Le Retour de Casanova
Le Retour de Casanova
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
– 111 – ment, jusqu’à ce que le rideau fût écarté d’un côté par une main invisible : ce fut pour lui le signal de s’élancer dans la chambre en sautant par-dessus l’appui, et de refermer aussi-tôt fenêtre et grillage derrière lui. Le rideau soulevé lui était retombé sur les épaules, si bien qu’il dut s’en dégager en rampant. Il aurait été dans l’obscurité la plus complète si, du fond de la pièce, à une distance inconcevable, une vague lueur, comme allumée par ses propres regards ne lui eût montré le chemin. Trois pas… et des bras passionnés s’ouvrirent à lui : il laissa tomber l’épée de sa main, glisser le manteau de ses épaules, et s’abîma dans le bonheur.
Les soupirs et l’abandon de Marcolina, les larmes de fé-licité qu’il baisait sur ses joues, l’ardeur sans cesse renouve-lée avec laquelle elle recevait ses caresses, tout lui prouva bientôt qu’elle partageait son ivresse, qui lui semblait plus complète, d’une autre sorte que celles qu’il avait jamais goû-tées. La jouissance devint du recueillement, les transports les plus violents s’accompagnèrent d’une comparable lucidité : voici qu’enfin cette plénitude de bonheur, que tant de fois, et si follement, il avait cru goûter, sans jamais la connaître vraiment, il l’atteignait sur le cœur de Marcolina. Il tenait dans ses bras la femme à laquelle il pouvait prodiguer son amour pour le sentir inépuisable, sur le sein de laquelle la minute du suprême abandon et celle du nouveau désir se confondaient en une volupté unique, insoupçonnée. Sur ces lèvres la vie et la mort, le temps et l’éternité ne faisaient-ils pas qu’un ? N’était-il pas un Dieu ? Jeunesse… vieillesse, qu’était-ce sinon une fiction inventée par les hommes. Patrie et étranger, splendeur et misère, gloire et oubli, distinctions chimériques bonnes pour des agités, des solitaires, des vani-teux, mais qui ne signifient rien quand on est un Casanova
– 112 – qui a trouvé une Marcolina. De minute en minute, il lui sem-blait plus indigne, plus ridicule, pour rester fidèle à un plan conçu dans un moment de pusillanimité, de se sauver après cette nuit merveilleuse, sans dire un mot, sans se faire con-naître, comme un voleur. Convaincu de donner autant de bonheur qu’il en recevait, il se sentait déjà résolu à ce coup d’audace : dire son nom. Et pourtant il avait bien conscience que c’était un jeu dangereux et qu’il fallait être prêt, s’il per-dait, à payer de sa vie. L’obscurité était encore impénétrable et il pouvait jusqu’à la première lueur de l’aube retarder un aveu dont son sort, sa vie même dépendait, suivant l’accueil que lui ferait Marcolina. Mais cette étreinte muette, cet abandon plein de douceur n’étaient-ils pas précisément faits pour nouer entre Marcolina et lui, de baiser en baiser, un lien de plus en plus indissoluble ? Ce qui avait commencé dans l’imposture ne devenait-il pas vérité dans les ineffables dé-lices de cette nuit ? Ne démêlait-elle pas déjà, la trompée, la bien-aimée, l’unique, que ce n’était pas Lorenzi, ce freluquet, ce pauvre diable, mais que c’était un homme, que c’était Ca-sanova dont les flammes divines l’embrasaient ? Et déjà il commençait à croire possible que le moment souhaité – et pourtant redouté – de l’aveu lui fût épargné : il rêvait que Marcolina d’elle-même, frémissante, fascinée, affranchie, lui murmurerait son nom. Et alors… si elle lui pardonnait… non, si elle acceptait son pardon… il l’emmènerait avec lui, aussi-tôt, sur l’heure… avec elle, dès l’aube grise, il quitterait cette maison, monterait avec elle dans la voiture qui attendait au détour du chemin… avec elle, il partirait, il la posséderait pour toujours, et ce serait le couronnement de sa vie : à l’âge où d’autres se préparent à une morne vieillesse, il aurait, lui, grâce à la puissance extraordinaire de son tempérament iné-puisable, conquis la plus jeune, la plus belle, la plus intelli-gente, il l’aurait faite sienne à jamais. Car elle était à lui
– 113 – comme aucune autre ne l’avait été. Il glissait avec elle sur de mystérieux et étroits canaux, entre des palais, dans l’ombre desquels il se retrouvait enfin chez lui, sous des arches de ponts que traversaient des formes vagues : beaucoup, par-dessus le parapet, leur faisaient des signes de bienvenue et s’évanouissaient avant qu’on eût pu les reconnaître. Puis la gondole accostait : un escalier de marbre montait vers la magnifique demeure du sénateur Bragadino, tout illuminée pour une fête. Des personnages costumés en gravissaient ou en descendaient les marches ; certains s’arrêtaient curieuse-ment, mais qui pouvait, sous leurs masques, reconnaître Ca-sanova et Marcolina ? Il entrait avec elle dans la salle de fête : on y jouait gros jeu. Tous les sénateurs, en manteau de pourpre, y compris Bragadino, se pressaient autour de la table. À l’entrée de Casanova, tous murmuraient son nom, avec une sorte d’épouvante, car à l’éclair de ses yeux, der-rière le