Le pouvoir du tricot

Loretta Napoleoni · Chapitre 11 sur 21

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Le pouvoir du tricot

Épilogue. all you need is love

Épilogue

 

 

ALL YOU NEED IS LOVE

 

Je suis à l’aéroport de Los Angeles, attendant d’embarquer pour le premier vol de mon tour du monde. Je n’ai plus de chez-moi : ma maison de Londres est louée, celle des États-Unis est vendue, mes affaires sont stockées dans des garde-meubles des deux côtés de l’Atlantique, y compris mes très chers livres. Je voyage avec deux valises, une pour l’été et une autre pour l’hiver, un sac à tricot avec plusieurs pelotes de laine et mon ordinateur portable. C’est tout ce que j’emporte et tout ce dont j’ai besoin pour l’instant. Je n’ai plus de mari non plus, ni d’enfants dont m’occuper – ils sont grands, ils vivent un peu partout dans le monde. Pour la première fois en quarante ans, je suis totalement seule. Je redoutais ce moment depuis des mois, j’imaginais qu’il serait triste et difficile, je pensais même que je pleurerais. C’est pourquoi j’ai pris mon ouvrage avec moi, pour qu’il me donne du courage et qu’il m’aide à m’apaiser.

Il y a quelque temps, je suis tombée sur une histoire étonnante de tricot

thérapeutique 40. Une Anglaise, Clare Young, était dans un état de stress post-traumatique, de dépression et d’angoisse après la mort de son mari. Son psychologue lui a conseillé d’apprendre à tricoter. Avec l’aide de quelques amis, Clare a recouvert de tricot un arbre du centre de soins palliatifs de Cheltenham, dans le Gloucester, en guise de remerciement aux équipes qui avaient soigné son mari pendant la phase terminale de sa maladie. C’est également pour les remercier qu’elle tricota des poupées à l’effigie des médecins, des infirmières et de tout le personnel soignant, de tous ceux qui avaient été en relation avec lui, et qu’elle les déposa ensuite sur une couverture au pied de l’arbre. En regardant les photos de l’installation réalisée par Clare, je me suis dit que les avatars miniatures tricotés étaient en train de pique-niquer sous l’arbre par un beau jour de printemps dans les jardins du centre. C’était une image joyeuse, baignant dans l’amour et le bonheur, une célébration de la vie.

L’œuvre de Clare était si belle que les images de son tricot-graffiti ont fait sensation sur Internet, au point que certains l’ont comparée à Gloucester Banksy, le fameux street artist

 

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à l’identité inconnue. Elle fut si émue par l’accueil réservé à son projet qu’elle demanda aux gens de tricoter des cœurs en laine en souvenir de leurs êtres chers disparus, afin de pouvoir décorer tout un jardin en tricot et d’égayer les malades du centre (cf. modèle, p. 239). Elle posta sa demande sur Facebook et reçut rapidement pas moins de 52 000 cœurs de la part de 450 tricoteurs du monde. Beaucoup étaient accompagnés de petits mots émouvants évoquant la personne disparue. Peu de temps après, elle lança un nouvel appel, dans lequel elle demandait aux gens leurs restes de laine et de fil pour terminer de tricoter des fleurs, des plantes et des pots pour un autre jardin thérapeutique, cette fois-ci à la Société royale d’horticulture anglaise.

Parmi ceux qui entendirent son appel se trouva Ian, qui venait de perdre son épouse un an plus tôt ; également tricoteuse, elle avait laissé beaucoup de fil. L’homme avait été ému par l’appel télévisé de Clare et surpris par sa détermination. Il décida alors de la contacter pour lui donner la laine de sa femme. Ils se rencontrèrent et finirent par tomber amoureux.

Le fil que la femme de Ian n’avait pas pu tricoter avait guidé l’homme vers Clare, et l’hommage d’amour et de dévotion que cette dernière avait rendu à son mari avait fourni la trame de la rencontre qui allait lier leurs vies. Pendant que Clare adoucissait sa souffrance en tricotant, Ian faisait de même en lui donnant du fil pour tricoter et une maille après l’autre, une fleur tricotée après l’autre, l’amour s’épanouit et remplit le vide laissé par leur deuil.

