Le ranch de l'espoir
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
J e n’ai pas toujours été triste comme en ce moment, j’ai même parfois
touché le bonheur du bout des doigts.
Seulement, il y a certaines circonstances qui font que vous
n’avez pas le choix, subir la perte d’une personne qui vous est chère en fait partie.
Cela fait maintenant huit ans, jour pour jour, que ma femme est morte. Enfin, nous n’étions pas encore mariés mais je la considérais comme telle. Nous avions tout pour être heureux : un couple solide et inséparable depuis l’âge de dix-sept ans, une maison aux abords de Paris, une entreprise de lingerie de luxe qui commençait à prospérer. C’était d’ailleurs les compétences de Laura qui contribuaient largement à notre réussite. Nous étions également les heureux parents d’une adorable petite fille de cinq ans.
Laura était parfaite, généreuse, toujours prête à aider son prochain et par-dessus tout, elle était une mère aimante pour notre Julia adorée. Elles entretenaient une relation tellement fusionnelle toutes les deux, que parfois j’en étais un peu jaloux, mais elles étaient mon rayon de soleil, mon ciel bleu après l’orage.
Aujourd’hui, j’ai perdu mes deux lumières. Tout d’abord Laura dans ce tragique évènement, puis ma fille de treize ans, qui n’a plus aucun espoir en l’avenir. Mon âme est également morte ce jour-là.
Chaque respiration qui entre dans mes poumons me fait mal. Je tente de survivre depuis toutes ces années. Je me lève chaque matin en traînant les pieds avec pour seul objectif de m’occuper de Julia comme je le peux et tenter de lui redonner goût à la vie.
Être père célibataire est une chose difficile à gérer, mais si en plus votre enfant vous donne l’impression de vous détester et refuse de communiquer, cela devient mission impossible… Dans ces moments-là, j’ai envie d’abandonner, de laisser la peine m’engloutir et de renoncer à me battre, mais je ne peux pas. Je dois avancer, un pas après l’autre, affronter toutes les épreuves que le destin a choisi de m’imposer.
Il y a huit ans, nous avons eu un accident de voiture. Nous étions en décembre, c’était les vacances de Noël, et nous avions décidé de prendre un peu de repos. Nous avions prévu de passer du temps auprès de mes parents qui habitent un petit village de Savoie : Châtel. Nous n’y sommes jamais parvenus. Avec l’épuisement du trajet et les routes enneigées, je n’ai pas vu la grosse plaque de verglas, je n’ai rien pu faire, impossible de redresser la trajectoire, le temps semblait suspendu, rendant la glissade interminable. Jusqu’à la dernière seconde avant le choc, j’ai prié aussi fort que possible, mais ça n’a pas suffi. Ma femme est morte sur le coup, et ma puce a perdu l’usage de ses jambes. Elle est devenue paraplégique. Rien qu’au souvenir de ce drame, ma mâchoire se serre et je suffoque. Notre existence si parfaite s’est arrêtée ce jour-là.
Aujourd’hui, Julia est une adolescente complexée et en colère. Évidemment, je ne lui en veux pas, j’accepte son agressivité, je le mérite, c’est moi qui étais au volant. C’est aussi de ma faute si sa maman n’est plus là et je l’ai rendue handicapée. Je comprends sa rancœur car je ressens la même chose.
Même après tout ce temps, notre relation n’a jamais été aussi compliquée qu’en ce moment, Julia traverse une période difficile, et elle refuse de me confier quoique ce soit. Depuis qu’elle est entrée au collège, elle s’est encore plus renfermée sur elle-même et elle ne m’adresse la parole que lorsque c’est nécessaire. C’est très dur à supporter, mais je n’ai pas le choix, je dois attendre que cela lui passe. J’ai confiance en ma fille, je sais que quand cela arrivera, notre belle complicité renaîtra. Ce jour-là, je serai l’homme le plus heureux de la terre, et elle redeviendra mon bébé, peu importe le temps que cela prendra, peu importe l’âge qu’elle aura.
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Chapitre 1
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Florian
J ’appelle Jérôme, un de mes collègues, afin de lui donner les dernières
consignes pour gérer la boite en mon
absence. C’est compliqué de déléguer
et de lâcher un peu de lest, mais je
n’ai pas le choix.
Julia a souhaité que nous partions quelques temps pour retrouver mes parents dans leur chalet. Depuis que j’ai perdu ma femme je n’ai plus emprunté cette route, c’est une peur irrationnelle, je le sais, mais c’est plus fort que moi, je n’y arrive pas. Cela fait donc plus de huit ans que ce sont mes parents qui font des allers-retours afin de nous rendre visite. Ils sont à la retraite depuis un moment déjà et ont donc tout le loisir de remonter vers le nord de la France, mais cela ne m’empêche pas de culpabiliser à chaque fois, car ils ne sont plus tout jeunes pour faire ce long trajet.
Je ne sais pas ce qui pousse Julia à vouloir partir précisément maintenant. Peut-être a-t-elle besoin de changer d’air, en tout cas, je me sens déjà fébrile à l’idée de retourner là-bas.
Une fois tous les détails professionnels réglés, je me décide enfin à ranger nos grosses valises dans le coffre. J’emporte également le fruit de mon travail, peu importe l’endroit où je me rends, j’ai toujours des échantillons de lingerie qui m’accompagnent. On ne sait jamais, je pourrais rencontrer un nouveau partenaire qui serait intéressé par mes produits. Je compte bien étendre mon entreprise et je suis à la recherche de nouveaux locaux. Il se pourrait bien que j’approfondisse mes recherches aux alentours de Châtel et que je trouve mon bonheur pendant ces vacances.
— Papa ?
— Julia ?
— Tu es sûr que ça va ?
— Oui pourquoi ça n’irait pas ?
— Parce que tu es en train de charger la voiture, alors que tu as enfilé ton manteau par-dessus ton pyjama, grimace-t-elle.
Je baisse les yeux sur ma tenue et découvre effectivement avec stupeur que j’ai oublié de me changer. Je suis tellement angoissé par ce fichu voyage que je perds un peu la tête.
