Le pouvoir du tricot

Loretta Napoleoni · Chapitre 10 sur 21

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Le pouvoir du tricot

Chapitre VIII. tricotons tous ensemble pour réparer la société

Chapitre VIII

 

TRICOTONS TOUS ENSEMBLE POUR RÉPARER LA SOCIÉTÉ

 

Lorsque nous vivions à San Francisco, mon premier mari se rendait souvent en Alaska pour son travail et revenait avec des histoires surprenantes sur la vie dans ces régions polaires et lointaines. J’ai toujours été attirée par le climat froid et par les paysages glacés. Vingt ans plus tard, quand je pus enfin me rendre en Alaska, je fus fascinée par la beauté de ses paysages et par son histoire. Lors de mes voyages, j’eus l’occasion de parler avec les populations autochtones et de découvrir leur lien avec le tricot.

L’Alaska a été la dernière frontière de l’expansion coloniale sur le continent nord-américain. Les premiers colons, au milieu du e XIX siècle, étaient des commerçants et des explorateurs russes et européens qui voyaient les populations indigènes comme arriérées et sauvages, vivant dans des conditions épouvantables. Les hommes et les femmes vivaient séparés dans des maisons souterraines faites de bois flotté et d’os et couvertes d’herbe, reliées entre elles par des tunnels. Les femmes occupaient de petites habitations unifamiliales avec leurs filles et leurs fils. À l’âge de cinq ans, les garçons allaient vivre dans la large structure centrale où les hommes vivaient, travaillaient et se reposaient, où ils socialisaient et faisaient de la politique.

Les femmes n’avaient le droit de pénétrer dans la partie réservée aux hommes que lorsqu’elles apportaient la nourriture pendant les fêtes ; les hommes pouvaient visiter les appartements des femmes pendant la nuit mais devaient les quitter avant l’aube. Ils chassaient et pêchaient, tandis que les femmes faisaient le ménage et cuisinaient les repas. Elles ne tissaient pas le poil des animaux et ne tricotaient pas ; toutefois, elles cousaient des vêtements très confortables faits de peaux et de fourrures, fabriqués à l’aide d’une technique très étonnante.

Pendant des milliers d’années, les populations locales se sont nourries d’animaux et des produits de la nature, très hostile, selon un mode de partage collectif dicté par une économie de subsistance basique. Leur forte identité tribale les conduisait à adopter le principe du partage qui garantissait leur survie tout en imposant le respect de la ségrégation des sexes.

Les commerçants et les explorateurs russes et européens introduisirent en Alaska une civilisation qui n’était pas compatible avec les modes de vie autochtones. Ce furent les missionnaires, venus convertir les habitants à la religion chrétienne, qui achevèrent de détruire le système tribal en mettant fin à la ségrégation entre hommes et femmes, qu’ils considéraient comme immorale étant donné que les autochtones n’étaient pas monogames. Les femmes n’étaient plus autonomes dans leur espace, qu’elles devaient désormais partager avec les hommes. Le principe du partage collectif fut rapidement mis à mal par le concept de propriété inscrit dans la culture et l’économie des colonisateurs. Les hommes furent encouragés à ne plus chasser au profit de la tribu dans sa globalité, mais seulement pour leur famille. Marx aurait dit que la force de travail de chaque homme n’appartenait plus à la collectivité mais qu’elle était devenue la propriété de l’individu, qui en disposait à sa guise. Il en allait de même pour les femmes : elles cessèrent de travailler pour la tribu, chacune ne travaillant plus que pour sa propre famille. La formation de nouvelles cellules familiales altéra profondément les équilibres socio-économiques des populations indigènes, réduisant leur sens du collectif et leur identité de groupe.

