Le Retour de Casanova
Le Retour de Casanova
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Casanova avait cinquante-deux ans. Depuis longtemps déjà ce n’était plus, comme en sa jeunesse, le goût des aven-tures qui le poussait à travers le monde, mais plutôt la me-nace de la vieillesse imminente. Aussi sentait-il croître en son âme nostalgique un désir de revoir sa Venise natale, si fort que, tel un oiseau qui des hauteurs de l’air descend peu à peu pour mourir, il décrivait autour d’elle des cercles qui al-laient se rétrécissant. Souvent déjà, dans ses dix dernières années d’exil, il avait fait des tentatives auprès du Grand Conseil pour obtenir son rappel. Mais si jadis, en composant ces requêtes, où il était passé maître, l’indépendance et l’obstination, souvent aussi une sorte de satisfaction rageuse avaient conduit sa plume, depuis quelque temps ses phrases, qui suppliaient presque humblement, semblaient trahir un désir douloureux, un repentir sincère et de plus en plus évi-dent. Il croyait pouvoir d’autant plus compter sur le pardon que les fautes de ses jeunes années commençaient peu à peu à s’effacer dans l’oubli. Parmi elles d’ailleurs ce n’était pas son indiscipline, son amour du gain et ses fourberies, en gé-néral du genre joyeux, mais bien son incrédulité, qui était aux yeux du Conseil des Dix la plus impardonnable. Et puis l’histoire de sa prodigieuse évasion des Plombs de Venise, dont il avait tant de fois régalé cours et châteaux, tables bourgeoises et mauvais lieux, commençait à faire rentrer dans l’ombre toutes les autres aventures fâcheuses dont s’auréolait son nom. Tout récemment, dans les lettres reçues à Mantoue, où il résidait depuis deux mois, des personnages considérables avaient donné à l’aventurier, dont l’éclat exté-
– 4 – rieur ou intérieur allait se ternissant lentement, l’espoir que son sort serait bientôt fixé et de façon favorable.
Comme ses ressources financières étaient fort peu bril-lantes Casanova avait décidé d’attendre l’arrivée de sa lettre de grâce dans l’auberge modeste mais convenable où il avait déjà séjourné en des temps plus heureux. Il y employait son temps – sans parler de distractions moins intellectuelles auxquelles il n’était pas encore capable de renoncer entière-ment – à composer un pamphlet contre Voltaire le blasphé-mateur : il pensait bien en le publiant à Venise, aussitôt après son retour, y consolider, de façon définitive, sa situa-tion et son crédit auprès des gens bien-pensants.
Un matin qu’il se promenait dans les environs de la ville, et qu’il s’appliquait à arrondir une phrase destinée à anéantir le Français impie, brusquement il se sentit envahi d’un ma-laise pénible, extraordinaire, presque physique : cette vie qu’il menait depuis trois mois et à laquelle il s’habituait fâ-cheusement, les promenades matinales hors des portes, dans la campagne, les petites soirées de jeu chez le soi-disant ba-ron Perotti et sa maîtresse, au visage grêlé par la petite vé-role, les tendresses de son hôtesse, toujours ardente encore que plus toute jeune, et même l’étude des œuvres de Voltaire et la rédaction de sa riposte hardie, et jusque-là, à ce qu’il lui semblait, assez réussie, – tout cela, dans la molle, la trop douce atmosphère de cette matinée, – on était à la fin de l’été – lui parut à la fois dénué de sens et odieux. Il murmura une malédiction, sans bien savoir à qui ou à quoi il la desti-nait, et, saisissant la poignée de son épée, lançant de tous côtés des regards hostiles, comme si dans la solitude des
– 5 – yeux invisibles le narguaient, il reprit brusquement le chemin de la ville, bien résolu à tout préparer sur l’heure pour un départ immédiat. Car il se sentirait mieux, il n’en doutait pas, dès qu’il se serait rapproché de quelques lieues de sa patrie tant souhaitée. Il hâta le pas pour retenir à temps une place dans la malle-poste qui partait avant le coucher du soleil dans la direction de l’Est : il n’avait guère rien d’autre à faire, car il pouvait bien se dispenser d’une visite d’adieu au baron Perotti, et une demi-heure lui suffirait amplement pour ras-sembler ses effets et faire sa valise. Il songeait à ses deux habits, quelque peu râpés, dont il avait sur lui le moins bon, à son linge, jadis si fin, et maintenant si souvent rapiécé, qui, avec deux ou trois tabatières, une montre en or et sa chaîne, plus un bon nombre de livres, composaient tout son avoir. Il revoyait les jours d’autrefois, où, en personnage de qualité, abondamment pourvu de tout le nécessaire, voire du super-flu, il roulait à travers le pays en somptueux équipage, escor-té même d’un valet – qui le plus souvent n’était, à vrai dire, qu’un coquin – et une colère impuissante lui faisait monter les larmes aux yeux. Une jeune femme passa près de lui con-duisant, le fouet à la main, une charrette, où, au milieu de sacs et d’ustensiles de ménage, gisait, ronflant, son mari ivre. Elle jeta sur Casanova, qui, le visage bouleversé, marmottant entre ses dents des paroles incompréhensibles, avançait à grandes enjambées sous les marronniers défleuris de la route, un regard d’abord curieux et moqueur, puis, quand elle vit que l’éclair d’un œil courroucé lui répondait, ses yeux eurent une expression de frayeur, et enfin, comme elle se re-tournait vers lui en s’éloignant, une lueur de complaisance lascive y brilla. Casanova n’ignorait pas que le courroux et la haine se jouent volontiers plus longtemps sur un jeune vi-sage que la douleur et la tendresse, aussi comprit-il aussitôt qu’il lui eût suffi d’un appel effronté pour faire arrêter la voi-
– 6 – ture et lui permettre ensuite de faire de la jeune femme ce que bon lui eût semblé. Cette certitude le mit, pour un ins-tant, de meilleure humeur, mais il jugea qu’il ne valait pas la peine de perdre, ne fût-ce que quelques minutes, à une si in-signifiante aventure, et il laissa la charrette rustique et ses occupants continuer leur course grinçante dans la poussière de la route.
