Le pouvoir du tricot
Chapitre VI. la magie du tricot en réseau
Chapitre VI
LA MAGIE DU TRICOT EN RÉSEAU
À l’époque du Far West, les femmes pionnières tricotaient. Certaines étaient plus habiles que d’autres, mais en avoir une certaine pratique était nécessaire quand on se lançait sur les difficiles chemins vers l’Ouest pour conquérir une frontière qui se déplaçait sans arrêt. Avant de prendre la route, les femmes tricotaient des chaussettes, des caleçons longs, des pulls et des bérets, des écharpes, des couvertures… bref, tout ce dont une famille pouvait avoir besoin pour affronter un voyage long et périlleux. Les femmes savaient qu’en quittant la civilisation elles devaient emporter tous les objets nécessaires pour atteindre leur destination. Une fois de plus, les aiguilles et le fil à tricoter faisaient partie du kit de survie.
Pendant le voyage, les femmes pionnières ne cessaient de tricoter pour s’habiller ainsi que leur famille : dans les chariots pendant la journée et le soir, au feu du bivouac ; après avoir cuisiné et accompli les tâches ménagères, quand elles se retrouvaient en petits cercles autour du feu. Elles avaient toujours du fil et des aiguilles dans les poches de leurs tabliers. Le tricot était aussi indispensable et naturel que l’air qu’elles respiraient.
Sur la route vers l’Ouest, les pionnières pratiquaient également le troc de vêtements tricotés. Les chaussettes étaient très recherchées, surtout par les hommes n’ayant personne qui puisse tricoter pour eux, comme les fermiers à la recherche de terres ou les mineurs qui voyageaient seuls en quête de fortune. Autour de 1850, dans la vallée de la Willamette, dans l’Oregon, les chaussettes devinrent une sorte d’unité monétaire : les femmes en échangeaient une paire contre cinquante centimes de produits alimentaires. L’épicier revendait ensuite la paire de chaussettes pour soixante-quinze centimes au magasinier de la mine, qui à son tour réclamait le double du montant à ses clients. Les chaussettes étaient donc devenues
une véritable monnaie de référence, comme les peaux de castor et le blé17.
Dans la société puritaine de l’époque qui interdisait aux femmes de travailler, de faire commerce, de s’engager en politique – sans parler de voter, bien sûr –, tricoter pour gagner de l’argent était une des voies possibles lorsqu’on voulait avoir accès à l’économie de marché classique. Dans les colonies et les villes de l’Ouest, les femmes moins fortunées avaient le droit de vendre leurs tricots. Celles issues des classes populaires faisaient du dépôt-vente ou troquaient leurs ouvrages en échange de biens et de services. Elles tricotaient pour les dames aisées et offraient leurs services en se proposant comme blanchisseuses. Contrairement aux bas en laine, ceux en soie ne se lavaient pas facilement : les couleurs se délavaient et l’eau abîmait parfois les tissus, si bien que les lavages n’étaient pas fréquents.
À l’instar du chapelet, le cliquetis des aiguilles à tricot apportait du réconfort et de l’espoir à ces femmes plongées dans un monde périlleux, rude et violent ; il soulageait aussi leur solitude. Ainsi, Mary Carpenter, jeune veuve, vivait dans un endroit isolé, loin de tout voisinage. Craignant les attaques nocturnes, elle cachait ses enfants dans le cellier sous le plancher de sa modeste cabane et passait chaque nuit à tricoter dans le noir absolu, assise sur une chaise installée sur les lattes qui en couvraient l’accès. En 1888, au plus fort de la tempête de neige qui frappa le village d’Oxford dans le Nebraska, les pionnières se mirent à tricoter à la lueur des bougies pour garder leur calme.