Les colonisateurs introduisirent également une économie capitaliste fondée sur l’échange de monnaie, inconnue des autochtones et en décalage avec leur économie tribale. L’argent devint un moyen d’échange pour l’achat des marchandises, y compris des biens en provenance de l’étranger et jusqu’alors inconnus, telle la farine qui faisait partie de l’alimentation des colonisateurs. Sans surprise, des produits destinés à faciliter la vie dans le cercle arctique furent introduits dans le régime alimentaire des populations indigènes. Mais pour ces dernières, habituées à travailler au sein d’un système d’économie tribale, il n’était pas facile de se procurer l’argent nécessaire à l’achat de ces marchandises. Avec la disparition progressive de leur économie de subsistance traditionnelle, ceux qui ne purent s’adapter à ces changements drastiques tombèrent dans l’indigence.

La société originelle des indigènes d’Alaska était bien plus égalitaire que celle de l’Occident. La richesse était généralement redistribuée lors des cérémonies et des fêtes annuelles, et les familles s’entraidaient ; aucun membre de la tribu n’avait faim ou n’était sans abri. À mesure de la désintégration de l’économie collective, chacun dut apprendre à gagner sa vie pour survivre, et les populations locales se battaient pour continuer à vivre, comme leurs ancêtres, des fruits de leur terre. Mais la chasse, la pêche et la récolte ne produisaient pas suffisamment d’argent pour survivre dans l’économie des colonisateurs. Les familles avaient besoin de sources de revenu supplémentaires.

Ainsi qu’ils l’avaient déjà fait au Canada, les missionnaires apprirent aux femmes alaskiennes à filer et à tricoter. Elles se montrèrent particulièrement douées pour cet art. Produire des chaussettes, des caleçons et des maillots de corps pour les étrangers se révéla être une source d’argent très fructueuse, un complément de revenus indispensable pour accompagner les populations autochtones dans leur transition vers le e XX siècle.

Le tricot permettait aux femmes d’être financièrement indé-pendantes cependant que la « civilisation occidentale » broyait leurs sociétés traditionnelles. Le tricot soudait ensemble les tribus – il reliait les membres les uns aux autres, protégeait leur esprit de communauté et préservait leur tradition sur le difficile chemin vers la modernisation. Les femmes tricotaient toute l’année, pendant qu’elles gardaient les enfants et s’occupaient des anciens ; en été, elles tricotaient en allant pêcher et cueillir des baies, et à l’automne, en préparant les conserves pour la longue saison d’hiver. Puisqu’elles travaillaient souvent en groupe au sein de coopératives dédiées au tricot, elles avaient des liens solides entre elles. C’est ce qui préserva la cohésion des communautés malgré les transformations importantes qu’elles subissaient.

 

Lors d’un vol de Los Angeles à Seattle, je me suis retrouvée assise à côté d’un jeune autochtone. Avec l’un de ses petits frères, il avait été élevé par ses grands-parents, qui vivaient dans un village voisin de celui où deux autres enfants étaient restés avec les parents. Je lui demandai comment il avait vécu la séparation d’avec ses parents et il m’expliqua que dans sa culture la famille élargie est aussi proche de l’enfant que le père et la mère ; il n’avait pas été traumatisé par la séparation et n’avait éprouvé aucun sentiment d’abandon en allant vivre chez ses grands-parents.

Comme tant d’autres, sa famille élargie partageait entre ses membres l’argent gagné. Il me raconta que la plupart des femmes tricotent pour contribuer aux revenus de la famille. Sa grand-mère, qui avait quatre-vingt-dix ans, avait appris le tricot auprès d’une Russe quand elle était encore enfant et l’avait ensuite enseigné à toutes ses filles et petites-filles ; elles tricotaient pour Oomingmak, la plus grande coopérative d’Alaska.

Après quelques recherches, je fus impressionnée par l’histoire et la production de cette société. Oomingmak avait été créée par John Teal, un entrepreneur visionnaire du Vermont qui croyait qu’on pouvait domestiquer les bœufs musqués pour leur laine. Ces grands mammifères, qui ressemblent à de vrais bœufs, sont en fait très proches des chèvres et génétiquement associés à un ancêtre ayant survécu à la dernière glaciation. Après avoir dirigé pendant dix ans une ferme expérimentale dans le Vermont, Teal s’implanta en Alaska pour y développer une activité de production de fils et de tricots destinés aux touristes. Son projet fut rapidement couronné de succès et en 1970 la coopérative de producteurs Oomingmak Musk-Ox fut créée.