masque, ils l’avaient reconnu. Il ne s’asseyait pas, ne touchait pas une carte, et pourtant il prenait part au jeu. Il gagnait, il gagnait tout l’or qui était sur la table, mais cela ne suffisait pas, les sénateurs devaient lui donner des lettres de change ; ils perdaient leurs fortunes, leurs palais, leurs man-teaux de pourpre… ils n’étaient plus que des mendiants qui se traînaient en haillons autour de lui, qui lui baisaient la main, et à côté cependant, dans une salle rouge et sombre, on dansait au son de la musique. Casanova voulait danser avec Marcolina, mais elle avait disparu. Les sénateurs étaient de nouveau assis, en manteau de pourpre, autour de la table : mais cette fois, Casanova le savait, il ne s’agissait plus de cartes, c’était le sort des accusés, criminels ou inno-cents, qui était en jeu. Où donc était Marcolina ? Ne lui avait-il pas constamment tenu le poignet ? Il descendait l’escalier en courant : la gondole attendait : en avant, en avant, à tra-vers le labyrinthe des canaux… car, bien entendu, le gondo-
– 114 – lier devait savoir où se cachait Marcolina… Mais pourquoi lui aussi était-il masqué ? Ce n’était pas l’usage, à Venise, au-trefois. Casanova voulait lui demander des explications, mais il n’osait pas. La vieillesse vous rend-elle si lâche ? Et en avant, toujours… quelle ville gigantesque était devenue Ve-nise depuis vingt-cinq ans ! Enfin les maisons s’écartaient, le canal s’élargissait… ils glissaient entre des îles…, là-bas se dressaient les murs du couvent de Murano où Marcolina s’était réfugiée. La gondole avait disparu… il s’agissait de nager… Comme c’était beau ! Pendant ce temps, sans doute, les enfants de Venise jouaient avec ses pièces d’or, mais que lui importait l’or ?… L’eau était tantôt chaude, tantôt froide, et ses vêtements ruisselaient tandis qu’il escaladait la mu-raille. – « Où est Marcolina ? » demandait-il, une fois dans le parloir, d’une voix haute, tonnante, d’un ton que seul peut se permettre un prince. – « Je vais l’appeler », disait la Supé-rieure, une duchesse, et elle disparaissait. Casanova allait, venait, voltigeait le long de la grille, comme une chauve-souris. « Si j’avais su plus tôt que je pouvais voler ! J’apprendrai à Marcolina à en faire autant. » Derrière les barreaux flottaient des formes féminines… des nonnes, bien qu’elles portassent toutes des robes mondaines. Il le savait quoiqu’il ne pût pas les voir, et il savait aussi qui elles étaient. C’étaient Henriette, l’inconnue, et la danseuse Corti-celli, et Cristine, la fiancée, et la jolie Dubois, et la maudite vieille de Soleure, et Manon Balletti… et cent autres, seule Marcolina n’était pas parmi elles ! – « Tu m’as menti, cria-t-il au gondolier qui l’attendait en bas. » Jamais encore il n’avait haï un homme comme il haïssait celui-là et il se jurait de tirer de lui une vengeance raffinée. Mais aussi n’était-ce pas pure folie d’aller chercher Marcolina au couvent de Murano puisqu’elle était allée chez Voltaire ? Quelle chance de pou-voir voler, car il n’aurait pas eu de quoi se payer une voiture.
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Et il s’éloignait à la nage, mais ce n’était plus un tel plaisir, il faisait froid, de plus en plus froid, il était en pleine mer, loin de Murano, loin de Venise… pas un bateau en vue, son lourd vêtement brodé d’or le faisait enfoncer, il essayait de s’en débarrasser, mais impossible parce qu’il tenait à la main le manuscrit qu’il voulait remettre à Monsieur de Voltaire… sa bouche, son nez s’emplissaient d’eau, une angoisse mortelle s’emparait de lui, il tâtonnait autour de lui, il râlait, il criait… et péniblement il ouvrit les yeux.
Par une étroite fente entre le rideau et le bord de la fe-nêtre pénétrait un rayon de l’aube. Marcolina, enveloppée de sa longue chemise de nuit blanche, qu’elle tenait des deux mains fermée sur sa poitrine, debout au pied du lit, considé-rait Casanova d’un regard si plein d’une indicible horreur qu’il se réveilla aussitôt complètement. Malgré lui, dans un geste de supplication, il tendit les bras vers elle. Marcolina, pour toute réponse, fit de la main gauche un mouvement de défense, tout en serrant encore plus, de la droite, sa chemise sur sa gorge. Casanova se souleva à demi, en s’appuyant des deux mains sur le lit, et la regarda fixement. Ils étaient aussi incapables l’un que l’autre de détourner leurs yeux. La fureur et la honte étaient dans ceux de l’homme, dans ceux de la femme c’étaient le dégoût et l’épouvante. Et Casanova savait comment elle le trouvait, car il se revoyait tel qu’il s’était contemplé lui-même dans le miroir de la tour : un visage jaune, à l’air mauvais, aux rides profondes, aux lèvres minces et aux yeux perçants, et en outre triplement ravagé par les excès de cette nuit de débauche, par le rêve épuisant du matin et par la terrible révélation de ce réveil. Ce qu’il li-sait dans le regard de Marcolina, ce n’était pas ce qu’il aurait mille fois mieux aimé y trouver : voleur, débauché, scélérat !
