Le pot au rose
Chapitre 3
En rentrant, je m’empêtrai dans la pile de courrier tout juste livré qui jonchait le sol. Au son de la porte qui ouvrit, Diva se précipita dans le vestibule en faisant cliqueter joyeusement ses griffes dans un son de sténotypiste. Tout en collant sa truffe humide à mes mains occupées à empiler proprement les enveloppes, elle balayait énergiquement de sa queue touffue les lambris d’acajou recouvrant les murs, quémandant ainsi de l’attention et des caresses comme un clochard de quoi boire ou manger. C’était une danse à quatre pattes inspirée par le vif soulagement de voir enfin sa maîtresse de retour, une réjouissance à chaque fois renouvelée comme s’il s’agît de retrouvailles survenues contre toute attente après une très longue séparation.
Au-dessus du son de la radio qui crachotait ses airs latins s’élevaient les remontrances de Carmen, notre domestique qui, du fond de la cuisine, s’en prenait à notre vieille chienne pour avoir piétiné le plancher encore mouillé. Éclairées par le rayon de soleil qui déferlait du puits de lumière jusqu’au sol comme une étroite chute de miel, les petites traces fraîches, semblables à des étampes sur une carte de bingo, se profilaient en effet ici et là sur le carrelage de marbre de Carrare. En brandissant sa serpillière comme s’il s’était agi d’un javelot, Carmen ressemblait, en cette seconde précise, à une guerrière inca prête à charger l’ennemi avec toute la force qu’insuffle la conviction d’être dans son droit. Rougie tant par la colère que par l’exécution appliquée de ses travaux ménagers, on aurait dit qu’elle menaçait d’exploser, et qu’en même temps se brésilleraient sous mes yeux affolés les médailles d’or jaune de la Vierge de Guadalupe attachées à son cou.
En allant jusqu’à la cuisine me verser un thé glacé que j’emportai ensuite jusqu’à ma chambre, j’ajoutai sans remords et même avec un brin de provocation enjouée mes empreintes à celles de Diva, forçant ainsi Carmen à vadrouiller de nouveau le plancher. Jugeant qu’il serait inconvenant de s’emporter contre moi, elle se contenta de soupirer bruyamment avant de marmonner en espagnol ce qui me semblait être des prières ou des vociférations étouffées traduisant à la fois son mécontentement et son obédience résignée.
Une fois dans mes appartements, j’entrepris de procéder à mes préparatifs de beauté avec un zèle jusque-là encore inégalé. Car il faut bien dire que, même si ma visite au bureau de Julien ne m’avait en rien fourni les réponses propres à me rassurer, même si mon passage chez Holt avait au contraire nourri mes suspicions d’infidélité à son encontre, il était hors de question que je me laisse abattre pour autant et que je cède à la tentation d’abandonner la partie. Déclarer forfait? Non, mais, vous voulez rire! Comme on dit, j’ai du nerf, moi, madame. Et l’insignifiante minette capable de me faire abdiquer devant les ravages de son charme n’est pas encore née.
Advenant que cette Miss Hibiscus en arrive un jour à gagner la guerre nous opposant, il ne serait pas dit que je la perdrais pour avoir fait l’économie de mes armes et de mes ruses. Voilà ce que je pensais en enturbannant mes cheveux d’une serviette éponge avant de me tartiner le visage d’un masque aux vertus de rajeunissement instantané. S’il fallait au bout du compte que j’en vienne à me faire chiper mon mari, ce serait digne et belle. Voilà. Honorable et bien fringuée. Exfoliée, épilée, coiffée. Surtout ne pas ajouter, chez quiconque, le plaisir sadique de me voir repoussante à celui de me savoir dévastée. Quitte à faire scandale. Triste, je veux bien. Mais triste et moche, que nenni. Tant pis pour les ragots.
D’ailleurs, à ce propos, ça ne vous pose pas problème, à vous, que l’on en soit ainsi parvenus à nier au désespoir son droit le plus strict à l’élégance? En ce qui me concerne, je m’explique mal comment la détresse de celui qui se pend à son lustre de cristal de Baccarat à l’aide d’une écharpe Gucci n’arrive au final à émouvoir que bien peu de gens. Oh! Ne protestez pas, pour l’amour du ciel! Et ne prenez pas l’air de celle qui ne voit pas de quoi on parle. Soyez honnête et convenez avec moi que ceux qui sont plutôt forcés d’en finir dans la remise, au fond du jardin, ou sous l’escalier de la cave, en oscillant comme un pendule au bout d’une rallonge électrique, mobilisent au contraire la vive empathie de tous les bien-pensants, aussi engourdis qu’ils soient. Pourtant, en dépit de ce que ses détracteurs peuvent en dire, ma fille, la poursuite de la beauté et de l’élégance n’est pas futile. Elle est souvent tout ce qui reste à celui qui, même épuisé de se débattre dans l’insupportable abysse de son existence, n’a pas complètement renoncé à voir la lumière. Mort ou vivant. Car la beauté, c’est une promesse. L’une des rares choses, comme l’a écrit Anouilh, qui ne font pas douter de Dieu.
Raison de plus de se demander, tant qu’on y est, pourquoi serait moins consumant qu’un autre l’abîme intérieur de la femme qui prend soin de corriger le tracé de son crayon contour des lèvres juste avant de se flinguer. Ou en quoi serait plus dérisoire le drame de celle qui, soucieuse des détails et grande tenante du ton sur ton, enfile ses gants rouges de chevreau avant de s’ouvrir les veines. C’est à croire, ma chère, qu’il en va des désespoirs comme des bonheurs, c’est-à-dire qu’il s’en fait en version de luxe comme il s’en trouve d’occasion à la braderie de la vie. Non mais, quelle hérésie! Allons donc, personne n’est assez naïf pour avaler de telles couleuvres, pas même la Florentine Lacasse de Gabrielle Roy!
N’empêche, c’est comme s’il ne pouvait exister une telle chose que de souhaiter souffrir ou mourir en beauté et en style, à défaut d’avoir le talent de vivre avec joie et ferveur. Comme si le chic et le spleen logeant à la même enseigne ne constituaient, tout compte fait, qu’un crime de lèse-majesté punissable à grandes volées de mépris et de cinglante indifférence. Pourtant, l’un n’empêche pas l’autre. Ce n’est quand même pas d’hier que le désespoir et la quête de la beauté marchent souvent main dans la main. Sinon, que dire du suicide de Van Gogh, Hemingway ou d’Alexander McQueen qui ont donné au monde tant de splendeur? Et que penser de celui de Nelly Arcan qui, bien que follement superbe, a fait de son obsession du miroir le linceul de son lit de mort?
Oh! là là! Ce serait si facile de dire que la beauté n’est qu’une prison pour les femmes si ce n’était qu’elle est surtout un piège à hommes. Parfaitement, vous m’avez bien comprise. La beauté est un redoutable piège à cons universel dans lequel les hommes de tout âge et de toute classe sociale finissent par tomber. Car, obnubilés par le magnifique petit cul de la nymphette sur lequel ils cherchent à mettre la main, ceux-ci en oublient souvent de prendre garde où ils mettent les pieds. Franchement, avouez qu’on en rirait si tout ça n’était pas si pathétique.