Après avoir survécu au voyage le long des pistes et s’être installées dans les terres nouvellement colonisées, les femmes se réunissaient et tricotaient tout ce qui pouvait rendre leurs cabanes plus accueillantes. Elles parcouraient de longues distances jusqu’à la maison des voisins pour le seul plaisir de tricoter ensemble et de recréer autour du feu l’ambiance du groupe de tricot qu’elles avaient connue pendant le voyage. Pendant ces réunions, les femmes déroulaient ensemble le fil des souvenirs qu’elles avaient emportés dans leur voyage à travers un océan puis un continent ; elles tricotaient pour reproduire les objets qu’elles avaient laissés derrière elles, ustensiles d’une maison qu’elles ne reverraient plus. Elles partageaient les points et les modèles typiques de leur pays – la dentelle d’Allemagne, le motif d’Aran, traditionnel de l’Irlande – et les adaptaient à leur environnement spartiate, créant ainsi de nouveaux objets pour les besoins de leurs vies d’aventurières de l’Ouest. En tricotant des couvertures, des nappes et des rideaux, elles retrouvaient un semblant de normalité sur cette terre rude. Et à mesure qu’un lien se tissait entre elles à travers le tricot, leurs familles sortaient lentement de l’isolement de la nouvelle vie qu’elles se construisaient, petit à petit, entre douleurs et souffrances extrêmes. Des communautés se formaient ; des écoles, des églises et des magasins apparaissaient ; une ligne ferroviaire fut posée le long du trajet des caravanes qui allaient vers l’Ouest. Dans ces territoires éloignés, le désordre et l’impunité finirent par reculer et par laisser la place aux États. Enfin, tout, ou presque tout le continent nord-américain connut le progrès et la modernité.
De l’autre côté de la frontière, sur l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique, les femmes salish de la tribu des Cowichan rejoignirent ces groupes au début du e XX siècle. Les missionnaires et les Européennes venues s’installer dans leur région leur avaient appris à tricoter. À l’origine, ces femmes étaient tisseuses ; elles fabriquaient des couvertures avec la laine des chèvres de montagne et de petits chiens d’une race aujourd’hui éteinte. Par la suite, elles apprirent à manier les aiguilles et insérèrent dans leurs ouvrages les symboles de leur culture et de leur terre, reproduisant ainsi dans le tricot les histoires de leur peuple. Les pulls et les cardigans des Cowichan ont fini par remplacer les traditionnels manteaux d’hiver faits de peaux de bison ou de cerf peintes à la main avec des symboles et des motifs de la tradition tribale. Pour les femmes salish, le tricot est devenu un moyen d’accéder à l’indépendance économique, ce qui explique pourquoi elles ont transmis cette magnifique technique à leurs filles et petites-filles.
La laine que ces tribus autochtones américaines utilisent est filée à la main. C’est le fil de leur indépendance, de leur liberté et de leur vie. Il relie, par-delà un continent et un océan, des jeunes filles qui apprennent à tricoter sous les yeux de leurs grands-mères à une autre petite-fille, moi-même, qui tricote en écoutant les contes magiques de sa grand-mère à Rome. À la différence des femmes salish, nous n’avions peut-être pas inséré dans nos modèles les symboles de l’histoire de notre famille, mais dans mes souvenirs tout ce que nous avons tricoté ensemble représente un chapitre de notre histoire, de ce que nous sommes, de nos origines et de notre destinée.
La mystique et le pouvoir du tricot me guident encore aujourd’hui à travers les difficultés de la vie et j’imagine qu’il en est de même pour les hommes et les femmes du monde entier, quel que soit leur chemin de vie. Nous, les tricoteurs, sommes unis pour toujours, reliés les uns aux autres par des mailles à l’endroit et des mailles à l’envers, interconnectés par la beauté de cet artisanat. Assemblés autour des fibres naturelles dont ce fil est fait, nous sommes les témoins de ce que l’humanité a de meilleur en elle.
Il y a quelque temps, j’ai découvert une histoire de tricot émouvante
écrite par Kim Harris, une femme de Toronto18. Elle voulait tricoter une paire de chaussettes avec la technique du point Kitchener mais malgré les tutos et les vidéos en ligne, elle avait du mal à le réaliser ; elle décida donc d’aller chercher de l’aide auprès du Collectif du tricot dans le centre-ville de Toronto, qui organisait des réunions mensuelles où les participants échangeaient des idées et des techniques. Comme elle était en retard, elle trouva la salle déjà pleine et fut surprise de voir tant de personnes présentes. Pendant qu’elle cherchait une place, une femme appela au micro la catégorie : gilets et points dentelle.
Plusieurs personnes se levèrent et montrèrent leur ouvrage afin que ceux qui tricotaient des projets similaires et qui avaient besoin de conseils puissent se rapprocher d’eux. Venait ensuite la catégorie des vêtements pour bébé ; une femme se leva avec ce qu’Harris décrivit comme « un pull de la taille d’une boule de Noël », trop petit même pour un nouveau-né. Il était destiné à un bébé prématuré.