Je file mettre un jean foncé, une chemise blanche, ainsi que des chaussures de ville, puis je fais le tour de la maison avec minutie.
Je vérifie que toutes les fenêtres soient fermées, le gaz coupé, rien ne doit échapper à ma vigilance.
Depuis quelques années, je suis devenu très pointilleux, surtout envers moi-même. C’est ma façon de garder une emprise sur tout. Le collègue que j’ai appelé tout à l’heure me surnomme « le maniaque du contrôle » c’est bon enfant évidemment, et puis nous sommes assez proches pour que je le prenne à la rigolade. Mais il a raison, j’ai sans cesse besoin d’avoir un œil partout, et au travail, cette manie est décuplée. Je dirige mon entreprise de A à Z, d’ailleurs, j’organise mes propres rendez-vous puisque je n’ai pas de secrétaire. Je me déplace en personne sur le terrain pour rencontrer d’éventuels collaborateurs, et c’est encore bibi, qui recrute les potentiels salariés.
Je ne compte plus mes heures à cause de tout ce travail que j’essaye de gérer seul car je n’ai toujours pas trouvé le candidat idéal pour me seconder. Enfin si j’ai bien eu quelques profils tout à fait pertinents mais c’est Laura qui était ma partenaire autrefois, je ne me sens pas encore prêt à engager quelqu’un qui sera à la hauteur de ses compétences.
Je rejoins Julia qui attend devant la voiture. Il fait très froid dehors, j’aurais dû l’installer à bord avant de retourner à la maison. Décidément, je fais tout de travers avec elle.
Elle n’est pas comme les autres jeunes filles de son âge. Elle a très peu d’amis et elle ne souhaite pas que je lui achète de téléphone portable, c’est pourtant ce que tout ado rêve d’avoir, non ? Elle m’affirme que ça ne l’intéresse pas, je pense plutôt que c’est parce qu’elle n’a personne à qui parler.
Julia passe tout son temps libre dans sa chambre et je commence sérieusement à m’inquiéter. Je devrais peut-être l’envoyer consulter un psychologue, après tout, si elle ne veut pas se confier à son père, autant essayer cette méthode. Je verrai ça après les vacances. Pour le moment, je dois me concentrer sur le trajet qui nous attend.
Je glisse mes mains sous ses cuisses, elle est légère comme une plume. Elle enroule ses bras autour de mon cou, c’est le seul contact physique que nous ayons de toute la journée. Elle refuse non seulement de me parler, mais également de me montrer la moindre marque de tendresse. Elle me fait juste une bise lors de nos anniversaires respectifs ou pour la nouvelle année par exemple, mais en dehors de ça, elle garde au maximum ses distances. J’ai l’habitude de son comportement, seulement, je ressens toujours un pincement au cœur. J’aimerais tant que tout redevienne comme avant.
Il est plus de dix heures lorsque nous sommes fin-prêts. J’ai pris un léger retard sur le planning que je m’étais fixé. Neuf heures de route nous attendent et il va falloir nous arrêter pour faire quelques pauses. Je serai plus détendu lorsque nous serons enfin arrivés à destination.
J’ai essayé de convaincre Julia de prendre l’avion, ou même le train, mais elle a refusé. Je suppose qu’au fond d’elle, elle aimerait que je combatte les démons qui sont en moi. Je suis certain qu’elle ne me déteste pas tant que ça, c’est juste qu’elle a encore trop de colère en elle pour se l’avouer.
On se ressemble plus qu’elle ne le croit. J’étais comme elle, il y a quelques années, renfermé sur moi-même, distant avec tout le monde, puis je me suis rendu compte que ça ne servait à rien, et surtout que ça n’effaçait pas ce qu’il s’était passé. Je suis un peu plus sociable qu’auparavant, cependant, je n’ai pas pu refaire ma vie. Je ne pense pas que ni Julia, ni moi, ne soyons prêts pour ça. Je ne souhaite pas lui imposer une étrangère et qu’elle s’imagine que j’ai oublié sa maman.
Si un jour, je devais rencontrer une femme qui m’intéresse, celle-ci devra comprendre qu’une autre restera éternellement dans mon cœur. Je suppose que ce doit être difficile pour quelqu’un d’accepter cela, mais je ne pourrai pas faire une croix sur cette partie de mon histoire.
La nuit commence à tomber lorsque j’arrive sur la fameuse route qui a bouleversé mon existence. La neige se met à tomber doucement comme pour m’avertir d’être prudent… Peut-être est-ce Laura qui veille à ce que je ne fasse pas deux fois la même erreur, comme si elle m’envoyait un signe.
Je décide finalement de me ranger sur le bas-côté. J’interroge mon GPS pour me trouver un hôtel ou une auberge qui pourrait nous accueillir. Il ne reste plus que quelques kilomètres, mais il vaut mieux que je fasse attention.
— On va s’arrêter là pour aujourd’hui, annoncé-je à Julia, qui me fait un signe de tête.
L’appareil me dirige vers un établissement qui se situe à deux kilomètres d’ici, ce sera parfait! « Le ranch de l’espoir. » Je n’en ai jamais entendu parler, bien que j’aie vécu dans cette région toute mon enfance. En tout cas, le nom est original et il me plaît bien.
Quelques minutes plus tard, et plusieurs centimètres de neige tombés, nous voilà arrivés.
— Waaouhhh, c’est magnifique ! me dit Julia.
Effectivement, c’est assez charmant. Une partie de la façade est faite de galets, tandis que l’autre partie, qui apparemment regroupe les chambres, est faite de bois. Un mélange de moderne et d’ancien.
Quand je descends de voiture, j’admire un peu plus cet endroit atypique. Il y a une sorte de bâtiment, caché par une végétation dense, comme en harmonie avec la nature. On remarque cependant que certaines boiseries sont défraîchies, mais ça n’enlève rien au cachet du lieu. J’ai hâte d’y pénétrer pour voir si l’intérieur vaut également le coup d’œil.
Je déplie la chaise roulante de Julia et l’y installe. Elle ne détourne pas le regard une seule seconde de cette bâtisse qui a l’air de la charmer, tout autant que moi.