Regardons les choses en face. Depuis la nuit des temps, les hommes se font amis des moches et baisent les jolies, ce n’est un secret pour personne. Et il arrive même que, obéissant à leur impérieux désir pour des Vénus venues d’on ne sait où, ils quittent femme et enfants pour une vie nouvelle remplie de passions enivrantes qu’ils ont la jobardise de croire renouvelables à l’infini. Mais la vérité, c’est qu’en suivant fixement la direction dans laquelle pointe leur glorieuse érection, ces hommes ont toutes les chances d’oublier que la beauté ne dure que ce que dure un clin d’œil.
Du même souffle, ils peuvent aussi perdre de vue ce qui est écrit dans le ciel: l’objet de leur appétence leur fera un jour à coup sûr faux bond. Car en subissant inexorablement, comme toutes les autres avant et après elle, les affres du tarissement hormonal à qui elle devra l’affaissement de son ovale, l’épaississement de sa taille, la débâcle de ses seins et quelques révoltants poils au menton, en plus d’autres calamités que le manque de temps m’empêche d’énumérer ici, la pauvre femme finira par trahir le serment d’éternité que la beauté de sa jeunesse avait solennellement prêté.
Rassurez-vous, je ne suis pas plus que quiconque d’avis que tout cela soit très réjouissant. Seulement, ce que je dis, c’est qu’une femme clairement informée des rouages de la psychologie masculine ne peut se targuer d’ignorer les règles du jeu. Elle doit reconnaître que la balle est toujours dans son camp. Malheur à celle qui tente de défier ces lois naturelles ou qui croit que son couple y échappera. En d’autres mots, tant pis pour l’évaporée qui néglige sa repousse ou qui nie les pouvoirs pourtant si salvateurs d’un maquillage soigné, quelle que soit l’heure du jour et parfois même de la nuit. Laissez-moi vous dire que celle-là risque gros. Gros comme de finir ses jours seule dans un haut de duplex à Anjou ou, pire, dans un demi-sous-sol à Verdun. Surtout, n’allez pas vous imaginer que je parle à tort et à travers. J’en connais à qui c’est arrivé.
Et la beauté intérieure, dans tout ça? Bah! C’est important, bien évidemment, mais comme le disait l’humoriste Michèle Bernier, l’autre soir dans un sketch à la télé, «en boîte de nuit, si t’as pas la beauté extérieure, tu bois toute seule.»
Ça résume assez bien.
Bon. Pas la peine de me jeter ce regard ahuri. J’admets que ma vision des choses ne me permettra jamais de prétendre au titre de grande féministe du siècle. Si ça se trouve, j’ai plus de chances de remporter le prix citron des organisations en lutte contre le culte de l’apparence et dont le si lamentable credo «Aime tes défauts» ne cesse de condamner les femmes en quête de perfection physique. Pour être franche, tout ceci ne me fait ni chaud ni froid. En clair, ma chère, je m’en tape. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à vouloir rectifier les quelques ratés esthétiques d’un Dieu créateur dont on devine bien, rien qu’à regarder déambuler les passants dans la rue, qu’il connaît, comme tout le monde, son lot de mauvais jours. Après tout, qui peut se vanter d’avoir le compas dans l’œil dix fois sur dix?
Cela dit, je me fiche pas mal d’être exclue du cercle d’une bande de dépenaillées aux pieds calleux de paysanne. Car s’il y a une chose dont je puisse me vanter d’être absolument certaine – et croyez-moi, il y en a peu – c’est bien qu’être boudée et ostracisée par un cheptel de frustrées, beuglant à tout vent des revendications anticoquetterie, est assurément la meilleure chose qui puisse arriver à une femme digne de ce nom.
Mais je sens que je m’éloigne, là. Comme ils disent avec préciosité dans les salons d’intellos, je digresse. Alors que l’essentiel, au fond, tient en peu de mots: si vous pensez que j’aie pu un seul instant imaginer que mon Julien ne pourrait jamais être homme à succomber aux attraits de la beauté et de l’élégance d’une autre que moi, vous n’y êtes pas du tout. Un homme bien sous tous rapports reste un homme. Cela fait partie des faits immuables de la vie qu’on doit avoir la sagesse d’accepter. Je peux donner l’impression de n’être qu’une tête de linotte, comme ça, surtout en ce moment où les apparences jouent manifestement contre moi. Mais qu’on se détrompe au plus vite. Je suis en fait douée du plus plat pragmatisme. Ce qui ne m’empêche pas de savoir mettre en application les plus extravagants stratagèmes de séduction.
D’où ce désir obsessif qui me tenaillait, tandis que je marinais dans la baignoire de granit en cet après-midi de préparatifs pour le bal, d’éclipser la – de plus en plus – indubitable maîtresse de mon mari. Assaillie par l’eau fumante qui relançait sans crier gare mes bouffées de chaleur avant-courrières de ménopause, j’extirpais lourdement tantôt un bras, tantôt une jambe, pour goûter avec délice à la fraîcheur de la climatisation.
Le sel d’Epsom, que j’avais pris soin d’épandre copieusement dans un geste semblable à celui de l’illustre Semeuse d’Oscar Roty, commençait son habile travail de détente et ajoutait du lest à mes membres déjà appesantis. Mes petits seins, striés de veines violacées sous l’action vasodilatatrice de mon immersion, ondoyaient, aurait-on dit, comme des méduses. Nonchalamment, j’en supputais d’une main la texture et la consistance, sans doute à la recherche inconsciente de quelque inquiétante anomalie ou d’un signe de progression de l’affreuse ptose qui allait tôt ou tard les transformer en chaussettes vides.
Lorsque je redescendis à la cuisine, j’étais propre comme un sou neuf, aussi scintillante que de l’argenterie fraîchement fourbie. Débarrassée par le gant de crin de mes cellules mortes jusqu’à la toute dernière, parfaitement autobronzée et parfumée, je jouissais du confort que doit sûrement éprouver la vipère qui, laissant derrière elle sa vieille peau sèche et racornie, se dandine comme une coquette dans la nouvelle. Je peux dire sans craindre d’exagérer qu’en passant devant eux, j’offrais aux miroirs du rez-de-chaussée très belle matière à réflexion, tout altière que j’étais dans mon pourtant modeste peignoir de coton.
Cela était d’ailleurs d’autant plus vrai que je n’étais pas peu fière de ce que mon nouveau postiche m’avait permis de réaliser malgré ma chevelure de nature plutôt chenue et anémique. Moi qui avais cru devoir renoncer une fois pour toutes aux mises en plis bouffantes et volumineuses que j’ai depuis toujours trouvé si séduisantes, voilà que j’étais enfin coiffée comme Marie-Hélène de Rothschild telle qu’elle apparaît sur une photo de 1973 en compagnie de Salvador Dalí et de Yul Brynner, un soir de première au Lido. Transportée par ma joie de ressembler en cet aspect à la célèbre baronne, je poussai même le parachèvement de mon plagiat capillaire jusqu’à fixer dans mes mèches noisette une jolie broche art déco diamantée que j’ai reçue des parents de Julien à l’occasion de notre mariage, et que je me plais encore aujourd’hui à voir comme un symbole de bienvenue dans la famille Delacroix.
Il était donc plus de seize heures trente et Carmen avait regagné ses quartiers d’où s’échappaient, enroulés l’un autour de l’autre comme les brins d’un fil olfactif, des fumets de grillades et des parfums de fleur d’oranger. Ce n’est qu’une simple garçonnière au sous-sol de la maison, vous savez, rien d’autre qu’une petite suite confortable où s’entassent depuis douze ans les tapis de sisal, les couvertures bigarrées, les urnes de terre cuite et les salamandres miniatures en bois sculpté. Bref, une petite campagne mexicaine tenant sur cinq mètres carrés, destinée à rappeler à Carmen ce pays où elle a laissé un mari violent, quatre jeunes frères et sœurs et une mère vieillissante indélogeable de la ferme familiale. Un lieu où, rempotée comme une plante, Carmen comprime toutes ses racines et tient la tête haute autant qu’elle peut.