L’ombre des arbres n’atténuait guère la vigueur brûlante du soleil maintenant haut, et Casanova se vit forcé de modé-rer son allure. Une épaisse couche de poussière avait recou-vert ses habits et ses chaussures dont elle dissimulait l’usure, aussi pouvait-on maintenant prendre Casanova, à sa tenue et à son port, pour quelque personnage d’importance, à qui il aurait pris fantaisie de laisser pour une fois son carrosse à la maison. La porte de la ville se dressait déjà devant lui – et son auberge était tout près de là – quand arriva vers lui, for-tement cahotée, une lourde voiture de campagne, où était assis un homme encore jeune, bien habillé et à l’air cossu. Les mains croisées sur le ventre, les yeux papillotants, il semblait prêt à s’assoupir quand son regard, tombant par ha-sard sur Casanova, s’alluma d’un éclat inattendu et toute son attitude dénota une agitation joyeuse. Il se leva trop brus-quement, retomba, se redressa, frappa le cocher dans le dos pour lui signifier d’arrêter, et, comme la voiture continuait à avancer, il se retourna pour ne pas perdre Casanova de vue, lui fit des signes avec les deux mains et finalement, d’une voix claire et grêle, l’appela trois fois par son nom. Ce n’est qu’en entendant cette voix que Casanova reconnut le per-sonnage ; il s’approcha de la voiture qui venait de s’arrêter, prit en souriant les deux mains que lui tendait l’autre et s’écria : « Est-ce possible ? C’est vous, Olivo ! – Oui, c’est
– 7 – bien moi, Monsieur Casanova ; alors, vous me reconnaissez ? – Pourquoi pas ! Évidemment, depuis le jour de votre ma-riage, – c’est la dernière fois que je vous ai vu – vous avez pris un léger embonpoint, mais moi aussi en ces quinze ans j’ai dû pas mal changer. – À peine, cria Olivo, autant dire pas du tout, Monsieur Casanova, d’ailleurs c’est seize ans qu’il y a, depuis quelques jours tout justement. Et vous pensez bien qu’à cette occasion nous avons parlé de vous un bon mo-ment, Amélie et moi… – Vraiment, fit cordialement Casano-va, vous vous souvenez encore un peu de moi tous les deux ?
Les yeux d’Olivo se mouillèrent. Il tenait toujours les mains de Casanova dans les siennes et les serraient mainte-nant avec émotion.
— Que ne vous devons-nous pas, Monsieur Casanova ? Et nous oublierions notre bienfaiteur ? Si jamais nous…
— Ne parlons pas de ça, interrompit Casanova. Com-ment va Amélie ? Mais au fait, comment se fait-il que pen-dant ces deux mois que je viens de passer à Mantoue – très retiré, il est vrai, mais pourtant je me suis beaucoup prome-né, suivant ma vieille habitude – comment se fait-il que je ne vous ai jamais rencontré, l’un ou l’autre ?
— C’est bien simple, Monsieur Casanova ; voilà long-temps que nous n’habitons plus la ville, que je n’ai d’ailleurs jamais pu supporter, pas plus qu’Amélie. Faites-moi l’honneur, Monsieur Casanova, de monter dans ma voiture et en une heure nous serons à la maison.
Et comme Casanova voulait décliner cette offre.
— Ne me refusez pas ça. Amélie sera si heureuse de vous revoir et si fière de vous montrer nos trois enfants… Oui, trois, Monsieur Casanova, rien que des filles. Treize, dix
– 8 – et huit ans, donc aucune qui soit d’âge à se laisser – sauf votre respect – à se laisser tourner la tête par Casanova.
Et, avec un bon rire, il faisait mine de hisser tout sim-plement Casanova dans sa voiture. Mais celui-ci secoua la tête. Il avait été sur le point de céder à une curiosité bien concevable et d’accepter l’invitation d’Olivo, mais son impa-tience le reprit plus forte que jamais, et il déclara à Olivo qu’il était obligé malheureusement de quitter Mantoue le jour même pour affaires importantes. Qu’aurait-il été cher-cher dans la maison d’Olivo ? Seize ans, c’est une longue pé-riode ! Amélie, pendant ce temps, n’avait sûrement ni rajeuni ni embelli, il n’avait guère de chance, à son âge, de produire grand effet sur une fillette de treize ans ; quant à Olivo, jadis mince adolescent très appliqué à ses études, l’idée de le con-templer dans son milieu campagnard, en père de famille aisé, ne le séduisait pas assez pour lui faire ajourner un voyage qui le rapprochait de Venise. Mais Olivo ne semblait pas dis-posé à accepter si facilement le refus de Casanova ; une fois celui-ci dans la voiture, il insista pour le conduire à son au-berge, ce que Casanova ne pouvait décemment lui refuser. En quelques minutes ils y arrivèrent. L’hôtesse, belle femme, qui ne paraissait guère avoir dépassé la trentaine, salua Ca-sanova à son entrée d’un regard qui ne laissa rien ignorer à Olivo de leurs tendres rapports. Quant à celui-ci, elle lui ten-dit la main comme à une vieille connaissance : elle avait cou-tume, expliqua-t-elle aussitôt à Casanova, de lui acheter tous les ans un certain petit vin très estimable, à la fois doux et piquant, qu’il récoltait sur son domaine. Olivo se plaignit immédiatement que le Chevalier de Seingalt (c’est le nom dont l’aubergiste avait salué Casanova, et Olivo n’hésita pas à l’employer à son tour), fut assez cruel pour refuser l’invitation d’un vieil ami qu’il venait de retrouver, et cela pour ce motif ridicule qu’il devait aujourd’hui, oui précisé-
– 9 – ment aujourd’hui, quitter Mantoue. L’air surpris de l’aubergiste lui révéla aussitôt qu’elle ne savait rien jusque-là de cette intention de Casanova, et celui-ci crut bon là-dessus d’expliquer que ce projet de voyage n’avait été qu’un pré-texte, pour ne pas importuner par une visite si inattendue la famille de son ami. En réalité il avait à terminer d’ici quelques jours un important travail littéraire, pour lequel au-cun endroit ne convenait mieux que cette excellente au-berge, où il avait à sa disposition une chambre tranquille et fraîche. Sur quoi Olivo déclara que ce serait le plus grand honneur qui pût échoir à sa modeste demeure que de voir le Chevalier de Seingalt y achever son œuvre ; l’isolement de la campagne ne pouvait être que favorable à une telle entre-prise. D’ailleurs les ouvrages d’érudition propres à l’aider, s’il en avait besoin, ne manqueraient pas à Casanova : une nièce à lui Olivo, une fille de feu son demi-frère, qui, bien que toute jeune, était déjà très instruite, était arrivée chez eux il y avait quelques semaines, avec une pleine caisse de livres. Si par-fois quelques visites venaient le soir, Monsieur le Chevalier n’aurait pas à s’en occuper, – à moins qu’après son labeur et sa fatigue de la journée une causerie enjouée ou une petite partie de cartes ne lui paraissent une distraction bienvenue.