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Il n’y lisait qu’un mot qui l’écrasait de honte bien plus que ne l’auraient fait tous les autres outrages, il y lisait le mot pour lui le plus redoutable de tous, parce que c’était un arrêt défi-nitif : vieillard ! Si en cet instant il avait eu la possibilité de se détruire par quelque tour de magie, il l’aurait fait, unique-ment pour ne pas avoir à sortir des couvertures, pour ne pas se montrer à Marcolina dans sa nudité, qui allait lui paraître plus abominable que la vue d’un animal répugnant. Heureu-sement, Marcolina, se ressaisissant peu à peu, et éprouvant sans doute le besoin de lui fournir au plus vite l’occasion de s’esquiver, se retourna vers le mur et il mit ce moment à pro-fit pour sauter à bas du lit, ramasser le manteau et s’envelopper dedans. Il se saisit aussi vivement de son épée et alors, pensant bien avoir échappé à ce qu’il y avait de plus humiliant dans la situation, au ridicule, il se mit à réfléchir : ne pourrait-il pas, grâce à quelques paroles adroites – et il n’était jamais embarrassé d’en trouver – présenter sous un autre jour, et même un jour favorable pour lui, cette situation si piteuse ? Que Lorenzi l’eût vendue à Casanova, Marcolina ne pouvait, étant donné le cours qu’avaient suivi les événe-ments, en avoir le moindre doute, mais quelque dût être son ressentiment contre ce misérable, Casanova, le lâche voleur, devait lui paraître – il le sentait bien – mille fois plus haïssable. N’y aurait-il pas un meilleur moyen de se relever à ses yeux : s’il humiliait Marcolina par des paroles pleines d’allusions, d’une ironie lascive ? Mais cette velléité perfide s’évanouit à son tour devant un regard dont l’expression pleine d’horreur fit place peu à peu à une tristesse infinie, comme si ce n’était pas seulement la dignité féminine de Marcolina que Casanova avait offensée…, comme si cette nuit un crime innommable, inexplicable, avait été commis par la ruse contre la confiance, par la lubricité contre l’amour, par la vieillesse contre la jeunesse.
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Sous ce regard, qui fut pour Casanova la pire des tor-tures, tout ce qu’il y avait encore de bon en lui se réveilla pour un instant ; il détourna la tête, et, sans plus jeter les yeux sur Marcolina, il alla à la fenêtre, l’ouvrit ainsi que le grillage, après avoir tiré le rideau, inspecta d’un coup d’œil le jardin qui semblait encore sommeiller dans la demi-obscurité, et sauta par-dessus la balustrade. Il était possible que quelqu’un fût déjà éveillé dans la maison et pût l’apercevoir d’une fenêtre, aussi évita-t-il la prairie et se dis-simula-t-il dans l’ombre protectrice de l’allée.
À peine avait-il franchi et fermé derrière lui la porte du jardin que quelqu’un s’avança pour lui barrer le passage. « Le gondolier… » ce fut sa première idée, car il se rendit compte brusquement que le gondolier de son rêve n’était autre que Lorenzi. Il se tenait là, debout, dans son uniforme rouge à galons d’argent qui flambait sous les premiers rayons du so-leil. « Quel bel uniforme, se dit Casanova, dont le cerveau était encore las et troublé… il a l’air tout neuf, et n’est cer-tainement pas payé. » Ces réflexions terre à terre le remirent tout à fait d’aplomb, et dès qu’il eut envisagé la situation, il retrouva sa bonne humeur. Il prit son attitude la plus hau-taine, assura dans sa main, sous le manteau qui l’enveloppait, la poignée de son épée, et dit du ton le plus aimable :
— Ne trouvez-vous pas, lieutenant Lorenzi, que cette inspiration vous vient un peu tard ?
— Non, répliqua l’autre – et il était en cet instant plus beau qu’aucun homme qu’eût vu Casanova – Non pas, car un seul de nous deux s’en ira d’ici vivant.
— Vous êtes bien pressé, Lorenzi, – et le ton de Casano-va était presque doux –, ne pourrions-nous pas différer la
– 118 – chose au moins jusqu’à Mantoue ? J’aurais l’honneur de vous y ramener dans ma voiture : elle attend au coin de la route. Et puis il ne serait pas mauvais de respecter les formes… surtout dans notre cas.
— Pas besoin de formes. Vous, Casanova, ou moi, et sur l’heure.
Et il dégaina. Casanova haussa les épaules.
— Comme vous voudrez, Lorenzi. Mais je vous ferai re-marquer que je vais être malheureusement contraint de me présenter dans une tenue tout à fait inconvenante.
En entrouvrant le manteau, il parut tout nu, jouant avec son épée. Un flot de haine emplit le regard de Lorenzi.
— Je ne serai pas en reste avec vous, dit-il.
Et il se mit avec la plus grande rapidité à se dépouiller de tous ses vêtements. Casanova se détourna et s’enveloppa plus étroitement dans son manteau, car il faisait frais en dé-pit du soleil qui perçait peu à peu la brume matinale. Les quelques arbres qui garnissaient le sommet de la colline pro-jetaient de longues ombres sur le gazon. Un instant Casano-va se demanda si quelqu’un ne pourrait pas passer par là ? Mais le sentier qui courait le long du mur jusqu’à la petite porte de derrière ne servait sans doute qu’à Olivo et aux siens. Puis l’idée lui vint qu’il vivait peut-être les dernières minutes de son existence et il s’étonna d’être si parfaitement calme. « Monsieur de Voltaire a de la chance ! » Cette pen-sée lui traversa aussi l’esprit, mais au fond il se moquait bien de Voltaire en ce moment et il aurait souhaité évoquer en une pareille heure des figures plus propices que le déplaisant profil d’oiseau du vieil écrivain. N’était-il pas d’ailleurs sur-prenant qu’aucun chant d’oiseau ne se fît entendre sur la
– 119 – cime des arbres de ce côté du mur ? Le temps allait sans doute changer… Mais que lui importait ? Mieux valait penser à Marcolina, à la volupté qu’il venait de goûter dans ses bras et qu’il allait maintenant payer si cher… Cher ? Pas telle-ment… quelques années de vieillesse, à vivre dans la misère et la bassesse… Qu’avait-il encore à faire sur la terre ? Em-poisonner le Seigneur Bragadino ? Était-ce bien la peine ? Rien ne valait la peine… Comme il y avait peu d’arbres sur la colline ! Il se mit à les compter : cinq… sept… dix… n’avait-il donc rien de plus important à faire ?…
— Je suis prêt, Monsieur le Chevalier.