Finalement, cet arrêt improvisé aura peut-être du bon. À part ce petit imprévu, la route s’est mieux passée que je ne le pensais et je suis heureux de voir enfin un sourire sur le visage de ma fille.
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Chapitre 2
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Gabrielle
J e m’inquiète sincèrement pour l’avenir de l’hôtel. J’ai à peine de
quoi m’offrir un salaire de misère et
je me demande combien de temps je
pourrai encore tenir ainsi. Je ne serai
jamais capable de le mettre en vente et si jamais j’étais obligée d’en arriver là, je préférerais me trouver un second emploi plutôt que de faire une croix sur l’établissement de mes parents.
Mon père l’a construit à la sueur de son front et il se retournerait dans sa tombe si jamais j’échouais. Que deviendraient mes chevaux si je devais vendre ? L’acheteur raserait l’ensemble pour en faire une usine ou quelque chose dans le genre, je ne le permettrais pas. Il vaut mieux que j’évite d’y penser, ça me donne déjà mal au ventre ! Heureusement, maman vient m’aider pour le ranch, c’est elle aussi qui cuisine quand nous préparons le dîner pour les clients. C’est un vrai cordon bleu, elle se débrouille comme un chef. Je regrette d’avoir pris mon indépendance très tôt, car du coup elle n’est plus là pour me préparer de bons petits plats.
Depuis que mon père est parti, ma mère consacre beaucoup de son temps à cet endroit. Ce fut une terrible épreuve, il était gravement malade et c’est elle qui s’est occupée de lui jusqu’à son dernier souffle. Maman lui faisait sa toilette, lui apportait les soins nécessaires et c’est encore elle qui ne dormait pas la nuit quand mon père criait de douleur. Alors depuis qu’il est décédé, elle se sent inutile et se plonge dans le travail. Un peu comme moi…
Le nez fourré dans les factures, je n'entends même pas le « ding » caractéristique qui annonce l'arrivée d'un potentiel client. Il faut dire qu’en cette période, ils se font tellement rares. Malheureusement, même en haute saison comme là, à Noël, et avec les stations de ski du coin qui attirent beaucoup de touristes, le taux d'occupation des chambres frôle le plancher. C’est le ranch qui attire normalement le plus de monde mais il est actuellement fermé pour préserver les animaux du froid intense.
Alors mis à part quelques retraités qui viennent se ressourcer ou des jeunes couples en quête d’intimité, il n’y a pas foule au portillon.
La seconde sonnette qui se trouve à l’accueil, résonne à son tour. Cette fois-ci le son arrive à me tirer de mes pensées. Avant même que je ne lève la tête, on appuie encore une fois. Ce n’est pas vrai ! Encore un livreur stressé qui n’a pas trente secondes à m’accorder.
Je me retiens de souffler, ce n’est pas très professionnel et c’est très irrespectueux, alors à la place, je range mes papiers et je me dirige enfin vers le comptoir.
Je découvre un homme à l’allure très raffinée. Il porte une chemise d’une célèbre marque. De prime abord, il n’a pas l’air d’avoir des fins de mois difficiles, mais ne dit-on pas que l’habit ne fait pas le moine ? Il ressemble à Ben Affleck dans le film « Pearl Harbor ». Il a une raie sur le côté comme dans les années 40/50. Pourtant, je lui donnerais à peine la trentaine. Sa mâchoire est carrée et il est rasé de près, tellement que j’ai l’impression qu’il est imberbe. Son nez est droit, en fait, son visage est si parfait que je me demande s’il ne pose pas dans des magazines. Ses yeux marron presque noirs, me transpercent.
Il n’est pas seul, à sa droite se tient une jeune fille en fauteuil roulant, treize ou quatorze ans peut-être. En général c’est le genre de détail auquel je ne prête guère attention puisque je n’ai pas d’enfant. Je suis encore très jeune et j’ai toute la vie devant moi pour penser à ça. Ce qui m’a attiré chez cette gamine, c’est ce regard triste, vide. Elle semble porter toute la souffrance du monde sur ses épaules. À son âge, c’est intriguant, le plus souvent les adolescents sont plutôt insouciants, s’amusent, passent leur temps à se rebeller. Mais il est vrai que ce ne doit pas être facile d’être clouée sur ce monstre à quatre roues. Je ne peux m’empêcher de l’observer. Je ne veux pas la mettre mal à l’aise, je m’interroge juste sur ce qui a bien pu lui arriver.
Je parle enfin à « Rafe *», le client qui attend (im) patiemment :
— Bonjour et bienvenue, je vous écoute, lui dis-je simplement.
— Bonjour, il me faudrait deux chambres avec lit double, pour ma fille et moi. L’une des chambres doit être adaptée pour une personne à mobilité réduite, précise-t-il comme si j’étais idiote.
Heureusement, il est au bon endroit puisque l’hôtel a été mis aux normes il y a quelques années déjà. Sentant ma bonne humeur s’envoler, alors que cet homme est présomptueux, j’enchaîne :
— Oui, pour combien de nuits ?
Je fais semblant de taper sur mon clavier d’ordinateur pour vérifier s’il reste encore de la place. Je sais déjà que c’est inutile, on est loin d’être complet.
— Une seule.
Son ton tranchant et condescendant m’énerve au plus haut point. C’est sûrement un homme de la métropole, ils sont tous comme ça, je peux les flairer à des kilomètres…
Comme je suis proche de mes clients et très bavarde en général, je ne peux empêcher ma bouche de s’ouvrir pour lui demander d’où il vient, ce que je regrette aussitôt.
— Vous n’êtes pas du coin n’est-ce pas ?
— Excusez-moi mais nous sommes épuisés, je veux juste récupérer les clefs de nos chambres, me répond-il en passant une main dans ses cheveux noir corbeau.
Il n’est décidément pas loquace et je n’ai plus envie de savoir ce qui l’amène ici. Je regrette presque de l’avoir comparé au beau Ben Affleck. Finalement, il n’est pas aussi charmant… Ce type est arrogant et je n’aime pas du tout la façon dont il me parle, je suis contente qu’il ne reste qu’une nuit et j’espère bien qu’il sera reparti dès l’aube. Par politesse je lui demande tout de même s’il a besoin d’aide pour transporter leurs bagages, il secoue négativement la tête sans lâcher un seul mot de plus.
