistant à l’envie inconvenante de courir vers elle pour la prendre une dernière fois dans mes bras. Quand, finalement, elle se retourna vers moi juste avant de disparaître derrière les portes donnant sur la zone de sécurité, je lui envoyai de la main un baiser plein de larmes qu’elle accusa d’un hochement de tête humble et soumis.

Il me semblait que ma vie s’étiolait, qu’avec Carmen qui s’en allait, partait aussi en lambeaux tout ce qui tissait depuis si longtemps le cocon de mon univers rassurant. L’amour de Julien, sa fidélité et son engagement dont jamais je n’avais douté jusque-là m’apparaissaient maintenant compromis. Mes repères autrefois si solides s’évanouissaient, mes appuis se délitaient soudain comme de fragiles murs de sable qu’un simple toucher du doigt réussit à effriter. Et c’était sans parler des dommages collatéraux que j’allais devoir essuyer. Car on allait bientôt m’enlever un à un tous les privilèges acquis par alliance, comme les sommes rondelettes versées hebdomadairement dans mon compte afin que je puisse, sans frustration aucune, m’adonner à la frénésie du shopping. J’allais devoir aussi, ça tombait sous le sens, renoncer aux cadeaux fastueux, aux voyages de rêve, aux allers-retours à Paris rien que pour assister aux premières d’Aznavour. Finies les visites éclair à Vienne pour entendre Jessye Norman chanter Wagner, terminées les virées à Milan pour applaudir le grand Placido à La Scala et faire en même temps le plein de sacs Gucci.

Le temps de l’abondance tirait à sa fin. C’est du moins le sentiment qui me gagna pendant que le flot de voyageurs pressés et souriants passait sans me voir. Bientôt, ce serait le temps des vaches maigres qui entraînerait avec lui toute une kyrielle de renoncements douloureux. Plantée là, dans cet aéroport où toutes les destinations me semblaient un exil, où tous les appels d’embarquement résonnaient comme une cloche de potence, je grelottais d’effroi devant la dissolution imminente de mon existence. Mon chemin de croix, amorcé par la malheureuse découverte du fameux rouge à lèvres Hibiscus, allait aboutir sur l’horreur de la solitude et sur l’ignominie des budgets restreints qui vous obligent à éplucher soigneusement les Publisacs, question de sauver trois sous sur les petits pois congelés.

C’est en tout cas ce que prévoyait notre contrat de mariage dans l’éventualité d’un divorce. Et pour l’amour du ciel, ne me regardez pas avec cet air-là; ce qui est fait est fait. La vérité, c’est que lorsque l’avocat des Delacroix a frappé à ma porte moins d’une heure avant la cérémonie, il y a de ça vingt-trois ans, contrat notarié et stylo à la main, je n’ai pas osé poser de questions. Comme d’habitude, j’ai fait confiance. Et puis, de toute manière, qu’aurais-je compris à tout ce charabia légal, je vous le demande. Sans compter que j’étais à court de temps pour me faire tout expliquer en long et en large, pour négocier ou discuter, vous pensez bien. À cette heure-là, il me restait encore à terminer mon maquillage, puis à enfiler la robe de dentelle conçue spécialement pour moi par Oscar de la Renta et dont les cent boutons recouverts de satin prendraient à ma demoiselle d’honneur une éternité à attacher.

Debout sur le pas de la porte de mon modeste logement, chaussée de mes vieux mocassins et vêtue d’un long t-shirt Gap usé, j’ai donc repoussé d’une main mon voile de tulle déjà fixé sur ma tête et j’ai signé le document qui me faisait renoncer officiellement à presque tout soutien financier en cas de déconfiture conjugale. On n’a plus les contes de fées qu’on avait, faut-il croire.

Mais bon. Cela dit, Julien n’est pas un goujat pour autant, si c’est ce que vous pensez. Il faut que vous ne connaissiez vraiment rien aux règles qui régissent la haute société pour prétendre une chose pareille. On vous a peut-être enseigné à maîtriser un malfaisant violent, appris comment protéger une scène de crime et à tirer de loin sans rater votre cible – enfin, toutes ces choses qui sont nécessaires à l’exercice de votre métier –, mais la vérité, jeune fille, c’est que vous n’avez aucune idée de la manière dont les mariages se font au sein des grandes familles riches comme les Delacroix.

Bien sûr que l’amour compte pour l’élite; quelle question! Seulement, il ne rend personne aveugle, vous comprenez? Sauf les femmes comme moi, bien entendu. Ne le prenez pas mal, mais les histoires d’amour fondées sur les principes du genre ce qui est à toi est à moi, il n’y a que dans votre milieu que ça se voit, parce que, justement, c’est une mesure qui ne sied qu’à ceux qui n’ont rien.

Et puis, entre vous et moi, quelle importance ce contrat avait-il pour moi en ce matin de mon mariage, puisqu’au fond le divorce ne demeurait à mes yeux qu’une probabilité complètement nulle. L’amour des femmes n’est pas de nature à s’encombrer des considérations pratiques et pécuniaires. Leur passion s’élève bien au-dessus de tout ça et laisse volontiers aux hommes le fardeau trivial des logistiques financières.

Je ne dis pas que nous n’aurions pas avantage à mieux protéger nos intérêts. Mais au final, qu’y gagnerions-nous vraiment? Une protection obtenue à l’arraché, des sommes consenties de mauvais gré, des ententes jugées abusives et injustes par un mari persuadé d’avoir été manipulé, et par une belle-famille qui vous accole l’étiquette de coureuse de dot, en plus de vous rappeler constamment que vous êtes née dans le ruisseau.

Et puis une femme n’a qu’à se tenir tranquille. Au fond, celle qui a vraiment à cœur d’être une épouse parfaite n’a pas grand-chose à craindre. Encore que. Je connais des conjointes qui se croyaient pourtant exemplaires à tous égards qui ont été jetées par leur mari comme un vieux mégot. Celles-là ont dû rapatrier en vitesse leurs petites affaires dans des sacs-poubelles et quitter le domicile conjugal subito presto.

En tout cas. Si vous voulez mon avis, je suis convaincue que, dans toute cette histoire, Julien n’a fait qu’obéir aux ordres de son père dont la préoccupation première a toujours été de protéger le patrimoine familial contre les profiteurs voraces. Qui peut l’en blâmer? Quant à moi, s’il est vrai que mon contrat de mariage ne m’avantage pas en cas de naufrage, il lui est en revanche impossible de m’enlever l’essentiel. En épousant Julien, je suis enfin devenue quelqu’un. J’ai un statut. Un statut dont, quoi qu’il advienne, il restera toujours quelque chose à tirer, un reste de prestige, une trace de gloire à brandir en société.

Après tout, me dis-je quand je cherche à me consoler à l’avance des conséquences d’un éventuel divorce, mieux vaut être une ex-Delacroix que de n’être rien du tout.

Toujours est-il que je finis ce jour-là par quitter l’aéroport. Sous la pluie et les bourrasques, je m’engouffrai dans ma voiture et pris le chemin du retour vers ce chez-moi que je n’habitais déjà plus que du bout du cœur, mais où j’allais trouver, pas plus tard que le jour même, de quoi cimenter mes soupçons d’infidélité.

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