Casanova se retourna vivement. Lorenzi se tenait devant lui, superbe dans sa nudité, tel un jeune Dieu. Toute vulgari-té s’était effacée de ses traits : il paraissait aussi préparé à tuer qu’à mourir. « Si je jetais mon épée, se dit Casanova, et le prenais dans mes bras ? » Il fit glisser le manteau de ses épaules et se dressa, comme Lorenzi, svelte et nu. Lorenzi salua de l’épée, suivant les traditions de l’escrime, et Casa-nova lui répondit de même, puis ils croisèrent le fer, et la lumière argentée du matin fit scintiller les lames. « Combien y a-t-il de temps, songeait Casanova, que je me suis trouvé pour la dernière fois l’épée à la main en face d’un adver-saire ? » Mais aucun de ses duels sérieux ne lui revenait à la mémoire, il ne revoyait que ses assauts avec son valet Costa, ce coquin, qui une dizaine d’années plus tôt, avait filé en lui emportant cent cinquante mille lires. « En tout cas, c’était un fameux tireur d’épée, et moi je n’ai rien oublié. » Il avait le bras sûr, la main légère et l’œil aussi vif que jamais.
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Jeunesse, vieillesse, pure fiction, se disait-il. Ne suis-je pas un Dieu ? N’en sommes-nous pas deux ? Si quelqu’un nous voyait ? Bien des dames paieraient cher pour assister à ce spectacle. Les lames pliaient, les pointes scintillaient, à chaque engagement du fer un son léger montait dans l’air du matin. Un combat ? Non, un assaut… Pourquoi cette expres-sion d’horreur, Marcolina ? Ne sommes-nous pas tous les deux dignes de ton amour ? Il n’est que jeune, mais moi je suis Casanova !…
Brusquement Lorenzi s’affaissa, touché en plein cœur. Son épée lui échappa, des yeux grands ouverts exprimèrent la stupeur ; il souleva sa tête, et ses lèvres se contractèrent douloureusement, puis il la laissa retomber et ses narines se dilatèrent… un léger râle… il était mort.
Casanova se pencha puis s’agenouilla à côté de lui, vit quelques gouttes de sang suinter de la blessure et mit sa main devant sa bouche : aucun souffle de vie ne l’effleura. Un frisson glacé parcourut tous les membres du Chevalier. Il se releva, s’enveloppa dans son manteau et, revenant alors près du cadavre, contempla ce corps juvénile qui gisait là sur le gazon, dans sa beauté parfaite. Un bruissement léger tra-versa le silence : la brise du matin balançait les cimes des arbres de l’autre côté du mur. « Que faire ? » se demandait Casanova. Appeler quelqu’un ? Olivo ? Amélie ? Marcolina ? À quoi bon ? Personne ne lui rendra la vie. Il réfléchissait avec ce sang-froid qu’il avait toujours su garder dans les cir-constances les plus périlleuses de sa vie. « Avant qu’on ne le trouve, il peut s’écouler bien des heures… ce ne sera pas avant ce soir… peut-être même plus tard. D’ici là j’aurai ga-gné du temps et c’est l’essentiel. » Il tenait toujours son épée
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à la main et, y voyant briller quelques gouttes de sang, il l’essuya sur le gazon. Il songea à habiller le cadavre, mais ce-la lui aurait fait perdre des minutes précieuses, irrempla-çables. Comme pour rendre un dernier hommage au mort il se pencha encore une fois sur lui et lui ferma les yeux. « Heureux Lorenzi ! » se dit-il, et, comme absorbé dans une rêverie, il baisa au front celui qu’il venait de tuer.
Ensuite il se releva vivement et d’un pas rapide, en ra-sant le mur, gagna le coin où il bifurqua sur la route. La voi-ture l’attendait toujours au tournant où il l’avait laissée ; le cocher dormait profondément sur son siège. Casanova se garda bien de le réveiller, monta avec grande précaution et, une fois assis seulement, lui cria « Eh bien ? Est-ce pour bientôt » en le poussant dans le dos. Le cocher tressauta, jeta un regard circulaire, tout surpris qu’il fît déjà grand jour et, fouettant ses chevaux, se mit en route. Casanova se rejeta en arrière, bien enveloppé dans le manteau. Dans le village on n’apercevait sur la route que quelques enfants ; hommes et femmes étaient déjà sans doute au travail dans les champs. Quand ils eurent laissé la dernière maison derrière eux, Ca-sanova respira profondément. Ouvrant sa valise il en tira ses vêtements et se mit à s’habiller, toujours protégé par le man-teau, non sans redouter que le cocher se retournât et fût sur-pris des singulières allures de son voyageur. Mais rien de pa-reil n’arriva : Casanova put achever de se vêtir sans être dé-rangé, mettre le manteau de Lorenzi dans son sac et y re-prendre le sien. Il leva alors les yeux vers le ciel qui s’était couvert. Il ne se sentait nullement fatigué mais au contraire plein de vigueur et de lucidité.