Sauf exception, je ne me suis jamais aventurée dans ce repaire, estimant que mon territoire s’arrête sur le seuil. Depuis toujours, quand je dois m’entretenir avec Carmen, je l’appelle à l’interphone, ou s’il est passé vingt et une heures, je gratte discrètement comme un chat au chambranle de sa porte. Après tout, on dira ce qu’on voudra, chacun a droit à son intimité. Même les servantes. Bien que certains de mes voisins ne soient pas de cet avis dans le quartier. Eh bien! oui, c’est un fait. Si je ne craignais pas tant d’être accusée de clabaudage, je pourrais même vous donner des noms, là, tout de suite, sans qu’il me soit nécessaire d’y réfléchir très longtemps. Des noms qui vous jetteraient en bas de vos bottes, soit dit en passant. L’abus de pouvoir, ma fille, il n’y a pas qu’en politique ou dans le monde des affaires que ça se pratique. Vous seriez surprise de ce qui se commet derrière les portes closes de certaines résidences.
Mais ça suffit. J’en ai déjà trop dit.
* * *
Toujours est-il que Julien rentra du bureau vers dix-huit heures, au moment même où je finissais de me glisser dans ma magnifique robe de crêpe marocain, et juste avant que je n’aie eu le temps d’enfiler l’horrible gaine destinée à lisser la surface grenue de mes fesses et à gommer toute trace d’embonpoint. Je vous avouerai que, dans un optimisme désolant de naïveté, j’avais bien cru un instant pouvoir m’en passer. Mais une fois habillée, un simple coup d’œil dans le miroir avait suffi à me convaincre du contraire.
Visiblement éreinté par une journée qui avait tout l’air de lui avoir demandé plus qu’il n’était en mesure de donner, mon mari affichait quelques ombres inhabituelles sous les yeux. Il passa un court moment à la salle de bain d’où émanèrent des bruits usuels de chasse d’eau et de robinetterie. Puis il retira sa cravate avec la frénésie et le soulagement d’un pendu qui vient à bout de son nœud et enleva ses chaussures avant de se laisser choir lourdement sur le lit, blanchi comme un cheval fourbu, pour parler comme Léo Ferré. Il resta comme ça quelques minutes à bayer aux corneilles, allongé sur le dos, les bras repliés sous la tête et le regard perdu dans le vide laiteux du plafond, son smoking soigneusement étalé à ses côtés tel un jumeau inanimé.
Quand j’apparus devant lui, il se dressa prestement sur ses coudes comme pour ne rien manquer de la vision que je lui offrais des résultats de mes efforts. «Allez, fais voir» me dit-il, mi-suppliant, mi-impératif, tout en suggérant d’un mouvement circulaire de la main que je tourne sur moi-même, question de lui permettre de bien apprécier ma tenue. «Bon sang! fit-il admiratif. Tu m’étonneras toujours. Et de qui est cette merveille?» demanda-t-il pendant que je priais tous les saints pour qu’il ne décèle pas les mortifiantes et disgracieuses petites rondeurs de mon derrière.
«Valentino», répondis-je tout en me délectant du regard ébahi de Julien, consciente de marquer alors des points par dizaines. «Bien sûr! s’exclama-t-il tout de go. Comment n’y ai-je pas pensé? C’est d’une telle évidence! La féminité des lignes, la coupe, les détails… Y a pas à dire, c’est du grand Garavani, ça, madame!» Puis, l’œil égrillard, il approcha la main pour joindre une pure délectation tactile à son ravissement visuel. Attentif, il apprécia le poids et la souplesse de la soie en laissant traîner ses doigts dans les vagues onduleuses que formait le savant drapé. D’un geste sans équivoque qui produisit un bruissement délicat et subtil, il faufila son index dans l’ouverture stratégique qui longeait ma jambe, donnant ainsi le coup d’envoi aux ébats qui nous ont fait manquer, ce soir-là, à notre devoir de ponctualité.
Parti en quelque sorte pour la gloire et ne se souciant pas le moins du monde des gâchis esthétiques que risquait de provoquer chez moi sa pulsion soudaine et intempestive, Julien, qui se tenait maintenant debout, laissa tomber son pantalon tout en me retournant comme une crêpe contre le mur, puis troussa ma robe jusqu’à la taille avec empressement. Mon postiche s’en retrouva soudain tout ébranlé malgré les solides épingles à cheveux destinées à le garder en place. Seigneur! Ai-je vraiment besoin de vous dire avec quelle ferveur j’ai remercié le ciel à ce moment précis de n’avoir pas eu le temps de revêtir ma gaine? Car il y a des ruses qu’une femme doit garder strictement pour elle et dont aucun mari, en aucune circonstance, ne mérite d’être informé.
Ça va, ça va, ne me regardez pas comme ça, jeune fille. Vous n’êtes tout de même pas sans savoir que ces couples qui partagent tout au nom de la sacro-sainte intimité finissent par en pâtir. Les pipis, les cacas – il faut bien appeler les choses par leur nom! – les séances de décoloration des poils superflus ou les sessions d’extraction de comédons, qui sont malheureusement le lot quotidien et incontournable de chacun d’entre nous, sont en fait des tue-l’amour.
Parfaitement. Le répugnant taillage des ongles d’orteils qui nous oblige à tant d’humiliantes positions, l’utilisation de la soie dentaire, le port de la gaine – justement –, ou l’usage des rouleaux chauffants – par exemple –, font tous partie d’un jardin secret qui doit à tout prix le rester. L’amour se nourrit de mystère, on ne le dira jamais assez; il ne survit pas longtemps à l’étalage des preuves accablantes de notre pauvre condition humaine. Votre génération tend à l’oublier.
Et le fait qu’aucun endroit précis n’ait été conçu au château de Versailles pour relâcher ses sphincters à l’abri des regards – ce qui obligea longtemps ses occupants à y produire leur petit cadeau le long des corridors –, ne nous permet en rien de cautionner les nombreux accrocs d’aujourd’hui à la plus élémentaire décence hygiénique. Les habitudes du prince de Condé, par ailleurs, dont on dit qu’il n’était pas le moins du monde embarrassé de recevoir ses amis sur sa chaise de commodités, ne constituent pas un meilleur argument pour ennoblir nos dégoûtantes fonctions biologiques. Après tout, ce n’est pas parce qu’il est impossible d’échapper aux réalités de notre corps que nous sommes pour autant justifiés de les donner en spectacle. Ça ne vous tuera pas d’avoir au moins l’élégance de faire comme si. Car après tout, si personne n’est jamais témoin de l’utilisation que vous faites du cabinet, vous avez le beau jeu. Bien malin, en effet, celui qui peut alors affirmer hors de tout doute que des besoins organiques vous obligent à en faire le même usage que le commun des mortels.
Nous nous tenions donc là, dans la chambre, appuyés contre le mur. Julien était, aurait-on dit, soûlé par la douceur de l’étoffe remontée sur ma croupe, au point de s’en frotter les cuisses et le sexe avec une volupté peu commune. Du poids et de l’ampleur de sa poitrine qui se déployait sur mon dos, il m’astreignait à une immobilité presque absolue à laquelle je consentais sans rouspéter. La voix rauque et le souffle court, il n’avait de cesse de plonger son visage dans les falbalas des manches de ma robe tel un pélican piquant du bec dans les flots écumeux de la mer. C’est au bord de la suffocation, le front humide, le visage congestionné et les narines frémissantes qu’il en émergeait ensuite, comme en proie à une transe vaudou.