Casanova n’eut pas plutôt entendu parler d’une jeune nièce qu’il résolut d’aller voir de près ce qu’elle était. Après quelques feintes hésitations il finit par céder aux instances d’Olivo, mais se hâta d’affirmer qu’il ne pourrait en tout cas rester plus de deux ou trois jours loin de Mantoue et recom-manda à son aimable hôtesse de lui faire parvenir sans retard et par exprès les lettres qui pourraient lui arriver entre-temps et qui seraient peut-être de la plus haute importance. Les choses ainsi réglées à la grande satisfaction d’Olivo, Casano-
– 10 – va monta dans sa chambre, fit ses préparatifs, et un quart d’heure après il rentrait dans la salle où Olivo était en grande conversation d’affaires avec l’aubergiste. Ce dernier se leva, vida son verre de vin et, avec un clin d’œil d’intelligence, promit à la femme de lui rendre le Chevalier, – sinon le len-demain ou le surlendemain, – en tout cas intact et en bon état. Quant à Casanova, subitement distrait et pressé, il prit si froidement congé de son hôtesse et amie qu’à la portière de la voiture elle lui chuchota à l’oreille un mot d’adieu qui n’avait rien de tendre.
Tandis que les deux hommes roulaient sur la route pous-siéreuse que chauffait le soleil de midi, Olivo racontait sans ordre et de façon prolixe les événements de son existence : peu de temps après son mariage il avait acheté, à proximité de la ville, un bout de terrain et avait fait le commerce des légumes, en petit d’abord, puis, agrandissant peu à peu son domaine, il s’était mis à faire de l’agriculture ; enfin, grâce à ses efforts et à ceux de sa femme, et avec l’aide de Dieu, il avait si bien réussi qu’il avait pu, trois ans plus tôt, acquérir du Comte Marazzani, qui était criblé de dettes, son vieux château, quelque peu délabré, il est vrai, et les vignes atte-nantes : ainsi, avec sa femme et ses enfants il était mainte-nant installé dans une propriété seigneuriale, où il vivait, non certes comme un noble, mais comme un bourgeois à son aise. Et tout cela il le devait en somme uniquement aux cent cinquante pièces d’or que sa fiancée, ou plutôt sa mère, avait reçues de Casanova. Sans ce secours providentiel, son sort serait encore ce qu’il était autrefois : apprendre à lire et à écrire à des polissons mal élevés, et sans doute serait-il resté célibataire et Amélie vieille fille.
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Casanova le laissait parler et l’écoutait à peine. Il se rappelait cette aventure dans laquelle il s’était laissé entraî-ner comme dans tant d’autres plus importantes, et qui, étant une des moindres, avait jadis aussi peu occupé son cœur que maintenant son souvenir. Lors d’un voyage de Rome à Paris, ou à Turin, – il ne savait plus au juste – pendant un bref sé-jour à Mantoue, il avait, un matin, aperçu cette Amélie à l’église. Son joli visage un peu pâle, et qui portait des traces de larmes, lui avait plu et il lui avait adressé la parole sur un ton amical et galant. Avec cette confiance que toutes les femmes lui témoignaient en ce temps-là, elle lui avait volon-tiers ouvert son cœur : il apprit ainsi que, dans une situation difficile elle-même, elle s’était éprise d’un pauvre diable de maître d’école, dont le père, ainsi que sa mère à elle, refusait son consentement à cette union sans avenir. Casanova se déclara aussitôt prêt à arranger les choses. Il se fit tout d’abord présenter à la mère d’Amélie, et, comme celle-ci, jo-lie veuve de trente-six ans, pouvait encore prétendre aux hommages, Casanova fut bientôt en si bons termes avec elle que son intervention obtint tout ce qu’il voulut. Dès qu’elle eut renoncé à son opposition, le père d’Olivo, commerçant ruiné, ne fit pas attendre son consentement, surtout quand Casanova, qu’on lui avait présenté comme un parent éloigné de la fiancée, se fut généreusement engagé à faire les frais du mariage et d’une partie du trousseau. À ce noble bienfaiteur, qui lui était apparu comme un messager descendu du ciel, Amélie ne pouvait faire autrement que de témoigner sa re-connaissance de la façon que lui inspirait son cœur. Quand, la veille de ses noces, elle s’arracha, les joues brûlantes à la dernière étreinte de Casanova, elle était bien loin de penser qu’elle pût avoir quelque tort à l’égard de son fiancé qui, somme toute, ne devait son bonheur qu’à la gracieuseté et à la noblesse de sentiment de ce merveilleux étranger. Olivo
– 12 – avait-il reçu l’aveu de la forme particulière qu’avait prise la reconnaissance d’Amélie envers son bienfaiteur ? Avait-il peut-être accepté son sacrifice comme allant de soi et sans jalousie rétrospective ? Ou bien ce qui s’était passé était-il resté pour lui un secret jusqu’à aujourd’hui ? Casanova ne s’était jamais inquiété de le savoir et ne s’en souciait tou-jours pas.