Je grogne silencieusement en lui tendant les clefs des chambres et le regarde s’éclipser. La jeune fille le suit, se débrouillant seule pour faire avancer son fauteuil. J’ai presque envie de lui crier dessus parce qu’il ne lui prête pas main forte, mais après tout, je ne sais rien de d’eux, c’est peut-être leur manière de fonctionner.
Cette petite qui a une chevelure aussi bouclée que son père a les cheveux raides, m’offre finalement un sourire auquel je réponds prudemment. Mon cœur se serre, je n’ai pas pitié d’elle, loin de là, mais j’ai comme un besoin de savoir ce qui a bien pu lui arriver. Ce n’est pas de la curiosité malsaine, disons plutôt que je m’intéresse aux gens. Cette situation doit être terrible à supporter pour une jeune adolescente.
Je me revois à son âge, ma mère dirait que j’étais pleine de vie, mais surtout prête à enchaîner les pires conneries. Je faisais le mur, buvais à outrance, accumulais les petits copains, bref je m’amusais et j’étais insouciante.
D’ailleurs, mes parents ont bataillé ferme pour me remettre dans le droit chemin. Il a fallu que je reprenne la succession de l’hôtel pour finalement accepter des responsabilités et devenir adulte. C’était il y a à peine quatre ans, j’ai l’impression que c’était hier.
Ma vie professionnelle a pris une telle place, que j’en ai oublié ma vie sentimentale. Jusqu’à présent, c’est plutôt facile, je n’ai pas eu de relation sérieuse depuis trois ans… depuis Josh. On avait le même âge et nous avions envisagé de faire des enfants après l’obtention de notre diplôme. Le destin en a décidé autrement, je n’ai ni fini mes études, ni poursuivi ma relation avec lui. La rupture a été brutale, il a poursuivi son cursus à l’étranger et m’a posé un ultimatum : lui ou le ranch. Le choix fut difficile, mais ma famille avait besoin de moi.
Je quitte une nouvelle fois les papiers dans lesquels je m’étais plongée, quand maman me rejoint quelques minutes plus tard. Je lui explique l’arrivée de notre nouveau client arrogant. Elle est ma confidente, je lui dis tout, enfin presque tout.
— Je t’explique que ce client est une vraie plaie et toi tu me fais les gros yeux ? Tu as bien saisi le personnage ?
— Je crois qu’elle a compris, elle essaye juste de vous faire comprendre discrètement que le « personnage » en question est derrière vous.
Oh bordel De M… ! Au secours, y a-t-il un trou de souris, quelque part pour m’y cacher ? Aidez-moi ! Je viens juste de me prendre en pleine figure, la plus grosse honte de ma vie.
* Rafe est le surnom de Ben Affleck dans le film « Pearl Harbor »
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Chapitre 3
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Florian
l’avertir de mon arrivée. Seulement, comment deviner qu’elle s’était déjà Cette jeune hôtesse me regarde bouche bée. Elle ne sait plus où se mettre, la pauvre. J’aurais dû forgé une opinion à mon sujet en si peu de temps ? Je ne peux pas vraiment lui en vouloir de penser ça, c’est souvent l’image que les gens ont de moi.
Je préfère qu’on me considère comme une personne arrogante et superficielle, que comme un homme sensible, écorché par la vie.
— Je… tente-t-elle, sans savoir quoi dire de plus.
J’aurais pu garder le silence et trouver ça drôle de la voir si mal à l’aise, mais je décide de ne pas l’humilier davantage et je lui annonce ce que je suis venu faire ici.
— Ma fille et moi souhaiterions dîner, si cela est possible ?
— Oui bien sûr, suivez-moi, énonce-t-elle.
Son visage redevient impassible, professionnel.
Elle nous conduit vers une salle joliment décorée à l’approche des fêtes de fin d’année. Un grand conifère est disposé dans un coin de la pièce. C’est un sapin naturel, orné de guirlandes de toutes les couleurs avec une étoile en son sommet. Je constate que cet arbre est à l’image de cette jeune femme. Original…
Chaque table est habillée dans les teintes de Noël: des assiettes gravées d’or et d’argent sont disposées et des petits strass sont parsemés sur les nappes. De fines bougies rouges trônent fièrement en leur centre, ce qui donne une ambiance cosy à ce restaurant.
Je jette un œil autour de moi et remarque que cet hôtel ne compte pas beaucoup de clients. Un couple est assis à l’écart tandis que des hommes d’affaires discutent un peu plus loin.
— Installez-vous, je vous en prie, nous dit l’hôtesse.
— Merci.
Une fois partie, Julia, qui jusqu’à maintenant n’a pas dit un mot, sort de son silence en pouffant.
— Ouah, elle est courageuse. Elle aurait pu envoyer une collègue pour nous servir, après la scène de tout à l’heure. Moi, je crois que j’aurais eu honte à sa place !
Je ne sais pas quoi lui répondre, elle a raison. Il en a fallu du cran pour m’affronter malgré la gêne qu’elle a dû ressentir.
J’observe la jeune intrépide partir vers les cuisines. Même avec son uniforme affreux, je vois bien que son corps épouse divinement le tissu. Elle est fine, mais sa silhouette est parfaite. C’est la première fois depuis longtemps que je me permets d’examiner une demoiselle de cette façon. Celle-ci m’intrigue. Elle a l’air bien plus jeune que moi, je dirais à peine vingt-cinq ans, mais elle me donne l’impression d’être très mûre pour son âge.
Ses yeux m’ont captivé dès l’instant où je les ai aperçus. Ils sont verts avec de petits éclats marron. J’ai eu le temps d’en apprécier chaque détail avant qu’elle ne me donne la clef de la chambre. Ses cheveux coiffés en queue de cheval balancent au rythme de chacun de ses pas. Ils sont châtain clair avec des reflets un peu plus foncés par endroit.