Toute cette précipitation n’était pas sans me rappeler notre nuit de noces où, n’en pouvant plus d’attendre, Julien m’avait prise par-derrière sitôt le seuil de la chambre d’hôtel franchi, sans même me laisser le temps de retirer ni ma robe de dentelle ni mes escarpins de satin. Trouvant à l’aveugle et tant bien que mal le chemin de mon sexe, il y avait enfoncé le sien sans plus de préambule pour finalement s’abandonner à l’extase en moins de temps qu’il en fallut pour crier mon nom. Je me souviens que tout cela m’avait laissé un sentiment merveilleusement apaisant, celui de la certitude d’être aimée et follement désirée par un homme dont j’avais déjà besoin autant que de l’air qu’on respire. Les cheveux en bataille et les crinolines en désordre, je me repaissais de la joie orgueilleuse de me savoir désormais mariée à cet homme si enfiévré. Je me souviens que, ayant roulé mollement sur le côté comme un animal mort, Julien s’était mis à roupiller du sommeil du juste, la braguette ouverte et le nœud papillon tout de travers, pendant que les profondeurs caverneuses de mon corps dégorgeaient, par longues coulées visqueuses, sa semence que je me rappelle très distinctement chaude et abondante.
Nous étions donc près de vingt-trois ans plus tard, en pleins ébats, quelques minutes avant le bal annuel. Et pour tout dire, l’extrême excitation de mon mari le métamorphosait complètement. Il était entré dans notre chambre auréolé de la distinction et de la noblesse qui le rendent aux yeux de tous si digne et si différent des autres, pour s’y transformer, à la vitesse de sa turgescence, en une espèce de bête gémissante à mi-chemin entre le loup-garou et l’étalon sauvage.
Chassez le naturel, il revient au galop.
Les yeux clos, Julien m’apparaissait manifestement seul en son stupre, au milieu de ces fantasmes inavouables et glauques auxquels ont recours tous les hommes pour assurer la hardiesse de leur sexe. Tandis que ses coups de reins me secouaient comme un pommier, je savais pertinemment mon mari occupé à ressortir des arcanes de sa mémoire les milliers d’images confondues qui peuplent son cerveau. Surgissant en vrac, c’était, j’en étais sûre, des images datant de l’enfance.
Comme celles dont il se régalait quand, enfermé dans les toilettes pour ne pas risquer de s’attirer les hauts cris scandalisés de sa mère et de sa sœur, il tournait de la main gauche les pages de la section lingerie féminine du catalogue Eaton, laissant la droite s’activer dans son sous-vêtement. À moins qu’il n’ait plutôt été assailli par ces autres réminiscences mettant en vedette la jolie gouvernante de ses années d’adolescence. Parce qu’il faut que vous sachiez que, dissimulé derrière les barreaux de l’escalier de bois menant à la chambre de bonne, Julien avait un jour surpris la séduisante domestique de sa famille à attacher ses bas de soie à ses jarretelles sur la peau claire de ses cuisses, ce qui laissa entrevoir juste assez de la petite culotte de la belle pour le faire vaciller, puis dégringoler de plaisir jusqu’au rez-de-chaussée dans un boucan terrible.
Bon. Nous partagions là Julien et moi un moment on ne peut plus sulfureux, je veux bien l’admettre. Mais vous auriez tort de vous imaginer que je tirais de tout ce pelotage et de toute cette abondance de sueurs une infinité de plaisirs. Franchement, si vous voulez tout savoir, j’étais bien trop occupée à jouir de l’immensité de mon pouvoir, en cet instant précis, pour stupidement tout gâcher en me laissant aller à jouir tout court. L’orgasme, j’en ferais bien mon affaire en temps opportun, me dis-je. Pour l’heure, ma priorité était de savourer sans mélange le pinacle du véritable plaisir féminin qui consiste à prendre la pleine mesure de l’assujettissement d’un homme qui, prêt à toutes les compromissions pourvu que vous lui permettiez de vous niquer jusqu’à l’asthénie, se laisse tenir par les couilles au sens propre comme au figuré.
Mais il n’y avait pas que ça. Car enfin, expliquez-moi comment j’aurais pu, quand on y pense, m’abandonner à Julien en toute quiétude quand le spectre de Miss Hibiscus occupait depuis deux jours tout l’espace et toutes mes pensées. Parce que c’est bien un fait, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette autre dont l’existence m’apparaissait de plus en plus indubitable.
Franchement, est-il possible à une épouse normalement constituée, alors qu’elle est convaincue d’être cocue, de voir le sexe de son mari sans l’imaginer dans la bouche de sa maîtresse, d’observer ses mains larges et puissantes sans les voir parcourir le corps de sa rivale. Je voudrais bien qu’on m’explique, à la fin, comment une femme trompée peut arriver à savourer les baisers de son homme tout en sachant que, dès qu’elle a le dos tourné, il pose aussi ses lèvres sur celles de son illégitime amante. Savez-vous que, l’autre jour, lorsque Julien a délicatement humecté de sa langue la bordure précollée d’une enveloppe, je n’ai pu m’empêcher d’y voir une amorce de cunnilingus?
Que voulez-vous que je vous dise? Malgré toutes mes précautions d’épouse attentive, tout portait à croire qu’une intruse avait fait son apparition dans notre maison. Depuis que j’avais découvert son satané tube de rouge à lèvres, elle réglait le temps, ponctuait les heures, les minutes et les secondes, dirigeait tout sans même avoir besoin d’être présente. Ce qui prouve qu’une maîtresse n’a même pas à se glisser entre les draps de votre lit conjugal pour vous en imposer l’odieux partage avec elle. Il lui suffit de cesser d’être improbable pour devenir toute-puissante. La garce est alors comme un fantôme qui occupe les lieux, traverse les murs, vous tire du sommeil en sursaut la nuit, vous laissant la nuque moite et le cœur en cavale. Invisible, mais omniprésente. Inconnue, mais au fond affreusement familière, puisqu’au cœur de tous les gestes de beauté quotidiens que vous posez dans l’espoir de la battre à plate couture au grand duel de l’amour.
Puisque vous me demandez mon avis, les maîtresses ne sont que de pitoyables squatteuses. Elles confondent droit de passage dérogatoire et permis de résidence.
Au pire de ma petite crise d’insécurité, je sus tout de même assez vite me ressaisir. Quand mon cœur coule à pic, il n’y a rien comme la raison pour lui jeter la plus efficace des bouées. Croyez-en mon expérience, lorsque ressentir vous tue, c’est toujours l’acte de penser qui vous évite de rendre l’âme. Aux dernières nouvelles, je pense donc je suis, ça n’a quand même pas été écrit par un crétin, que je sache. Prenez ça en note et relisez-le quand les redoutables et gluantes émotions forceront vos défenses pour chercher à vous engloutir. Si vous commettez l’imprudence de laisser monter leur voix, elles pourraient bien finir par avoir votre peau.
Donc, en m’accrochant à l’idée que, quoiqu’il en fût en ce moment précis où Julien éprouvait tant de plaisir qu’il en oubliait même ma présence, je tenais là ma vengeance. Oui madame. Et quelle vengeance! Mon mari ne me faisait-il pas l’amour avec la même ferveur qu’il y a vingt-trois ans? Ne me démontrait-il pas là toute la pérennité de l’ardeur de ses sentiments? Ne me donnait-il pas ainsi toutes les raisons de croire que les années n’avaient en rien altéré la solidité de mon empire au sein de notre mariage?
