Le pouvoir du tricot

Loretta Napoleoni · Chapitre 1 sur 21

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Le pouvoir du tricot

Dédicace

À Julian, mon fils,

l’aiguille qui m’a permis de retricoter les fils de ma vie.

 

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Avant-propos

 

Lorsque la catastrophe s’est abattue sur ma vie personnelle, je me suis tournée vers les différentes disciplines de mon métier – l’économie, la politique et les sciences sociales – pour tenter de raccommoder ma vie. J’ai vite compris que ces domaines d’expertise et de savoir n’étaient pas à la hauteur de cette ambition. J’avais besoin d’un outil plus puis-sant, universel, de quelque chose qui m’aiderait à m’accrocher à la beauté de la vie, quelque chose de plus positif et de plus fort, à même de me redonner du courage et de l’espoir. En revisitant mon passé et en repensant à toutes les leçons que j’avais reçues dans mon enfance pour me préparer à affronter la vie, je me suis rendu compte que le tricot était un compagnon d’aventure fidèle, un savoir-faire que je partageais avec ceux que j’aimais et qui m’aimaient, une activité concrète qui m’a toujours rattachée aux qualités positives et universelles.

Dans le monde virtuel, les écrans de nos tablettes, de nos ordinateurs et de nos téléphones nous transmettent des images, des mots et des voix en temps réel. Mais ce ne sont là que des échanges factices, guère plus que des interactions entre puces et entre machines. Dans l’univers cyberstérile et froid qui est le nôtre, les contacts physiques sont rares, les gens se touchent et s’embrassent de moins en moins, ils ne respirent plus le parfum de l’autre et ne s’étreignent plus. Nous ne sommes plus reliés par nos perceptions sensorielles.

Nous sommes physiquement coupés les uns des autres. Je suis coupée : je peux parler par Skype tous les jours à mes enfants qui sont à l’autre bout du monde mais je reste des mois sans pouvoir les étreindre. Et ils me manquent beaucoup.

 

Au tout début des années 1990, un événement politique majeur a changé ma vie. Lorsque les Brigades rouges, un groupe italien de tendance marxiste, décidèrent de mettre fin à leur lutte armée, elles choisirent de raconter leur expérience à quelques personnes de confiance, dont moi. Je quittai mon poste d’économiste à la City de Londres pour mener mon enquête et passai quelques années à interviewer des membres d’organisations armées. Quand je m’aperçus que c’était davantage l’économie que la politique qui influençait leur comportement, j’orientai tout mon travail sur leurs modes de financement. Ensuite est survenu le 11-Septembre, et mes recherches, mes connaissances, tout ce que j’avais appris sur le financement des groupes armés sont soudain devenus très précieux aux yeux de ceux qui voulaient comprendre et combattre le terrorisme moderne.

À mesure que la guerre contre le terrorisme s’organisait, et que s’y ajoutait la transformation imposée par le tout-virtuel et la mondialisation, le monde était acculé à un changement majeur. Le nouveau millénaire était hanté par les démons de la peur et de l’isolement. Plusieurs de mes livres témoignent des changements effarants et douloureux qui ont caractérisé les vingt dernières années. En les relisant, je me suis rendu compte que la société ne parvenait pas à s’adapter à la transition que nous traversons. Pour rééquilibrer notre vie personnelle et publique, il faut soigner les blessures qui nous ont été infligées et nous prémunir de celles qui viendront. Le changement auquel nous faisons face est si inhabituel que les outils traditionnels pour soigner les malaises de la société comme la psychologie, la politique et l’économie, ne sont d’aucun secours. Nous voguons dans des eaux inconnues, et pour nous y orienter de nouveaux savoirs et de nouvelles compétences sont nécessaires ; nous avons besoin de tenter d’autres traitements. En bref, il nous faut sortir du cadre et penser différemment, en-dehors des sentiers battus.