La chaleur ne faisait qu’augmenter. La voiture, mal sus-pendue et garnie de coussins fort durs, les cahotait et les se-couait sans pitié. Le bavardage cordial d’Olivo qui, de sa voix grêle, ne cessait de vanter à son compagnon la fertilité de ses terres, les qualités ménagères de sa femme et la bonne éducation de ses enfants, ainsi que les agréables et paisibles relations qu’il entretenait avec les nobles ou pay-sans du voisinage, ce bavardage commençait à ennuyer Ca-sanova. Il se demandait, furieux, pourquoi diable il avait ac-cepté une invitation qui ne pouvait aboutir qu’à des désa-gréments et même à une déception. Il regrettait sa chambre si fraîche à l’auberge de Mantoue, où à cette heure il aurait pu travailler tranquillement à sa controverse contre Voltaire, et il était bien décidé à descendre à la prochaine auberge – elle était déjà en vue –, à louer la première carriole dispo-nible et à rebrousser chemin. Mais Olivo lança tout à coup un sonore « Holà, hé ! », se mit à sa manière à faire des si-gnaux des deux mains, puis saisissant Casanova par le bras, lui montra une voiture qui venait de s’arrêter près de la leur et comme de concert. De l’autre sautèrent à terre, à la file, trois toutes petites filles, si vivement que l’étroite planche qui leur servait de siège sauta en l’air et culbuta. « Mes filles, fit Olivo, non sans orgueil, en se tournant vers Casanova et, comme celui-ci faisait aussitôt mine de se lever de sa place, –
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Restez assis, mon cher Chevalier, nous arriverons dans un quart d’heure et jusque-là nous pouvons très bien nous ar-ranger tous dans ma voiture. Maria, Nanetta, Teresina, re-gardez, voici le Chevalier de Seingalt, un vieil ami de votre père ; approchez et baisez-lui la main, car sans lui vous se-riez… il s’interrompit et murmura à Casanova : – J’ai failli lâcher une sottise… Sans lui bien des choses ne seraient pas ce qu’elles sont.
Les petites filles, aux cheveux et aux yeux noirs comme ceux de leur père, et toutes, même l’aînée, Teresina, l’air en-core enfant, considéraient l’étranger avec une curiosité sans façon un peu rustaude, et Maria, la plus jeune, pour obéir à l’ordre de son père, se mettait en devoir de lui baiser très gravement la main. Casanova ne la laissa pas faire, mais, prenant les trois petites têtes l’une après l’autre dans ses mains, il embrassa les fillettes sur les deux joues. Pendant ce temps, Olivo échangeait quelques mots avec le jeune con-ducteur de la voiture des enfants, sur quoi celui-ci fouettant son cheval continua sa route vers Mantoue.
Au milieu des rires et de disputes plaisantes les petites filles s’assirent sur la banquette de devant en face des deux hommes. Étroitement serrées l’une contre l’autre, elles par-laient toutes à la fois, et, comme leur père ne tarissait pas non plus, il n’était pas facile au début pour Casanova de comprendre grand-chose à ce qu’elles racontaient. Un nom se détachait de ce babillage : celui d’un certain lieutenant Lorenzi. Il venait, déclarait Teresina, de les croiser peu aupa-ravant, à cheval, il avait annoncé sa visite pour le soir et en-voyait ses amitiés à leur père. Elles racontèrent ensuite que
– 14 – leur maman avait d’abord eu l’intention de venir elle aussi à la rencontre de leur papa, mais, vu la grande chaleur, elle avait préféré rester à la maison avec Marcolina. Mais celle-ci était encore au lit quand on avait quitté la maison, et du jar-din, par la fenêtre ouverte, elles l’avaient bombardée de baies et de noisettes, sans quoi elle dormirait sans doute en-core.
— Ce n’est pas l’habitude de Marcolina, dit Olivo en se tournant vers son invité ; d’ordinaire, dès six heures, quand ce n’est pas plus tôt, elle est assise au jardin où elle étudie jusqu’à midi. Hier, il est vrai, nous avions du monde et la soi-rée s’est prolongée un peu plus que d’habitude : on a joué un peu – oh, pas une de ces parties auxquelles Monsieur le Che-valier est accoutumé. Nous sommes gens sans malice et nous ne cherchons pas à nous prendre notre argent. D’ailleurs notre digne abbé est généralement de la partie, aussi vous pensez bien qu’on ne se fait pas grand mal.
Au nom de l’abbé les petites filles éclatèrent de rire et eurent Dieu sait quoi à se raconter, ce qui fit repartir les rires de plus belle. Casanova se contentait d’incliner distraitement la tête : il voyait en imagination cette Marcolina, qu’il ne connaissait pas encore, étendue dans son lit blanc, en face de la fenêtre, la couverture rejetée, à demi-nue, se proté-geant de ses mains encore alourdies de sommeil contre baies et noisettes, et une ardeur folle enflamma ses sens. Que Marcolina fût la maîtresse de ce lieutenant Lorenzi, il n’en doutait pas plus que s’il les avait surpris dans une étreinte amoureuse, et il était tout prêt à haïr ce lieutenant inconnu qu’était violent le désir qui l’entraînait vers cette Marcolina, qu’il n’avait jamais vue.
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Dans la brume de chaleur de ce midi brûlant, surgissant au-dessus de feuillages gris-vert, on apercevait une tourelle carrée. Bientôt, quittant la grand-route, la voiture s’engagea dans un chemin latéral ; à gauche, des vignes escaladaient la pente d’une colline, à droite, des arbres centenaires incli-naient leur cime sur le mur d’un jardin. La voiture s’arrêta devant un porche, dont les battants de bois vermoulu étaient grands ouverts, les voyageurs descendirent, et le cocher sur un signe d’Olivo continua vers l’écurie. Une large allée om-bragée de marronniers conduisait au petit manoir qui, à première vue, paraissait un peu nu et même négligé. Ce qui frappa d’abord les yeux de Casanova ce fut, au premier étage, une fenêtre brisée ; il ne lui échappa pas non plus que la balustrade de la plate-forme de la tour, assez large, était çà et là en mauvais état. Par contre la porte d’entrée était ornée de belles sculptures, et en pénétrant dans le vestibule Casanova constata aussitôt que l’intérieur de la maison était mieux entretenu et en tout cas en bien meilleur état que ne l’aurait laissé supposer l’extérieur.