Il n’y a pas beaucoup de vêtements de cette taille en vente, ce qui représente un gros problème pour les parents. « Nous n’arrivions pas à habiller notre fille dans les vêtements de nouveau-né que nous avions achetés pour elle. Avec ses deux maigres kilos, elle était trop petite », m’avait expliqué la fille d’une de mes amies qui avait accouché d’un bébé prématuré dans un hôpital londonien. « Nous avons enfin réussi à trouver deux sites spécialisés en prématurés et nous avons acheté deux ou trois vêtements en ligne, mais c’était très cher. » Par chance, l’hôpital avait fourni au bébé tout ce qu’il fallait – petites couvertures, bonnets et vêtements à sa taille, tous probablement tricotés à la main par des femmes comme Kim Harris, à Toronto. « Les infirmières changeaient le bébé chaque jour, ce que nous ne pouvions pas faire parce qu’elle était trop fragile, avait poursuivi la fille de mon amie. Je me souviens de l’émotion que j’ai éprouvée en la voyant avec ces vêtements. Comme nous ne trouvions rien à sa taille, la voir avec ces minuscules bonnets en tricot sur sa petite tête était vraiment important pour nous. Dans ces vêtements, elle ressemblait vraiment à une personne et la voir chaque jour habillée différemment nous remonta vraiment le moral. »
Les petits ensembles que montrait la femme de Toronto avaient été tricotés pour un autre bébé prématuré, dit-elle, un qui « n’allait pas rentrer à la maison ». À ces mots, un silence respectueux envahit la salle. Ces tricoteurs savaient bien que certains de leurs vête-ments pour prématurés allaient habiller de petits êtres qui ne survivraient pas. Ils ne tricotaient pas seulement pour offrir quelque chose de joli aux parents, en attendant que leur bébé puisse porter la taille des nouveau-nés ; ils tricotaient aussi pour les parents dont le bébé allait être enterré. Je ne peux pas imaginer la douleur de ces mères et de ces pères qui prennent en main le premier et le dernier vêtement de leur bébé, mais j’imagine que ces vêtements tricotés de nos mains leur apportent un peu de réconfort.
Ces ensembles de la taille d’une boule de Noël sont le témoignage d’un amour. Quel que soit le désespoir profond dans lequel nous sommes, il est important que chaque maille soit montée et tricotée avec amour, pas nécessairement par un ami ou un parent, mais par un simple tricoteur anonyme, quelqu’un qui éprouve une véritable compassion pour les joies et les douleurs des autres.
Très souvent, les tricoteurs sont des êtres généreux ; ils tricotent plus pour les autres que pour eux-mêmes, pour les amis ou la famille, bénévolement ou pour des causes diverses. Les groupes et les réseaux de tricoteurs, version moderne des groupes des pionnières tricoteuses, sont les plus fervents défenseurs du tricot comme outil au service d’une cause.
En 2017, Jayna Zweiman, cofondatrice du projet Pussyhat, a lancé un nouveau projet. Son premier mouvement a été à l’origine des bonnets roses tricotés et portés par les participantes à la Marche des femmes de Washington le 21 janvier 2017.
Le deuxième projet, Welcome Blanket19, proposait que des tricoteurs fabriquent des couvertures pour accueillir douillettement les immigrants ; le fil mesurait deux mille miles, la longueur approximative du mur que Donald Trump voulait construire entre les États-Unis et le Mexique. Le message lancé par le projet est clair : les immigrants devraient être accueillis à bras ouverts au lieu d’être refoulés. Chaque couverture porte un mot personnel de celui qui l’a tricotée, avec les détails de son passé d’immigré et des conseils
pour vivre aux États-Unis ; ainsi, à travers les tricoteurs d’aujourd’hui, l’initiative relie les nouveaux immigrants aux pionniers d’autrefois, comme une maille à l’endroit entre deux mailles à l’envers.