Le bœuf musqué possède un poil long et soyeux qui tombe tout seul au printemps. Le sous-poil se ramasse en peignant l’animal ; autrefois, la fibre brute était prélevée à la main directement sur sa peau. La laine du bœuf musqué est connue sous le nom de qiviut, c’est un fil très particulier qui ressemble au cachemire. Il est doux, chaud et imperméable et peut supporter des températures extrêmes et des brossages fréquents sans se feutrer ni rétrécir. Ce sont les dentelles et les vêtements tricotés en qiviut qui, pendant des décennies, ont aidé les familles d’Alaska à subsister et à préserver le principe du partage.

Chaque membre de la coopérative Oomingmak paie une cotisation annuelle de deux dollars ; en échange, il ne paie pas le fil, produit aux frais de la coopérative. Seules les aiguilles sont à la charge des tricoteurs. Comme les membres sont dispersés aux quatre coins de l’État, compte tenu du coût des déplacements, tout se fait par courrier, de la prise de contact au paiement en passant par la livraison.

 

« Les tricoteurs sont payés au nombre de mailles. Chaque projet contient une quantité spécifique de mailles et de rangs, ce qui simplifie le calcul. Le prix de la maille varie en fonction de l’inflation mais l’objectif est de payer aux tricoteurs un revenu équitable tout en veillant à ce que le coût final pour le touriste ne soit pas prohibitif. À la fin de l’année, les profits sont redistribués aux tricoteurs, qui reçoivent chacun une somme en

fonction du nombre de pièces qu’ils ont produites pendant l’année 33. »

En découvrant que le tricot a redonné de l’espoir aux femmes alaskiennes dans la difficile période qu’elles ont vécue, je me dis que je réussirai, moi aussi, à naviguer dans les eaux troubles de mon présent et à m’adapter à une nouvelle vie. J’atteindrai un rivage sûr, et de là je commencerai un nouveau voyage – mais je n’en suis pas encore là. Ma maison au bord du lac a été vendue ; dans un mois, je ferai mes cartons et je les mettrai au garde-meubles. Mes livres seront stockés sous clé dans un endroit sombre ; leur présence me manquera au réveil. Toutes mes pelotes iront aussi au garde-meubles, avec les aiguilles au métal étincelant de ma grand-mère ; le jour de mon départ, j’emporterai simplement un petit sac avec mon ouvrage en cours, rien d’autre.

Le changement est toujours traumatisant. Néanmoins, il peut être positif, malgré ce qu’on y perd. Mon ami frère franciscain m’a conseillé de passer l’été à voyager et à regarder le monde autour de moi, si possible avec une petite valise à demi vide que je pourrai remplir de fils exotiques avant de rentrer. « Deviens une nomade cosmopolite pour quelque temps », dit-il en souriant. Et pourquoi pas ? Hier j’ai acheté un billet pour faire le tour du monde. J’irai rendre visite à des amis dans différents pays et je me changerai les idées. J’ai là une occasion qui n’était pas offerte aux femmes alaskiennes. En m’asseyant pour planifier mon voyage, je me suis rendu compte qu’une fois de plus le tricot guide mes pas. Je veux aller en Nouvelle-Zélande et en Tasmanie, des endroits où je sais que je trouverai de beaux fils et de beaux modèles, puis en Finlande, en Islande, et je veux visiter la Mongolie, pays des dernières tribus nomades.