— Amélie ! cria Olivo, d’une voix qui fit résonner les murs, descends aussi vite que tu pourras. Je t’amène une vi-site, Amélie, et quelle visite !
Mais Amélie avait déjà paru en haut de l’escalier, sans que les autres, qui passaient du grand soleil à la pénombre, eussent pu l’apercevoir. Casanova, dont le regard vif avait gardé la faculté de percer même l’obscurité, l’avait vue avant son mari. Il sourit et sentit que ce sourire lui rajeunissait le visage. Amélie n’avait pas du tout engraissé, comme il le craignait, elle était toujours svelte et jeune. Elle l’avait aussi-tôt reconnu.
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— Quelle surprise, quel bonheur ! cria-t-elle sans le moindre embarras, et, descendant rapidement l’escalier, elle tendit la joue à Casanova en manière de bienvenue, et celui-ci, sans plus de façon, l’embrassa comme une très chère amie.
— Et vous voulez me faire croire, dit-il ensuite, que Ma-ria, Nanetta et Teresina sont vos filles, Amélie ? Si l’on con-sidère le temps écoulé, cela se pourrait, il est vrai.
— Et si l’on considère tout le reste aussi, riposta Olivo, vous pouvez m’en croire, Chevalier.
Amélie jeta sur Casanova un regard tout noyé de souve-nirs.
— C’est sans doute ta rencontre avec le Chevalier qui t’a mis si en retard, Olivo ? dit-elle.
— Oui, Amélie, mais j’espère que, malgré mon retard, il y a encore quelque chose à manger ?
— Nous n’avons naturellement pas voulu nous mettre à table sans toi, Marcolina et moi, et pourtant nous avions grand-faim.
— Voudrez-vous, demanda Casanova, patienter encore un peu et me donner le temps de me débarrasser de la pous-sière de la route ?
— Je vais vous montrer votre chambre, dit Olivo, et j’espère, Chevalier, que vous en serez satisfait, presque au-tant – il cligna des yeux et ajouta plus bas – que dans votre auberge de Mantoue… quand il vous y manquerait quelque chose.
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Et prenant les devants il gravit l’escalier jusqu’à la gale-rie qui faisait le tour du vestibule ; dans l’angle le plus éloi-gné un étroit escalier de bois montait en spirale. Arrivé en haut, Olivo ouvrit la porte de la tourelle et, s’effaçant sur le seuil, montra la pièce à Casanova, avec force formules de politesse, comme une bien modeste chambre d’amis. Une servante apporta la valise et se retira avec Olivo. Resté seul, Casanova se vit dans une chambre assez spacieuse, sommai-rement meublée mais où ne manquait rien du nécessaire. Par quatre hautes et étroites fenêtres cintrées la vue s’étendait de tous côtés sur la plaine ensoleillée, que coupaient des routes blanches, et toute parsemée de vignes verdoyantes, de prairies bigarrées, de champs dorés, de maisons claires et de jardins ombragés. Mais Casanova ne s’intéressa pas long-temps à la vue et se hâta de faire sa toilette, moins poussé par la faim que par une lancinante curiosité de se trouver aussi tôt que possible en face de Marcolina. Il ne changea même pas de vêtements, projetant de ne se montrer que le soir sous un aspect plus brillant.
Quand il pénétra au rez-de-chaussée dans la salle à manger tout en boiseries, autour de la table bien servie, il aperçut, outre le couple et ses trois enfants, une jeune fille à la silhouette élégante, vêtue d’une robe d’un gris chatoyant qui tombait en plis simples. Elle lui jeta un regard aussi natu-rel que s’il eût été de la maison ou qu’elle l’eût déjà vu cent fois s’asseoir à cette table, en habitué. Il n’y avait rien dans ce regard de ces flammes qui jadis l’avaient si souvent ac-cueilli, même quand il arrivait en inconnu, dans l’éclat sédui-sant de sa jeunesse ou dans la beauté redoutable de son âge viril : mais c’était une expérience qui depuis longtemps n’avait plus rien de nouveau pour lui. Pourtant ces derniers
– 18 – temps encore, son nom seul suffisait à mettre sur les lèvres des femmes une expression d’admiration attardée ou tout au moins un léger tressaillement de regret, qui révélait combien on eût eu plaisir à le rencontrer quelques années plus tôt. Mais quand Olivo le présenta à sa nièce comme Monsieur Casanova, Chevalier de Seingalt, elle eut le même sourire que si on eût prononcé un nom quelconque, n’évoquant au-cun souvenir d’aventures et de mystères. Même quand il s’assit à côté d’elle, qu’il lui baisa la main et lui lança des re-gards tout brillants d’admiration et de convoitise, l’air de la jeune fille ne trahit rien de la satisfaction délicate qu’on eût pu attendre en réponse, pleine de réserve, à un si ardent hommage.