En réfléchissant sur sa situation, il arriva, à force de la considérer, à cette conclusion qu’elle était évidemment déli-cate, mais pas aussi redoutable qu’elle le serait apparue à
– 122 – des esprits plus craintifs. On le soupçonnerait immédiate-ment d’avoir tué Lorenzi, c’était infiniment probable, mais personne ne pourrait douter que ce fût en un combat loyal… mieux encore : on penserait qu’attaqué par Lorenzi il avait été forcé de se battre et personne ne pourrait lui faire un crime de s’être défendu. Mais pourquoi l’avait-il laissé éten-du sur l’herbe, comme un chien crevé ? Personne non plus ne pourrait lui en faire reproche : c’était bien son droit, presque son devoir de fuir rapidement. Lorenzi en aurait fait tout au-tant. Mais Venise ne le livrerait-elle pas ? Dès son arrivée il se mettrait sous la sauvegarde de son protecteur Bragadino. Mais ne serait-ce pas s’accuser lui-même d’un acte qui pou-vait somme toute ne pas être découvert ou ne pas lui être imputé ? Après tout, y avait-il une seule preuve contre lui ? n’était-il pas appelé à Venise ? Qui oserait prétendre qu’il avait fui ? Le cocher, peut-être, qui l’avait attendu sur la route la moitié de la nuit ? Avec quelques pièces d’or de plus on lui fermerait la bouche.
Ainsi tournoyaient ses pensées. Soudain il crut entendre un trot de chevaux derrière lui. Déjà ? fut sa première pen-sée. Il passa la tête par la portière et regarda la route : elle était vide. Ils venaient de longer une ferme et c’était l’écho de son attelage qu’il avait entendu. Le plaisir de s’être mé-pris le tranquillisa comme si tout danger avait à jamais dis-paru. Déjà les tours de Mantoue se dressaient devant lui… « En avant, en avant », se dit-il, sans intention d’être entendu par le cocher. Mais celui-ci, à l’approche du but, accéléra de lui-même l’allure de ses chevaux et bientôt ils arrivaient à la porte que Casanova avait franchie avec Olivo moins de qua-rante-huit heures auparavant. Il cria au cocher le nom de l’auberge à laquelle il devait s’arrêter : quelques minutes
– 123 – après ils étaient devant l’enseigne du Lion d’Or et Casanova sautait à bas de la voiture. Sur la porte se tenait l’hôtesse ; fraîche et le visage souriant elle paraissait heureuse d’accueillir Casanova comme on fait d’un amant ardemment désiré qui revient après une fâcheuse absence. Mais lui d’un regard courroucé désigna le cocher, témoin importun, et donna l’ordre de lui servir un bon repas.
— Il est aussi arrivé hier soir une lettre de Venise pour vous, Monsieur le Chevalier, dit alors l’aubergiste.
— Encore une ? dit-il, et il grimpa en courant jusqu’à sa chambre, suivi de la femme. Il ouvrit, le cœur battant, le pli cacheté qu’il trouva sur la table. « Un contre-ordre ? » se demandait-il avec anxiété. Mais dès qu’il eut lu son visage s’éclaira. C’étaient quelques lignes de Bragadino auxquelles était jointe une lettre de change de deux cent cinquante lires afin qu’il n’eût pas à différer son voyage d’un seul jour, s’il était bien décidé. Se tournant vers l’hôtesse, il lui dit, fei-gnant la contrariété, qu’il était obligé de poursuivre sur l’heure son voyage s’il ne voulait pas risquer de perdre la place que son ami Bragadino lui avait procurée à Venise, place que convoitaient une centaine de concurrents.
— Mais, ajouta-t-il aussitôt, en voyant s’amonceler des nuages sur le front de l’aubergiste, je ne ferai que m’assurer le poste, recevoir ma nomination, – celle de Secrétaire du Grand Conseil de Venise – puis dès que je serai installé dans mes fonctions je demanderai aussitôt un congé – et on ne pourra me le refuser – pour mettre de l’ordre dans mes af-faires à Mantoue : d’ailleurs je vais laisser ici la plus grande partie de mes effets… Et alors, ma chère, ma délicieuse amie, alors il ne dépendra que de vous de quitter votre au-berge, pour me suivre à Venise et y devenir ma femme…
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Elle lui sauta au cou et lui demanda, le regard pâmé, s’il ne voulait pas au moins qu’avant son départ elle lui montât dans sa chambre un bon déjeuner. Il comprit qu’il s’agissait pour elle d’une petite fête d’adieu, dont il ne se sentait pour sa part nulle envie ; il accepta pourtant afin de se débarras-ser d’elle. À peine était-elle dans l’escalier qu’il fourrait dans sa valise son linge et les livres qui lui étaient les plus indis-pensables, puis descendait dans la salle commune, où il trouvait son cocher attablé devant un plantureux repas, et lui demandait si, pour une somme qui dépassait le double du prix ordinaire, il était prêt à continuer la route avec les mêmes chevaux dans la direction de Venise, jusqu’au pro-chain relais de poste. Le cocher accepta sans discuter et Ca-sanova fut soulagé pour le moment de son plus gros souci. Là-dessus l’aubergiste entra, rouge de colère, et lui demanda s’il avait oublié que son déjeuner l’attendait dans sa chambre. Il répondit de son ton le plus naturel qu’il ne l’oubliait nullement et la pria, car le temps lui manquait pour le faire, de courir à la banque sur laquelle était tirée sa lettre de change – qu’il lui remit – et de lui apporter deux cent cin-quante lires. Tandis qu’elle s’y précipitait, il remonta dans sa chambre et se mit à dévorer à belles dents les mets préparés.