Il y a deux ans, j’ai fait la connaissance de Nancy Johnson, une journaliste américaine d’origine asiatique venue m’interviewer pour « Weekend », un programme de la BBC World Service qui m’invite parfois en qualité de chroniqueuse. Nancy est arrivée au studio avec toutes sortes

de magnifiques lainages tout doux de la marque Tengri 34, une maison de luxe qu’elle a fondée et qui produit des vêtements pour homme, des tapis, des couvre-lits et autre linge de maison avec de la laine de yack de Mongolie. Au cours de l’émission, elle expliqua que le yack est un mammifère bovidé au poil long, une race qui vit depuis la nuit des temps dans la région de l’Himalaya dans le sous-continent indien, sur le plateau

du Tibet, en Mongolie et en Russie. Nancy achète la fibre de yack aux familles nomades, la fait tisser et tricoter en Écosse et dans le Yorkshire, et vend ensuite le produit fini dans le monde entier. Quelle association intéressante, me suis-je dit en me souvenant de la boucle commerciale des matières brutes entre les colonies américaines et l’industrie textile des Midlands en Angleterre pendant la révolution industrielle. Mais, comme le souligna Nancy Johnson, dans son modèle économique il n’y a pas d’exploitation, bien au contraire ; en redistribuant équitablement les profits, Tengri a réussi à revitaliser deux secteurs en déclin – l’élevage nomade en Mongolie et l’industrie textile britannique.

En parlant avec Nancy, j’ai appris beaucoup de choses sur la Mongolie. Depuis une dizaine d’années, la vie nomade traditionnelle dans ce pays est menacée par la civilisation occidentale et par le changement climatique, deux événements concomitants et interdépendants qui constituent une double peine catastrophique pour le pays.

Le sort de la Mongolie pourrait bien être emblématique de notre passé pastoral et de l’avenir dystopique qui menace notre planète.

Pendant des milliers d’années, la vie des hommes dans la steppe et dans le désert de Gobi s’est déroulée en symbiose avec celle des troupeaux de brebis, de chevaux, de chèvres, de chameaux et de yacks ; dans cet environnement profondément hostile, chacun dépendait de l’autre pour sa survie. Les familles nomades conduisent les animaux vers les lieux de pâturage situés à des milliers de kilomètres, parfois plus de six fois par an. Elles font et défont leurs bagages pour veiller sur les troupeaux, leur seul moyen de subsistance. L’économie pastorale a permis aux Mongols d’exploiter les maigres ressources de la terre, trop maigres pour subvenir aux besoins des hommes et des animaux herbivores pendant toute une année. Comme dans le désert irakien, migrer de pâturage en pâturage est la clé de leur survie.

Aujourd’hui, l’élevage nomade mongol repose sur un équilibre extrêmement fragile. Un hiver très froid, qui géné-ralement fait suite à un été sec, pourrait exterminer d’un coup des troupeaux entiers. Pendant l’hiver 2010, qui fut l’un des plus froids de l’histoire, huit millions d’animaux sont morts. Depuis, la Mongolie a supporté d’autres hivers rigoureux. Avec la perte d’un troupeau, l’économie de subsistance d’une famille nomade s’écroule : privée de tout moyen de survie, celle-ci est forcée de fuir vers les villes surpeuplées et polluées à la recherche de travail dans l’industrie minière qui, elle, est en plein essor. Au cours des trente dernières années, un quart de la surface de la Mongolie s’est désertifié à cause du changement climatique et deux mille rivières se sont asséchées. Le pays est au bord d’un changement irréversible.

Tout au long de cette mutation, les femmes nomades mongoles n’ont pas cessé de filer et de tricoter la laine et le fil produits grâce à leurs troupeaux pour habiller et chauffer leurs tribus. La Mongolie produit deux sortes de fils très recherchés, celui de la chèvre cachemire et celui du yack ; depuis toujours, le second est filé et tissé afin de fabriquer du feutre pour les yourtes dans lesquelles vivent les nomades, tandis que le cachemire est tricoté et transformé en vêtements chauds. La Mongolie produit environ un cinquième de l’offre mondiale de cachemire brut. Au prix de quarante-cinq dollars le kilo, il s’agit là d’une source de revenus non négligeable pour les pasteurs nomades et d’un bon moyen de perpétuer les modes de vie traditionnels, menacés par l’urbanisation rapide. De fait, le ratio de chèvres par habitant a été multiplié par quatre dans le pays depuis la chute du communisme et se situe actuellement autour de six chèvres par personne.