Après quelques banalités courtoises pour entrer en ma-tière, Casanova informa sa voisine qu’il était au courant de ses aspirations scientifiques et lui demanda à quelle science elle s’adonnait en particulier ? Elle répondit qu’elle se consa-crait surtout à l’étude des hautes mathématiques, à laquelle l’avait initiée le professeur Morgagni, le maître fameux de l’Université de Bologne. Il exprima son étonnement : pareil goût pour une matière si difficile et en même temps si pro-saïque était vraiment chose rare chez une gracieuse jeune fille, mais Marcolina répliqua que les hautes mathématiques étaient, à son avis, de toutes les sciences celle qui parlait le plus à l’imagination, on pouvait dire la plus divine. Casanova réclamait une explication plus précise sur une conception pour lui si nouvelle, mais la jeune fille se déroba modeste-ment, prétendant que tous les convives, et son cher oncle en particulier, aimeraient bien mieux apprendre des détails sur la vie vagabonde d’un ami qu’on n’avait pas vu depuis si longtemps qu’assister à un entretien philosophique. Amélie
– 19 – appuya vivement cette requête et Casanova, toujours dispo-sé à satisfaire des désirs de ce genre, déclara d’un ton léger que ces derniers temps il avait eu surtout à remplir des mis-sions diplomatiques secrètes qui l’avaient conduit, pour ne nommer que les principales villes, à Madrid, Paris, Londres, Amsterdam et Saint-Pétersbourg. Il raconta ses rencontres et ses entretiens, tantôt sérieux, tantôt plaisants, avec des hommes et des femmes de toute condition, et n’oublia pas de rappeler l’accueil amical qu’on lui avait fait à la cour de Ca-therine de Russie ; puis il narra de façon fort divertissante comment Frédéric le Grand avait failli faire de lui, dans son école de Cadets, l’instructeur des hobereaux poméraniens, – danger auquel il s’était soustrait par une fuite rapide. De tout cela et de bien d’autres choses il parlait comme d’incidents récents, alors qu’en réalité ces faits remontaient à des an-nées, voire à des dizaines d’années. Il y ajoutait d’ailleurs mainte invention, sans avoir bien conscience de ses gros ou menus mensonges, tout heureux de son propre humour et de l’intérêt avec lequel on l’écoutait. Et pendant qu’il racontait et inventait ainsi, il lui semblait presque être encore le Casa-nova d’autrefois, le brillant, l’effronté favori de la fortune, qui roulait à travers le monde entouré de jolies femmes, que des princes séculiers ou ecclésiastiques comblaient de leurs fa-veurs, qui dissipait, risquait au jeu ou distribuait des sommes considérables, et non pas un pauvre hère sans ressources, réduit à vivre des subsides dérisoires que lui accordaient d’anciens amis d’Angleterre ou d’Espagne – subsides qui ne lui parvenaient même pas toujours, si bien qu’il ne pouvait compter que sur les quelques misérables pièces d’or qu’il ga-gnait au baron Perotti ou à ses hôtes. Oui, il oubliait même que le but suprême à atteindre lui paraissait être d’aller achever son existence, jadis si brillante, dans sa ville natale qui, après l’avoir emprisonné, l’avait après sa fuite, banni et
– 20 – exilé, d’y finir ses jours comme le plus humble de ses ci-toyens, comme un scribe, un mendiant, un rien du tout.
Marcolina elle aussi l’écoutait avec attention, mais sans manifester rien de plus que quand on lui lisait dans un livre quelque histoire assez intéressante. Un homme, un person-nage, Casanova en chair et en os, qui avait vécu toutes ces aventures et bien d’autres, dont il ne disait rien, l’amant de milliers de femmes était assis près d’elle, et elle le savait, mais il n’en paraissait rien sur son visage. Bien d’autres lu-mières brillaient dans les yeux d’Amélie… Pour elle, il était toujours le Casanova d’autrefois ; sa voix exerçait sur elle la même séduction que seize ans plus tôt, et il sentait qu’il lui aurait suffi d’un mot, de moins encore, pour renouer avec elle, dès qu’il le voudrait, l’aventure de jadis. Mais que lui importait Amélie à cette heure où il désirait Marcolina comme jamais encore il n’avait voulu aucune autre ? À tra-vers l’étoffe chatoyante qui enveloppait le corps de la jeune fille il croyait la voir nue ; les boutons fleuris de ses seins se dressaient vers lui, et, comme elle se penchait un moment pour ramasser son mouchoir glissé à terre, l’imagination en-flammée de Casanova donna à ce mouvement un sens si las-cif qu’il se sentit prêt à défaillir. Il dut malgré lui s’arrêter une seconde dans son récit et son trouble n’échappa pas plus à Marcolina, que le vacillement de son regard, et il lut dans celui de la jeune fille un brusque étonnement, une sorte de défense et jusqu’à une nuance de dégoût. Il se ressaisit vite et il se préparait à continuer son récit avec un nouvel entrain quand entra un ecclésiastique replet que le maître de la mai-son salua du nom d’abbé Rossi. Casanova reconnut aussitôt le prêtre qu’il avait rencontré vingt-sept ans auparavant sur un coche d’eau qui allait de Venise à Chioggia.
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— Vous aviez ce jour-là un œil bandé, dit Casanova qui ne manquait jamais une occasion de faire parade de son ex-cellente mémoire, et une paysanne coiffée d’une marmotte jaune vous recommanda une pommade souveraine que por-tait par hasard sur lui un jeune pharmacien fortement en-roué.
L’abbé acquiesça de la tête et sourit, flatté. Puis, l’air malicieux, il s’approcha de Casanova, comme s’il avait un secret à lui confier, mais lui dit à haute voix :
— Et vous, Monsieur Casanova, vous étiez en compa-gnie d’une noce…, invité de rencontre ou garçon d’honneur, je n’en sais rien, mais en tout cas la mariée vous faisait des yeux beaucoup plus tendres qu’à son fiancé… Soudain le vent se leva, presque une tempête, et vous vous mîtes à lire tout haut une poésie extrêmement osée.
— Ce qu’en faisait le Chevalier, dit Marcolina, c’était certainement pour apaiser l’orage.
— Je ne me suis jamais flatté d’avoir ce pouvoir miracu-leux, répliqua Casanova, mais je ne conteste pas que per-sonne ne s’inquiéta plus de la tempête dès que j’eus com-mencé à lire ces vers.
Les trois fillettes s’étaient rapprochées de l’abbé, et elles avaient leurs raisons pour cela. Car il tirait de ses énormes poches d’exquises friandises en quantité et de ses gros doigts les glissait entre les lèvres des enfants. Cependant Olivo ex-pliquait en grand détail comment il avait retrouvé Casanova, et Amélie, comme perdue dans un rêve, tenait ses yeux bril-lants fixés sur la tête brune et impérieuse de cet hôte chéri. Les enfants coururent au jardin, Marcolina, qui s’était levée,
– 22 – les regardait par la fenêtre ouverte. L’abbé avait à trans-mettre les compliments du marquis Celsi qui, si sa santé le lui permettait, comptait venir le soir même avec sa femme chez son bon ami Olivo.