Des groupes de tricoteurs venant de tous les États américains ont relevé le défi, poursuivant ainsi l’ouvrage. Quand on commença à voir apparaître des images d’enfants mexicains séparés de leurs parents et enfermés dans des enceintes entourées de grillages, les gens furent horrifiés. Les enfants avaient l’air terrifiés, ils étaients gelés, couverts de saleté ; ils s’accrochaient aux couvertures de survie qu’on leur avait fournies. Les femmes du projet Welcome Blanket sortirent leurs aiguilles et leur fils et commencèrent à tricoter des couvertures chaudes et moelleuses.
Comme toujours dans l’univers du tricot, les grands-mères sont en première ligne, avec leur sagesse, toujours si profonde, et leur courage, si extraordinaire. Depuis 2012, le groupe australien de tricot Knitting Nannas Against Gas mène un combat acharné contre l’industrie minière et gazière du pays en se servant des fils, des aiguilles et des modèles comme armes puissantes pour susciter le changement. Ce qui a démarré comme une protestation locale à Lismore, petit centre de la Nouvelle-Galles-du-Sud, est devenu un mouvement d’ampleur nationale.
À bout de frustrations, Clare Twomey et Lindy Scott ont fondé ce groupe. Fatiguées des interminables discussions de meetings, elles ont décidé de passer à l’action. Elles se sont donc rendues au siège de Metgasco, société d’exploration pétrolière de la ville de Lismore, pour comprendre ce qui se tramait sur leurs terres. Pour leur première visite, elles avaient apporté des tabourets et du thé mais, comme elles penchaient plutôt pour l’action, elles décidèrent par la suite de prendre du fil et des aiguilles pour tricoter. Cela n’est pas sans rappeler ce que faisaient les tricoteuses au pied de l’échafaud. Les Nannas tricotent essentiellement en jaune et noir, les couleurs du groupe activiste Lock The Gate Alliance qui se bat pour faire connaître les risques induits par l’extraction du charbon et du gaz. Et les objets qu’elles tricotent – bonnets, écharpes et couvertures – sont bien sûr des symboles de contestation.
Depuis leur premier rassemblement à Lismore, de nouveaux groupes de Knitting Nannas se sont formés à travers l’Australie ; les femmes se réunissent et, tout en tricotant et en buvant du thé, suivent les actualités d’un œil attentif, notamment toute éventuelle collusion entre les sociétés d’exploitation minière et les politiciens. En vertu de leur âge, elles jouissent d’une aura de sagesse ; elles peuvent paraître fragiles mais ne le sont pas du tout. Elles font de leur âge et de leur sagesse une arme puissante au service de la planète.
Ma grand-mère n’aurait pas pu être une Knitting Nanna ; elle avait été éduquée pour rester dans l’ombre, et l’idée de se mettre en avant l’aurait mise mal à l’aise. Mais dans l’intimité, pendant nos séances de tricot, elle aurait salué le courage de ces Nannas toujours prêtes à s’attaquer à une industrie qui méprise l’homme et la nature au nom du profit. Je pense qu’elle aurait été choquée par le niveau de pollution que « le progrès et la modernité » ont entraîné et qu’elle aurait été très inquiète du changement climatique. Ma grand-mère vivait au rythme des saisons, qui marquaient aussi le rythme de sa vie. C’était un cycle magique qu’elle suivait chaque année dans ses activités quotidiennes, le jardinage, la cuisine, les courses et bien sûr le tricot, au cours desquelles elle me racontait ses anecdotes du printemps à Rome, avec le parfum des fleurs qui égayait tout le monde, ou les vents froids de janvier qui apportaient jusque dans la ville la sensation de la neige des montagnes voisines.
Notre tricot était en phase avec les saisons, comme les fruits et les légumes que nous achetions au marché en plein air du quartier. En juillet et août, nous tricotions du coton et nous savourions de délicieuses salades de tomates et d’oignons ; à l’automne, ma grand-mère me préparait des pommes cuites à la cannelle, et en hiver on se régalait avec les carottes, les patates et les betteraves et on tricotait de la laine, toujours en accord avec la météo, qui était alors parfaitement prévisible. Rien n’était monotone dans cette certitude de la météo et du retour des saisons ; au contraire, au fur et à mesure qu’une saison se terminait, nous nous préparions au changement, impatientes de tricoter de nouveaux modèles avec un fil différent, de manger une nourriture nouvelle et de porter d’autres vêtements. Même les orages de la mi-août étaient les bienvenus, parce qu’ils marquaient la fin de la longue saison d’été. Ils rafraîchissaient l’air et nettoyaient Rome de la poussière estivale, redonnant à la ville son éclat de bijou.