Néanmoins, l’activité de production et de vente du cachemire s’est révélée à double tranchant pour l’économie précaire des familles nomades. Bien que l’argent ainsi gagné ait permis à beaucoup d’entre elles de ne pas sombrer financièrement pendant les périodes difficiles, la multiplication des troupeaux a appauvri les pâturages. Les chèvres cachemire arrachent l’herbe avec la racine, rendant impossible la repousse. La désertification de la Mongolie a été en partie provoquée par l’augmentation du nombre d’éleveurs de chèvres, qui doivent répondre à une demande mondiale de plus en plus importante. Ainsi, l’industrialisation et la modernisation risquent de faire de la Mongolie une terre stérile et abandonnée, présage terrifiant pour notre planète.

Lorsqu’elle eut connaissance de cette nouvelle alarmante, Nancy Johnson fut choquée. Elle savait que la Mongolie était le principal fournisseur de cachemire de luxe et décida de chercher un moyen pour aider à prévenir les dommages causés par cette industrie. En parlant avec des amis du milieu de la mode, elle eut l’idée de fabriquer des vêtements tricotés en laine de yack : « Cette matière, aussi chaude et douce que le cachemire, est aussi biologique, hypoallergique, antibactérienne, et permet à des peuples entiers de vivre. Cette fibre est miraculeuse. Et elle se lave en machine ! », me confiait Nancy Johnson, ajoutant que « les yacks ne détruisent pas l’environnement comme le font les chèvres cachemire ».

En effet, à la différence de ces dernières, les yacks ne se nourrissent que des brins d’herbe et laissent les racines, ce qui permet aux plantes de repousser. Nancy Johnson les décrit comme des tondeuses, car ces animaux ne font que couper les brins sans abîmer la terre. Curieusement, comme les bœufs musqués, les yacks perdent leurs poils en été, ce qui constitue un moyen simple et écologique de ramasser leur laine.

Tengri n’est pas une coopérative comme Oomingmak en Alaska mais son modèle économique est construit autour du même concept de partage du profit. Tengri offre aux éleveurs un prix plus élevé pour les fibres de yack et fournit une avance à chaque famille pour couvrir les coûts de l’alimentation et du soin des bêtes. C’est un modèle qui a remporté un grand succès, si bien qu’aujourd’hui le nombre de troupeaux de yacks élevés pour leur laine a augmenté de façon exponentielle, ce qui représente une alternative écologiquement viable au cachemire. Des sociétés et des coopératives comme Tengri, ou Oomingmak en Alaska, constituent un moyen efficace d’aider les communautés traditionnelles à affronter l’inévitable transition vers le monde moderne sans qu’elles aient à abandonner les principes du partage et tout en préservant l’environnement.

 

Au fil des siècles, le tricot et l’économie se sont alliés pour fournir un filet de sauvetage à tous ceux qui traversaient des bouleversements dans leur existence ; or le monde d’aujourd’hui octroie de moins en moins de place aux valeurs et aux sociétés traditionnelles. La dégradation des sols, le changement climatique, la pollution et les déchets empoisonnent notre planète et menacent sa survie. La corruption et l’appât du gain sapent la cohésion sociale et favorisent les inégalités, dégradant le tissu commun qui nous relie tous ensemble.

À l’heure où de nouveaux défis s’annoncent pour notre avenir, le tricot peut s’allier à la politique pour recoudre les fractures et reconstruire les ponts de la communication ; il peut purifier l’air pollué, assainir l’eau et faire revivre les liens sociaux. Mais une forme ancienne d’artisanat peut-elle combattre l’apocalypse climatique et la dystopie politique ? Les adeptes du tricot urbain et du yarn bombing, ou tricot-graffiti, le pensent.

Depuis plus de dix ans, des hommes et des femmes se retrouvent au cœur des villes pour protester, à travers le tricot, contre la dégradation environnementale. En 2006 et 2007, le groupe londonien I Knit a développé, en lien avec l’ONG WaterAid, un projet appelé « Tricotez une rivière ». Leur objectif : attirer l’attention sur le milliard d’habitants de la planète qui n’ont pas accès à l’eau potable. Des volontaires venant du monde entier ont tricoté cent mille pièces qui, réunies, ont formé une rivière. Le site du groupe I Knit raconte que pendant l’événement le fleuve a été « installé dans le quartier South Bank à Londres et plus précisément sur le toit du National Theatre, d’où il retombait comme une cascade »,

offrant « une vue particulièrement spectaculaire35 ».