Aujourd’hui Clare continue à tricoter des fleurs, des plantes et des jardins bénévolement pendant que Ian, mari dévoué, la soutient dans sa mission. Ils vivent ensemble et sont heureux, entourés par les jolies œuvres végétales qu’elle tricote. Dans une interview pour la BBC, ils évoquent avec tendresse l’époux et l’épouse décédés ; ils ne les ont pas oubliés mais ont surmonté le chagrin et appris à vivre à nouveau.

À la différence de Clare, je n’ai pas été traumatisée par la mort d’un être cher mais j’ai également besoin de guérir ; comme elle, j’ai choisi le tricot, et plus précisément l’écriture sur le tricot, pour m’aider à me remettre. Pendant les six derniers mois, j’ai dévidé le fil de quarante années de ma vie passées à tricoter et j’ai défait à la main presque toute la trame de ma vie d’adulte. Bien que j’aie fait cela en usant de toute la sagesse transmise par ma grand-mère et avec le courage et la détermination d’une bonne tricoteuse, l’expérience fut quand même éprouvante. En tirant le fil des mailles, un rang après l’autre, j’ai remonté le temps de ma vie et retrouvé les paysages émotionnels que j’avais laissés derrière moi et finalement oubliés. Naviguant à travers mes souvenirs, j’ai fait très attention à ne pas rompre le fil et à ne pas me déconnecter, à accepter mes erreurs et à en tirer les leçons. Mais j’ai parfois été obligée de couper les fils perdus pour venir à bout d’une maille mal tricotée refusant de se défaire, ou pour démêler des mailles trop serrées et feutrées par de fréquents lavages. Chaque fois que cela se produisait, j’avais peur de perdre le fil de ma vie et de ne plus pouvoir le réutiliser sans avoir à ajouter des nœuds, ces vilains défauts qu’on voit entre les mailles. Je craignais que ma nouvelle vie ne finisse par être encore pire que celle d’avant. Les enseignements de ma grand-mère m’ont aidée à dépasser cette peur : comme elle le disait souvent, on doit défaire le fil aussi régulièrement que possible et redoubler d’adresse pour cacher adroitement les nœuds quand on le tricote à nouveau. J’espère que son amour et sa sagesse continueront à me guider lorsque je commencerai à tricoter les pelotes de laine détricotée que j’emporte partout avec moi dans mon sac à tricot.

 

Je n’étais pas la seule qui, à ce moment-là, prenait un vol des États-Unis vers l’étranger dans le but de recommencer sa vie. Le fils de Maria était parti pour toujours la semaine précédente. Il avait presque toujours vécu aux États-Unis, où il avait débarqué avec sa mère et sa sœur à l’âge de cinq ans avec un simple visa de touriste. Il avait gagné des bourses prestigieuses qui lui avaient permis de fréquenter les meilleures universités du pays. Il s’était marié et avait un bon travail, une belle maison, un bateau, deux chiens et une voiture ; sa femme travaillait comme comptable. Mais à trente-neuf ans, il n’avait toujours pas de passeport américain. Personne ne sait pourquoi le renouvellement de son permis de travail, une simple routine administrative qui se répétait tous les deux ans, fut refusé cette fois-ci. Sans doute une erreur informatique. Mais l’avocat spécialiste des questions d’immigration qu’il avait consulté lui suggéra de ne pas faire appel de la décision car cela aurait pu entraîner son emprisonnement pour une durée allant jusqu’à deux ans, la durée d’attente habituelle pour les immigrés illégaux avant qu’une décision de justice ne soit prise.