À l’entrée de son hôtesse, sans s’interrompre, il empo-cha l’argent qu’elle lui apportait, et, quand il eut fini, il se tourna vers la jeune femme qui se serrait tendrement contre lui, et, croyant son heure enfin venue, lui tendait les bras d’une manière qui ne permettait aucun doute sur ses inten-tions. Il l’étreignit hâtivement, l’embrassa sur les deux joues, la serra contre lui, et, comme elle semblait prête à ne rien lui refuser, il s’arracha de ses bras en disant : « Il faut que je parte… au revoir », et cela si vivement qu’elle retomba en
– 125 – arrière dans l’angle du canapé. L’expression de son visage, mélange de déception, de colère et d’impuissance, avait quelque chose de si irrésistiblement comique que Casanova, en claquant la porte derrière lui, ne put s’empêcher d’éclater de rire.
Que son client fût pressé, le cocher ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué ; pour quels motifs, il n’avait pas à se le demander. En tout cas, il était sur son siège, tout prêt à par-tir, quand Casanova parut sur le seuil, et, dès que celui-ci fut monté, il enleva ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet. Trouvant bon de ne pas traverser la ville, il la contourna et sortit par la porte du côté opposé. Le soleil n’était pas encore bien haut : il n’était que neuf heures. « Il est bien possible, se disait Casanova, qu’on n’ait pas encore trouvé le corps de Lorenzi ». Il n’avait pour ainsi dire plus conscience d’être le meurtrier : il était seulement content de s’éloigner de plus en plus de Mantoue et de goûter enfin un peu de répit… Et il sombra dans le sommeil le plus profond qu’il eût jamais con-nu de sa vie et qui dura, peut-on dire, deux jours et deux nuits : car des brèves interruptions que nécessitaient les changements de chevaux, et pendant lesquelles il s’asseyait dans des salles d’auberge ou faisait les cent pas devant les portes, échangeant quelques paroles banales avec les maîtres de poste, hôteliers, douaniers ou voyageurs, étaient des inci-dents dont il ne parvenait pas à conserver le souvenir. Aussi, plus tard, la mémoire de ces deux jours et deux nuits se con-fondait-elle avec le rêve qu’il avait fait dans le lit de Marcoli-na. Le duel entre deux hommes nus dans une prairie, au so-leil levant, faisait aussi en quelque sorte partie de ce rêve, où maintes fois, de façon mystérieuse, il devenait au lieu de Ca-sanova, Lorenzi, non plus le vainqueur mais la victime, non
– 126 – plus le fugitif mais le mort, sur le jeune corps duquel se jouait la brise du matin. Et tous deux, lui-même et Lorenzi, n’avaient pas plus de réalité que les sénateurs en manteaux de pourpre qui, comme des mendiants, se traînaient à ge-noux devant lui, et pas moins que ce vieux, appuyé au para-pet d’un pont, auquel il avait, un soir, jeté une aumône par la portière. Si Casanova n’avait gardé assez de lucidité pour discerner la réalité du rêve, il aurait pu se figurer être tombé entre les bras de Marcolina dans un songe incohérent, dont il ne se réveillait qu’à la vue du Campanile de Venise.
Ce fut le troisième matin de son voyage, de Mestre, qu’après y avoir aspiré depuis plus de vingt ans, il revit enfin ce clocher, – amas de pierres grises qui, surgissant isolé dans les brumes de l’aube, lui apparaissait dans le lointain. Il sa-vait dès lors que deux heures de route seulement le sépa-raient de la ville bien-aimée où il avait passé sa jeunesse. Il paya son cocher, sans plus savoir si c’était le quatrième, le cinquième ou sixième qu’il réglait depuis Mantoue et, suivi d’un gamin qui portait son bagage, il se hâta à travers des ruelles sordides vers le port, pour y prendre le coche d’eau qui, comme vingt ans plus tôt, partait à six heures pour Ve-nise. On eût dit qu’on n’attendait que lui : à peine avait-il pris place sur une étroite banquette, au milieu de femmes qui portaient leurs denrées à la ville, de petits marchands et d’artisans, que le bateau se mit à avancer. Le ciel était cou-vert, un brouillard léger flottait sur la lagune ; cela sentait l’eau croupie, le bois mouillé, le poisson et les fruits frais. Le Campanile se dressait de plus en plus haut, d’autres tours se profilaient sur les nuages, on apercevait des coupoles d’églises. Sur un, sur deux, sur d’innombrables toits les pre-miers rayons du soleil saluaient sa venue : des maisons sor-
– 127 – taient les unes des autres, escaladaient le ciel, des bateaux grands ou petits, surgissaient de la brume, de l’un à l’autre on échangeait des saluts. Autour de lui, les conversations devenaient plus bruyantes : une petite fille lui offrit du rai-sin : il en acheta, et croqua les grains bleus en crachant les peaux par-dessus bord, à la manière de ses compatriotes. Puis il engagea la conversation avec le premier venu, un homme qui se disait heureux de voir enfin arriver le beau temps. – Comment, il avait plu ici trois jours de suite ? Il n’en savait rien, il arrivait du Sud, de Naples, de Rome… Le ba-teau glissait maintenant sur les canaux des faubourgs, des maisons sordides le regardaient de toutes leurs fenêtres ternes, comme avec des yeux imbéciles et étrangers ; deux ou trois fois le bateau accosta ; quelques-jeunes gens, dont l’un avec une grande serviette sous le bras, des femmes avec des paniers, débarquaient… Puis on arriva dans des quartiers plus aimables. Cette église n’était-elle pas celle où Martine était allée à confesse ? Et cette maison, n’était-elle pas celle où il avait, à sa manière, rendu couleurs et santé à la pâle et mourante Agathe ? Et dans cette autre n’avait-il pas rossé de coups le frère de la ravissante Silvia ? Et dans ce canal laté-ral, cette petite maison jaunâtre, devant laquelle, sur le per-ron inondé, se campait cette belle fille aux pieds nus…