Je reprends très vite mes esprits quand je sens le regard de Julia posé sur moi. Elle ne prononce pas un mot mais je sais qu’elle a vu la façon dont je reluquais cette fille. J’espère qu’elle ne s’imagine tout pas un tas de choses qui pourraient la blesser, car de toute manière, il n’y a rien à dire, j’aime juste analyser les gens, c’est tout.
— Gabi, appelle la dame un peu plus âgée que j’ai remarquée à l’accueil tout à l’heure.
La jeune femme revient sur ses pas et discute rapidement avec elle. Alors ainsi, elle se nomme Gabrielle, ça lui va très bien je trouve.
Gabrielle revient vers nous. Elle nous dépose la carte des plats et nous promet de revenir dans quelques instants. Son parfum laisse une douce note fruitée derrière elle. Elle sent merveilleusement bon, je ne l’avais pas remarqué jusqu’alors.
Je jette un œil au menu et je suis impressionné par la quantité des choix proposés. J’opte pour une tartiflette traditionnelle au reblochon de Savoie accompagnée de sa salade. Julia, quant à elle, préfère l’entrecôte du chef servie avec un gratin savoyard.
— Ça m’a l’air délicieux, annonce Julia.
— On verra ça.
— Pourquoi est-ce que tu es toujours sur la réserve ?
Je suis étonné de sa question, c’est rare que Julia me demande quoi que ce soit me concernant.
— Que veux-tu dire par là ?
— Et bien je te dis que ça a l’air délicieux, et toi tu me réponds on verra… comme si tu en doutais.
— Non pas du tout, c’est juste que j’aime réfléchir avant de donner une réponse, dis-je déconcerté par son aplomb.
— Tu as quand même une opinion sur cet endroit ? insiste-t-elle. Avoue que c’est super beau.
Julia me tend la perche pour une fois, alors je tente un rapprochement, histoire de passer un bon moment entre père et fille. Il y a longtemps que nous n’avons pas eu une réelle discussion comportant plus de trois mots.
— Tu as raison, c’est charmant.
Nous avions à peine déposé nos valises, que nous descendions pour dîner, alors je n’ai pas vraiment eu le temps de visiter les lieux, mais ce que j’en ai vu m’a plu.
— Dis-moi Julia, pourquoi as-tu voulu que l’on aille rendre visite à papy et mamie, cette année ?
Après une longue réflexion, elle me répond enfin :
— Je voulais que tu sortes un peu de la maison, que tu oses enfin reprendre cette route, dit-elle doucement. Je sais que maman te manque, mais tu es encore jeune et tu dois refaire ta vie. Arrête de vivre dans le passé, papa.
Sa révélation me fait monter les larmes aux yeux, non seulement parce qu’elle veut m’aider mais également parce qu’elle accepterait que je passe à autre chose, que je revive enfin… et surtout parce qu’elle fait un pas vers moi, ce à quoi je ne m’attendais plus depuis trop longtemps.
— Je ne savais pas que tu pensais à tout ça. Je veux dire tu es si distante depuis que maman n’est plus là. Je sais que tu me détestes pour ce qui s’est passé, je comprenais ton silence, mais là, j’avoue que pouvoir discuter ensemble comme avant me fait plaisir.
— Il faut croire que j’ai aussi envie d’avancer, me répond-elle.
Gabrielle arrive armée de son petit carnet. Elle s’adresse à Julia, comme si je n’existais pas. Du coup c’est elle qui commande à ma place. Ces deux-là se sourient comme si elles se comprenaient sans se parler.
Mon esprit divague vers Laura, je me demande comment aurait évolué leur relation mère-fille. Est-ce qu’elles seraient toujours aussi proches ? Ou se seraient-elles finalement éloignées autant que nous pouvons l’être tous les deux, huit ans après le drame ? J’aimerais savoir ce qui a causé un tel fossé entre nous ? Est-ce le fait que Julia entre dans une période difficile ou est-ce l’accident ? Je n’ai jamais prononcé cette phrase, j’ai bien trop peur d’entendre la vérité.
La venue de Gabrielle a coupé court à nos confessions. Nous passons le reste du dîner à parler de mes parents, de demain quand nous reprendrons la route, et des fêtes de fin d’année qui approchent. Mais nous ne mentionnons plus le sujet de cette conversation restée inachevée.
Je prends un café pour finir le repas tandis que Julia préfère goûter à une bûche faite maison.
Cette soirée était agréable, mais je ne m’attarde pas plus longtemps car demain je devrais avaler quelques kilomètres en plus.
Je rejoins l’accueil pour payer l’addition mais Gabrielle refuse en me précisant que l’on verra ça plus tard lors de mon départ.
— J’avance, papa, me lance Julia.
— Oui, vas-y. Je te rejoins dans quelques instants.
— Le repas était délicieux, dis-je en m’adressant à notre hôtesse.
— C’est ma mère qui est derrière les fourneaux. Elle adore cuisiner.
Elle se tord les mains et finit par me demander pardon pour tout à l’heure.
— Excuses acceptées, n’en parlons plus, c’est déjà oublié en ce qui me concerne.
— Alors, repartons de zéro, me sourit-elle. Vous prendrez le petit déjeuner demain avant de partir ? Vous n’allez pas faire le trajet le ventre vide ?
— Ce sera avec plaisir, nous reprenons la route aux alentours de dix heures.
— C’est parfait, le petit déjeuner est servi jusqu’à dix heures trente.
— Alors à demain, Gabrielle.
— À demain, Monsieur Castillo.
— Vous pouvez m’appeler Florian.
Je vais rejoindre Julia qui m’attend près de l’ascenseur. J’ignore pour quelle raison je lui ai donné mon prénom, je ne m’autorise jamais ce genre de familiarité avec des étrangers. C’est probablement dû à la fatigue, je ne sais pas.
Une fois à notre étage, nous prenons chacun une direction différente, et sans prononcer un seul mot, nous entrons dans nos chambres respectives. Nous nous sommes fait juste un signe de la main pour nous dire bonsoir.
J’ouvre ma valise, y trouve un pyjama et l’enfile à la hâte. J’envoie un texto à ma mère pour la prévenir de notre arrivée demain vers midi pour le déjeuner. Je ne tarde pas à rejoindre ce grand lit froid et tente de m’endormir.