Je me demandais bien, toute requinquée que j’étais par cette prise de conscience, si Miss Hibiscus allait pouvoir en dire autant quand les feux de la nouveauté se seraient éteints et que l’habitude émousserait ses charmes aux yeux de Julien. Le défi du désir réside dans sa durée. Pas dans sa fulgurance. Pensez-y quand vous tiendrez dans votre main la hampe gaillarde de votre petit ami. La question n’est pas tant de savoir si votre sexe appeal a le pouvoir de transformer le membre de votre homme en un arceau de chair prêt à rompre. Non. Le tout consiste plutôt à savoir ce qui restera de la promptitude et de la vigueur de ce garde-à-vous quand les années auront passé, emportant avec elles la fraîcheur de votre corps, la précision de vos contours et les emballements propres à l’amour naissant.
Le fait est que vous ne pourrez vraiment crier victoire, ma belle, que lorsque votre compagnon continuera de pointer vers le nord tel une boussole malgré l’implacable migration vers le sud de vos principaux continents sexuels.
Rien ne me déplaît autant que de le reconnaître, mais les hommes ont tendance à se fatiguer d’une femme comme ils se lassent d’une automobile. C’est un fait. On n’y peut rien. Comme un chant de sirènes, les nouveaux modèles les appellent irrésistiblement au changement. C’est aussi bête que ça. Bon, il s’en trouvera toujours pour vouloir le beurre et l’argent du beurre. Ceux-là se baladent en ville dans une rutilante voiture sport destinée à les convaincre qu’ils sont encore jeunes, et laissent bien à l’abri dans le garage leur beau modèle ancien qu’ils astiquent dans leurs temps libres et conduisent lors d’occasions spéciales. À moins, bien sûr, que ce ne soit le contraire.
Quant à la question qui tue, à savoir laquelle de leurs voitures ces hommes préfèrent, je ne sais pas trop quoi en penser, pour parler bien franchement. L’amour et l’attachement que l’on éprouve pour nos objets précieux nous commandent-ils d’en faire une économie d’usage ou, au contraire, une utilisation fréquente? C’est une réflexion qui mérite qu’on s’y arrête, non?
En ce qui me concerne, j’avoue porter rarement mes chaussures favorites. De peur de les abîmer, d’une part, et aussi par souci de ne pas effriter le plaisir exquis que la parcimonie ajoute à la joie vaniteuse de les chausser. De quoi se demander, finalement, si les femmes ne devraient pas croire leurs infidèles de maris lorsqu’ils affirment, une fois leur incartade mise au jour, que leur liaison avec une minette de vingt ans n’a aucune importance. «Tu sais bien que c’est toi que j’aime! lancent-ils dans un mélange de grandiloquence et de contrition. Tout ça n’est qu’une histoire de sexe qui ne veut rien dire.»
À ma connaissance, aucun psy ne s’est jusqu’à ce jour penché sur ce sujet délicat, alors que la compréhension d’une grande partie de la psychologie des couples en dépend. Les hommes ne viennent pas de Mars et les femmes de Vénus, comme on se plaît à le faire croire. Les hommes viennent du Salon de l’auto et les femmes de chez Louboutin.
Pourquoi chercher midi à quatorze heures?
* * *
Au bout du compte, le sperme ne gicla pas. Maculant ma robe blanche d’une petite flaque visqueuse, celui-ci se répandit du même coup sur la chair fine de l’entrée de mon sexe en s’écoulant plutôt paresseusement comme de la béchamel renversée, accompagné d’un râle profond et graveleux sorti tout droit des origines de l’humanité. J’eus immédiatement une pensée amusée pour Monica Lewinsky avant de paniquer devant l’ampleur de la catastrophe.
Pendant que Julien reprenait son souffle en même temps que ses esprits, je filai à l’anglaise dans la salle de bain pour tenter de m’y recomposer une image présentable. À l’aide du tranchant d’une lime à ongles de métal, je raclai autant que possible la petite nappe poisseuse qui gâchait ma robe et j’épongeai d’un tampon de ouate ce qui en restait en croisant les doigts pour que le persistant cerne jaunâtre disparaisse en séchant.
Dans son smoking impeccable confectionné sur mesure, Julien faisait maintenant les cent pas dans la cuisine pendant que je m’activais à réparer un par un les terribles dommages qu’un petit dix minutes de sexe avait réussi à engendrer. Je réarrangeai en vitesse ma coiffure en abusant de mon fixatif, tentant ainsi de discipliner les mèches de cheveux que les coups de boutoir répétés avaient fait sortir de leur droit chemin. J’appliquai une bonne couche de gloss sur mes lèvres puis un tantinet de poudre sur mon front. Après quoi j’enfilai enfin ma gaine dans l’espoir d’améliorer cette pagaille qu’était devenu mon look pourtant si soigné avant que la perversion du marquis de Sade ne descende sur Julien comme le Saint-Esprit sur Jésus dans Le Baptême du Christ de Verrocchio.
Rien n’y fit. Quelque chose dans mon apparence rappelait celle d’une jolie porcelaine aux morceaux recollés. Si tout était bel et bien à sa place, il manquait de toute évidence au résultat final une légèreté, une homogénéité, un achèvement capable de faire croire que cette perfection dans l’allure m’était aussi naturelle que de respirer. Bref, les retouches d’urgence, quoique indispensables dans les circonstances, avaient manifestement fait basculer l’ensemble de l’œuvre du côté de l’excès. Voilà. Tout ça sentait maintenant l’effort à plein nez.
«Les femmes font les pires folies pour allumer une passion et prennent la fuite devant l’incendie.» Ce n’est certainement pas ce que je suis sur le point de vous dire qui ferait changer d’avis la duchesse d’Abrantès qui – entre vous et moi – n’avait pas tout à fait tort. Eh bien! oui. Même si on nous reproche d’être aussi compliquées qu’une montre de Gérald Genta, nous, les femmes, sommes en fait bien plus simples que nous ne le paraissons. Il ne faudrait surtout pas tout confondre, vous savez. Ce n’est pas par méchanceté, et encore moins par couardise que nous laissons parfois les hommes se consumer seuls dans le brasier que nous avons allumé de nos charmes à leur intention.
C’est que, pour nous, quand le désir s’est énoncé dans les règles de l’art, c’est-à-dire que les bons mots ont été correctement prononcés sur le ton qui convient et que l’intention libidineuse derrière l’amorce d’un geste ne fait aucun doute, il arrive très souvent que son complet assouvissement devienne alors carrément superflu. Pour parler en termes clairs, disons que le simple fait de ressentir l’ardente convoitise de Julien aurait suffi, ce soir-là, à tenir mes suspicions d’infidélité en respect, à me rassurer sur mon pouvoir de séduction et sur son attachement. Nul besoin d’un décoiffage massif ou d’un tel brasse-camarade pour m’en convaincre davantage.
Sincèrement, il ne m’en aurait pas fallu plus pour alléger mon cœur au point de lui donner des ailes. Et puis, il faut aussi dire que si chacun se sentait dans l’obligation de satisfaire ses désirs dès qu’ils se manifestent, où irait le monde, je me le demande. Dans l’état actuel des choses, nous voilà bien forcés d’admettre que la retenue et la patience, pourtant si émouvantes, ont malheureusement perdu leurs lettres de noblesse. Il n’y en a plus que pour le fameux ici et maintenant. Baisez maintenant, payez plus tard.