— Voilà qui se trouve à merveille, dit celui-ci, nous au-rons ainsi en l’honneur du Chevalier une jolie petite réunion de joueurs : j’attends également les frères Ricardi, et Lorenzi doit venir aussi, les enfants l’ont rencontré qui faisait sa promenade à cheval.
— Il est encore là ? demanda l’abbé ; il y a déjà une se-maine il devait aller rejoindre son régiment.
— La marquise lui aura obtenu une permission de son colonel, fit Olivo en riant.
— Je suis surpris, observa Casanova, que les officiers de Mantoue puissent avoir des permissions en ce moment. Deux de mes amis, continua-t-il, inventant de toutes pièces, l’un de Mantoue, l’autre de Crémone, sont partis avec leurs régiments dans la direction de Milan.
— Est-ce qu’il y a la guerre ? demanda Marcolina sans quitter la fenêtre : elle s’était retournée, et les traits de son visage dans l’ombre restaient impénétrables, pourtant Casa-nova, et lui seul, avait remarqué un léger tremblement dans sa voix.
— Ce ne sera peut-être rien, fit-il négligemment, mais puisque les Espagnols prennent une attitude menaçante il s’agit d’être prêt.
— Sait-on seulement, demanda Olivo d’un air si impor-tant, en fronçant les sourcils, de quel côté nous nous bat-trons, du côté de l’Espagne ou du côté de la France ?
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— Voilà qui sera bien égal au lieutenant Lorenzi, remar-qua l’abbé, pourvu qu’il réussisse à donner des preuves de sa bravoure.
— Il en a déjà fourni, dit Amélie ; à Pavie, il y a trois ans, il a vaillamment combattu.
Mais Marcolina gardait le silence.
Casanova était fixé. Il alla près d’elle et d’un large re-gard embrassa le jardin. Il ne vit rien qu’une grande prairie dans laquelle jouaient les enfants et que bordait près du mur une rangée de grands arbres touffus.
— Quelle magnifique propriété, dit-il en se tournant vers Olivo ; je serais curieux de la mieux connaître.
— Et moi, Chevalier, je ne souhaite rien tant que de vous promener à travers mes vignes et mes champs. Demandez plutôt à Amélie si je ne dis pas la vérité, si depuis que ce pe-tit bien m’appartient je n’ai pas ardemment souhaité de vous offrir l’hospitalité dans mon domaine. Dix fois j’ai été sur le point de vous écrire pour vous inviter. Mais était-on jamais sûr qu’une lettre vous parviendrait ? Quelqu’un racontait-il qu’on vous avait récemment aperçu à Lisbonne, on pouvait être certain que vous étiez entre-temps parti pour Varsovie ou pour Vienne. Et maintenant que je vous ai retrouvé par miracle, à l’heure même où vous vous disposiez à quitter Mantoue, et que j’ai réussi – non sans peine, Amélie – à vous attirer ici, vous vous montrez si avare de votre temps que – le croiriez-vous, Monsieur l’abbé ? – il ne veut pas nous ac-corder plus de deux jours.
— Le Chevalier se laissera peut-être persuader de pro-longer un peu son séjour, dit l’abbé qui laissait fondre avec volupté dans sa bouche un morceau de pêche, et il jeta à
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Amélie un bref coup d’œil, d’où Casanova crut pouvoir com-prendre que celle-ci avait fait plus de confidences à l’abbé qu’à son mari.
— Cela ne me sera malheureusement pas possible, ré-pliqua nettement Casanova, car je ne peux cacher à des amis qui s’intéressent si vivement à mon sort, que les Vénitiens, mes concitoyens, sont sur le point de m’accorder pour le tort qu’ils m’ont causé, il y a des années, une satisfaction, un peu tardive mais d’autant plus honorable. Je ne pourrais me dé-rober plus longtemps à leurs instances, sous peine de pa-raître ingrat ou même rancunier.
D’un léger mouvement de la main il arrêta une question respectueuse mais indiscrète qu’il voyait se former sur les lèvres d’Olivo et ajouta vivement :
— Eh bien, Olivo, je suis prêt, montrez-moi votre petit royaume.
— Ne vaudrait-il pas mieux attendre que la grosse cha-leur fût tombée ? suggéra Amélie. Le Chevalier préférera sans doute se reposer un peu pour le moment, ou bien se promener à l’ombre ? Et de ses yeux, montait vers Casanova, une humble supplication, comme si durant cette promenade dans le jardin son destin devait se décider une seconde fois.
Personne n’avait rien à objecter à la proposition d’Amélie, et l’on sortit. Marcolina, devançant les autres, cou-rut, en plein soleil, à travers la prairie, rejoindre les enfants qui jouaient au volant et s’associa à leur jeu. Elle était à peine plus grande que l’aînée des fillettes, et comme ses cheveux, naturellement ondulés, flottaient sur ses épaules, elle avait elle-même l’air d’une enfant. Olivo et l’abbé
– 25 – s’assirent dans l’allée sur un banc de pierre, près de la mai-son. Amélie continua à marcher en compagnie de Casanova. Dès qu’ils furent assez loin pour ne plus être entendus, elle commença à lui parler avec les inflexions d’autrefois, comme si la voix qu’elle avait pour Casanova n’avait jamais retenti pour un autre.
— Ainsi te voilà revenu, Casanova ! Comme j’ai aspiré à ce jour ! Il devait venir, je le savais.
— C’est par hasard que je suis là, dit-il froidement. Amé-lie se contenta de sourire.
— Appelle cela comme tu voudras, tu es là. Depuis seize ans je n’ai pas rêvé à autre chose qu’à ce jour.
— Il faut bien admettre, riposta Casanova, qu’au cours de cette période tu as rêvé à bien d’autres choses… et fait même un peu plus que rêver.
Amélie secoua la tête.
— Tu sais bien qu’il n’en est pas ainsi, Casanova. Et toi non plus tu ne m’as pas oubliée, autrement, tu n’aurais pas accepté l’invitation d’Olivo, puisque tu es si pressé d’arriver à Venise.
— Qu’est-ce que tu te figures donc, Amélie ? Que je suis venu ici pour en faire porter à ton brave homme de mari ?