Quand Maria apprit que son fils chéri devait quitter les États-Unis, elle fut dévastée. À l’instar de ce que j’avais fait lorsque ma vie avait commencé à tomber en quenouille, son fils se mit à évaluer fébrilement les différentes possibilités pour revenir en Amérique du Nord. Le scénario qui lui paraissait avoir le plus de chances de succès était de s’inscrire en master au Canada et de demander la nationalité canadienne. Cela lui prendrait cinq ans, cinq ans sans pouvoir voir sa mère, qui ne pouvait quitter les États-Unis car, comme lui, elle n’avait qu’un permis de travail et pas de passeport ni de carte verte. Sans compter qu’évidemment il ne lui serait jamais permis de revenir aux États-Unis.

Pour Maria comme pour moi, le printemps fut une période de planification et d’évaluation de différents scénarios afin de trouver la meilleure solution à notre problème. Nous pleurions beaucoup, mais nous nous soutenions également beaucoup l’une l’autre. Ce qui nous faisait tenir, malgré les mauvaises nouvelles et les obstacles, c’était le tricot, et l’affection que nous nous portions mutuellement. Chaque soir, assises avec nos fils et nos aiguilles, nous nous racontions les nouvelles de la journée. Je lui montrais parfois des modèles ou des vidéos d’histoires autour du tricot que j’avais trouvés en faisant des recherches pour ce livre, ou encore je lui lisais à haute voix quelques passages que je venais d’écrire. Souvent, elle me montrait des livres sur le tricot qu’elle avait empruntés pour moi à la bibliothèque. Nous essayions de nouveaux modèles et cela nous absorbait tellement que parfois nous tricotions jusqu’au petit matin. Aucune des deux ne pouvait dormir longtemps et le tricot meublait nos insomnies.

Le jour du départ de son fils, Maria n’alla pas lui dire au revoir à l’aéroport, cela aurait été trop douloureux pour tous les deux. Au lieu de cela, elle vint me voir pour discuter du projet qu’elle avait finalement retenu : elle allait encore travailler pendant deux ans pour mettre de l’argent de côté, et ensuite elle quitterait les États-Unis. Depuis son pays natal, elle aurait tout loisir de voyager et de visiter son fils au Canada deux fois par an, jusqu’à ce qu’ils puissent à nouveau vivre l’un près de l’autre. Elle n’était pas triste, elle ne pleurait pas ; elle était même excitée en pensant à l’avenir. Son enthousiasme la rajeunissait, lui donnait un air de femme forte à qui tout réussit. Elle n’avait plus peur de changer de vie et de tout recommencer à l’âge de soixante-quatre ans.

Quand j’étais adolescente, en écoutant pour la première fois Paul McCartney chanter « Will you still love me when I’m sixty-four ? », du fameux tube des Beatles When I’m Sixty-Four, je pensais que c’était là un âge canonique. Mais maintenant que je l’ai atteint, je me sens plus jeune qu’à cinquante ou même quarante ans. Comme Maria, j’éprouve un regain d’énergie parce que j’ai un projet, et j’ai vraiment hâte de voir ce que l’avenir me réserve.

Tous ces tourments auraient-ils été un mal pour un bien ? Ai-je vraiment tout perdu – un mari, une vie très confortable, deux belles maisons, une place sociale respectable parmi les gens aisés ? Ou bien serait-ce le contraire, c’est-à-dire qu’en réalité j’ai gagné ma liberté, et que ce que je pensais tricoter depuis quarante ans n’était pas une couverture de survie mais une camisole de force ? En défaisant tout, lors de l’épreuve psychologique et du désastre financier que j’ai traversés, en détricotant métaphoriquement le fil des manches, du dos et la ceinture qui avaient immobilisé mes bras autour de ma taille, je me suis débarrassée de lourds fardeaux qui pesaient sur mon existence et qui m’empêchaient de prendre mon envol et d’être moi-même. J’ai libéré une femme qui jouait un rôle depuis des décennies, dans une vie fictive qu’elle croyait meilleure que sa vraie vie, une femme qui a tricoté le mauvais modèle, un modèle trop serré pour elle mais qu’elle faisait semblant de croire parfaitement ajusté. Et j’ai réussi à faire tout cela grâce à l’amour de ma grand-mère et à l’art du tricot qu’elle m’a transmis.

 

Knitting after grief leads to love ; https://www.bbc.com/news/av/uk-46595743.

 

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