Il n’avait pas eu le temps de retrouver quelle apparition de sa jeunesse lointaine il allait encadrer dans ce décor, que déjà le bateau avait tourné dans le Grand Canal et voguait maintenant avec lenteur sur ses eaux plus larges, entre des palais majestueux. Il semblait à Casanova, à cause de son rêve, qu’il avait suivi cette même voie la veille. Au pont du Rialto il débarqua, car avant d’aller chez le seigneur Braga-dino il voulait s’assurer une chambre et déposer ses bagages
– 128 – dans un petit hôtel bon marché dont il se rappelait bien la si-tuation, mais dont le nom lui échappait. Il trouva l’endroit plus délabré, ou en tout cas plus négligé qu’il n’en avait gar-dé le souvenir ; un garçon mal rasé, à l’air maussade, lui montra une pièce peu accueillante et qui donnait sur le mur sans fenêtre de la maison d’en face. Mais il ne voulait pas perdre une minute, et puis, son voyage ayant à peu près épuisé toutes ses ressources, le bon marché de la chambre lui convenait fort. Il décida donc de s’y installer provisoire-ment, et se débarrassa de la poussière et de la boue du voyage, puis se demanda un instant s’il fallait revêtir son costume de gala, mais trouva plus à propos de se contenter de son habit plus modeste, et une fois prêt, il sortit.
Il n’y avait pas plus de cent pas à faire, par une étroite ruelle et un pont, pour atteindre le petit mais charmant « pa-lazzo » qu’habitait Bragadino. Un jeune valet, à l’air assez impudent, le reçut et feignit de n’avoir jamais entendu ce nom si fameux ; mais, quand il revint de chez son maître, il prit un air bien plus aimable pour introduire le visiteur. Bra-gadino prenait son premier déjeuner, assis à une petite table devant une fenêtre ouverte ; il voulait se lever, mais Casano-va l’en empêcha.
— Mon cher Casanova, s’écria le sénateur, comme je suis heureux de vous voir ! Qui aurait pensé que nous dus-sions jamais nous rencontrer encore ? et il lui tendait les deux mains.
Casanova les saisit, comme s’il voulait les baiser, mais n’en fit rien, et répondit à cet accueil cordial par des remer-ciements chaleureux, formulés avec cette emphase qui lui était assez habituelle en pareilles circonstances. Bragadino l’invita à s’asseoir et lui demanda avant tout s’il avait déjeu-
– 129 – né. Sur la réponse négative de son ami, il sonna et donna des ordres. Le valet parti, Bragadino exprima sa satisfaction d’avoir vu Casanova répondre sans réserve à l’offre du Grand Conseil ; il n’aurait certainement pas à se repentir de s’être résolu à servir sa patrie. Casanova déclara qu’il s’estimerait heureux de donner toute satisfaction au Grand Conseil. Mais, tout en l’affirmant, il faisait mentalement ses restrictions. À vrai dire, il n’éprouvait aucune haine contre Bragadino, mais plutôt une certaine émotion devant ce bonhomme à l’esprit simple, parvenu à l’extrême vieillesse, assis là en face de lui avec sa barbiche blanche aux poils rares, ses yeux bordés de rouge, et dont la tasse tremblait dans ses mains amaigries. Quand Casanova l’avait vu pour la dernière fois, il était à peu près du même âge que lui maintenant, mais il lui faisait déjà, il est vrai, l’effet d’un vieillard.
Le domestique apporta le déjeuner de Casanova, qui lui fit honneur sans se faire prier, car durant son voyage il s’était borné à manger hâtivement quelques morceaux sur le pouce. « Oui, il avait voyagé nuit et jour de Mantoue à Venise, tant il avait hâte de témoigner au Grand Conseil son dévouement et à son noble protecteur sa reconnaissance sans borne. » Il disait tout cela pour excuser la voracité presque inconve-nante avec laquelle il avalait le chocolat fumant. Par la fe-nêtre leur arrivaient les mille bruits de la vie des grands et petits canaux ; les cris monotones des gondoliers dominaient tous les autres ; quelque part, pas bien loin, peut-être dans le palais en face – n’était-ce pas celui des Fogazzari ? – une jo-lie voix de femme, un soprano, faisait des vocalises : la femme devait être toute jeune, trop jeune pour être née à l’époque où il s’était évadé des Plombs. Il mangeait des bis-cottes beurrées, des œufs, de la viande froide, tout en
– 130 – s’excusant sans cesse de cet insatiable appétit ; mais Braga-dino le contemplait avec plaisir :
— J’aime bien, dit-il, que les jeunes gens aient un bel appétit. Et autant que je me souviens, mon cher Casanova, ce n’est pas ce qui vous a jamais manqué.