Au Canada, les Rock Vandals ont employé l’arme du tricot-graffiti pour faire entendre leur inquiétude à propos du danger que l’industrie du pétrole représente pour l’envi-ronnement ; ils ont également utilisé le tricot pour couvrir les arbres, les lampadaires et les poteaux des routes et apporter ainsi

de la couleur dans la morosité hivernale du Grand Nord 36.

 

Le tricot comme moyen de contestation, également appelé guerrilla-knitting, a offert une voie pacifique à ceux qui souhaitent manifester contre les mauvaises décisions en politique. En août 2016, à l’occasion de l’anniversaire de l’explosion de la première bombe nucléaire au Japon, le mouvement Wool Against Weapons – littéralement « De la laine contre les armes » – a tricoté une écharpe longue de plus de onze kilomètres afin de relier les deux usines que l’entreprise AWE, fabricant d’armes nucléaires au Royaume-Uni, a implantées dans les villes d’Aldermarston et de Burghfield. En Allemagne, le duo Strick & Liesel – jeu de mots sur Strickliesel, qui désigne en allemand le tricotin, jouet utilisé par les enfants pour apprendre le tricot – a lancé le projet Fluffy Throw-Up, protestation douce et non violente unique en son genre contre l’énergie nucléaire. Leur logo jaune et noir recouvre des arbres, des lampadaires, des rambardes de

ponts et des poteaux de toutes les villes allemandes 37.

Le tricot-graffiti est aussi utilisé pour rompre les barrières raciales et de genre. Au Chili, les Hombres Tejedores – « Les hommes tricoteurs » – tricotent en public pour briser les stéréotypes traditionnels masculins et

féminins38. À Reykjavik, pour la Gay Pride, les membres du mouvement des Yarnstormers tapissent les poteaux et les arbres dans les rues avec des pièces tricotées aux couleurs de l’arc-en-ciel et, pendant la nuit, ils habillent

les statues avec des vêtements multicolores 39.

En 2014, après la mort tragique par balle de Michael Brown à Ferguson, dans l’État du Missouri, Taylor Payne et CheyOnna Sewell ont donné vie à Yarn Mission, un mouvement que

les deux activistes décrivent comme un groupe de tricoteurs visant à combattre l’injustice raciale à travers le collectif. Se retrouver pour tricoter dans un cercle sûr et paisible aide les gens à exprimer leurs expériences traumatiques et à emprunter ensemble le chemin de la guérison.

Il y a dans le monde des centaines de milliers d’initiatives de guerrilla-knitting similaires, requérant toutes de l’engagement, de la mobilisation, de l’organisation, de la planification ainsi qu’une vision claire du futur. Le tricot comme moyen de protestation est l’équivalent contemporain des mouvements politiques de terrain en faveur du suffrage universel, des droits civiques, ou encore de la libération des femmes et de la liberté de parole. Les activistes du tricot-graffiti sont des citoyens qui se mobilisent pour rencontrer d’autres gens et agir avec eux. Le Pussyhat Project a incité les femmes à tricoter des bonnets roses pour la Marche des femmes de janvier 2017 et les a ensuite poussées à descendre dans les rues et à former une marée de bonnets de laine rose dont plusieurs avaient été tricotés par des volontaires (cf. modèle, p. 205). Même lorsque la mobilisation n’est pas directement liée à un événement politique, comme c’est le cas pour Knittami en Italie – un groupe de tricot-graffiti dont le slogan est « Couvrez la ville avec vos laines » – les guerrilla-knitters restent des activistes à l’ancienne. Ils s’organisent, collaborent et manifestent dans les espaces publics pour diffuser leur message d’espoir et de changement de société.