Lorsque je regarde de nouveau mon téléphone, il est plus de trois heures du matin. Le vent qui s’engouffre sous les volets, produit un son lugubre, c’est ce qui vient de me réveiller.
Je me lève, ouvre les persiennes pour regarder dehors. Ça souffle bien plus fort que je ne le pensais. Un manteau blanc est étendu sur le sol, je ne distingue même plus ma voiture sous ce tas de neige. De gros flocons volettent dans l’air.
Je décide de descendre, je crois que le courant a été coupé.
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Chapitre 4
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Gabrielle
abondamment. Alors que tout le monde dort à cette heure-ci je peine à trouver le sommeil tant le vent souffle
Les flocons se transforment peu à peu en neige verglaçante. Le ciel, couleur violacée est menaçant. Malgré ce temps peu engageant et l’heure très tardive, je ressens le besoin de sortir prendre l’air. Je manque d’oxygène depuis ma rencontre avec cet homme.
Florian me déstabilise, je suis comme une gamine devant le directeur de l’école lorsqu’il s’adresse à moi. Je fais ma maligne, mais au fond, j’ai une trouille bleue. Il est impressionnant et tellement sûr de lui que je me sens toute petite sous son regard.
J’ouvre la porte vitrée de l’accueil et sort emmitouflée dans ma grosse doudoune bleue et mon écharpe tricotée par Mme Bonvarlet, la vieille dame qui fourre son nez partout.
Je prends soin de ne pas refermer complétement la fenêtre car elle ne s’ouvre pas de l’extérieur, puis je m’adosse à la façade de l’hôtel, histoire d’apaiser mon esprit. Le vent et la neige me coupent le souffle mais je respire enfin paisiblement.
L’électricité vient de se couper comme à chaque période hivernale. Heureusement, j’ai un générateur de secours à la cave, ce qui nous permet de ne pas perdre les aliments dans les réfrigérateurs et de pouvoir préparer de bons petits plats malgré une interruption de courant.
La première année où je suis arrivée à l’hôtel, nous avons eu notre première panne d’alimentation. À cause de la neige nous avons eu du mal à régler le problème, faisant fuir pas mal de notre clientèle, cela nous a servi de leçon. Il y a certainement un dysfonctionnement quelque part, mais nous n’avons pas le budget pour faire réparer quoi que ce soit.
À cet instant la tempête redouble de violence, alors je prends une dernière grande inspiration et tourne les talons pour rentrer. C’est alors que je me prends un mur de muscles en plein visage. L’impact est tellement fulgurant que je tombe les fesses à terre.
Une main chaude enveloppe la mienne et me remet sur pieds. Il s’agit de Florian, mon client arrogant mais si charmant.
— Tout va bien ? demande-t-il inquiet. Rien de cassé ?
Gabrielle dans toute sa splendeur ! Plus maladroite tu meurs...
J’époussette mon manteau de cette poudreuse qui s’y est accrochée avant de répondre :
— Tout va bien ! J’ai toujours mes deux jambes.
— Je suis désolé, je suis descendu car je n’arrivais pas à trouver le sommeil et j’ai vu cette porte-fenêtre grande ouverte, dit-il en la montrant de la main.
— Oh non ! je gémis, la main plaquée sur la bouche. Qu’avez-vous fait !
— Mais ce n’est pas moi, je viens de vous dire qu’elle était ouverte à mon arrivée.
Oh mon dieu ! On va mourir tous les deux, seuls dans le froid, des glaçons sur le nez…
— Je parle de la baie vitrée que vous avez fermée derrière vous ! Elle ne s’ouvre pas de l’extérieur !
Je panique instantanément, tandis que le bel inconnu se marre à gorge déployée. Non, mais il est dingue ce type !
— Ça vous fait rire en plus ?
— Avouez que cette situation est plutôt drôle, non ? Vous êtes une sorte de chat noir ou quelque chose comme ça ?
— Quoi ?
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
— D’abord je descends, manquant de tomber dans les escaliers puisque l’électricité s’est coupée. Je me retrouve là, un tout petit pull sur le dos. Ensuite, vous foncez littéralement sur moi avant de finir sur les fesses. Reconnaissez que vous avez la poisse, se marre-t-il.
— Quoi ? Mais c’est vous qui m’avez foncé dessus.
— D’abord, que faisiez-vous ici à une heure pareille ? demande-t-il curieux.
J’étais en train de songer à vous me dis-je, mais je ne peux pas lui répondre ça.
— Si nous réfléchissions à une solution au lieu de perdre notre temps en bavardages inutiles. Vous allez mourir de froid avant moi dans cette tenue.
— Vous ne sortez jamais avec les clefs de l’accueil, alors que vous savez pertinemment que cette fenêtre ne s’ouvre pas ?
— Et bien… non, vous voyez, je ne pense pas à tout. Et si vous n’aviez pas été là, je serais déjà rentrée.
— Ça a du bon de prévoir certaines choses, vous savez ? Je crois que vous et moi sommes aux antipodes l’un de l’autre. Je suis un homme d’affaires qui prémédite tout de A à Z tandis que vous êtes… ?
Il semble chercher le mot qui me correspond le mieux, j’ai peur de sa conclusion.
— Spontanée ?
Ouf ! Je m’attendais à tête en l’air, irréfléchie, maladroite…
Un sourire se dessine sur ses jolies lèvres. Je suis certaine qu’il repense à tout à l’heure lorsque je parlais de lui à maman. Spontanée ? Il ne pouvait pas trouver mieux.
— Très drôle ! Alors Ben Affleck, vous avez une solution de secours ?
— Ben Affleck ? répète-t-il amusé.
— On ne vous a jamais dit que vous lui ressembliez ?
— Dans ce cas j’accepte le compliment, il est plutôt beau gosse hollywoodien non ?
— Ce n’était pas…
Ce que je voulais sous-entendre, pensé-je. Je ne vais certainement pas lui avouer que je le trouve canon, sinon, son côté « prétentieux » va ressortir.