Cette beauté me manque, cette certitude d’une vie en accord avec les lois de la nature, une nature prévisible et saisonnière. À un certain moment de ma vie, ce rythme s’est déréglé ; lentement il s’est noyé dans la pollution et dans les rouages d’une existence de haute technologie. Je veux qu’il revienne mais je ne sais pas comment faire.
En travaillant sur ce livre, j’ai découvert WARM20, un projet de tricot à vocation environnementale lancé à Victoria, en Australie, par un groupe d’artistes et de tricoteurs qui ont travaillé ensemble à une fresque murale. C’est un gardien de chèvres qui est à l’origine de l’idée, un homme de notre époque qui a perdu son troupeau à cause du changement climatique. Les tricoteurs furent invités à réaliser des étangs, des fleurs, de l’herbe, des arbres et des moulins à vent, des pièces tricotées et cousues ensemble pour recouvrir la reproduction géante d’un paysage dévasté. « Si nous ne pouvons pas faire renaître la nature comme elle était, tricotons-la ! », c’est le puissant message lancé par les tricoteurs de WARM pour signifier que la destruction de la nature n’est pas un crime « quelconque », mais le génocide de toute l’humanité.
Pendant l’été austral de 2019 à 2020, environ un milliard d’animaux ont été tués dans les incendies de forêt du pays. Les tricoteurs du monde entier ont sorti leurs fils et leurs aiguilles pour produire des mitaines, des chaussettes et de petits ponchos afin de protéger les animaux de la chaleur. Nous avons besoin les uns des autres. Nous sommes tous des créatures de la même planète et nous sommes tous interdépendants. Et sans animaux, notre terre n’existerait pas.
Un de mes plus proches amis, moine franciscain, m’a raconté récemment une histoire sur les similitudes entre les chèvres et les hommes. Nous évoquions la parabole de la brebis égarée. Pourquoi Jésus, le pasteur, est-il parti à sa recherche ? Voici la réponse de mon ami : un troupeau était en train de traverser une route très large, une sorte de voie rapide avec au milieu des séparateurs de chaussée en métal. Une des brebis s’était perdue ; prise de panique, elle se mit à taper sa tête contre le séparateur, comme si, dans sa folie, elle voulait se suicider. Les chiens qui étaient revenus sur leurs pas pour la chercher finirent par la retrouver, la tête ensanglantée. Comme cette brebis, un homme coupé du reste du monde devient fou et perd l’envie de vivre ; son existence n’a plus de sens pour lui.
Est-ce que nous avons tous perdu notre bon sens, dans ce monde dominé par l’individualisme et la cupidité ? Sommes-nous tous en train de nous suicider comme la brebis séparée de son troupeau au milieu de la route ? Sommes-nous tout simplement en train de détruire notre belle planète et, sans le savoir, de condamner notre propre existence ? Serions-nous à ce point aveuglés par notre narcissisme que seuls les enfants et les adolescents parviennent à voir le désastre que nous sommes en train de perpétrer ? Je crois que je ferais bien d’approcher ces jeunes qui, tous les vendredis, manifestent contre le changement climatique, suivant l’exemple de Greta Thunberg, la jeune fille qui nous a suppliés d’arrêter ce carnage et d’en finir avec cette Babylone mondialisée que nous sommes en train de construire. Je devrais leur montrer comment rendre leurs protestations plus concrètes par le tricot, comme l’ont fait les artistes de WARM et comme ma mère l’aurait sans doute fait. Mais la question est : avons-nous suffisamment de temps pour tricoter quelque chose qui sauverait la planète ?
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17. Anne Macdonald, No Idle Hands: The Social History of American Knitting, New York,
Ballantine Books, 1990.
18. Kim Harris, « In a Knitting Club, I Found a Cure for Selfishness and Cynism », The Globe
and Mail, 17 janvier 2016 ; https://www.theglobeandmail.com/life/facts-and-arguments/a-stitch-in-
time/article28223076/.
19. Voir https://www.welcomeblanket.org/.
20. https://www.bendigoadvertiser.com.au/story/4034976/knitting-for-climate-change/.
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