 

De Occupy Wall Street au mouvement espagnol des Indignés en passant par la Umbrella Revolution de Hong Kong, toutes ces initiatives ont disparu aussi vite qu’elles sont nées, des sursauts d’activisme politique qui se sont consumés aussi rapidement que des chandelles. Mais le tricot-graffiti se porte encore très bien. Le tricot urbain est un phénomène mondial qui résiste au temps ; il surgit partout : en Alaska, en Nouvelle-Zélande, en Suède, aux États-Unis. Mais alors, pourquoi en savons-nous si peu sur la révolution du tricot ? La réponse est simple : les médias ne sont pas intéressés par un mouvement de protestation paisible, silencieux et durable, essentiellement créé par des femmes, tout comme ils ne s’intéressaient pas aux hippies qui tricotaient. Il n’y a rien de sensationnel dans le fait de recouvrir de tricot un bus à Reykjavik, les arbres d’un parc à Anchorage en Alaska ou les quais de l’Embarcadero à San Francisco. Personne ne crie de slogans, il n’y a pas de blessés ; l’activisme à travers le tricot est presque chaleureux. Mais la véritable protestation se cache derrière ces pièces de tricot qui recouvrent notre environnement comme en surimpression ; le message révolutionnaire est inscrit dans la mobilisation même de la masse et dans ce qui pousse à tricoter pour

 

une cause, seuls chez eux ou bien en groupe. Derrière le tricot-graffiti, il y a des guerriers tricoteurs, des personnes qui ont des idéaux et qui embrassent une cause, des hommes et des femmes qui veillent les uns sur les autres et qui travaillent ensemble pour créer quelque chose de nouveau.

Leur contribution a beau être minuscule, elle n’en est pas moins significative : une fleur tricotée suspendue par un fil aux branches nues des arbres des jardins d’Anchorage en hiver, ou bien un des cinq mille coquelicots qui, chaque année, sont tricotés en mémoire des soldats décédés, comme on le faisait pour les victimes de la Première Guerre mondiale et désormais pour tous les soldats de toutes les guerres (cf. modèle, p. 205).

Je n’ai pas renoncé, je ne perdrai pas espoir : voilà l’esprit des tricoteurs. C’est ce que ma grand-mère m’a appris : le travail du tricot n’est jamais fini, il y a toujours un nouveau modèle et une nouvelle laine à tricoter pour ceux que l’on aime. Créer un monde meilleur c’est un peu comme tricoter, c’est une tâche jamais terminée ; c’est un effort sans fin et en même temps nécessaire, comme le fait de respirer.

Nous sommes tous liés les uns aux autres, riches et pau-vres, citoyens et réfugiés. Nous faisons tous partie du même

fil et du même modèle. C’est le vrai pouvoir du tricot, la métaphore ultime de la vie : chacun de nous est une maille de la société mondiale, et ensemble nous sommes plus forts.

 

33. Donna Druchunas, « Knitting : Hobby or Economic Imperative ? », Sheep to Shawl,

15 novembre 2006 ; https://sheeptoshawl.com/knitting-softens-impact-worlds-collide/.

34. https://houseoftengri.com.

35. Miss Cellania, « 10 Impressive Yarnbombing Projects », Mental Floss, 20 août 2018 ;

https://www.mentalfloss.com/article/77154/10-impressive-yarn bombing-projects.

36. Nina Elliott, « This Knitted Adventure », Rock Vandal (blog), 7 août 2016 ;

https://www.rockvandal.com/blog/2016/08/07/this-knitted-adventure.

37. Caroline Howard, « Names You Need to Know : Yarn Bombing », Forbes, 30 avril 2011 ;

https://www.forbes.com/sites/carolinehoward/2011/04/30/names-you-need-to-know-yarn-bombing/?

sh=4835404c5c5c.

38. « Knitting as a Political Act », Wooly Ventures (blog), 23 janvier 2017 ;

http://www.woolyventures.com/knitting-political-act/.

39. RX Beckett, « The Bus that Yarn Built », Reykjavík Grapevine, 17 septembre 2012 ;

https://grapevine.is/icelandic-culture/art/2012/09/17/the-bus-that-yarn-built/.

 

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