L’isolement physique et la communication virtuelle entra-vent nos comportements sociaux traditionnels jusque dans notre vie intime. Faute de savoir comment affronter ce moment de transition, la société est de plus en plus dysfonctionnelle et les gens ont un comportement toujours plus insensé. Je l’ai éprouvé dans ma chair lorsque mon mari m’a menée, et toute la famille avec moi, au bord de la ruine à la fin des années 2010, et que j’ai dû à nouveau réinventer ma vie.

Je me sens comme une laine usée mais encore solide entre les mains d’une tricoteuse médiocre et peu sûre d’elle, qui n’arrête pas de faire des erreurs et change de modèle tout le temps. On m’a tricotée, défaite et tricotée à nouveau, encore et encore ; on m’a lavée, étirée et séchée avant de me tricoter et retricoter, tant de fois que j’en ai perdu le compte.

Le modèle de vie que je dois suivre est de plus en plus complexe et exigeant, et pourtant j’ai pu m’en sortir à peu près aussi bien qu’une laine toute neuve. Mais cette fois, c’est différent, c’est la dernière tentative, j’ai atteint mes limites, il me faut réussir du premier coup.

Nous vivons dans un monde asocial qui se complaît dans le voyeurisme et la haute technologie, y compris mon univers personnel et professionnel. C’est un monde de solitude, plein de blessures existentielles, avec de multiples fractures et crevasses dans lesquelles on peut tomber à tout instant. Serait-ce là la raison ultime du malaise existentiel qui nous afflige ?

J’aspire à la convivialité et à la chaleur de l’intimité qui protège ; ce sont les seuls antidotes à cette cybersolitude chronique que nous vivons.

Grâce au tricot, j’ai trouvé un moyen de m’échapper de cet abîme et de remonter à la surface. Un jour, en y initiant la fille d’un ami, je me suis revue auprès de ma grand-mère lorsqu’elle m’a mis des aiguilles entre les mains. La laine, le modèle, l’émotion de voir ces tiges longues et fines dans les petites mains de ma filleule, mes doigts au-dessus des siens, tout était pareil. J’étais en train d’accomplir un rite d’initiation ancien, une cérémonie préservée du temps et de la technologie. Je ne suis pas seule, je suis la maille à l’endroit qui est entre deux mailles à l’envers, je suis entre ma grand-mère et ma filleule, et ensemble nous formons un point dans le grand modèle de l’histoire de la société.

Alessandra Olanow, qui a illustré ce livre, partage mon point de vue. Elle a accepté de participer à ce projet parce que le tricot a créé un lien spécial entre sa mère, qui était en train de mourir, et l’enfant qu’elle portait, une petite fille. Pendant des mois, elle a tricoté pour le bébé à naître, assise à côté du lit de sa mère souffrante, et le fil est devenu le lien, la connexion entre les deux femmes qu’elle aime le plus.

Le tricot peut être relié à tout ce qui nous

intéresse dans la vie, de la politique à

l’économie en passant par les relations

interpersonnelles.

 

Pendant mes recher-ches pour ce livre et tout au long de son écriture, j’ai retricoté ma vie à partir de zéro. Mais il ne s’agit ni d’un livre sur moi ni d’un recueil de modèles de tricot. Dans chaque chapitre il y a un modèle qui symbolise le message global ; d’autres images illustrent les vêtements tricotés que j’ai aimés et perdus au cours de ma vie.

C’est l’histoire d’un incroyable savoir-faire artisanal, d’un remède social nécessaire qui nous rappelle que, pour exister, nous avons besoin les uns des autres. Le tricot est une bonne métaphore de notre vie ; il peut être relié à tout ce qui nous intéresse dans la vie, de la politique à l’économie en passant par les relations interpersonnelles. Mon objectif est de traiter de sujets complexes et parfois douloureux de la sphère publique et privée, et d’utiliser le tricot comme un moyen pour les dérouler et les étudier. Pour nous libérer du malaise existentiel, tout ce que nous avons à faire est simplement tricoter, continuer à enchaîner des mailles à l’endroit et des mailles à l’envers et retricoter ainsi nos vies.

 

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