La vérité, c’est que le moment choisi par Julien pour me culbuter contre le mur de notre chambre me semblait loin d’être idéal. Pas que je ne me sois pas sentie honorée par son désir, n’allez surtout pas vous mettre pareille idée en tête. Non. Mais à vous, je peux bien le dire, j’aurais nettement préféré qu’il se jette sur moi à la fin de la soirée quand, une fois rentrés du bal, l’état de ma coiffure, la fraîcheur de mon maquillage et de ma robe importeraient beaucoup moins. Mais que peut-on vraiment en dire, sinon qu’une femme doit parfois se montrer bonne joueuse et faire contre mauvaise fortune bon cœur. Si vous soupçonnez votre mari d’infidélité, ce n’est certainement pas le moment de faire la fine bouche ou de lui refuser vos faveurs. Bien au contraire. Même si vous devez en payer de votre confort ou de votre amour-propre. Et parfois même de votre dignité.
Car s’il est vrai que vous avez en tout temps le choix des armes, vous n’avez pas toujours, en revanche, le luxe de décider des moments où l’occasion vous sera donnée de redorer votre blason et de faire une deuxième bonne impression. Autant vous faire à l’idée. Il serait donc sage d’attraper au vol ces opportunités et de vous en accommoder au lieu de jouer les vierges offensées. Faire des chichis pourrait vous coûter très cher, vous savez. J’admets volontiers que c’est parfois difficile à croire, mais il faut reconnaître que toute humiliation recèle aussi son lot de bénédictions. Tout dépend de votre degré de motivation à y survivre, évidemment. Vous verrez, la vie ne manquera pas de vous enseigner que ravaler votre sens de l’honneur, à un moment donné ou à un autre de votre existence, pourrait bien être la seule solution constructive à considérer.
Si vous ne me croyez pas, allez demander à mon amie Gina comment elle a formidablement tiré profit de la nouvelle requête de son mari qui, au lit, n’avait de cesse de la supplier d’accepter de recevoir la fessée. Bon. Il faut dire que c’est une pratique dont la seule évocation suffisait à jeter Gina dans un sentiment de honte et de dégoût. Voilà qui, d’emblée, ne prédispose guère une femme à s’y adonner avec légèreté, on en conviendra.
Mais plus que cette répulsion naturelle envers la claque sonnante, les soupçons de Gina concernant la source de la nouvelle propension de son mari achevaient de l’horrifier. Convaincue que son homme y avait été initié par les nombreuses jeunes filles aux mœurs éventées avec qui elle savait qu’il se rendait coupable d’adultère, Gina n’éprouvait en rien le désir d’adoucir ses positions. À ses yeux, il s’agissait là de fantaisies sexuelles de bas étage partagées avec de pauvres petites lolitas sans foi ni loi, instruites des choses du sexe à même des DVD pornos cueillis au Salon de l’amour et de la séduction. Des cocottes de Grand Prix, si vous voyez ce que je veux dire qui, boudinées dans des jeans blancs et juchées sur d’affreuses échasses à 69,99$, acceptent de passer aux choses sérieuses en échange d’un double martini ou d’une simple flagornerie dans une chambre moche et défraîchie d’un hôtel cheap de la rue Mountain.
Gina reconnaît que, pour acquiescer à la demande de son mari, elle a bien sûr dû piétiner son sentiment d’indignation et prendre sur elle. Mettre de côté la mortification où la plongeait le fait de devoir calquer ses consentements sur ceux de ces piètres émules de Claudia Schiffer afin de sauver son mariage. Comme on dit, il faut ce qu’il faut. Surtout quand on sait que tout homme ira chercher ailleurs ce qu’on lui refuse à la maison.
Que voulez-vous? Il faut parfois faire fi des détails au profit du plan d’ensemble.
Tout ça pour dire que, tout aussi révulsée qu’elle puisse avoir un jour été devant l’idée même de la fessée, Gina ne manque aujourd’hui pas une seule occasion de dire à qui veut l’entendre qu’elle en retire des bénéfices concrets loin d’être négligeables. Depuis qu’elle laisse s’abattre à répétition sur son arrière-train la main lourde et vigoureuse de son mari, elle jure que sa cellulite a nettement diminué. Si, si. Vous admettrez qu’un nouveau popotin tout revampé, pour pas un sou, dans le confort de son foyer, ce n’est tout de même pas à dédaigner. Comme quoi les outrages qu’on s’inflige à soi-même peuvent avoir du bon en offrant des compensations qui, soit dit en passant, ne viennent pas toujours d’où on les attend.
Mais où en étais-je? Ah! oui, le bal. Nous sommes donc arrivés juste au moment où les convives prenaient place à table. Notre entrée n’en fut que plus remarquée, ce qui aggrava mon embarras d’afficher sur ma tenue cette foutue tache qui, en séchant, n’avait rien perdu de sa flagrance. Notre table était située en plein centre de la grande salle, tout près de la piste de danse, ce qui nous obligea à traverser la moitié de l’assemblée pour nous y rendre. Julien marchait comme un coq. La poitrine gonflée, il assumait avec un sans-gêne surprenant le poids des regards qui se tournaient sur notre passage. Tandis que je faisais tout en mon pouvoir pour cacher les reliquats de nos ébats qui s’étalaient sur ma robe, mon mari semblait pour sa part ne pas s’en soucier le moins du monde.
Quoi qu’il en soit, en collant stratégiquement à moi ma minaudière de cristal afin d’empêcher quiconque de repérer l’affreuse salissure, j’arrivai au bout du compte à goûter pleinement à la sensation enivrante de marcher au bras de Julien. Après ces deux jours de doutes et de suspicions, après toutes ces heures à craindre l’évaporation de mon statut social, voilà qu’en me laissant publiquement m’afficher à ses côtés, celui-ci me redonnait enfin foi en mon identité. Pour tout vous dire, il n’a fallu que cette toute petite minute que nous avons mise à atteindre notre table pour que se suspendent momentanément les pires scénarios que la peur d’être cocue m’avait poussée à élaborer.
Trêve de soucis. Oasis de calme. Le cœur léger, portée par les éloges de mon mari, voilà que je redevenais quelqu’un. Par le seul pouvoir de son regard amoureux, Julien chassait mes anxiétés, gonflait mon assurance, redonnait à mon existence tout son sens. Accrochée à son bras devant toute la foule rassemblée, je revêtais à nouveau le manteau de ma dignité et je reprenais vie. Jusqu’à preuve du contraire, j’étais bien Florence Delacroix, l’épouse aimée et désirée de l’illustre Julien Delacroix. Et j’avais sur ma robe, moi, madame, une souillure pour en attester. Une auréole disgracieuse qui, dans les circonstances, était soudain devenue un trophée au lieu d’une calamité. Miss Hibiscus, en admettant qu’elle existât, n’avait qu’à bien se tenir.
Nous avons salué, comme il se doit, les autres convives qui ne manquèrent pas de se montrer intimidés par la présence de Julien, dont le magnétisme et la réputation ont toujours eu l’heur de déstabiliser n’importe qui. Les femmes baissèrent les yeux en serrant sa main tendue vers elles, tandis que les hommes offrirent la leur, moite et molle de nervosité, en balbutiant des politesses maladroites presque ridicules. Bref, tout le monde était dans ses petits souliers sauf ce crétin de banquier, ce plouc de première que certains affirment voir traîner complètement ivre, certains jeudis soirs, au bar d’un restaurant plus réputé pour les cuisses de ses serveuses que pour celles de ses canards confits.