— Pourquoi parler ainsi, Casanova ? Si je t’appartenais de nouveau, il n’y aurait ni tromperie ni péché.
Casanova rit bruyamment.
— Pas de péché ? Et pourquoi pas de péché ? Parce que je suis vieux ?
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— Tu n’es pas vieux, pour moi tu ne le seras jamais. C’est dans tes bras que j’ai, pour la première fois, connu la volupté – et ma destinée est certainement de la goûter aussi avec toi pour la dernière fois.
— La dernière fois, répéta Casanova avec ironie, sans toutefois pouvoir se défendre d’une certaine émotion… mon ami Olivo aurait là-dessus plus d’une objection à faire.
— Cela, répliqua Amélie en rougissant, c’est le devoir, du plaisir, si l’on veut, ce n’est pas du bonheur, ce n’en a ja-mais été.
Ils n’allèrent pas jusqu’au bout de l’allée comme s’ils re-doutaient tous deux d’approcher de la prairie où jouaient Marcolina et les enfants ; comme s’ils s’étaient donné le mot ils firent demi-tour et bientôt, sans plus rien dire, ils étaient près de la maison. Une fenêtre du rez-de-chaussée était ou-verte, sur le petit côté du bâtiment. Au fond de la pièce, dans la pénombre, Casanova aperçut un rideau à demi relevé, der-rière lequel se distinguait un lit, et sur une chaise à côté, une robe légère, transparente comme un voile.
— La chambre de Marcolina ? demanda-t-il.
Amélie fit signe que oui, puis gaiement et, en apparence, sans arrière-pensées :
— Elle te plaît ?
— Oui, elle est jolie.
— Jolie et sage.
Casanova haussa les épaules comme pour indiquer qu’il n’en demandait pas tant. Puis il reprit :
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— Si tu me voyais aujourd’hui pour la première fois, est-ce que je te plairais, Amélie ?
— Je ne sais pas si tu es différent aujourd’hui de ce que tu étais naguère. Je te vois tel que tu étais autrefois, tel que je t’ai toujours vu depuis lors, même dans mes rêves.
— Mais regarde-moi donc Amélie ! Ces rides sur mon front… ces plis à mon cou, et cette patte d’oie, là, des yeux jusqu’aux tempes ! Et là, oui là, au fond, il me manque une dent – et il ouvrit la bouche en ricanant. Et mes mains, re-garde-les, Amélie, des doigts comme des griffes, de petites taches jaunes sur les ongles… et ces veines, là, bleues et gonflées… des mains de vieillard, Amélie !
Elle prit ses deux mains qu’il lui tendait et dans l’ombre de l’allée elle les baisa l’une après l’autre avec dévotion.
— Et cette nuit je baiserai tes lèvres, conclut-elle avec une tendresse humble qui l’exaspéra.
Non loin d’eux, au bord de la prairie, Marcolina couchée sur l’herbe, les mains croisées sous sa tête, regardait le ciel, et les balles des enfants volaient par-dessus elle. Brusque-ment elle leva un bras, cherchant à atteindre une balle, et l’ayant attrapée, lança un joyeux éclat de rire ; les enfants se jetèrent sur elle, elle ne pouvait se débarrasser d’eux, ses cheveux flottaient au vent… Casanova était frémissant.
— Tu ne baiseras ni mes lèvres ni mes mains, dit-il à Amélie, et tu m’auras attendu en vain, et en vain tu auras rê-vé de moi… à moins que je n’aie d’abord possédé Marcolina.
— Tu es fou, Casanova ! s’écria Amélie, la voix doulou-reuse.
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— Eh bien nous n’avons rien à nous reprocher mutuel-lement, dit-il ; tu es folle, toi qui crois retrouver en moi, maintenant vieilli, l’amant de ta jeunesse, et moi parce que je me suis mis en tête de posséder Marcolina. Mais peut-être nous sera-t-il donné à tous deux de revenir à la raison. Ainsi plaide ma cause auprès d’elle, Amélie.
— Tu n’es pas dans ton bon sens, Casanova, c’est im-possible. Elle ne veut pas entendre parler des hommes…
Casanova éclata de rire :
— Et le lieutenant Lorenzi ?
— Eh bien quoi… le lieutenant Lorenzi ?
— C’est son amant, je le sais.
— Comme tu te trompes : il a demandé sa main, et elle la lui a refusée. Et pourtant il est jeune, il est beau, presque plus beau, je crois, que tu n’as jamais été, Casanova !
— Il l’aurait demandée en mariage ?
— Interroge Olivo, si tu ne me crois pas.
— Eh bien cela m’est égal. Que m’importe qu’elle soit vierge ou ne soit qu’une fille, qu’elle soit fiancée ou veuve : je veux l’avoir, je la veux.
— Je ne peux te la donner, mon pauvre ami. Et il sentit au ton de sa voix qu’elle le plaignait.
— Tu vois, dit-il, quel pauvre diable je suis devenu, Amélie. Il y a encore dix, encore cinq ans, je n’aurais eu be-soin d’aucune aide, d’aucune intervention, quand Marcolina aurait été la déesse même de la vertu. Aujourd’hui je veux que tu fasses l’entremetteuse. Ou bien si j’étais riche,… oui,
– 29 – avec dix mille ducats… mais je n’en ai pas dix. Je ne suis plus qu’un mendiant, Amélie.
— Pour cent mille ducats tu ne l’aurais pas. Que lui im-porte la richesse ? Elle aime les livres, le ciel, les prairies, les papillons et les jeux d’enfants… Grâce à son petit héritage elle a plus qu’il ne lui faut.
— Oh que ne suis-je un prince ! s’écria Casanova, sur un ton un peu déclamatoire, comme cela lui arrivait parfois quand une passion sincère le soulevait. Si j’avais le pouvoir de jeter des hommes en prison, de les faire mettre à mort… Mais je ne suis rien. Un mendiant… et un menteur en outre. Je mendie un emploi auprès des puissants Seigneurs de Ve-nise, un morceau de pain, un abri. Que suis-je devenu ! Est-ce que je ne te dégoûte pas, Amélie ?