Et il rappela un repas, qu’ils avaient fait dans les pre-miers temps où ils s’étaient connus – ou plutôt pendant le-quel il avait, comme aujourd’hui, considéré son jeune ami avec admiration ; car lui-même n’était pas encore capable d’être un bon convive ; c’était peu après que Casanova avait jeté à la porte ce médecin qui, par des saignées incessantes, avait failli mettre au tombeau le pauvre Bragadino. Ils parlè-rent du temps passé : oh oui, la vie à Venise jadis était plus belle qu’aujourd’hui !
— Pas partout, dit Casanova, faisant, avec un fin sourire, allusion à son séjour sous les plombs. Bragadino fit un geste de protestation : ce n’était pas le moment de se souvenir de ces petits désagréments. D’ailleurs, lui, Bragadino avait alors tout fait pour éviter le châtiment à Casanova, malheureuse-ment sans succès. Ah, si à cette époque-là il avait déjà fait partie du Conseil des dix !…
Ils en vinrent ainsi à parler de la situation politique, et Casanova apprit du vieillard, qui enflammé par son sujet, re-trouvait toute l’intelligence et la vivacité de ses jeunes an-nées, bien des choses étonnantes sur l’état d’esprit inquié-tant d’une partie de la jeunesse vénitienne, et sur les menées redoutables qui commençaient à se manifester par des signes trop évidents.
– 131 –
Aussi Casanova était-il assez bien préparé à sa mission future quand il entra s’enfermer dans sa misérable auberge. Pour apaiser son âme troublée par tant d’événements, il y passa la journée à mettre de l’ordre dans ses papiers et à en brûler une partie. Et le soir il fit son entrée au café Quadri, sur la place du Marché, qui passait pour être le quartier gé-néral des révolutionnaires et des libres-penseurs. Un vieux musicien le reconnut immédiatement : c’était l’ancien chef d’orchestre de ce théâtre « San Samuele » où, trente ans plus tôt, Casanova jouait du violon. Par lui il fut, de la façon la plus naturelle, présenté à une société de gens, jeunes pour la plupart, dont les noms lui étaient, après son entretien avec Bragadino, restés dans la mémoire comme ceux de person-nages particulièrement suspects. Mais son nom à lui, par contre, ne produisait nullement sur eux l’effet qu’il s’était cru en droit d’attendre : la plupart, évidemment, savaient uni-quement que, jadis, il y avait bien longtemps, il avait été, pour quelque vague motif, et peut-être sans aucune raison, emprisonné sous les plombs, et qu’il s’en était évadé au prix de mille dangers. Sans doute on n’ignorait pas l’existence de la brochure où il avait raconté sa fuite de façon si vivante, mais personne ne paraissait l’avoir lue avec l’attention qu’elle méritait.
Casanova éprouvait un certain plaisir à songer qu’il ne dépendait que de lui de fournir bientôt à chacun de ces jeunes gens l’occasion de se faire une opinion personnelle sur les conditions d’existence sous les plombs de Venise et sur les difficultés d’une évasion. Mais bien loin de laisser transparaître ou deviner une idée aussi perverse, il sut fort bien, là encore, jouer l’homme innocent et aimable, et il amusa bientôt tout le groupe avec le récit de toutes sortes d’aventures qui lui étaient, soi-disant arrivées dans son der-nier voyage de Rome à Venise. Ces histoires étaient
– 132 – d’ailleurs à peu près véritables, seulement elles remontaient en réalité à quinze ou vingt ans. On l’écoutait encore avide-ment lorsque quelqu’un apporta, entre autres, la nouvelle qu’un officier de Mantoue avait été trouvé assassiné près de la propriété d’un ami à qui il allait rendre visite, et que les meurtriers lui avaient enlevé jusqu’à sa chemise. Des évé-nements et attentats de ce genre n’étaient pas à cette époque extrêmement rares, aussi celui-là ne souleva-t-il pas dans ce milieu une émotion particulière, et Casanova continua son récit interrompu, comme s’il ne se souciait pas de cette nou-velle plus que les autres. Et même, délivré d’une inquiétude qu’il ne s’avouait pas franchement à lui-même, il ne s’en montra que davantage plein de verve et de hardiesse.
Il était plus de minuit quand, après avoir brièvement pris congé de ses nouvelles connaissances, il traversa seul la vaste place déserte sur laquelle pesait un ciel lumineux et sans étoiles. Guidé par une sorte d’instinct, comme un som-nambule, et sans avoir bien conscience qu’il refaisait ce chemin pour la première fois depuis un quart de siècle, il se dirigea vers sa sordide auberge, par d’étroites ruelles, entre des murs sombres, et en franchissant des passerelles sous lesquelles des canaux noirâtres coulaient vers les eaux éter-nelles. Il dut frapper plusieurs fois pour se faire ouvrir la porte peu hospitalière. Quelques minutes après, dans sa chambre, une fatigue douloureuse engourdissait tous ses membres sans les détendre ; il sentait un arrière-goût amer monter du plus profond de son être jusqu’à ses lèvres. Enfin, encore à moitié habillé, il se jeta sur son mauvais lit pour y chercher, après vingt-cinq années d’exil, le premier sommeil dans sa ville natale, ce sommeil si longtemps désiré, qui, pro-
– 133 – fond et sans rêves, finit, vers le point du jour, par avoir pitié du vieil aventurier.
FIN
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Arthur Schnitzler
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