Il faut savoir que ce prétendu grand financier, reconnu pour ses frasques et ses goûts discutables en matière de femmes, a divorcé d’une épouse qui, autrefois jolie et avenante, est devenue complètement neurasthénique. Les commissures de la pauvre femme, tirées vers le bas par l’inéluctable attraction terrestre ainsi que par celle qu’ont toujours constituée pour son salopard de mari les traînées en tout genre, trahissent depuis longtemps sa profonde mélancolie et le poids de ses amères déceptions conjugales.
Avec son regard de chimpanzé dénué de toute intelligence, ce haut dirigeant de la finance dont on n’ose même pas imaginer ce qui lui vaut d’avoir obtenu ce poste, regardait Julien droit dans les yeux en le tutoyant grossièrement comme s’ils avaient gardé les cochons ensemble. Affublé d’un cheveu sur la langue qui achevait d’enlever toute crédibilité au moindre de ses propos déjà ineptes, l’homme parlait trop fort et mangeait bruyamment. Prenant les autres à témoin, il riait grassement des lamentables tentatives d’humour de sa vulgaire compagne d’un soir dont je décrétai, après une minutieuse observation, qu’elle était assurément serveuse dans un restaurant de troisième ordre.
Il m’était en effet facile de l’imaginer déambuler entre les tables de mélamine, un crayon piqué au-dessus de l’oreille dans sa chevelure noir jais, et les jambes voilées d’affreux bas de soutien. Quant à la grotesque augmentation mammaire qui tendait sa robe au point de la menacer de fendre, et qui faisait loucher son voisin de droite, je devinais que cette risible pouffiasse la devait à tous ses pourboires des cinq dernières années, ainsi qu’à un emprunt bancaire qu’elle dût se résoudre à contracter, j’en étais sûre, devant l’insuffisance de ses économies.
Tandis que le businessman à la gomme baratinait la bouche pleine, son idiote de passage ricanait comme une hyène en découvrant des gencives disgracieuses, laissant voir du coup des brins de persil qui s’aplatissaient ici et là sur sa dentition inégale. Désolant spectacle, je dois vous dire, qui n’était pas sans affecter Julien, que les mauvaises manières et la trivialité font toujours grimacer de malaise.
Pendant toute la soirée, des jeunes filles fraîchement émoulues de l’École Polytechnique et de celle des Hautes Études Commerciales s’agglutinèrent autour de Julien comme des abeilles bourdonnantes. Les unes, animées de visées professionnelles déterminées et honnêtes, tentaient d’obtenir un stage au sein des Aciéries Delacroix. D’autres, aux objectifs moins louables, rivalisaient de minauderies sans scrupules dans l’espoir de finir dans le lit du plus puissant et plus séduisant magnat de l’acier que le pays ait jamais connu. De sa haute taille, Julien se contentait de leur jeter à toutes des regards obliques indulgents, se rappelant sans doute ses propres années de jeunesse étudiante. D’une affabilité sans faille, il référait les premières au service des ressources humaines des Aciéries et déboutait adroitement les avances des secondes en faisant mine de rien.
De toute évidence, ma présence ne retenait en rien certaines de ces jeunes poules à faire de l’œil à mon mari. Pour elles, je n’existais tout simplement pas. Je n’étais que le boulet qu’elles croyaient Julien obligé de traîner dans les soirées officielles. Une espèce de mal nécessaire, pourrait-on dire, qu’elles se devaient de saluer avec respect, mais sans grande conviction. «Comme vous êtes jolie pour votre âge», eut le culot de me dire l’une d’elles en plongeant son regard dans le mien une seconde de trop pour que je puisse croire qu’il s’agissait là d’un réel compliment.
Sa façon de se poster devant moi et de guetter ma réaction avec l’acuité d’un faucon qui épie sa proie ne faisait d’ailleurs pas de doute. C’était bel et bien une vacherie en costume d’éloge que venait de me lancer en pleine figure cette jeune arrogante. «Et comme vous êtes maligne pour le vôtre!» répondis-je, tout sourire, en jouissant de l’équivoque que semait manifestement chez mon interlocutrice l’usage de ce mot à double sens. Et puis, je n’allais tout de même pas donner à cette effrontée le plaisir de savourer la débâcle d’humiliation et d’insécurité que ses paroles avaient déclenchée en moi. Minute, papillon!
Mais à vous, je peux bien le dire, tant de fraîcheur était révoltante à mes yeux. Et bien que j’aie toujours pris le parti de croire que l’âge m’avait apporté en sagesse plus que ce qu’il m’avait enlevé en beauté, je souffrais à la vue de ces magnifiques sylphides aux seins ronds comme des pommes. J’enviais désespérément leur joli visage dont la peau des joues, aussi tendue qu’une pellicule plastique sur un fruit ferme, luisait de santé et d’insolence. Malgré les lotions corporelles aux caractéristiques plus appauvrissantes que raffermissantes – il faut bien le dire –, en dépit des injections régulières en tout genre et du recours à d’incalculables soins ciblés du visage, je ne pouvais m’empêcher de soudain prendre conscience de l’évanescence de ma jeunesse. Il me semblait que toutes ces manœuvres esthétiques auxquelles je me soumettais régulièrement n’étaient rien d’autre qu’une fuite en avant qui n’avait aucune chance, au final, d’empêcher la décrépitude de me rattraper par le collet. On a beau avoir fait l’éloge de la fuite sur tous les tons, vient un moment où l’on ne court plus assez vite.
«Cette robe me rend dingue» me dit Julien au creux de l’oreille, juste au moment où je doutais sérieusement de mes charmes et de mes attraits. Ces mots eurent sur mon état d’esprit un effet magique instantané. Cette manière pour mon mari de me dire «Je suis fou de toi» me précipita illico dans une joie pétillante qui me poussa à boire quelques gorgées de vin blanc. Et quand il prit ma main dans la sienne pour m’entraîner sur la piste de danse, je ris de bon cœur avec une pétulance qui me fit oublier non seulement l’horrible tache sur ma robe, mais aussi tous les soucis qui m’accablaient depuis deux jours.
Moi, d’ordinaire si obnubilée par le paraître, voilà qu’en dansant au son endiablé de l’orchestre, on aurait dit que j’arrivais enfin à être. La taille tendrement emprisonnée entre les mains de Julien, je renversais la tête avec abandon et souriais à pleines dents, lui laissant ainsi tout le loisir de couvrir mon cou parfumé de baisers légers comme l’air. Plus Julien me serrait contre lui, et plus s’estompait la possibilité de l’existence de Miss Hibiscus. J’étais pour lui unique au monde sur cette piste de danse, son seul amour, sa seule femme et sa seule destinée possible.
* * *
Le postiche retiré et le visage soigneusement démaquillé, j’enfouis ma robe de bal dans une housse de soie à l’intention du teinturier. Qu’allais-je bien pouvoir lui dire, à celui-là, pour justifier cette tache? Qu’allais-je bien pouvoir inventer qui tienne un tant soit peu la route? Fort de son expérience en souillure de tout acabit, l’homme n’était pas du genre à se faire berner par les bobards d’une bourgeoise des beaux quartiers. Il ne manquerait donc sans doute pas de se moquer de la version pâte à crêpe que je comptais lui fournir. Parce qu’à la fin – on n’est quand même pas cons –, qui fait des crêpes vêtue comme une princesse?