Il me sourit et je sens mon cœur s’emballer. Depuis quand je craque aussi vite pour un inconnu moi ? En plus il a une fille, donc sûrement une femme qui l’attend quelque part.
— Je vais devoir appeler ma mère pour qu’elle vienne nous sortir de là.
Je sors mon portable de ma poche et compose son numéro, heureusement, il ne me quitte jamais. Pourvu qu’elle réponde, pourvu qu’elle réponde… Elle ne décroche pas, elle doit être dans les bras de Morphée.
— Messagerie grrr, je vais devoir aller sonner chez un voisin.
— À cette heure-ci ?
— Je crois que nous n’avons plus tellement le choix, à moins que vous préfériez dormir dans l’écurie ?
— Vous avez une écurie ? demande-t-il enthousiaste.
— Oui, là-bas, pourquoi ?
Je lui montre mon endroit préféré de la main, qui se trouve un peu à l’écart.
— Ma femme adorait les chevaux, elle en possédait un quand elle était petite.
— Adorait ? demandé-je précipitamment.
— Oui, elle… elle est morte il y a huit ans.
Son regard devient triste et ses yeux légèrement humides. Je m’empresse de lui présenter mes excuses.
— Vous ne pouviez pas savoir.
— C’est vrai, mais j’aurais pu m’en douter, vu que vous n’êtes pas accompagné, continué-je les joues en feu.
Je traîne des pieds sur le tapis de neige en me dirigeant vers la maison de Jonathan, le voisin le plus proche. Il est un peu plus jeune que moi, alors avec un peu de chance il ne dort pas aussi profondément que ma mère. Ce n’est pas la première fois que je l’appelle à la rescousse quand j’ai un souci à l’hôtel. C’est un peu l’homme à tout faire sauf qu’il ne me demande rien en échange.
Nous marchons encore quelques minutes dans le froid alors que la neige continue de tomber sous forme de gros flocons.
— Je sais que vous aviez prévu de repartir ce matin, mais ce serait vraiment imprudent de conduire par ce temps, surtout avec cette tempête.
— Vous avez raison, nous allons attendre le milieu de journée que ça se calme. J’appellerai mes parents pour les prévenir de ce petit contretemps.
— Alors j’avais raison, vous n’êtes pas d’ici ?
— J’habite près de Paris, mais j’ai vécu ici quelques années avant de rencontrer ma femme.
— D’accord.
— Ça fait huit ans que je ne suis pas venu dans cette région.
— Ça fait un bail, en effet.
— Je ne me sentais pas capable de reprendre la route qui a causé la mort tragique de ma femme.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il me révèle de tels détails sur son passé. D’ailleurs à en croire son soudain silence, je pense que lui non plus ne s’imaginait pas se confier aussi facilement à une étrangère. Il l’ignore encore, mais je suis convaincue que ça lui a fait du bien d’en parler. Il doit garder tout ça pour lui, et ce n’est jamais bon de ruminer en silence.
Avant de pouvoir approfondir le sujet, nous sommes déjà arrivés chez Jonathan. Je regarde mon compagnon de galère, il est temps que nous trouvions une solution, ses mains sont presque bleues et son nez est complètement gelé, il est frigorifié.
Je frappe à la porte, priant pour que Jonathan réponde. Heureusement pour nous, il ouvre quelques secondes plus tard.
— Gabi ? Que fais-tu dehors à une heure pareille ? Tout va bien ?
Jonathan s’inquiète toujours pour moi, je le soupçonne d’être secrètement amoureux. On se connaît depuis une dizaine d’années, mais c’est juste un ami. Pourtant, il a tout pour plaire, il est grand, plutôt bien bâti, des yeux à en faire craquer plus d’une, mais je n’arrive pas à envisager autre chose que notre complicité amicale. Il faut dire que je n’ai pas le temps pour penser à l’amour depuis que je suis devenue gérante de l’hôtel. Pourtant, quand j’imagine à une relation passionnelle, c’est le visage de Florian qui s’invite dans mon esprit. Perdue dans mes chimères, c’est justement lui qui prend la parole.
— Nous nous sommes retrouvés coincés dehors malencontreusement, lui dit-il.
— Oui c’est bête, c’est à cause de la porte-fenêtre, tu sais celle qui ne s’ouvre que de l’intérieur.
— Entre, tu es complètement gelée, me dit Jonathan alors qu’il ne prête aucune attention à l’homme qui m’accompagne.
Nous passons le pas de la porte et Jonathan nous emmène dans la cuisine. J’en profite enfin pour faire les présentations.
— Jonathan, je te présente Florian un client de l’hôtel.
Ils se serrent la main.
— Enchanté, lui répond Florian.
Jonathan hoche la tête.
— Tu as essayé d’appeler Marie ?
— Oui elle dort à cette heure-ci, alors j’ai pensé à toi, j’espère que ça ne te dérange pas ?
— Ma porte t’est toujours ouverte, tu le sais bien.
— Est-ce qu’on peut rester ici pour le reste de la nuit ?
— Quoi ? s’écrit Florian. Mais… ma fille va me chercher !
— Ne vous inquiétez pas, ma mère ouvre l’accueil à sept heures tapantes tous les matins, votre enfant ne se rendra compte de rien, j’en suis sûre. Et puis il est plus de…
Je regarde ma montre.
— Quatre heures du matin, dans à peine quelques heures nous serons rentrés.
— Par contre je n’ai qu’une chambre d’amis. Je pourrais peut-être coucher sur le canapé et prêter ma chambre à l’un d’entre vous, nous interrompt Jon.
— Jonathan, c’est déjà très gentil de nous accueillir à une heure pareille, ne t’inquiète pas on va se débrouiller.
— D’accord, comme tu voudras.
Nous buvons le chocolat chaud que mon ami vient de nous préparer et nous filons rapidement dans la chambre, histoire de dormir un peu.
Je me couche toute habillée, tandis que Florian a enfilé un pyjama sec prêté par Jon.
— Je peux m’installer par terre si vous préférez, ça ne me dérange pas, me dit Florian, en vrai gentleman.
— Vous êtes fou, si vous voulez on peut créer une séparation avec les oreillers, mais n’allez pas par terre ! Vous devriez essayer de vous reposer, la soirée a été longue.