Prise d’un fou rire devant le ridicule de la situation, j’optai pour dire la vérité sans tout à fait la révéler. «Il s’agit d’une tache organique», allais-je expliquer, pleine de sous-entendus, en espérant que le gentil monsieur ait la perspicacité de lire entre les lignes sans m’obliger à donner davantage de détails.
Après avoir recouvert mon visage d’un sérum de nuit destiné à effacer toute trace d’excès, je me glissai entre les draps sans faire de bruit. Quant à Julien, épuisé tant par les défis que les Aciéries lui avaient récemment imposés que par nos ébats de fin de journée, il s’était endormi en posant la tête sur l’oreiller. Il faut dire aussi, si l’on veut être tout à fait honnête, que l’effet des vins corsés qui avaient accompagné les services, de même que l’impact sur la digestion du délicieux foie gras servi en entrée n’étaient rien pour garder un homme alerte. Je crois même pouvoir dire que, n’eût été des éclats de voix et du rire tonitruant de ce poissard de banquier qui le tinrent sur le qui-vive, Julien se serait probablement assoupi sur sa chaise avant que la soirée n’ait pris fin.
Contrairement à mon mari, je me sentais plus allègre que jamais. Loin de m’avoir amortie, les deux verres de porto que je m’étais autorisé à boire en croquant dans quelques carrés de chocolat Valrhona avaient achevé d’éveiller en moi un certain entrain. Conjuguées à la quasi-disparition de mes doutes concernant cette histoire d’infidélité, dont je commençais à croire qu’elle n’était que le fruit de mon imagination, on aurait dit que nos activités lubriques du jour avaient, quoique à retardement, sorti mon corps de sa léthargie habituelle. Si bien que, une fois complètement rassurée par la rigoureuse régularité des ronflements de Julien, je glissai lentement une main le long de mon ventre jusqu’à atteindre mon sexe dont les plis et replis rappelaient la douceur de ceux d’une veste d’agneau. Mon clitoris mit du temps avant de se montrer coopératif. Et, n’eût été cette énergie débordante qui m’habitait en dépit de l’heure tardive, je crois bien que j’aurais abandonné, par lassitude, mon projet d’orgasme au bout d’une minute ou deux.
Finalement, la pauvre petite protubérance accepta de relever légèrement la tête sous l’habileté de mes doigts. Et tandis que je prenais garde à ne modifier en rien le rythme de mes caresses, sans pour autant arriver à culminer, je me mis à souhaiter ne m’être jamais débarrassée, il y a quelques années, de ce godemiché de latex qui m’emmenait au septième ciel dans le temps de le dire.
Seigneur! Si vous saviez toutes les siestes ordinaires que cet objet a su transformer en séances de pur plaisir, tous ces après-midi de solitude et d’indolence qu’il a convertis en célébrations de la chair. Mais un sentiment de culpabilité venu je ne sais d’où, une espèce de mauvaise conscience, pour être plus précise, a finalement eu raison de mes voluptés. L’impression d’être infidèle à Julien, je suppose, et celle d’être en train de dépasser les limites morales qu’impose la vie matrimoniale m’avaient incitée à renoncer, non sans un profond regret, à faire secrètement usage de ce superzizi plus vrai que nature.
Ne sachant trop comment disposer d’une telle chose, à l’époque, je l’avais enveloppée dans plusieurs épaisseurs de papier essuie-tout avant de l’enfoncer dans l’un de nos sacs à ordures gisant sur le trottoir un vendredi, jour de la cueillette des éboueurs. Dans les heures qui suivirent, un gros chien noir, ayant sans doute échappé à la surveillance de son maître, avait été aperçu dans le quartier. Transportant dans sa gueule ce qu’il avait de toute évidence déniché dans nos déchets domestiques, puisque cela s’avéra être mon godemiché, l’animal refusait qu’on lui retire ce qu’il prenait vraisemblablement pour un os. L’objet de latex lui traversant la gueule d’un bord à l’autre, le chien nommé Max – on l’apprendra plus tard des employés de la Ville – s’enfuyait dès que quelqu’un faisait mine de s’approcher de lui. Pour tout dire, il a continué longtemps d’errer sous les regards amusés des jeunes joggeurs, scandalisant aussi au passage un groupe de vieilles femmes ne demandant pourtant qu’à faire une promenade en paix.
Je me souviens que Julien était rentré du bureau juste à temps pour unir ses plaisanteries à celles de nos voisins qui voyaient dans cette situation loufoque toutes les raisons du monde de se marrer. Dieu merci, mon mari ne connut jamais la provenance de ce jouet intime que le chien avait fini par aller déchiqueter à sa guise sous des buissons en grognant de plaisir.
Le lendemain, des employés de la fourrière s’étaient présentés sur les lieux afin d’emporter le cadavre de la pauvre bête morte étouffée par des morceaux du phallus artificiel. «Eh bien! mesdames, avait dit l’un d’eux au petit attroupement de curieuses sorties pour fouiner, une femme avertie en vaut deux. Vous avez maintenant la preuve que, en restant coincés dans votre gorge, ces machins-là peuvent vous tuer, ajouta-t-il, alors qu’avec l’original, vous n’aurez jamais rien à craindre.» Satisfait du choc que provoquaient parmi les dames si prudes de notre quartier ses propos inconvenants, l’employé retourna à son camion en rigolant comme un gamin. «Beurk! s’était exclamée ma puritaine voisine dans un haut-le-cœur spontané, avant de réintégrer son domicile. Tu peux toujours rêver, espèce de connard!»
Au bout du compte, je jouis si peu que je n’étais même pas sûre d’y être vraiment parvenue. L’orgasme m’avait échappé des doigts comme une savonnette qui vous glisse des mains, sans préavis, en vous laissant complètement hébété. On aurait dit que la tension grandissante et si délicieusement prometteuse s’était dissipée mollement par tous les pores de ma peau au lieu de se concentrer dans mon sexe. Il s’était agi d’un petit plaisir furtif achevé en une sorte d’évanouissement plutôt qu’en apothéose, une jouissance à rabais qui ne vous en donne même pas pour votre argent. Un dénouement qui vous laisse non pas relaxe et appesantie, prête à être cueillie par un sommeil de plomb, mais choquée et indignée, tendue et incrédule. Le genre de raté, si j’ose dire, qui vous laisse les yeux écarquillés dans l’obscurité, en attente d’une suite ou d’un bonus différé qui ne viendra pas. Tout cet acharnement pour rien, me lamentai-je. Franchement, on aurait dit un pétard mouillé, ou une étoile filante, tiens, qui finit d’effilocher sans bruit sa pauvre lumière pâlotte contre le mur de velours si mystérieux de la nuit noire.
Bof, me suis-je dit en prenant conscience que mon flop masturbatoire était bien loin de porter ombrage à la sérénité que cette soirée de bal m’avait enfin rendue. Quelle sotte, pensai-je alors, quelle folle! Comment as-tu pu imaginer un seul instant que ton Julien, si manifestement épris de toi, si sensible encore à ta beauté et à tes attraits, ait pu s’embarrasser d’une maîtresse? Tout à ma joie de retrouver enfin la confiance et la tranquillité matrimoniales qu’avait brouillé la découverte de ce damné rouge à lèvres, je me blottis tendrement contre Julien, encore plus aimante d’avoir tant craint de le perdre. Emplie de honte d’avoir cru mon mari capable d’infidélité autant que débordante de gratitude de n’en avoir pas été victime, il me semblait que l’avenir me souriait et que cette soirée signait enfin le retour des beaux jours.
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