Il se glisse à mes côtés et je sens à peine le poids de son corps affaisser le matelas tellement il est gracieux.
Je change de position pour lui tourner le dos. Je suis allongée à côté d’un inconnu, pourtant, je ne me sens pas du tout en danger. Au contraire, c’est un sentiment de sécurité qui m’étreint.
Quelques minutes plus tard, j’entends sa respiration se faire plus lente. Je crois qu’il s’est endormi.
Je me retourne et apprécie son profil. Il a l’air reposé, détendu ainsi. Son visage est plus serein et il sent merveilleusement bon. Je n’y avais pas prêté attention jusqu’à maintenant.
Je passe le reste de la nuit à l’admirer. Je ne sais pas pourquoi cet homme me fascine autant qu’il m’impressionne. Demain, il sera parti et il ne sera plus qu’une parenthèse dans ma vie.
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Chapitre 5
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u Florian ne sonnerie me sort de mon sommeil.
Je m’étire tandis que j’ouvre doucement les yeux. Pendant un instant je me demande où je me trouve, puis la soirée ou plutôt la nuit me revient en tête. La neige qui tombe par gros flocons,
la panne de courant, ma presque chute dans l’escalier, la découverte de Gabrielle dehors sous ce froid et pour finir la nuit que j’ai passée à ses côtés. Huit ans que je ne m’étais pas couché auprès d’une femme.
Certes, j’ai eu quelques liaisons depuis la mort de Laura mais je n’ai plus jamais partagé mon lit avec quelqu’un. Je n’aurais jamais cru que ça m’arriverait de nouveau et surtout avec une inconnue. Cette jeune fille si belle qui m’attire sans que je ne sache pourquoi.
Nous avons gardé nos distances, et c’était très bien comme cela.
La mélodie retentit de nouveau.
Je tourne la tête pour voir ce qu’il se passe. C’est le téléphone de Gabrielle. Elle dort comme un bébé, bouche ouverte. En temps normal, je ne me serais jamais permis de faire ça, mais là son interlocuteur insiste depuis plusieurs minutes. Ce doit être important
Je me penche par-dessus son corps assoupi, ses lèvres ne sont plus qu’à quelques centimètres des miennes. Serais-je fou de me rapprocher un peu plus et de goûter à cette gourmandise qui s’offre à moi ? Oui sans doute, et je risquerais en plus de me prendre une gifle.
J’attrape son smartphone et décroche enfin.
— Allô ?
— Qui êtes-vous ? Où est Gabrielle? s’enquiert la personne au bout du fil.
Je n’ai même pas pensé à regarder qui l’appelait.
— Je… euh… et vous qui êtes-vous ?
— Je suis Marie, sa mère. Elle m’a appelée en pleine nuit mais je n’ai pas entendu. Qui êtes-vous ? répète-t-elle.
— Je suis Florian, un client de l’hôtel. Nous avons eu un petit… problème technique. Une longue histoire. Tout va bien rassurez-vous, nous sommes chez un ami à elle.
— Oh… dites-lui de me rappeler s’il vous plaît. À toute à l’heure.
— Au revoir, madame.
J’abandonne le téléphone sur la table de chevet et reste hébété par cette brève conversation. Je me demande quel âge a Gabrielle, elle a l’air si jeune encore. Il est certain que je suis plus vieux qu’elle. Je dirais d’une bonne dizaine d’années.
Je me tourne et découvre ma voisine toujours endormie. Il faut que je la réveille et que nous retournions à l’hôtel. Julia va se demander où je suis passé. J’ai toujours peur de la laisser seule à cause de son handicap. Je la couve trop je sais bien, mais depuis cet accident, je crains qu’il puisse lui arriver encore quelque chose.
Je commence à l’appeler à voix basse. Gabrielle sort doucement de son sommeil alors qu’un sourire s’étire sur son visage.
Elle se relève brusquement, certainement parce qu’elle avait oublié ma présence.
— Bonjour, lui dis-je.
— Bonjour, Florian.
Elle remonte la couverture un peu plus haut sur ses épaules. Malgré le fait qu’elle soit entièrement vêtue, elle se sent mal à l’aise. Si elle me connaissait, elle saurait que je ne suis pas le genre d’homme à profiter de la situation.
Avec Laura, nous avions attendu quelques mois avant de faire l’amour. C’était notre première fois pour tous les deux, et je voulais qu’elle soit prête et qu’elle se souvienne toute sa vie de ce moment d’intimité.
Il s’est passé un bon nombre d’années avant que je ne franchisse à nouveau le pas avec une autre femme. Jusqu’à ce que je me décide à avoir quelques aventures. Mais aucune ne m’a emballé. Personne n’a su me faire oublier Laura.
— Votre mère a appelé, elle vous attend à l’hôtel.
— Que lui avez-vous dit ?
— Que c’était une longue histoire. Je pense que ce serait mieux pour vous d’en discuter avec elle.
— Quelle heure est-il ?
Je m’empare de son téléphone et lui réponds : sept heures vingt.
— Il faut qu’on y aille. Est-ce que vous savez si Jonathan est déjà debout ?
Je me demande ce qu’il se passe entre eux. Elle me l’a présenté comme un ami d’enfance, mais de son côté à lui, c’est bien plus que ça. Je l’ai remarqué dès qu’il a ouvert la porte. Son regard pétillait, et quand il lui parlait, ce n’était pas ses yeux ou son visage qui l’intéressait, mais plutôt son corps tout entier. Il avait envie de la mettre dans son lit c’est évident. Tout ça ne me regarde pas après tout, et demain je n’y penserai même plus.
— Non, je ne sais pas. Vous devriez descendre avant moi, j’en profiterai pour retirer les vêtements de votre ami.
— Oh… excusez-moi je n’y avais pas pensé. On se rejoint plus tard alors.
Elle quitte la chambre et je ne peux me retenir de jeter un rapide coup d’œil sur ses fesses parfaites. En réalité, je ne suis pas mieux que ce Jonathan, mais il faut dire que cette femme m’intrigue et m’attire à la fois.